Les assomptionnistes d'hier à aujourd'hui

En guise de conclusion
L'épreuve de la fidélité

 

"C'est par la foi qu'on devient héritier"
(Saint Paul aux Romains 4,16).

Cent cinquante ans, c'est peu et c'est beaucoup. C'est peu en regard des siècles de catholicisme, peu dans l'histoire des ordres et congrégations, à peine l'équivalent de deux vies humaines. C'est assez pour avoir un passé, des traditions, une mémoire; assez pour qu'on parle de bilan. Mais il y aurait prétention à vouloir dresser un bilan au terme de ce bref aperçu d'histoire. On se contentera ici de quelques observations, pour éclairer à la lumière de nos idées d'aujourd'hui un itinéraire.

Le P. Gervais Quenard, qui a gouverné la Congrégation pendant trente ans, et qui possédait plus que d'autres une vision internationale, aimait parler de "notre petite famille". Le langage plaisait à certains, plaisait moins à d'autres, qui lui trouvaient un ton grand-père, manquant d'ambition. Mais le même P. Quenard n'hésitait pas à vanter, parfois complaisamment, les réalisations de ses religieux. La "petite famille" était capable de grandes choses, et nous, les jeunes de ce temps lointain, dans les provinces récemment instituées, nous étions sensibles à l'enthousiasme.

L'Assomption a tenu et tient une place dans l'Église, parmi les instituts religieux, grâce à des œuvres qu'elle est seule à avoir créées ou dont elle a une spécialité.

Pour d'autres œuvres, on prend rang dans l'apostolat traditionnel. Le service paroissial, à cet égard, est typique, bien que nous ayons cherché, singulièrement en France, à insuffler un esprit propre dans l'animation des paroisses et des communautés qui en ont la charge.

Une grande diversité a régné dans nos activités, et d'autant plus que les initiatives et goûts individuels, comme partout, se sont souvent manifestés. Cette diversité n'a pas été perçue par tous de la même façon. Certains, à la recherche d'une spécificité assomptionniste trop tranchée et difficilement formulable, disent avec humour que l'originalité consiste à ne pas en avoir. Mais la plupart, par exemple tels jeunes religieux interrogés sur la raison de leur venue chez nous, estiment que la diversité a le mérite d'ouvrir les choix, qu'elle autorise les changements de "carrière", qu'elle va au-devant des préférences personnelles et tend à démontrer la richesse d'une spiritualité du Royaume. C'est l'"esprit de l'Assomption" qui fait la différence et, sur ce plan, d'un religieux à l'autre, l'esprit n'attire pas tout le monde pour les mêmes raisons.

La "Mission d'Orient" entravée par l'histoire politique de l'Est européen, les alumnats fermés, l'abandon des collèges, ont fait que la diversité s'est trouvée réduite. Des enseignants, des "pastoraux" étaient libérés pour travailler ailleurs. La répartition des religieux sur le territoire assomptionniste a dépendu de leur nombre et des priorités retenues par la Congrégation, dans chaque province et suivant les pays. Quelques œuvres caractéristiques, quelques options préférentielles ont garanti la cohésion et l'inspiration propre.

Inutile de revenir sur les phénomènes déjà signalés: la moyenne d'âge qui augmente, la baisse du nombre des vocations, tombé à zéro en certains endroits, une relève qui existe bien mais ne compense pas le vieillissement, cette démographie pourrait inciter au fatalisme, à l'acceptation du déclin. L'Assomption, au terme de ses cent cinquante ans, est, comme à ses débuts, prise entre le réalisme et la foi en elle-même.

Le réalisme ne paralyse pas la confiance. Celle-ci a eu quelque chose d'étonnant. On se souvient des alumnats que la pauvreté matérielle contraignait à vivre, presque au jour le jour, de la générosité des bienfaiteurs: le pain quotidien, à entendre nos supérieurs, ressemblait à un petit miracle toujours renouvelé. On se souvient des premiers missionnaires partant pour l'Afrique, avec une préparation rudimentaire. Leur défi aurait été le fait d'aventuriers s'ils n'avaient été des religieux. Ils ont eu, dans bien des cas, à être un peu l'un et beaucoup l'autre.

