Les assomptionnistes d'hier à aujourd'hui

Partie 3 Ch. 3

Un grand dessein: l'unité des chrétiens

 

La "fin" du protestantisme

À Nîmes, un habitant sur trois appartenait à la religion réformée quand le P. d'Alzon fut ordonné prêtre, en 1835. Aussitôt, il aurait voulu engager une action contre le protestantisme: "Nous nous croyons dans la vérité, déclarait-il, nous vous croyons dans l'erreur." Si son évêque ne l'avait appelé à servir le diocèse comme vicaire général, il aurait volontiers consacré ses forces à ce combat. L'erreur, cela se combat. Dans l'esprit de possession tranquille de la vérité qui était le sien, rien ne lui semblait plus cohérent. Il fallait faire l'apologie de l'Église catholique, mais il fallait aller au contact des "séparés", des "hérétiques" dont l'hérésie devait être détruite.

Il était d'autant plus sûr de lui et de combattre pour une grande cause d'Église qu'il croyait à la fin prochaine du protestantisme en France, comme en Angleterre ou en Allemagne. Déjà miné de l'intérieur, pensait-il, par le libéralisme et par les idées venues d'Allemagne et de Suisse, le protestantisme était condamné, par la logique même du "libre examen", à se dissoudre dans l'anarchie des opinions individuelles, faute d'un guide comme le pape et d'une doctrine unifiée. Sont-ils encore chrétiens, se demandait-il, ceux qui "mutilent" la Bible et nient l'autorité des "ministres"? Les uns suivront la pente de la décadence, vers une religion qui n'en sera plus une; les autres, devant cette fin inéluctable, n'auront plus qu'une ressource: revenir à l'Église, une, l'Église catholique. À ceuxci il faut tendre les bras.

Non sans quelque ironie, un historien a relevé que, dans le même temps, certains protestants estimaient que la France était en train de devenir réformée. Un nombre de plus en plus notable de protestants prenaient des responsabilités dans les affaires publiques. Les mouvements de l'opinion se contredisent; les prédictions ne sont pas plus solides que les analyses.

Le foi du P. d'Alzon, insoupçonnable comme toujours si on s'en rapporte à la sincérité et à la droiture, le pousse, malgré ses charges, à prêcher, à chercher une action concertée des catholiques - ce sera le but de l'Association Saint-François-de-Sales -, à convaincre, pour commencer, les catholiques eux-mêmes que le moment est venu de rechercher l'unité chrétienne. En 1853, il prononce, dans la cathédrale de Nîmes, une série de conférences dans cette intention; une autre série sera ébauchée l'année suivante, mais ne sera pas donnée. Le résultat, chez les catholiques, n'a pas été apparent.

On espérait des conversions: c'était la seule voie possible. D'Alzon ne s'en prenait pas aux personnes, sauf dans tel article polémique publié par une revue du Languedoc contre un pasteur. Il n'appelle pas à l'action dans la rue. Il a fondé un orphelinat pour les petites filles protestantes. Il savait recommander aux catholiques de s'instruire sur tout, et sur le protestantisme, qu'il expliquait à sa manière. Il se réjouissait d'apprendre qu'en Angleterre des anglicans se convertissaient au catholicisme; il connaissait le Mouvement d'Oxford, autour de Wiseman, de Newman, de Manning, convertis eux-mêmes, dont l'influence allait être considérable.

Le mot "œcuménique" était utilisé pour dire "universel", en parlant d'un concile; le mot "œcuménisme" n'entrera dans l'usage que bien plus tard. L'esprit œcuménique, qui est le nôtre aujourd'hui, et tente de devenir naturel, se sent encore gêné même par les expressions plus tempérées des Constitutions de 1923: "la conversion des infidèles", "le retour des dissidents". Ce texte appelle à "l'union des Églises", et le P. d'Alzon n'a pas employé ces termes. La religion réformée ne pouvait être une Église. L'Église n'était pas plurielle.

La Congrégation en tant que telle n'a pas hérité du Fondateur une particulière vocation de débats et rencontres avec les protestants, en ce qui concerne la France, mis à part les religieux engagés dans l'œcuménisme de voisinage, dans les paroisses, mouvements ou groupes, et dans les études spécialisées. Autre chose serait d'étudier l'histoire assomptionniste dans les pays à majorité protestante: Pays-Bas, États-Unis. L'état des esprits, de part et d'autre, a profondément évolué; le respect mutuel, la compréhension intellectuelle, les occasions de prière en commun, feraient mesurer un grand chemin parcouru. Au moment où j'écris (1999), un assomptionniste, le P. Bruno Chenu, préside le Groupe des Dombes où des théologiens se consacrent avec rigueur de pensée et volonté de clarté à faire avancer l'intelligence œcuménique des grandes questions de doctrine.

