Les assomptionnistes d'hier à aujourd'hui

Partie 2 Ch. 1

Le territoire. Un tournant: 1923

 

Nous voici en 1922. Entre 1918 et cette date, l'Assomption a connu une crise intérieure grave, alors que le P. Joseph Maubon avait succédé, avec le titre de vicaire général, au P. Emmanuel Bailly, en 1917. Il est impossible de relater dans ce petit livre tous les détails d'une histoire complexe.

Trois décrets sont publiés en 1923 par la Congrégation des religieux, créée en 1906 par le pape Pie X. L'un approuvait les Constitutions de l'Assomption; le deuxième nommait un nouveau supérieur général: le P. Gervais Quenard, ainsi que les membres de la curie généralice; le troisième érigeait des provinces dans l'Institut et réservait au gouvernement général les maisons ou œuvres qui n'y étaient pas intégrées.

Le deuxième décret survient à la suite d'événements confus et d'un jugement sévère porté par le Vatican sur le régime intérieur de la Congrégation. On accusait les supérieurs en charge de n'avoir pas respecté le déroulement régulier des élections pour le Chapitre général de Rome (avril 1922), et on incriminait un climat de discorde autour de ces élections.

Par ordonnance du 2 janvier 1922, la Congrégation des religieux avait institué une consultation directe de tous les assomptionnistes pour que chacun désigne les candidats de son choix, personnel et secret, aux charges de supérieur général et de membres de la curie. Par lettre du 6 février 1923, le P. Gervais Quenard recevait notification de sa nomination.

Un grand religieux, et grand aussi par la taille, était appelé, dans des conditions conflictuelles, au gouvernement de l'Assomption. On ne voit personne, à l'Assomption, parmi ceux qui l'ont encore connu, qui mettrait en doute la personnalité intellectuelle et religieuse du P. Quenard. On a le souvenir de sa largeur de vue sur le monde, de son enthousiasme, parfois teinté d'idéalisme, de ses convictions de fils spirituel du P. d'Alzon à qui il se référait sans cesse, de son emprise sur l'esprit des jeunes religieux quand il évoquait ses voyages, son expérience de l'Orient chrétien, les perspectives ouvertes en pays de missions lointaines - il n'hésitait pas à parler de "miracle des Églises noires", à propos du Congo (belge): c'est le titre d'un de ses livres pleins d'encouragement et d'espérance.

Le choix qui a résulté de la crise et de l'intervention romaine fut une chance pour la Congrégation, et ce malgré les divergences touchant la politique française, qui ont pu exister entre le P. Quenard et tels de ses religieux.

Cette situation de malaise et de mise en place se compliquait de problèmes de personnes, ainsi qu'il advient dans l'Église comme ailleurs. Ce qui semble avoir été le fond des choses tient à la conception du territoire assomptionniste comme ensemble de communautés parlant des langues différentes, dans divers pays de plusieurs continents, et à l'articulation des compétences régionales avec le "pouvoir central". L'Institut compte alors 65 maisons, en 14 pays, et environ 660 membres.

Trois griefs étaient formulés par la Congrégation des religieux: un système "trop centralisé"; les dangers inhérents à la cooptation pour les charges supérieures; un système "trop français (1) ".

Dès avant 1914, les minorités linguistiques ou nationales avaient commencé à se manifester. Le même phénomène inévitable se produisait dans toutes les congrégations religieuses. À l'Assomption, les arguments s'opposaient: d'un côté, on rappelait que le P. d'Alzon lui-même avait prévu une répartition en provinces; de l'autre, qu'il préconisait un ordre centralisé. Mais il y avait la position ferme et générale de Rome: il faut partout instituer des provinces, et on ne cachait pas que la prédominance française comptait parmi les obstacles à réduire. Le droit devait s'appliquer à tous.

La division en provinces traduira, même si les freinages étaient sensibles, une prise de conscience de l'internationalité, et cette conscience mûrira de plus en plus vite, jusqu'à nos jours, où c'est devenu une évidence.

Le Chapitre général de Lumière (Vaucluse, avril 1918) avait adopté le principe d'un système "régional". Six régions étaient instituées: l'Amérique du Nord; l'Amérique du Sud; la région Suisse-Italie-Espagne; la région Angleterre-Belgique-Hollande; la région de France; la région d'Orient, dont le supérieur était le P. Quenard. Le système régional avait été choisi, plutôt que celui des provinces, pour sauvegarder à la Congrégation "son unité d'esprit et de gouvernement". Il était prévu que les noviciats, maisons d'études, maisons de retraite et de repos ne feraient partie d'aucun groupement régional et seraient sous la dépendance directe du supérieur général.