Sur la longue durée, il me semble que la caractéristique principale du passé assomptionniste est l'épreuve de la fidélité, la fidélité mise à l'épreuve.

Le Fondateur est le père. Ses fils prennent l'engagement de respecter la filiation en se transmettant l'héritage spirituel et la fidélité au don du charisme, à l'esprit, à une "doctrine", à des œuvres qui portent la marque du patrimoine. Le pacte est régulièrement reconduit, et la conséquence est que les fils veilleront à honorer leurs titres de propriété et leur ressemblance avec le père. La ressemblance qui nous lie à cet homme est allée jusqu'à une redite pieuse de formules et de pratiques conventuelles. Elle a subi une nécessaire révision historique et psychologique. Pour nous, cent cinquante ans après, le P. d'Alzon est ce qu'il doit être: le Fondateur, et cela quoi que l'on puisse penser de l'homme public, du croyant, du catholique engagé. La référence au charisme est première. Elle n'exclut pas une exemplarité de l'homme lui-même; mais qui est toujours à réexprimer, à rééquilibrer, pour ne pas se tromper de modèle et éviter les lectures "fondamentalistes". Le livre L'esprit de l'Assomption d'après Emmanuel d'Alzon, que nous avons cité, est ici à recommander.

L'Assomption a été amenée à tracer la voie d'une fidélité adulte. Sur cette voie, les occasions de réorientation n'ont pas manqué. La "petite famille" a été confrontée aux événements politiques majeurs du demi-siècle écoulé. Personne, dira-t-on, n'y a échappé. Oui, mais l'Assomption s'est trouvée dans les Balkans, en Russie, en Mandchourie, en Afrique du Nord, juste au moment des révolutions. La rencontre avec l'Orthodoxie en a été tout spécialement perturbée. De leur côté, les missionnaires partant pour le Chili, le Brésil, l'Argentine ou la Colombie n'avaient pas prévu que les dictatures et la violence publique les y attendaient, que le mouvement politico-religieux en faveur des pauvres et des exploités imprimerait à notre apostolat une direction obligée, non envisagée comme telle naguère, et tragiquement évangélique.

La mission hors frontières, conçue selon les schémas les plus classiques de la christianisation, s'est redéfinie depuis la dernière guerre dans les termes que commandait la notion récente de sous-développement et a introduit dans la pastorale le principe formulé par Paul VI: développement de tout l'homme et de tous les hommes.

C'est l'Église, elle-même en mouvement, qui non seulement a demandé la mise à jour de nos textes de règle, mais a influé sur l'évolution de l'Assomption. L'attachement que le P. d'Alzon vouait à l'Église hiérarchique s'est enrichi de la solidarité avec l'Église peuple de Dieu, et on peut redire encore une fois que le concile Vatican II a trouvé chez nous une docilité comme naturelle.

De cette influence ecclésiale, on a une illustration frappante dans le mûrissement de l'esprit œcuménique. Il est désormais clair que le P. d'Alzon et la première génération de ses disciples n'ont pas donné de l'œcuménisme un exemple parfait. Notre vision de l'Église une et apostolique nous autorise à en juger ainsi, sans oublier tout de même que certains de nos anciens en Orient ont eu la prémonition de l'œcuménisme, en ont exprimé des approches, ont compris qu'il importait de faire la vérité sur l'Orthodoxie, sur sa doctrine, son histoire, sa liturgie, sa prière. La fidélité a rencontré là une épreuve significative; car, s'il est possible de reconnaître qu'en nous envoyant en Orient le Fondateur nous portait au-devant de la grande cause de l'Église, sa congrégation a eu à récuser la mentalité de reconquête catholique pour se convertir à l'espérance de l'unité chrétienne.