La rencontre de l'Orthodoxie

L'Assomption a été dirigée vers un autre horizon, qu'on a pris l'habitude de nommer l'Orient. Pour le géographe, le lieu demeure manifestement vague. Il ne désigne pas l'Extrême-Orient, pas encore; il désigne la région des Balkans et la Russie, ce qui ne correspond pas à un Orient, comme la Palestine ou le Liban; et il désigne la Turquie. Les assomptionnistes, forts d'une tradition orale et écrite, continuent à parler de "Mission d'Orient". Nous avons la mémoire encore pleine de noms de localités "exotiques", certains imprononçables et donc écorchés, quelque part au-delà de l'Europe occidentale. Il arrive qu'on en sourie, mais ils ont laissé aux plus anciens d'entre nous un mélange d'admiration devant une entreprise audacieuse et de réalisme, tant l'histoire a été impitoyable, et aussi parce que les rêves de prosélytisme n'étaient pas la bonne voie. L'œuvre, cependant, était fondée sur la foi en l'Église. Elle est toujours en vie; elle a survécu aux pires effets des guerres et de la tyrannie politique, en Europe de l'Est et en Europe centrale.

Le mot "mission" n'est plus de mise. Il blesse les chrétiens orthodoxes qui, à juste titre, ne veulent pas être considérés comme des païens ou des non-croyants qu'on va évangéliser. Sous ce mot, ils voient une Église, la catholique, dont ils redoutent la puissance et dont ils récusent le système romain: le pape est au centre des plus anciennes divisions, plus visiblement que les controverses théologiques. Nous continuons à dire "Mission d'Orient" par facilité de langage.

En 1861, le P. d'Alzon eut l'occasion d'accueillir à Nîmes des enfants exilés de Syrie, par suite d'une révolte des Druzes et de troubles sanglants dans le pays. Il en conçut un projet de séminaire pour le clergé maronite (catholique "oriental") et il se proposait de le réaliser à Jérusalem; il en avait les moyens financiers, par héritage familial. Or les choses prennent un autre cours. L'Assomption ne se désintéressera pas de Jérusalem, mais l'attrait du P. d'Alzon pour l'Orient va devoir se cristalliser sur un autre pays, plus proche. Il se trouvait à Rome en mai 1862, pour un pèlerinage de Mgr Plantier, son nouvel évêque, et de soixante-sept prêtres du diocèse. Le 27 mai, le pape Pie IX accorde une audience à l'évêque. Avant d'entrer avec celui-ci dans la salle où ils seraient reçus, le P. d'Alzon est abordé par Mgr Lavigerie, fondateur des Pères blancs, et deux autres ecclésiastiques qui s'étaient entendus pour le détourner de son projet de Jérusalem et le tourner vers la Bulgarie. Le pape fait de même et bénit ses œuvres "d'Orient et d'Occident", avant même que s'ouvre la "Mission".

Pourquoi la Bulgarie?

Certains groupes de Bulgares chrétiens cherchaient à se rapprocher de Rome, pour des motifs religieux mais également pour se libérer de la pression religieuse et politique de Constantinople. Le mouvement avait une coloration nationaliste. Pie IX projetait de donner aux Bulgares un clergé bien formé, attaché à Rome mais soucieux de sauvegarder les richesses de ses propres traditions religieuses, à l'écart de visées particularistes ou séparatistes. Le pape savait qu'il pouvait compter sur la coopération attentive du P. d'Alzon. Le projet de séminaire lui agréait; il laissait aux assomptionnistes le choix du lieu, mais il les dirigeait vers la Bulgarie.

Dès le 1er août 1862, pour la distribution des prix dans son collège, le P. d'Alzon prononce un discours sur "l'œuvre des Bulgares". Son père lui fait un don généreux pour cette œuvre. Le 20 décembre, de Rome, un religieux se rend à Constantinople, où le P. d'Alzon ira lui-même l'année suivante, afin de préparer une fondation: c'est le P. Victorin Galabert. Encore une figure qui continue d'être saluée, chez les religieux comme chez les religieuses, les Oblates de l'Assomption (oblates missionnaires) fondées, en 1865, par le P. d'Alzon pour collaborer avec les pères en Bulgarie.

