Les assomptionnistes d'hier à aujourd'hui

Partie 1 Ch. 3

Le temps des combats

 

Le 1er novembre 1869, le P. d'Alzon est à Rome; il y accompagne Mgr Plantier, son évêque, qui l'a choisi comme théologien pour le concile du Vatican, qui sera ouvert solennellement le 8 décembre.

Il rencontre à Rome le P. Victorin Galabert, un assomptionniste, pionnier de la "Mission d'Orient" en Bulgarie, qui accompagne son évêque bulgare; pendant ce séjour romain, le P. d'Alzon va présenter aux autorités religieuses le texte des Constitutions de la Congrégation, en vue d'obtenir l'approbation officielle.

Pour Emmanuel d'Alzon, se trouver à Rome, c'est être chez soi. En cela, on peut le dire intégralement catholique: aimer l'Église, c'est aimer le pape - et prendre la défense du pape Pie IX qui est menacé dans son pouvoir temporel et dans sa liberté.

Homme d'Église, le P. d'Alzon est l'homme de l'Église. En tant que directeur de collège, en tant que "grand vicaire" dans son diocèse, en tant qu'acteur infatigable de la vie apostolique par la parole, par l'action, par sa participation financière quand il le faut, et sans compter, il est au service de ce que nous avons pris l'habitude de nommer l'Église locale. La "catholicité" qu'il revendique le met en harmonie avec l'Église par-dessus les frontières, et Rome est pour lui le lieu véridique de l'universalité à laquelle aspire sa ferveur de catholique. Un concile en est la traduction visible. De plus, ce qui se passe à Vatican I, la proclamation du dogme de l'infaillibilité pontificale, rencontre son assentiment enthousiaste.

Être catholique français n'était pas forcément synonyme d'un égal attachement à la papauté. Le gallicanisme, comme son nom l'indique, est une particularité française, une variante de doctrines cependant plus anciennes et plus diversifiées concernant le pouvoir du pape. Les gallicans réclament plus de pouvoir, dans l'Église, pour les évêques et les diocèses du pays. Le courant trouve un accueil intéressé chez les hommes politiques, soit qu'ils profitent de l'occasion pour s'opposer à l'Église et au pape, soit qu'ils y prennent matière à encourager les sentiments nationaux. Le P. d'Alzon ne partageait pas du tout cette pensée volontiers polémique; il se rangeait parmi les ultramontains, fermes défenseurs du pape en face de ses ennemis politiques et fermes défenseurs de la mission de la papauté telle que l'a organisée dans l'Église la tradition. Lamennais, avant sa rupture avec Rome, avait formulé la position: "Sans pape pas d'Église; sans Église pas de christianisme; sans christianisme pas de société."

D'Alzon combattra, par la plume, par la parole, par le recrutement de zouaves pontificaux, appelés à aller au secours de Pie IX, en faveur de l'autorité papale, au-delà des montagnes, comme l'indique le mot "ultramontain" (ici, les Alpes). Il ne dissocie jamais l'Église du pape, chaque fois qu'il appelle à prier pour elle dans la persécution ou à organiser des actions publiques. De même, il ne s'interroge pas, comme on le fera abondamment dans l'ecclésiologie du XXe siècle, sur l'Église de Jésus Christ, pour savoir ce qui relie historiquement et spirituellement la communauté des disciples rassemblés par Jésus et l'Église instituée, avec sa hiérarchie et son fonctionnement, telle qu'elle existe au XIXe siècle. L'Église est celle à laquelle il appartient, celle qui existe, dans sa forme actuelle.

Elle est en butte à l'anticléricalisme, aux idéologies nées chez les philosophes du siècle précédent, à l'esprit de la Révolution. La situation se caractérise par un conflit qui ira grandissant. On a souvent dépeint la mentalité de forteresse assiégée que l'on attribue aux catholiques de l'époque; on n'a aucune peine à observer que le ton des querelles est acerbe, sans concession; le langage ne recule pas devant les outrances. Les responsabilités sont pour le moins partagées: les "sans-Dieu", l'anticléricalisme, ne font pas, eux non plus, dans la nuance. Forteresse assiégée, peut-être pas; attaquée, sûrement. Le P. d'Alzon restera l'un de ceux, parmi les hommes engagés, qui ont aidé à dresser des barrières et voulu préparer l'avenir.