Les religieux en Europe centrale, en Russie, en Grèce, prennent la mesure de la tâche; ils savent d'expérience comment se présentent les relations entre le catholicisme et l'orthodoxie, dans la vie sociale concrète; ils savent quelle est la situation des catholiques de rite oriental, situation minoritaire et discutée, mais situation d'apôtres de la communion pour que respirent enfin d'une même âme "les deux poumons de l'Église". Personne mieux qu'eux ne sait la pesanteur des obstacles à surmonter, de part et d'autre. Ce n'est pas d'eux que viendraient les belles déclarations qui font plaisir, mais tiennent peu compte des réalités ethniques et culturelles.

Autre exemple frappant de continuité et de changement: la presse catholique. Comparer un numéro de La Croix et de Pèlerin Magazine avec des numéros de 1883 est éloquent. On compare des journaux qui ne se ressemblent plus que par leur titre et par une appartenance catholique déclarée. La presse est conçue de façon très différente sur le plan professionnel et quant à l'idéologie. On ne désavoue pas les ancêtres dans le choix de ce média, mais on a tiré leçons de leurs erreurs et de leurs excès de zèle "catholique". Un même crédit fait à la presse catholique demeure, mais le journalisme outil d'apologétique a cédé le pas à un journalisme qui veut être d'abord du journalisme. En se lançant dans la presse, les assomptionnistes ne soupçonnaient pas tout ce qu'ils mettaient en branle; rien ne laissait deviner que le journalisme catholique lui-même passerait par de telles innovations dans la théorie et dans les pratiques. Un journal quotidien qui s'intitule La Croix et qui porte le crucifix en haut de sa première page, c'est à coup sûr de l'histoire ancienne.

La fidélité, mise à l'épreuve dans les convictions, dans les méthodes d'apostolat, l'a été dans la continuité interne de l'institut. Il y eut des projets un peu brouillons de fusion avec tel autre institut, et aucun n'a été finalement réalisé. Les agissements antireligieux de la politique française menaçaient d'entraîner la Congrégation dans le piège de l'inféodation administrative; entre les compromissions et l'intransigeance totale, les jeux n'étaient pas faits d'avance. L'enjeu était l'autonomie et la liberté. Ayant opté pour la "diaspora" dans les pays voisins de la France, l'Assomption a pris le risque d'une adaptation inattendue aux contraintes de l'histoire. Lorsque la crise interne de 1922-1923 provoqua l'intervention de Rome, avec les effets que nous avons vus sur le gouvernement central et la division en provinces, on pouvait appréhender que la Congrégation restât longtemps sous surveillance, et on doit au P. Quenard, au bon sens progressivement revenu, le rétablissement de la paix et de l'unité, pour le plus grand bien de la mission. Enfin, après le concile Vatican II, la révision de la Règle de vie exigea de reconsidérer un langage longtemps intangible jusque dans la lettre, afin d'en élaborer un autre qui ne mît pas en péril l'esprit fondateur et le vouloir-vivre ensemble.

Dans vouloir-vivre ensemble, il y a "vouloir vivre". Les épreuves qui ont jalonné notre histoire pour faire exister la congrégation fondée par Emmanuel d'Alzon ont débuté par des difficultés de définition, comme en témoignent les versions successives des constitutions et les variations dans les "programmes" du Fondateur lui-même; elles se sont poursuivies dans le choix des œuvres et leur animation; mais tout a dépendu des vocations à trouver, et elles ne se présentaient pas en foule. Les alumnats ont apporté, pendant un temps, une réponse efficace et décisive.

Nous vivons une nouvelle étape. L'éveil et le discernement des vocations, l'appel des jeunes, leur formation religieuse et intellectuelle, sont pris en charge par des religieux responsables et des communautés qui ont cette destination, ô combien délicate!

Il s'agit de savoir si on est disposé à mettre en œuvre une "pastorale vocationnelle". Le critère de vie ou de mort se trouve très exactement là. Les réponses varient suivant les pays. Mais la volonté de vivre a été maintenue et se réaffirme.