Victorin Galabert était médecin de profession avant d'entrer dans la Congrégation. Théologien, canoniste, observateur amical de la Bulgarie et de son peuple, il s'était, a-t-on écrit, "fait une âme slave". Nous connaissons la photo traditionnelle, le crâne large et chauve, la non moins large barbe noire, la ceinture de grosse corde sur la robe augustinienne. Il allait devenir vicaire général de Mgr Popov, évêque des Bulgares uniates (unis à Rome) avec qui il faisait les visites pastorales à travers le pays. Il l'accompagne au concile du Vatican en 1870, et il travaille à empêcher les Orientaux de se joindre aux évêques qui tenaient la définition de l'infaillibilité pontificale pour inopportune. On l'honore comme un devancier, un homme d'Église dont le propos n'était pas de détruire mais de construire, un précurseur de l'esprit œcuménique.

"L'œuvre slave" (ce sont des termes utilisés naguère) commence en Bulgarie avec une école primaire à Philippopoli (Plovdiv), un patronage, une maison pour jeunes qu'on orienterait vers le sacerdoce, et des activités en paroisses. Ce sont les trois directions principales de toute la "Mission", présente et à venir: enseignement, formation du clergé, paroisses.

En 1884 était inauguré à Plovdiv le collège Saint-Augustin, qui prit une place assez prestigieuse dans la vie nationale bulgare, ouvert aux catholiques et aux orthodoxes, fréquenté par une bourgeoisie influente. On peut en dire autant du collège de Varna. Dans ces deux localités comme à Yamboli, à Andrinople (Edirne), exactement dans un faubourg nommé Caragatch, l'apostolat des pères et des sœurs pratique un partage du travail entre enseignement, formation des jeunes, paroisses, pour les premiers; enseignement, œuvres caritatives, aide pratique aux Pères, pour les secondes.

Significatif est le rôle tenu par l'Assomption en faveur des séminaires, grands et petits, dont il fallut assurer la gestion et pour lesquels il fallait recruter un corps enseignant chez les religieux, ce qui ne fut ni simple ni toujours satisfaisant. Mais la volonté apostolique y était. Il a existé un séminaire bulgare à Caragatch; un séminaire grec à Koum-Kapou, dans le quartier de Stamboul à Constantinople; un séminaire arménien à Phanaraki (Constantinople, sur la côte d'Asie). Et déjà nous entrevoyons le déplacement de Bulgarie vers la Turquie.

Restons en Europe centrale et méridionale, où l'Assomption s'implantera bientôt: en Roumanie, en Yougoslavie. Il avait été question d'une fondation en Roumanie, au temps du P. Picard. Mais ce n'est qu'en 1923 que la Congrégation accepta une offre faite par l'évêque de Blaj. Il souhaitait un alumnat pour son diocèse; l'évêque de Lugoj fit la même proposition, pour favoriser un renouveau de la vie religieuse. Les oblates fondèrent à Beius en 1925; les assomptionnistes ouvrirent un noviciat dirigé par un religieux anglais, le P. Austin Treamer, et on espérait une extension de la Congrégation grâce à des vocations issues du peuple roumain. Il y en eut, en effet, et des jeunes Roumains sont venus en France pour leurs études.

À Bucarest, la capitale, une maison avait été ouverte, et c'est là que s'est réfugiée l'équipe des responsables scientifiques de la revue Échos d'Orient, lorsque, dans la Turquie nouvelle, république laïque, on ne put éviter le départ des religieux. De Cadi-Keuÿ, la rédaction de la revue s'est repliée à Bucarest, et de Bucarest elle devra déménager en même temps que l'Institut des études byzantines, avec l'aide des autorités politiques françaises. On le transféra à Paris, rue François-Ier, en 1949. Nos savants byzantinistes, sous la direction du P. Vitalien Laurent, avaient pu continuer à travailler à Bucarest, dans le calme, pendant la guerre, avant l'avènement du régime communiste qui les expulsait.