L'important, en effet, est de penser aux lendemains. Ce qui suppose qu'on réfléchisse à l'attitude à adopter. La persécution peut avoir des effets salutaires. Le mouvement irréversible de la société doit être affronté avec lucidité: "Les rois s'en sont allés, les aristocraties disparaissent ou ont disparu, la bourgeoisie est bien faible contre le flot envahissant. Il est évident que la démocratie s'avance tous les jours plus forte, plus irrésistible, à moins que, dans les plans providentiels, elle ne doive être écrasée par quelque despotisme inouï. L'Église doit-elle désespérer de l'avenir? Non, mille fois non. Mais, je ne saurais trop vous le répéter, il faut que nous nous fassions tout à tous. Et c'est pourquoi il faut que nous nous efforcions d'entrer le plus possible en relation avec le peuple (1)."

Passons aux Barbares, disait Frédéric Ozanam. Emmanuel d'Alzon, qui choisissait saint Augustin comme patron de sa Congrégation, a évoqué l'évêque d'Hippone assistant à l'assaut des Barbares contre l'Empire romain. Sous la dramatisation qui se ressent du romantisme, la comparaison était éclairante, pas dépréciative pour les Barbares, appelés à entrer dans l'Église et à former le monde nouveau.

Les religieux recevront en héritage l'amour de l'Église, la fidélité au pape, mais, comme le Fondateur, ils aimeront l'Église pour l'amour du Christ. Le P. d'Alzon parle du Royaume de Dieu, il parle du règne de Notre Seigneur Jésus Christ: c'est la seule et unique raison d'être de l'évangélisation. L'Église n'est pas là pour elle-même. Le Fondateur ne présente pas sa défense de l'Église comme la protection d'intérêts politiques ou l'orgueil de sécurités sectaires. Le point de vue est surnaturel, l'action désintéressée, la conviction enracinée dans la foi et l'amour.

Qu'aurait pensé d'Alzon de la collégialité épiscopale, dont les lendemains du concile Vatican II ont fait émerger à la fois la pertinence et la difficulté? La question est vaine. Elle est décidément anachronique, n'ayant rien de commun avec les tendances gallicanes. D'un concile à l'autre, quiconque veut comprendre ce qui a bougé dans la conception de l'Église, avant même que vienne avec insistance le débat sur la primauté de l'évêque de Rome, ne peut pas mieux faire que de relire, dans un esprit de méditation, les textes du concile Vatican II sur l'Église. Il y trouvera, au surplus, l'éclairage rénové sur la place de la Vierge Marie dans la communauté des disciples de Jésus Christ.

D'Alzon était de son temps; quoi de surprenant à cela? Un biographe a écrit que sa vie est incompréhensible si on ne tient pas compte de son amour pour la papauté (2). Cet amour est synonyme d'amour de l'Église du Christ. Le P. d'Alzon a eu à le traduire par des actes de fidélité inconditionnelle; nous en voyons des exemples, chez lui-même et chez ses religieux, dans l'histoire des œuvres qu'il a créées ou qui sont nées de ses intuitions.

De même qu'il se posait en réaction contre le gallicanisme, il prend parti devant le catholicisme libéral, une famille intellectuelle véritablement nouvelle. La fidélité au pape est en cause, car les problèmes sont de grande importance pour l'Église: comment comprendre la liberté? Liberté de l'homme, liberté du croyant, qu'il est urgent de défendre dans une société où l'idéologie révolutionnaire se fait dominante. Les catholiques libéraux (Lacordaire, Montalembert, Gerbet) étaient séduits par la révolution de 1830. Lamennais avait lancé un journal, L'Avenir, avec la devise: "Dieu et Liberté." Le mouvement justifiait la liberté de conscience, d'association, de presse, de culte, d'enseignement, et entrevoyait la séparation de l'Église et de l'État. En 1832, le pape Grégoire XVI, par l'encyclique Mirari vos, réprouve ce libéralisme, contre lequel s'élèvera le Syllabus. Chez Lamennais était visée la conception des rapports entre le spirituel et le temporel, l'autel et le trône. Il sera condamné par Rome après avoir publié Paroles d'un croyant, qui appelait une révolution par le peuple au nom de l'Évangile. Le P. d'Alzon qui, répétons-le, ne refuse pas la République ni la démocratie, en dépit d'objections religieuses, rompt avec Lamennais, sans désavouer son amitié, en conformité avec l'allégeance à la papauté. Affaire de principe: "Travailler avec Rome, parfois sans Rome, jamais contre Rome."