La lucidité n'est plus à apprendre. C'est à elle qu'on a recours pour relire le passé et se préparer un avenir, qu'il soit long ou qu'il soit court. La lucidité a la spécialité de tout envisager. À quoi tient le destin d'une congrégation? Et quel est ce destin dans l'Église? Nous nous sommes assigné une mission généreuse et vaste: faire advenir le Royaume de Dieu, "en nous et autour de nous". Cette mission n'a pas de limites dans le temps, mais une congrégation n'a pas les promesses de l'éternité. Certains instituts durent depuis des siècles; d'autres ont disparu; de nouveaux se sont fondés à chaque époque: nous arrivons à cent cinquante ans d'âge pendant que se développent des formes de vie consacrée, de vie apostolique, de coopération avec les laïcs, qui étaient jusqu'ici inédites. Ce qui fut une nouveauté par la volonté d'un fondateur est devenu une institution. Elle connaît les incertitudes, mais ce peut être un aiguillon, plus fécond que l'acceptation résignée de l'habitude.

Aussi longtemps que des jeunes religieux veulent faire ensemble une Assomption, pour la mission qui est sa raison d'exister, elle est vivante. Un religieux en activité, dans l'esprit qui est le nôtre, peut incarner toute l'Assomption; une petite communauté en Asie est une semence jetée en terre, à tous risques. Le temps des gros bataillons est fini. Cela se vérifie en particulier dans les pays occidentaux où les anciennes "chrétientés" sont aux prises avec la sécularisation, une démoralisation sournoise, l'indifférence, l'ignorance religieuse, l'incroyance dans toutes ses variantes ces réalités culturelles pesantes, pleines d'ambiguïtés, que l'Assomption a inscrites, lors d'un de ses Chapitres, dans le diagnostic du monde à évangéliser.

Les pays du Sud ne suivent pas le même parcours. On a déjà maintes fois dit que le catholicisme était en train de changer d'hémisphère. Nous avons vu naître et nous voyons se développer une Assomption congolaise, une Assomption malgache, et aussi une Assomption sud-américaine (Brésil, Chili) après une période de déboires dans la pastorale des vocations. C'est une Assomption de jeunes. Quelque chose se passe qui ne se ramène pas à des statistiques (professions religieuses, ordinations sacerdotales) et personne n'est en mesure de dire tout ce qui s'annonce dans ces faits nouveaux, sinon que l'Assomption, tout comme l'Église, ne sera plus ce qu'elle a été. Elle se définira par des langages, des orientations apostoliques, des engagements, dont nous ne prévoyons pas les effets sur une identité assomptionniste à venir. L'inculturation - puisque c'est le mot en vogue - est la grande inconnue et sans doute inconnue de ceux-là mêmes qui auront à la vivre et à la penser pour leur monde, leurs Églises locales. L'inculturation est le destin d'une Assomption accordée aux diverses cultures et aux sensibilités religieuses, une Assomption expatriée par rapport à son pays de naissance, par rapport aux territoires européens où elle s'est épanouie. Le passage du Nord au Sud est à peine commencé.

Dans l'immédiat de ces années qui font la transition avec un autre siècle, et ce n'est jamais qu'une affaire de calendrier, s'impose l'apprentissage plus intensif de l'internationalité. L'histoire nous l'a enseignée, non sans peine. Elle est devenue une exigence dominante de notre vivre-ensemble. Cela dépasse le cosmopolitisme, lequel, de toutes façons, nous est imposé par l'Europe en construction et par la mondialisation (autre mot inévitable mais à bien manipuler...). La diversité des langues parlées n'en est qu'une condition élémentaire. Le test pour les religieux sera de vivre en communauté internationale. Des cas existent déjà. À voir la réalité vécue, hors des déclarations idéales, les réactions nationalistes, les susceptibilités particularistes, les humeurs que suscite la promiscuité "pluriculturelle", ou "pluri-ethnique", ne disparaîtront pas par l'effet des bonnes intentions. Il est juste de reconnaître que l'Assomption a été alertée là-dessus ces dernières années; l'avertissement venait de sa composition géographique et le Sud y a été pour beaucoup. Des rencontres de jeunes de divers pays, à l'initiative de la curie généralice (CAFI: Communauté assomptionniste de formation à l'internationalité), ont été organisées dans le but de sensibiliser les esprits et de faciliter l'instauration de communautés "plurielles".