La diffusion de la culture française, appuyée par les gouvernements laïcs de la IIIe République, n'était pas étrangère aux activités de nos missionnaires d'Orient, à commencer par l'enseignement. En Yougoslavie, autre chose encore intervient, qui n'est cependant pas sans rapport avec cet aspect de l'histoire. Pendant la Première Guerre mondiale s'est nouée l'amitié franco-serbe: Français et Serbes ont combattu ensemble sur le front de Salonique. La Serbie se souvenait de l'aide de la France mettant fin chez elle aux séquelles de la domination ottomane. Les premières oblates arrivèrent de Turquie en 1925, après la fermeture de leurs écoles; les assomptionnistes ne tardèrent pas à les rejoindre, et d'abord le P. Privat Bélard, auparavant fondateur du collège de Varna (Bulgarie). Il bâtit une église, une salle d'œuvres, une école; les religieux font le catéchisme; certains se déplacent jusqu'à Bor, dans une région minière, pour assister spirituellement la colonie franco-italienne et les ouvriers yougoslaves. Le P. Privat Bélard entreprend de construire une église-mémorial, en souvenir des soldats du front d'Orient. La Seconde Guerre éclate; le pouvoir, après les hostilités internationales, est pris par Josip Broz Tito qui instaure un régime communiste, ensuite décroché de l'alignement sur Moscou. Le P. Bélard fut expulsé; la liberté religieuse pour les assomptionnistes n'était plus qu'un vain mot: on les accusait d'entraver la politique officielle envers les jeunes.

À l'heure actuelle, il n'y a plus d'assomptionnistes dans l'ex-Yougoslavie.

"Le Balkan crucifié"

Avant l'effondrement de l'empire communiste en 1989, nous pensions à nos religieux de Bulgarie et de Roumanie comme à des hommes isolés, contraints à la clandestinité; nous en savions assez pour ne pas nous tromper, malgré l'absence de nouvelles; les supérieurs ne pouvaient librement prendre contact avec les religieux. C'était "l'Église du silence". La plupart des Pères, dans les deux pays, ont connu la prison, le travail forcé, les camps.

Ce que nous ne savions pas assez, c'est que, de tous les régimes communistes en Europe de l'Est, celui de Bulgarie était un des plus durs. Le 11 novembre 1952, trois assomptionnistes ont été fusillés: les PP. Kamène Vitchev, Pavel Djidjov et Josaphat Schiskov (1).

En décembre 1996, lors d'une assemblée assomptionniste, nous avons pu voir un film documentaire: Le Balkan crucifié, film réalisé par des professionnels: Marie-Ange et Claude Sauvageot; une enquête sur la condamnation des trois Pères bulgares. L'acte d'accusation était classique: espionnage au profit du Vatican, tentative de complot, agissements de valets du capitalisme. Le film est bouleversant. On entend des témoins, les religieux bulgares qui furent, eux aussi, emprisonnés et qui en sont sortis vivants, à jamais traumatisés. L'un de ceux-ci est Mgr Stratiev, exarque émérite de Sofia. On entend la voix, forte, effrayante, d'un Père, répéter par deux fois: "On croyait devenir fous"; une religieuse carmélite raconte, avec une sérénité stupéfiante, comment les "policiers" tentaient de réduire les consciences, de culpabiliser des innocents, pour aboutir à des aveux évidemment truqués. On découvre, dans une île du Danube, l'enfer des prisonniers politiques, ignorés du monde entier. On a beau avoir lu le récit de procès sinistres sous les régimes totalitaires, ce film, je l'ai regardé, le cœur étreint d'une tristesse inconnue, comme si j'étais resté encore incrédule et comme s'il fallait ces voix irréfutables pour assurer que de telles horreurs étaient arrivées à des religieux de ma congrégation, à ces malheureux faux espions. Leur cause de béatification est introduite à Rome, comme de vrais martyrs. Cela voudra dire qu'ils sont morts pour leur foi, certainement à cause de leur condition de religieux. Et on ne pouvait pas les accuser d'être de méchants étrangers.

L'Assomption n'a pas disparu de Bulgarie. Le collège de Plovdiv, que l'État communiste avait confisqué en 1948 pour en faire l'université officielle, est encore utilisé à cet usage. Mais c'est à Plovdiv que réside une communauté, sur les lieux de fondation de la "Mission d'Orient". En Roumanie, en plus de la communauté de Margineni (Maison Saint-Augustin), l'Assomption a une résidence à Blaj, autre lieu témoin de notre histoire.

