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Les
assomptionnistes d'hier à aujourd'hui
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"L'enseignement est l'un des plus puissants moyens d'accomplir le vu d'étendre le règne de Jésus Christ." Lorsque Emmanuel d'Alzon écrit ces lignes dans le Directoire, guide spirituel du religieux, dont il a commencé la rédaction en 1859, il y a de longues années déjà qu'il est professeur, directeur d'un collège. Son uvre de prédilection. L'enseignement, l'éducation, étaient sa seconde grande tâche pastorale après le travail de vicaire général de Nîmes. Il savait de quoi il parlait quand il abordait les questions de l'enseignement et de la formation religieuse des jeunes. Sa position ne relevait pas de l'autojustification; il n'avait pas à défendre un collège, qui d'ailleurs se défendait seul par la valeur reconnue de son niveau d'études, et reconnue en dehors du milieu catholique; il entreprenait de faire l'apologie de son propre engagement. La cause était plus large, plus significative de sa foi, et plus désintéressée: la cause de l'enseignement catholique. Certains des professeurs étaient des universitaires. D'Alzon tenait à maintenir son collège à l'abri de l'ingérence de l'État et des contraintes de l'université officielle, qu'il accusait violemment de proscrire Dieu du savoir et de l'univers des jeunes.
Défendre la vérité, l'enseigner à tout âge, la communiquer au plus grand nombre: le P. d'Alzon était homme à tenir ses principes élémentaires, alliés à sa combativité de citoyen. La condition fondamentale allait de soi: la liberté. Les succès scolaires de son collège le rendaient d'autant plus fort pour revendiquer la liberté; parmi les premiers bacheliers sortis du collège, il y avait Anatole de Cabrières, futur cardinal; François Picard, futur assomptionniste et deuxième supérieur général. En 1849, après le vote de la loi Falloux sur la liberté de l'enseignement, le directeur de collège était nommé membre du Conseil supérieur de l'enseignement public, mais il en démissionnera plus tard, par fidélité à ses convictions et à ses revendications de liberté. Il avait fondé en 1851 la Revue de l'enseignement chrétien qui sera, avec le journal La Liberté pour tous, son initiation aux choses de la presse et du journalisme. Ces publications n'ont pas eu longue vie... Mais, comme pour la lente progression de sa "petite Congrégation", d'Alzon ne perd jamais confiance; il est une force qui va.
Il voyait grand. Aucun des degrés de l'enseignement n'était oublié dans son programme assomptionniste. Il prévoyait "l'enseignement compris dans le sens le plus étendu du mot, c'est-à-dire par les collèges, les alumnats ou écoles apostoliques, les séminaires, l'enseignement supérieur et même, dans certaines circonstances, l'enseignement primaire".
Il rêvait d'une université catholique, il rêvait d'un enseignement supérieur avec des maîtres chrétiens selon son cur. Son rêve ne s'est pas réalisé en France ni en Europe.
L'Assomption a une vraie tradition d'enseignement scolaire, à l'unisson de l'Église catholique, là surtout où celle-ci a en face d'elle un État laïc: on croit à l'enseignement chrétien, on croit à la "culture générale" dispensée par le collège classique, "les humanités", dont les jésuites furent les grands promoteurs et les maîtres incontestés; l'Assomption partage les certitudes du P. d'Alzon et de bien d'autres pédagogues plus spécialisés encore que lui dans la formation profane: l'enseignement est une uvre d'apostolat prioritaire; cela ne se discute pas, et on y engage un personnel très nombreux. Les collèges, et d'abord en France, ont vu se succéder des générations de religieux professeurs: Agen, Nîmes (où le collège est aujourd'hui sous tutelle des Oblates de l'Assomption), Perpignan Tarbes, Toulouse, Villefranche-sur-Saône ont eu des collèges assomptionnistes de bonne renommée mais, contrairement à ce qui s'est passé pour des congrégations enseignantes, ils n'ont pas donné à l'Assomption les vocations qu'on escomptait. La "formation de laïcs chrétiens responsables" aura été une réalité, dont seuls les témoignages d'anciens et leurs engagements dans l'Église et la société permettraient d'évaluer la valeur et l'importance numérique. J'ai entendu, avec grand plaisir, le philosophe et écrivain Michel Serres faire l'éloge de son professeur de grec à Agen, le P. Tréhorel...
D'autres pays, dans une mesure moindre, ont connu des assomptionnistes dans l'enseignement secondaire. Mais un phénomène curieux s'est produit après la dernière guerre, et c'est hors de France qu'il prend sa dimension.
Comme plusieurs instituts ayant des collèges, l'Assomption française a quitté les siens, peu à peu, par manque de personnel disponible, mais aussi pour une autre raison: il n'y a plus, ou presque plus, de candidats au professorat. On avance deux explications: l'enseignement peut être confié aux laïcs, y compris l'enseignement religieux - ils sont tout désignés pour cela et pour la gestion; secondement, les religieux plus jeunes préfèrent choisir d'autres activités: les missions à l'étranger, les paroisses, les mouvements, les associations, la présence aux jeunes, etc. Le service apostolique que nous considérions naguère encore comme tout à fait conciliable avec l'enseignement, et même inclus dans la diffusion du savoir selon un certain esprit (l'idéal du P. d'Alzon: un enseignement imprégné de sens religieux, un programme d'études propre aux institutions chrétiennes), se reporte de préférence ailleurs, par un besoin compréhensible de recadrer les activités ecclésiales du prêtre ou du religieux.
