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Les
assomptionnistes d'hier à aujourd'hui
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En Savoie, dans un superbe paysage de montagne, près de Beaufort-sur-Doron, nous avons un de nos lieux de mémoire. Nous l'avons entendu évoquer, nous l'évoquons parfois encore, comme on se raconte les temps héroïques, avec un mélange d'admiration et de sourire. Comme une histoire que l'on dit pittoresque, mais qui témoigne pour une réalité vécue, plus grande que ses débuts. Peut-être faut-il être soi-même assomptionniste et avoir partagé une vie comme celle qui est apparue là, dans la solitude et le risque des innovations inspirées, pour ressentir tout ce que contient de symbolique, mais de bien authentique, la chronique de ce lieu natal.
Il y avait une chapelle dédiée à la Vierge: Notre-Dame-des-Châteaux. Quand le P. Emmanuel Bailly concluait avec Mgr Gros, évêque de Tarentaise, l'acquisition de la chapelle et d'une petite propriété attenante, on n'y trouvait que les ruines d'une ancienne demeure seigneuriale, dont le nouveau propriétaire devenait, par tradition, prince de Beaufort. Titre qu'avec amusement le P. d'Alzon attribuait, dans ses lettres, à son futur successeur. En fait de château, c'était peu confortable, mais on finit par y habiter, et pour une fondation comme il ne s'en était pas encore vu.
Le 28 août 1871, en la fête de saint Augustin, le P. d'Alzon vint célébrer la messe, entouré de cinq garçons en âge d'études secondaires. On ouvrait officiellement une maison: le premier alumnat était fondé. De ce coin caché de la montagne savoyarde, une aventure religieuse prenait le départ, dans des conditions de pauvreté, d'austérité, de discipline, en même temps que d'enthousiasme, dont nous n'avons plus guère l'idée. Le supérieur de cette école d'un genre à part était le P. Pierre Descamps, une figure qui ne s'est pas laissé oublier. Ce fils d'un père français et d'une mère grecque, que le P. d'Alzon avait ramené de Constantinople en 1863, a travaillé de longues années à l'uvre des vocations, fondée en même temps que l'alumnat, et à la fondation d'autres alumnats en France et en Belgique.
Le P. d'Alzon avait fait une expérience décevante dans son collège de Nîmes. Il en attendait, pour sa Congrégation, des vocations en nombre, et il se trompait. Ses tout premiers disciples venaient bien du collège, mais leur exemple n'a pas été suivi, ou trop peu. Le Fondateur dut se rendre à l'évidence. Il ne suffit pas de fonder une congrégation, il faut qu'elle attire des religieux. D'autres fondateurs de l'époque ont été, en cela, plus favorisés qu'Emmanuel d'Alzon. Il avait l'habitude de donner à ses collégiens une causerie chaque samedi; un samedi de mars 1871, il leur déclara: "Puisque si peu parmi vous répondent au désir que nous avions conçu de vous voir embrasser l'état ecclésiastique, nous nous adresserons aux pauvres... Puisque vous vous jugez vous-mêmes indignes, nous nous tournons vers les Gentils."
Il ne voulait pas dire, on s'en doute, qu'on allait passer aux païens, à moins qu'on n'entende le mot dans son sens latin de "paysans": il y aura beaucoup de fils de la paysannerie, en France et ailleurs, parmi les élèves de ses alumnats. Il faisait un constat: les enfants du milieu bourgeois et aristocratique qui fréquentaient le collège de l'Assomption ne se précipitaient pas pour entrer dans une congrégation dont on ne savait encore rien de certain, et ils n'entraient pas dans la cléricature d'Église. D'autres carrières les séduisaient... Mais, de la part du P. d'Alzon, serait-ce "un moindre mal" que d'aller vers les classes pauvres de la société? Serait-ce uniquement pour trouver des recrues, comme on dit si militairement? Il avait, nous le savons, le souci du peuple, et il le prouve; il avait encore plus l'ambition de donner à l'Église de France des prêtres de qualité, des religieux dignes d'appartenir à l'Assomption, hommes d'Église autant qu'hommes de Dieu, "une élite", ainsi qu'il disait. Dans une circulaire à ses religieux, datée du 13 juillet 1874, on lit ceci: "Le jeune homme, prêt à entrer au noviciat, qui n'a pas le feu sacré de l'amour de Notre-Seigneur, qui n'a pas l'enthousiasme des combats de l'Église, fera peut-être un bon prêtre, pieux, réglé, modeste, médiocre et vulgaire; il ne sera jamais un vrai fils de l'Assomption."