Dans ces deux pays, un renfort, peu nombreux mais apprécié, a été envoyé par les provinces de Belgique (flamande) et de France, et la région Italie. Le signe veut être compris: l'Assomption n'a jamais oublié l'Orient; elle a été de cœur, pendant toute la "guerre froide", avec les religieux bulgares et roumains; elle est solidaire de ceux qui témoignent, malgré le petit nombre et la lenteur des résultats, que la "Mission" n'a pas cessé de vivre.

La Russie vers la Révolution

Quand s'est fondée la "Mission" en Bulgarie, il y avait déjà longtemps que le P. d'Alzon pensait à la Russie. Dans une note du 30 mars 1878, destinée au Vatican, il explique que, depuis que Pie IX lui a proposé la Bulgarie, ses vues se sont étendues "beaucoup plus loin": "La Russie est devenue ma grande préoccupation", écrit-il. Il s'en est ouvert au pape, qui lui a donné "ses bénédictions". La Russie avait plus d'une fois fait l'objet de sa réflexion sur la situation internationale, réflexion assez personnelle, volontiers catégorique: "L'Église a trois grands ennemis: la Révolution, la Prusse et la Russie, et la Russie n'est pas le moins redoutable." Ou encore: "La Russie et son schisme sont un des grands dangers de l'Église... La papauté est entre deux écueils: la Révolution et le schisme oriental" (19 novembre 1869). Il encourageait ses fils à aller "conquérir" la Russie (2).

En fait de révolution, qu'aurait-il dit s'il avait connu celle de 1917, qui instaure en Russie un régime proclamé communiste, professant le matérialisme et l'athéisme militant? Il y avait alors douze ans que les assomptionnistes étaient dans ce pays. À Petrograd, à Odessa, à Kiev, à Vilna (Lituanie), ils s'occupaient des Russes catholiques, des Français; on était entré dans la période des bouleversements inouïs. En 1905, une révolution manquée n'avait fait que reculer l'échéance de la Révolution bolchevique. En 1922 était instituée l'URSS (Union des républiques socialistes soviétiques). Les religieux catholiques poursuivaient leur apostolat dans une Russie qui ne serait plus la même, où le destin du catholicisme semblait compromis.

Une fois partis les PP. Auguste Maniglier, Evrard Evrard, Gervais Quenard, un visage incarnait la "Mission": celui du P. Pie Neveu. Il exerçait son ministère dans le centre minier de Makievka (région du Donetz), et il parvint à s'y maintenir; il refusait d'abandonner son église et ses chrétiens.

Entré à l'Assomption en 1895, après des études au séminaire d'Orléans, il écrivait au P. Picard, en 1901: "L'union des Églises est devenue ma seule pensée. J'irai vers ces pauvres frères séparés sans me laisser éblouir par un enthousiasme illusoire mais avec un généreux entrain quand même... C'est surtout pour les Russes que mon cœur bat." Le P. Picard l'envoie en Roumanie; le P. Emmanuel Bailly, en Russie. Il y fait preuve d'une constance plus qu'admirable, que ne découragent ni les perquisitions ni l'isolement. "Nous tiendrons jusqu'au bout notre poste", écrivait-il au P. Joseph Maubon, vicaire général de la Congrégation, en 1921, quatre ans après la Révolution.

En 1926, il n'y a plus aucun évêque catholique dans le pays. Le pape Pie XI veut maintenir la continuité, et c'est le P. Neveu, en secret et sans préparation d'aucune sorte, qui est sacré évêque à Moscou le 21 avril, des mains de Mgr d'Herbigny, lui-même sacré à Berlin par le nonce Mgr Pacelli, le futur Pie XII. Il porte le titre d'administrateur apostolique de Moscou, et c'est de fait toute l'Église catholique en Russie qui lui est confiée. Rentré en France, ayant assisté à un sacre d'évêque, il écrit dans une de ses lettres: "C'était de toute beauté, et je faisais involontairement la comparaison avec le sacre de votre serviteur, venu à Moscou en paletot de chauffeur, sans se douter qu'il allait être sacré évêque, en cinq sec et en catimini, dans une église fermée à clé, en présence d'un monsieur et d'une dame, uniques témoins de la cérémonie catacombale."