Pendant le même temps, en Amérique du Nord, en Belgique, l'enseignement constitue une bonne part de l'apostolat et de la visibilité de l'Assomption. Le choix est délibéré; il résulte de circonstances et d'une conception diversifiée de la mission par l'enseignement.
La Belgique francophone possède deux collèges où le "pouvoir organisateur" compte toujours au moins un religieux en position de responsable devant les autorités, la direction, la gestion et l'enseignement étant confiés à une majorité de laïcs. Les collèges ont succédé à des alumnats que l'on a fermés. Il en va de même en Belgique néerlandophone. Pour ces quatre collèges belges, mais séparément selon chacun des deux régimes linguistiques, a été mis au point, avec les laïcs, un "projet éducatif et pédagogique".
La situation est plus instructive encore aux États-Unis. L'Assomption américaine se réclame expressément de la pensée du Fondateur accordant une place privilégiée à l'enseignement; de plus, Assumption College, à Worcester, près de Boston (Massachusetts), dans un système scolaire et universitaire qui se distingue des systèmes européens, est de niveau universitaire, rejoignant le rêve du P. d'Alzon: une université catholique. La théologie et l'cuménisme figurent au programme, avec d'autres disciplines universitaires.
Cette institution a une longue histoire. Des assomptionnistes ont traversé l'Atlantique en 1897. Ils vinrent fonder une école apostolique de langue française dans cette Nouvelle-Angleterre où réside une population d'origine canadienne, de langue française, familièrement appelée "les Francos" (pour "Franco-Américains"). Les religieux, parmi lesquels viendront des Belges, ont pris très à cur, certains disent trop, la diffusion de la langue et de la littérature françaises, et il est arrivé ce qu'on pouvait prévoir dès avant la guerre. La langue anglaise a laminé, par la logique culturelle imparable de la puissance anglo-saxonne, le français parlé par une minorité; les religieux américains n'ont pas tardé à ressentir comme trop pesante l'emprise française et à s'en affranchir, sans pour cela effacer toute trace du passé. Pour avoir assuré, en 1961 et 1963, des cours d'été à Assumption College, cours de littérature française contemporaine destinés à des jeunes professeurs enseignant déjà le français, le signataire de ces lignes peut attester que l'on sentait venir à grande vitesse le courant nouveau. J'ai le sentiment d'avoir assisté au crépuscule de la langue française dans cette partie du monde.
On raconte que, lorsque les assomptionnistes sont arrivés en Mandchourie - c'était en 1935, avant les grands bouleversements -, une rumeur les avait précédés dans le milieu des missions catholiques: "Que viennent faire ici ces religieux? Ce sont des journalistes, des organisateurs de pèlerinages." Ils venaient construire et animer un grand séminaire, et il fut même question d'y ajouter une école secondaire de langues. Quatre ans plus tard, un des religieux écrivait à un ami en France: "On verra qu'ils s'entendent aussi à former de bons prêtres, au moins aussi bien que d'autres." Et un évêque ira jusqu'à les comparer aux sulpiciens, connus pour leurs compétences dans la formation des séminaristes.
Comme responsables de collèges, et sans que l'Assomption se change en institut voué à l'enseignement seul, les assomptionnistes ont fait la même heureuse démonstration, dans la grande majorité des situations. Certaines implantations ont été brèves ou un peu hasardeuses, c'est vrai: par exemple, en France, Briey et Redon, ou en Côte-d'Ivoire. Mais l'Assomption a accompli une belle mission d'enseignement et d'éducation, y compris en créant, comme en République démocratique du Congo (ancien Zaïre), des écoles techniques et professionnelles pour répondre à des besoins que l'État ne satisfait pas et pour aider au développement. Et ce n'est pas fini.
Nos collèges ont tenu une place, la tiennent encore parfois, en Angleterre, en Espagne, en Colombie, en Argentine, en Bulgarie, en Turquie, en Nouvelle-Zélande (grâce aux assomptionnistes hollandais), en Tunisie, en Algérie. Comme le reste des uvres, ils ont été pris dans les événements politiques de l'après-guerre.
Écoles et collèges sont organisés à la demande de l'épiscopat local ou après accord avec lui, accord pas toujours facile à négocier et à faire respecter. Il en va de même pour toutes les tâches pastorales qui relèvent directement de l'évêque, mais l'institution scolaire présente une importance spécifique pour l'éducation de la foi et la formation intellectuelle des laïcs: d'où une vigilance particulière des évêques.
Le collège fait partie d'un ensemble d'uvres diverses - paroissiales, caritatives, etc. - auxquelles beaucoup de professeurs collaborent. Une des difficultés fut de trouver le personnel enseignant, en nombre suffisant et à la hauteur des exigences. Pour faire face à la concurrence, pour affirmer la compétence, pour remplir certaines conditions imposées par les pouvoirs publics, il a fallu ouvrir à un nombre grandissant de religieux l'accès aux diplômes et aux capacités pédagogiques; on appliqua une politique d'études universitaires plus intensive, plus convaincue que par le passé.
L'enseignement scolaire a perdu de son prestige et de son poids dans certaines provinces de la Congrégation, mais on peut constater que la Règle de vie a maintenu l'enseignement à la première place des activités apostoliques qu'elle énumère, et ce n'est pas seulement pour rendre hommage au Fondateur.