Le propos du P. d'Alzon, en créant les écoles dénommées alumnats, était avant tout dicté par l'attachement à l'Église, l'Église de France dans l'état où il la jugeait: en péril de l'extérieur et menacée de médiocrité à l'intérieur. Le développement de sa Congrégation ne pouvait avoir d'autre but dernier, mais, par surcroît, il aspirait de toute sa passion, de toute son audace, à une congrégation composée d'hommes choisis. Rien n'était plus étranger à son rêve de développement qu'une politique de "recrutement" au rabais.
On s'en persuade en lisant les exigences qu'il formulait pour l'esprit des alumnats et pour les alumnistes: une piété pratiquée "dans toute sa simplicité et sa franchise"; "une vie austère, rude"; "les études chrétiennes" qui "doivent occuper une place presque exclusive, surtout l'étude du latin et du grec, les deux langues de l'Église"; le travail des mains pour "préparer aux travaux des futurs missionnaires"; "les cérémonies de l'Église" qui "seront les grandes joies". Il est demandé "une intelligence plus qu'ordinaire", l'application aux études, "le sentiment très profond de la grandeur de la vocation", "la joie dans le service de Dieu". "Leur vocation affermie les disposera à devenir des prêtres fervents et utiles, de saints religieux, en un mot des hommes vraiment apostoliques."
D'Alzon n'entendait pas ouvrir des écoles à faire des bacheliers; il y a, pour cela, les collèges et les lycées... Conception qui n'a pas été sans provoquer des équivoques sur l'utilité des études supérieures. Il est certain que le P. d'Alzon tenait à une promotion purement cléricale. Le programme d'études était prévu dans cette perspective qui englobait et justifiait aussi la vie liturgique, la prière d'Église et certains traits empruntés à la vie monastique.
Les alumnats resteront fidèles, sinon à toutes les pratiques, certainement à ce que nous appelons "l'esprit des alumnats", comme nous disons "esprit de l'Assomption", avec la conviction d'être compris de nos frères et de nos amis. Les deux esprits, si on peut ainsi s'exprimer, n'en font qu'un; dès l'alumnat, le jeune garçon est introduit dans la famille assomptionniste, et on ne le lui cache pas.
C'est le moment de souligner une caractéristique voulue par le Fondateur: à la fin de leurs études secondaires, les alumnistes ont la liberté de choisir. S'ils persévèrent dans la voie cléricale, ils peuvent demander à entrer à l'Assomption, ou se diriger vers un séminaire diocésain, ou vers un autre ordre ou congrégation. Il n'est pas difficile de lire dans cette liberté la preuve du dévouement du P. d'Alzon à l'Église, et, chez ses fils, une preuve de désintéressement, même si, dans les faits, une forte proportion d'alumnistes ont opté pour l'Assomption. L'alumnat marquait sa différence - non pas la seule - avec les petits séminaires, juvénats, écoles apostoliques, tenus par d'autres instituts.
Il y a eu beaucoup d'alumnats (1) ; il y en eut sans doute quelques-uns de trop, si on juge par leur courte existence, par la précipitation qui a conduit à les ouvrir, et par leur position géographique. Mais le nombre et la qualité de ceux qui ont tenu et se sont fait une place dans notre identité suffisent amplement à montrer que ce fut une belle et fructueuse histoire. Il a existé, à l'Assomption, un consensus de longue durée en leur faveur; des dizaines de religieux y ont été affectés, le plus souvent de bon gré.
On ne va pas se mettre à étaler des chiffres. Ils seraient d'ailleurs approximatifs, par manque de statistiques à l'échelle internationale. Mais, de 1871 aux années 1950, lorsqu'il devint inévitable de mettre fin à cette forme d'enseignement clérical, on a le droit d'affirmer que le bilan apostolique fait honneur à l'uvre fondée par le P. d'Alzon: elle a donné aux Églises locales beaucoup de prêtres, aux autres instituts des religieux, qui, en changeant de maison, n'ont pas oublié de rester alumnistes.