Les autorités soviétiques lui avaient accordé un visa de sortie d'URSS, mais ne lui accordèrent pas le visa de retour. Il avait passé trente ans (3) dans ce pays qu'il aimait, dont il analysait le régime et l'idéologie avec lucidité. Nous sommes quelques-uns à l'avoir vu au noviciat pour une cérémonie de profession. J'avais les yeux fixés sur un homme qui me paraissait un héros; et n'était-ce pas de l'héroïsme que de résister par la foi, de ne pas capituler devant les menaces policières, la cruauté politique (4) ?

Nous avons vu revenir à Paris, rue François-Ier, en 1954, un autre assomptionniste, le P. Jean (Judicaël) Nicolas. Je le regardais, avec son allure tassée, sa démarche pathétique, comme j'avais regardé naguère à l'université de Louvain un franciscain rescapé de Buchenwald: il souffrait d'avoir à parler.

En 1943, le P. Nicolas, en activité en Roumanie, avait été incité par ses supérieurs à partir pour Odessa en profitant de l'avance des armées allemandes, dont faisaient partie des Roumains. À Odessa vivait une assez forte minorité de catholiques, russes ou français. Après le retour des forces soviétiques, le Père fut arrêté, tomba aux mains du Guépéou, fut emprisonné à la trop fameuse Loubianka, soumis aux interrogatoires, déporté au Kazakhstan, ensuite dans une région minière nouvellement exploitée, à Vorkouta, au-delà du cercle polaire. Il a raconté son histoire, trouvant encore le courage d'un certain humour, dans un livre, Onze ans au paradis (5). On y lisait le mot "goulag" bien avant qu'il ne soit popularisé chez nous par l'ouvrage de Soljenitsyne (6). Je reste encore étonné que la presse française ait si chichement traité ce témoignage émouvant.

C'était le temps de la terreur stalinienne, des procès iniques; des édifices religieux étaient fermés. Depuis 1934, le P. Léopold-Marie Braun était à Moscou, aumônier des catholiques américains dans le pays. Il demeura seul. Son nom, à lui aussi, nous impressionnait. Sans l'avoir vu, sans bien connaître d'ailleurs sa situation exacte là-bas, un jeune étudiant en théologie écrivit une pièce de théâtre dont il était le héros... Il fut chapelain de l'ambassade des États-Unis à Moscou, servit d'informateur pour le Vatican, à ses risques et périls. Après son départ, le poste a été tenu, sauf une interruption de quatre ans, par des assomptionnistes: comme le P. Braun, ils étaient américains (franco-américains), anciens élèves d'Assumption College, à Worcester. L'un après l'autre, ils ont été la présence de l'Assomption jusqu'à l'effondrement de l'URSS (7).

Aujourd'hui, à Moscou, l'Assomption renoue avec une douloureuse histoire, dans des conditions plus paisibles, que personne n'avait prévues. Le P. Bernard Le Léannec, journaliste pendant quelques années à La Croix et "converti" à l'idéal de l'œcuménisme, initié à la théologie orthodoxe, parlant le russe avec son don naturel de polyglotte, est curé de l'église Saint-Louis-des-Français. Il a avec lui le P. Adrien Masson, un autre Breton, anglophone, arrivé de Jérusalem. Ils ont pris à cœur d'accueillir de jeunes laïcs et d'éveiller, si possible, des vocations de religieux. La Russie est leur terre d'adoption. Le nouveau régime ne va pas sans graves problèmes politiques et moraux; le nouveau cours de l'histoire n'a pas fait tomber la pesanteur des mentalités, des traditions, des préventions, les méfiances, l'intolérance, et c'est dire que les relations entre orthodoxes et catholiques ne se sont pas métamorphosées comme par magie. C'est une affaire de siècles...

En pays d'islam

Tout est parti de Bulgarie: envoyée à la "conquête" de la Russie, l'Assomption passe des Balkans à la Turquie, pays voisin. Andrinople (Edirne), qui fut disputée aux Turcs par les pays balkaniques, est revenue à la Turquie. Les assomptionnistes y avaient fait leurs débuts d'"Orientaux". Les voilà en terre d'islam. Un autre rêve du P. d'Alzon va se réaliser, au moins pour un temps.

