Les assomptionnistes d'hier à aujourd'hui

Partie 2 Ch. 4

Une identité. La Règle de vie

 

Le visage qui a mûri avec l'âge, le visage d'un certain type de religieux, modelé par les événements et la vie en commun, c'est ce qui résulte d'une histoire, quand on a partagé un esprit comme l'air qu'on respire, une mentalité, au sens fort du terme, qui forcément se distingue en quelque chose des autres. La spiritualité, puisqu'il faut accepter ce mot, lui aussi rassembleur, y a une place majeure, cela va sans dire; elle n'est pas aussi déterminante dans la vie en société, au jour le jour, qu'elle est nourrissante pour la prière et la conduite de la vie intérieure. La permanence d'un esprit vient d'elle et vient de ce que le sociologue appelle le "vouloir-vivre ensemble" ou encore l'appartenance ou, plus mystérieusement, l'identité.

Une session s'est tenue à Nîmes, en 1995, sur ce thème. Une fois de plus, l'enquête sur soi-même, comme si on n'était pas encore sûr de la physionomie intérieure du groupe. Le court temps de désaffection à l'égard du Fondateur, à cause de l'histoire trop ancienne, s'est accompagné de scepticisme quant à l'identité. Cela signifiait ne plus voir clairement ce qu'on faisait de particulier parmi les autres instituts religieux, et dans l'Église; on doutait du charisme. Épreuve plus insidieuse, moins spectaculaire que celle de 1922-1923; elle ne fut pas assez grave pour être mortelle, loin de là. Elle a incité à reformuler la Règle de vie, par volonté de répondre à un souhait largement exprimé par les religieux.

Nous étions entrés dans une phase saine de récupération parce que nous n'avions pas cessé de nous chercher et de nous regarder, mais surtout parce que nous avions redécouvert le principe historique selon lequel le moi collectif est ce que nous voulons qu'il soit. D'où les définitions et redéfinitions des priorités apostoliques, l'insistance des responsables pour réexprimer "notre mission cent cinquante ans après". La conscience de soi s'éprouve, dans le concret, par la mission, laquelle consacre le "vouloir-vivre-ensemble".

Il y a eu, longtemps, une forte identification avec nos anciens: Fondateur et successeurs. Cela s'est traduit par l'imitation fidèle de l'Assomption d'autrefois, par la croyance en un modèle reproductible et qu'il faut reproduire tel quel: esprit, observances, langage, œuvres, idéologie (même politique). Nous avons été éduqués dans l'amour de l'Assomption, et cela désignait une Assomption intangible, exemplaire, circonscrite par des textes et par le système d'organisation conventuelle, par des œuvres spécifiques, par les formes de la prière, "la prière de l'Église" avant tout. Cette conception a prévalu, a formé des religieux en grand nombre, fiers de leur famille, a animé l'action pastorale en divers domaines qui sont sa marque sociale, et transmis une motivation solide d'appartenance à la Congrégation. Mais il en est résulté une Assomption assez fermée sur elle-même, trop peu ouverte sur le monde et même sur l'Église universelle, dont pourtant elle exaltait l'amour.

La phase suivante après 1945, accélérée par un concile, par Mai 68 et par une révision généralisée des acquis culturels, a été mouvementée. Elle s'est soldée, à la fin du compte, par un acquiescement général et sincère, en dépit de rares résistances, aux changements qui allaient marquer la mise à jour de la Règle, demandée par le Concile.

Il était clair que nombre de religieux éprouvaient des difficultés à assumer le passé assomptionniste, comme le passé de l'Église au XIXe siècle. Survenait l'âge critique. L'identité d'une personne ou d'un groupe ne peut éluder le passé tel qu'il a été vécu. Si on rompt avec cette hérédité culturelle, si on la renie sous prétexte qu'on n'y est pour rien et que tout cela est dépassé, on en viendrait à compromettre l'héritage et à professer que désormais il n'y a plus d'histoire si ce n'est à venir. Ce n'est pas sain et ce n'est pas possible.

La révision critique faisait partie de la maturité à acquérir; elle s'imposait. Nous avons interrogé des historiens de métier, non suspects de complaisance. Leur examen de l'homme d'Alzon, de ses engagements, de ses réalisations, n'a pas du tout encouragé au reniement, il s'en faut de beaucoup, ni au désintérêt pour l'homme et l'Église de son temps. Ils n'avaient pas tout à nous apprendre, et rien ne vaut la vérité. L'Assomption a remarquablement bien supporté le test de la lucidité historique (il se peut cependant que certains, trop pris par leur travail ou peu enclins à ces sortes de réexamen, ne se soient pas vraiment rendu compte de l'événement, car c'en était un).

Le pas à franchir était d'accepter de ne pas être aussi différents qu'on l'aurait voulu quand on s'évertuait à dégager une spiritualité comme on expose un système; accepter de ne pas être pourvus d'une originalité tranchée; accepter d'être ressemblants, d'avoir en commun avec d'autres certaines orientations pastorales ou doctrinales, et des activités apostoliques aussi classiques que l'enseignement, les pèlerinages, les paroisses, les missions à l'étranger. Il fallait éprouver l'esprit qui est assomptionniste et qui donne le pourquoi de l'apostolat. La personnalité d'une congrégation est une création continuée dans la durée, une élaboration intérieure qui donne à l'Assomption, comme aux autres, une manière d'être, une manière d'exister et des raisons de persister. Que l'Assomption présente, dans l'Église, un visage reconnaissable, c'est ce que parfois on entend dire. Il l'a sans nul doute été au siècle dernier; il ne l'est plus de nos jours pour les mêmes motifs de lutte et de défense contre l'ennemi. La tranche d'histoire que nous avons traversée depuis les années cinquante de ce siècle-ci donne à ce visage les traits qu'il gardera, on peut le prédire, pendant longtemps.

La reconnaissance - au sens où on dit: "Je vous reconnais" - est une réponse à deux questions qui nous sont posées: "Qui êtes-vous?" et "Que faites-vous?"

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 Page réalisée par D. Remiot

à partir du livre "Les Assomptionnistes d'hier à aujourd'hui" publié en 2000 par
Lucien Guissard, aa