Au Chapitre général de 1999 (2 au 21 mai, à Rome), un Américain, le P. Richard Lamoureux, a été élu supérieur général. Un autre Américain l'avait précédé: le P. Wilfried Dufault, de 1952 à 1969. L'un comme l'autre sont des "Franco-Américains", anciens élèves et enseignants de ce qui est aujourd'hui l'université de Worcester (Massachusetts). Richard Lamoureux, âgé de cinquante-sept ans, représente l'Amérique de l'après-guerre. S'agissant de la Nouvelle-Angleterre où il est né - à Worcester même - et de l'université de cette ville, l'influence culturelle française des débuts relève maintenant du passé. Il a été vice-recteur d'Assumption College, responsable de la formation des jeunes religieux, supérieur provincial d'Amérique du Nord pendant six ans. Dans son conseil général, il n'y a plus qu'un Français; les autres sont un Québécois, un Chilien et un Congolais. L'internationalité du gouvernement n'a jamais été aussi visible, la présence française jamais aussi réduite. Dans la réalité des choses, la France, qui ne forme désormais plus qu'une province, garde sa prédominance numérique et pratique une internationalité de fait, engagée qu'elle est en Amérique du Sud, à Madagascar, en Bulgarie, en Roumanie, en Turquie, à Jérusalem, et même si elle travaille en collaboration avec des religieux originaires de ces régions ou venant d'autres provinces.

L'internationalité a donc été tout naturellement à l'ordre du jour du dernier Chapitre général, et d'abord pour la représentativité des délégations élues comme pour son organisation et sa méthode de travail.

D'autres thèmes, tenus pour importants, ont déterminé les travaux d'une assemblée qui se sentait consciente d'avoir à fixer les yeux plus sur le XIXe siècle que sur les cent cinquante ans passés. Tout concourait à prévoir plutôt qu'à faire de l'histoire. Comme il arrive toujours dans ces assises, où règnent les rapports, les documents, les textes à produire, les commissions en vue de textes, et en vue de mesures concrètes, ne serait-ce que pour adapter les structures géographiques à l'état réel de la population de religieux, certains thèmes n'étaient pas nouveaux. Ils avaient été auparavant traités par les autres Chapitres, mais on jugeait utile d'aller encore plus avant dans la réflexion et la discipline: ainsi la notion de "communauté apostolique", la pastorale des vocations, la recherche d'une association plus poussée entre religieux et laïcs pour le partage non seulement des responsabilités apostoliques mais de la spiritualité assomptionniste, l'option pour la justice, l'éducation des jeunes et la communication sociale, que l'on a, pour la circonstance, étudiées conjointement.

Mais cette volonté affirmée d'approfondissement et d'adaptation sur des points particuliers ne fut pas le tout de ce Chapitre général.

Le correspondant romain du journal La Croix n'a pas hésité à intituler un article: "Les assomptionnistes à la redécouverte d'eux-mêmes".

Re-découverte? Plusieurs suppositions viennent à l'esprit: un groupe social qui aurait connu une perte de conscience et la retrouverait; une famille qui refait l'inventaire de ses biens parce qu'elle ne sait pas ou ne sait plus tout ce qu'ils contenaient; une congrégation religieuse portant sur elle-même un regard neuf, avec un cœur réanimé, parce qu'elle s'aperçoit que devant la mise en question de son identité et de sa vocation, elle ressaisit le principe vital: la passion du Royaume, dans le sursaut de l'espérance. On aurait un peu peur de tomber dans la grandiloquence, comme quelquefois les Chapitres. Mais je crois être dans le vrai en pensant que cette réaction assomptionniste n'existe pas que sur le papier. On a repris un mot, assez habituel aux États-Unis: "re-fondation". Il est encore plus radical. Lors du centenaire de la fondation, le cardinal Marty disait aux assomptionnistes: "Vous êtes des héritiers, soyez des fondateurs." Nous aimons citer cette exhortation qui nous fait honneur. Mais que veut-on? Bâtir un édifice tout neuf? Retrouver les fondements pour en éprouver la solidité? C'est la gageure permanente: fidélité et renouveau, la fidélité créatrice.