Il rêvait d'une fondation dans la vieille cité chrétienne de Chalcédoine, où s'était tenu un des grands conciles, en 425. Cadi-Keuÿ se trouve justement là, sur une rive du Bosphore. Comment y était-on arrivé? Le pape Léon XIII, préoccupé du retour de "l'Orient dissident", avait fait appel aux assomptionnistes et leur confiait une paroisse à Stamboul (quartier de Constantinople) et Cadi-Keuÿ, avec mission d'établir les œuvres jugées nécessaires, entre autres un séminaire. Celui-ci sera établi à Cadi-Keuÿ, sous le patronage de saint Léon, le pape du Concile. Les recrues du séminaire proviennent des maisons de Phanaraki (autre quartier de Constantinople) et de Caragatch (Bulgarie). De jeunes assomptionnistes en formation les rejoignent. Mais, le 16 novembre 1914, la Turquie entre en guerre aux côtés de l'Allemagne de Guillaume II, et il faut fermer des maisons; les ressortissants français sont indésirables.

Il était écrit que l'ancienne Chalcédoine deviendrait un centre historique. Léon XIII avait donné comme directives l'enseignement scolaire habituel, mais aussi la connaissance de la culture orientale. L'année même du bref pontifical, 1895, le P. Louis Petit, qui sera archevêque d'Athènes, fonde la Maison d'études de Cadi-Keuÿ et, en octobre 1897, lance la revue Échos d'Orient. On reviendra sur cet événement majeur; il suffit en ce moment de noter la double ambition de la "Mission": l'apostolat direct et l'apostolat intellectuel. Le P. d'Alzon lui-même, dès 1863, avait appelé à l'étude de l'Orient en même temps qu'à l'action.

La Turquie n'est pas, comme la Bulgarie, la Roumanie, la Russie, un territoire de l'Orthodoxie. L'Assomption s'est implantée d'une façon surprenante dans ce pays massivement musulman, où vivent de faibles minorités chrétiennes, avec lesquelles la "Mission" entre en relation étroite. Une vieille carte de la Bulgarie et de la Turquie, où sont inscrites les maisons de l'Assomption, n'en montre pas moins de trente-sept, résidences ou simples "stations". Nous allons ainsi de Constantinople à Angora (Ankara, ancienne Ancyre); à Konya (Iconium, dans les Actes des apôtres), haut lieu de l'islam turc; à Iznik (Nicée); Césarée (Kaisarieh), ancienne capitale de la Cappadoce; on passe à Ismidt (Nicomédie), Brousse (Bursa), Eskichéir (Dorylée), Gallipoli, non loin des Dardanelles, et ce n'est pas tout.

Après la guerre de 1914, des religieux reviennent, mais la situation est de plus en plus incertaine. Kemal Atatürk proclame la république laïque et exerce une mainmise rigoureuse sur les écoles religieuses. En 1925, il ne reste plus qu'une trentaine de pères et d'oblates. En 1926, le P. Quenard, en visite dans la "Mission", peut encore compter plusieurs centaines d'élèves chez les religieux et les religieuses, à Koum-Kapou et à Haïdar Pacha; mais il craint pour l'avenir. Les écoles fermées, la "Mission" se réduit à très peu de religieux et d'activités.

La Turquie, ce qu'on appelait jadis l'Asie Mineure, est, après la Palestine, terre du christianisme naissant. Le P. d'Alzon y pensait à propos de Chalcédoine. Le voyageur qui arrive d'Europe unit dans un souvenir ému les voyages de saint Paul, les communautés fondées dans des villes maintenant disparues ou méconnaissables, et le petit, très petit troupeau de chrétiens d'aujourd'hui. Maurice Barrès, dans son langage lyrique, a rendu hommage aux missionnaires: c'était son Enquête au pays du Levant, et c'était aussi l'hommage à un cimetière d'Églises.

Notre pensée fraternelle va aux assomptionnistes d'Ankara et de Kadiköy. Pour la première fois, un assomptionniste est vicaire apostolique d'Istanbul: Mgr Louis-Armel Pelâtre. Il a une longue expérience de la Turquie, des chrétiens enfouis dans le peuple et du monde musulman qui est son environnement. Un autre assomptionniste s'est spécialisé dans l'étude de l'islam turc, le P. Xavier Jacob, de la communauté d'Ankara, une maison que l'Assomption, par manque d'hommes, est obligée de quitter, laissant la place aux jésuites. Le P. Nuss, son confrère, a traduit en turc les textes liturgiques. Le dialogue interreligieux est là-bas une espérance.