Durant les dernières années avant sa mort, survenue le 21 novembre 1880, le P. d'Alzon sera de plus en plus confronté à des conflits aigus entre l'Église et la république laïque. L'anticléricalisme, le laïcisme militant, ne se cantonnent plus dans les discours politiques. Les lois antireligieuses visent très spécialement les congrégations. Les pouvoirs publics exigent de celles-ci qu'elles demandent une autorisation d'existence, qu'elles fassent acte de déférence et de loyalisme à l'égard de l'État. Le P. d'Alzon, par obéissance à Rome, accepte de signer une déclaration d'apaisement. Mais cela n'arrêtera pas le cours des choses. En janvier 1900 a lieu le "procès des Douze": le P. Picard, successeur du P. d'Alzon comme supérieur général, les PP. Vincent-de-Paul Bailly et Saugrain, et neuf autres religieux comparaissent devant le tribunal de la Seine comme "moines ligueurs", dont les agissements mettent en danger l'ordre public et la République, cela surtout parce que le journal La Croix exerce une influence jugée séditieuse. Le tribunal prononce la dissolution de la Congrégation. Les assomptionnistes seront des proscrits. Pour que la Congrégation survive et se développe, ils prennent la route de l'exil, à l'exception de quelques-uns qui n'apparaîtront plus en habit religieux mais en soutane séculière.

"Jusqu'à la proscription, écrit le P. Gervais Quenard, ancien supérieur général, la Congrégation était restée strictement française, même en Orient et au Chili (où elle avait déjà essaimé). Elle allait devenir internationale. Sans même y penser, l'exil forcé allait jeter en de nouveaux pays la semence de futures provinces, comme la tempête emporte les semences de la nature."

Les exilés vont trouver accueil, suivant les dispositions des évêques locaux, en Belgique, en Hollande, en Suisse, en Italie, au grand-duché du Luxembourg, en Espagne, en Angleterre, et l'expansion a déjà atteint les États-Unis. La Congrégation s'implante. Une remarquable vitalité s'affirme, à laquelle l'épreuve, comme souvent, donne un supplément d'âme. S'il est vrai que l'action assomptionniste en France rencontre chez les catholiques parfois des réserves et même des oppositions, la majorité leur manifeste des encouragements et de l'estime. Hors de France, la situation de ces religieux n'est pas ignorée et, dès le début des vexations judiciaires organisées par le gouvernement, l'évêque de Liège, Mgr Doutreloux, avait exprimé une sympathie sans mélange; à Louvain, le futur cardinal Mercier, alors directeur de la Maison Saint-Thomas pour les séminaristes en philosophie, accueillit les assomptionnistes avec amitié: des "victimes", disait-il.

La dispersion devenait le sort nouveau de la Congrégation, et il y eut un bulletin intérieur, pendant de longues années, intitulé Lettre à la Dispersion (plus tard, Lettre à la Famille). Mais on n'avait pas affaire à une dispersion dans le désordre et l'amertume. Les débuts en terre non française eurent des aspects d'improvisation, dus à la précipitation des événements, mais l'objectif était clair: la Congrégation continuait; les lendemains de 1900 inauguraient une histoire encore à faire et non pas une fin d'époque. D'autres instituts religieux connaîtront la même aventure.

 

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 Page réalisée par D. Remiot

à partir du livre "Les Assomptionnistes d'hier à aujourd'hui" publié en 2000 par
Lucien Guissard, aa