Dans ce climat de recommencement, qu'on peut trouver ambitieux et qui est certainement encore à confirmer, le retour au charisme allait de soi. Il y avait un certain temps qu'on s'en préoccupait. Claude Maréchal, le prédécesseur de Richard Lamoureux, en aura été l'apôtre persévérant sans se laisser intimider par quelques sceptiques. Le Chapitre n'a pas donné raison aux sceptiques. La réflexion sur le charisme fut un moment signifiant, je dirai: émouvant, de ces journées romaines pendant lesquelles les risques d'utopie et d'idéalisme ont été, comme il se devait, signalés. Il y avait un assentiment et une attente.

Cependant, on a tâtonné. La difficulté était dans les mots. Il faut bien passer par les mots et, par eux, essayer de clarifier le projet en lui-même. On disait: re-penser le charisme, se réapproprier le charisme et "approprier" était plus juste, pour chaque religieux en particulier, pour une congrégation qui cherche à faire comprendre que ce charisme lui est propre et qu'elle veut l'approprier aux conditions du temps. On s'est contenté de redire le charisme; se le redire et le dire au-dehors. Le texte auquel on a abouti fut applaudi. Il a le mérite de rappeler, en des termes qui doivent beaucoup à Bruno Chenu, ancien rédacteur en chef de La Croix, ce qu'est le charisme d'une congrégation: un don de l'Esprit, un homme (une femme), un chemin, un appel (1).

"Homme de foi et homme de son temps": l'assomptionniste est présenté ainsi dans la Règle de vie. Le charisme pour le Royaume a inspiré un homme: Emmanuel d'Alzon, qui faisait ce que nous avons à faire: déchiffrer les signes du temps. Il l'a fait avec les idées et les convictions qu'il jugeait dignes des droits de Dieu et de l'Église. Sa foi est éclatante; son analyse de l'époque relève en plusieurs de ses aspects, d'une interprétation que n'a pas corroborée l'histoire et qui nous surprend, parfois nous gêne; mais la sincérité et la bonne foi sont aussi certaines que la foi. L'Assomption d'aujourd'hui, pareille à une Église que travaille l'inquiétude de l'évangélisation, s'oblige à lire les signes de ce qu'il est convenu d'appeler la "modernité", et à les interpréter, si elle veut qu'ait une portée apostolique sa résolution de redire et de traduire son charisme. Elle n'est pas une interprète infaillible; rien n'est plus périlleux que de voir clair dans le présent.

"Si vous voulez étendre le Royaume de Dieu, écrit le P. d'Alzon, ne vous le dissimulez pas, vous aurez de grandes déceptions... L'apôtre qui n'a pas souffert, que fait-il, et celui qui n'a pas été tenté, que sait-il (2) ?"

L'histoire rend sensibles les déceptions; elle ne décourage pas ceux qui croient en eux-mêmes et en leur mission. Maintenant que l'Assomption a fait le tour de ses limites, de ses fragilités, comme de ses raisons d'être fière, elle entame une étape de transition. "Un souffle nouveau": c'est ce qui est attendu et espéré. Les manifestations du 150e anniversaire, qui ont commencé à Rome en mai 1999, commémoraient un passé mais pour affirmer la confiance en l'avenir.

Lucien GUISSARD
31 mai 1999.

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 Page réalisée par D. Remiot

à partir du livre "Les Assomptionnistes d'hier à aujourd'hui" publié en 2000 par
Lucien Guissard, aa