Quant à l'Assomption elle-même, sans les alumnats elle ne serait pas ce qu'elle est devenue, et elle n'existerait probablement plus depuis un certain temps, faute d'hommes. Dans la Congrégation, l'accord est général sur le sujet et on s'en félicite. Si le P. d'Alzon s'était trompé en attendant de son collège de nombreuses vocations, il ne s'est pas trompé en prédisant que l'alumnat serait l'avenir de sa Congrégation. Il ne se trompait pas en misant sur la foi de religieux comme le P. Pierre Descamps, le P. Édouard Bachelier, étonnant personnage plein de dons et de pittoresque, qui a uvré quarante ans dans l'enseignement, et bien d'autres supérieurs ou professeurs dont les noms, quand ils remontent au souvenir, à la lecture de notre nécrologe pendant la célébration de l'Eucharistie, résonnent comme ceux de vrais apôtres, et parfois de saints. J'en revois un, ancien combattant de la Grande Guerre, paysan paisible et taciturne, un sage qui s'ignorait, sans poser à l'intellectuel qu'il n'était pas, et qui avait l'art de cacher sous une allure sévère une bonté de cur comme en ont les pères selon la chair. Il s'appelait Nestor Craisse (quel prénom!), et plus personne, sauf les survivants de cette époque, très rares, ne se souvient de lui, belle figure d'Ardennais et de religieux.
Est-ce que la mémoire embellit le passe? Cela arrive, mais parfois c'est le contraire. Des critiques ont été faites aux alumnats, comme à tous les internats religieux (aux autres aussi). On les connaît. Il y a une littérature sur le sujet, ou nostalgique, ou attendrie, ou de rancur, de rejet, de règlements de comptes avec l'Église et avec l'enfance. Tout ne fut pas idyllique dans les alumnats. Les exigences spirituelles du Fondateur se sont inévitablement heurtées à la réalité des choses et des personnes, aux dangers du temps. Qu'on sache bien que nous ne nous dissimulons rien de ces griefs, mais que l'histoire maintenant nous donne le droit de bien les soupeser. Le plus insidieux était que cette "filière" dans laquelle étaient engagés des adolescents constituait un conditionnement clérical, nuisible à la liberté. Loyauté pour loyauté, et en affirmant hautement que chacun est responsable de soi, que chaque vocation est une affaire de conscience, le mieux serait de s'adresser aux anciens toujours vivants. Eux seuls sont habilités à porter témoignage. Une Congrégation, dynamique comme a su l'être l'Assomption en de multiples occasions et épreuves, fidèle au Fondateur et capable de raviver, lorsque ce fut nécessaire, la spiritualité du Royaume, est là pour attester que l'engagement authentiquement personnel n'est pas un vain mot, et que, parmi ses meilleurs fils, on rencontre cette population effacée, mais efficace, d'anciens alumnistes.
Le portrait de famille a été façonné par eux presque seuls. Ils ont inventé, sans en faire une théorie, le vouloir-vivre ensemble qui peut donner satisfaction au sociologue et qui favorise la délicate accession à une identité. Ils sont à l'origine d'un style de relations humaines, en communauté ou entre religieux; ce côté "plébéien", venu de la pauvreté, et que d'Alzon formait à une distinction qu'il affectionnait; l'esprit de famille (mais on se disait "vous" entre alumnistes, autrefois); les autres marques imprimées sur ce petit monde, pas seulement européen, qui, pour nous, existe dès que nous avons prononcé son nom: l'Assomption.
Avant la fermeture du dernier alumnat, à Scherwiller (Alsace), l'Assomption en a fermé pas mal d'autres. De Notre-Dame-des-Châteaux, qui a vécu vingt-huit ans, avant l'expulsion des religieux par les gendarmes pour "délit de congrégation" (1899), à Koum-Kapou (Turquie); d'Elorrio (Espagne), devenu collège, à Mendoza (Chili); de Bure (Belgique wallonne) devenu collège et centenaire en 2000, à Miribel-les-Échelles (France); de Zepperen (Belgique flamande) à Boxtel (Pays-Bas), ce fut une suite de naissances, de transformations et de disparitions. De quoi écrire une "méditation sur les murs", sur les maisons fondées, puis abandonnées, celles qu'on a été obligé de quitter pour raisons de guerre, de pauvreté matérielle, de remise en ordre de nos moyens et de notre "politique". La marche en avant de l'Assomption a reçu des murs une leçon, celle même du Royaume: nous n'avons pas ici-bas de demeure permanente; la routine n'est pas un signe normal de vitalité; on n'a jamais fini de marcher.
Une page, une longue page, a été tournée; elle raconte une assez admirable histoire d'actes de foi et de persévérance. Les derniers alumnistes vont vers le grand âge. L'Assomption espère en d'autres jeunes, la relève. On peut être sûr que la mémoire des alumnats ouverts aux pauvres ne sera pas perdue.