On dut s'apercevoir que le passage de la notion de région à celle de province ne serait pas une simple formalité. Le P. Pierre Touveneraud a résumé ainsi les termes du débat: "Provincialisme et fédéralisme d'une part; régionalisme et centralisme d'autre part... La vieille querelle des Girondins et des Jacobins réorganisant pouvoirs et territoires." Ce qui revenait à prendre encore les comparaisons dans une histoire bien française... Mais le problème est aussi universel que l'agencement de l'autorité en face des sujets à gouverner.

Le débat se concentrera sur l'autonomie des provinces: autonomes entre elles, certes, mais pas indépendantes du général. C'est ce que déclarait, pour l'essentiel, dom Etcheverry, qui avait été désigné par le Vatican comme président du chapitre de Rome, ramené à n'être plus qu'une "commission chargée par la Congrégation des religieux de corriger et de réformer les Constitutions des religieux de l'Assomption".

Trois provinces furent créées et une vice-province; les trois provinces se partageaient la France; y étaient rattachées les maisons d'Espagne, d'Amérique du Nord et du Sud, d'Italie, d'Angleterre et d'Orient. Une vice-province regroupait les maisons de Belgique et de Hollande. Un certain nombre de maisons restaient extraprovinciales, parmi lesquelles les scolasticats, le noviciat commun, la maison de Jérusalem, la Procure générale près le Saint-Siège, à Rome (où la curie généralice devra désormais résider).

Un mot sur les "œuvres générales". La plus voyante d'entre elles est la "Bonne Presse", à Paris. On dira par la suite: "œuvres généralices". Le raisonnement était celui-ci: l'Assomption s'est donné vocation de servir "les intérêts généraux de l'Église"; elle considère que certaines de ses activités apostoliques sont justifiées par cet objectif d'ordre ecclésial. Cette façon de voir tient à la certitude que l'on a d'être dans la droite ligne de ce que veut l'Église, de ce que l'on considère comme une "action catholique". La gestion de ces œuvres serait confiée au supérieur général en son conseil. Telle était du moins la pensée du Chapitre de 1922. Mais le décret romain du 25 mars 1923 apportait des ajustements: ces œuvres seraient gérées par délégation du supérieur général, en accord avec les provinciaux intéressés. Il s'agissait d'œuvres françaises: NotreDame-de-Salut, avec la "Bonne Presse", Notre-Dame-des-Vocations. On ne pensait pas au Tiers Ordre ni à l'Institut d'études byzantines.

Le jour viendra où les "œuvres généralices" seront remises à la France, elle-même organisée en une province unique en 1969. Depuis 1958 avait été mise en place une "quasi-province des œuvres généralices françaises de Paris". Le chemin parcouru fut long et ardu pour rallier les mentalités à ce recentrage provincial; les réajustements successifs furent délicats, quelque peu passionnés même; mais, comme pour le passage au régime des provinces, autrefois, la volonté politique, l'assentiment progressif des religieux, ont fini par réduire peu à peu les résistances, par mettre au point un style plus satisfaisant de rapports entre l'autorité centrale de la province et les religieux désirant que soit assuré un contact humain plus proche avec les supérieurs.

L'aménagement du territoire, si on peut parler ainsi, ne doit pas donner à croire que les affaires de droit et de politique intérieure constituent l'essentiel d'une histoire. Une crise de croissance, les difficultés dues aux susceptibilités de personnes ou aux revendications de minorités nationales, ont, de fait, engendré des péripéties de nature à secouer une congrégation encore jeune. Ces épreuves ont fait craindre des ruptures, mais ce n'est pas arrivé. La vie profonde de la Congrégation a bénéficié de la conscience de l'épreuve. La peur de l'irréparable a concouru à resserrer les liens, à maintenir solides les fondations spirituelles. Dire que l'Assomption a survécu serait inexact; elle est entrée dans une vie à la fois plus risquée et plus ordonnée; la foi n'avait pas cédé devant les affaires d'hommes.

 

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 Page réalisée par D. Remiot

à partir du livre "Les Assomptionnistes d'hier à aujourd'hui" publié en 2000 par
Lucien Guissard, aa