Le projet de l'Assomption ne fut pas de s'immerger dans l'islam, d'en organiser l'étude, d'engager un dialogue institué, comme ont fait les Pères blancs, mais beaucoup de ses religieux ont eu un contact réel avec le milieu musulman. Il en ira de même quand on fondera en Tunisie et en Algérie. Autre chose encore que la Turquie; on aborde un territoire arabe. Et on l'aborde au moment où se préparent les indépendances. La France ne s'y attend pas, sans quoi elle aurait hésité à introduire de nouvelles institutions françaises dans ces pays. L'Assomption n'a pas hésité, mais l'histoire a été courte: indépendance de la Tunisie en 1956; indépendance de l'Algérie en 1962. Trente ans d'Assomption en Tunisie; tout juste quatorze en Algérie (1949-1963).

Faut-il rappeler qu'ici encore, en Afrique du Nord, les catholiques sont en petite minorité? Elle était composée, dans les années 50-60, essentiellement d'Européens, surtout français. L'apostolat sera le ministère paroissial pour les débuts, à vrai dire modestes, en Tunisie, en 1935 (Tunis, Gabès). Dix ans plus tard, on ouvre le collège Saint-Louis à Sidi Driff; il sera transféré, en 1950, à La Marsa. On n'est pas loin de Carthage, et l'Assomption renoue volontiers avec le souvenir d'un grand Nord-Africain: saint Augustin. Elle le retrouvera de nouveau en Algérie, lorsque, en 1951, sera ouvert un collège portant le nom d'Emmanuel d'Alzon, à Bugeaud d'abord, ensuite à Bône (ancienne Hippone, aujourd'hui Annaba). Une cinquantaine de religieux travaillaient en Afrique du Nord en 1955, dont un bon nombre de professeurs.

On n'a pas manqué de discuter les décisions qui ont conduit la Congrégation à s'engager dans le Maghreb, surtout en Algérie, à ce moment de l'histoire politique. Le départ des religieux sera aussi douloureux que leur dévouement a été digne d'éloge. Ils ont bâti, ils sont partis; Dieu seul connaît la moisson. Cela est arrivé d'autres fois dans notre histoire. La qualité des ouvriers trouve en elle-même sa récompense, et on ne sait jamais le bien qu'on fait quand on fait le bien. Une chose est sûre: ces missionnaires ne se présentaient pas en prosélytes conquérants. Un demi-siècle après, nous avons au cœur le sacrifice sanglant des moines de Tibhirine, et la présence souterraine de rares chrétiens en Afrique du Nord.

D'Istanbul à Athènes

Les assomptionnistes font le tour de la Méditerranée, qui est chrétienne, qui est musulmane, et que nous avons pris l'habitude de faire graviter autour de la Grèce. L'Orthodoxie encore. En 1912, le P. Louis Petit, que nous avons rencontré en Turquie, est nommé archevêque d'Athènes et inaugure la présence de l'Assomption en Grèce. Fondateur de la revue Échos d'Orient, d'où naît l'Institut d'études byzantines, Mgr Petit quitte Athènes pour Rome en 1925. On n'a pas assez présent à l'esprit tout ce qu'il y a accompli: publication des Actes du concile du Vatican, fondation de la Congrégation orientale, de l'Institut oriental, élaboration du Code de droit canonique oriental. Son souhait était que les religieux aient une formation intellectuelle à la hauteur de leur apostolat. Un colloque scientifique lui a été consacré à Rome en 1997.

Son ancien secrétaire, le P. Gregorio Vuccino (Gregorios Voutsinos), le suit dans l'épiscopat et deviendra évêque de Syra. Un religieux grec, le P. Antonios Varthalitis, est archevêque de Kerkyra (Corfou).

La Congrégation a maintenu sa présence à Athènes, où il y eut un alumnat et où, pendant plusieurs années, a existé un centre d'études, rattaché à l'Institut d'études byzantines. Une petite communauté dessert la paroisse Sainte-Thérèse; les religieux ont acquis une expérience approfondie du milieu orthodoxe. Par eux, la Congrégation reçoit, quand l'occasion s'en présente, une information directe sur une Église "orientale" qui n'a pas connu les bouleversements politiques de la Russie et des Balkans et qui offre un visage bien particulier de l'Orthodoxie.

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 Page réalisée par D. Remiot

à partir du livre "Les Assomptionnistes d'hier à aujourd'hui" publié en 2000 par
Lucien Guissard, aa