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Les
assomptionnistes d'hier à aujourd'hui
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Des uvres populaires; une évangélisation populaire; une "action sur les populations": combien de fois Emmanuel d'Alzon n'a-t-il pas affirmé l'urgence qu'il ressentait d'atteindre "le peuple". Il pensait au peuple tout entier de ce pays, la France, qui, dans ses institutions politiques, prônait le laïcisme, rejetait Dieu des manifestations publiques, le rejetait de l'école et de l'université, mettait l'Église en état de " persécution" et s'en prenait avec une obstination indéniable aux "congréganistes". Le jugement du P. d'Alzon sur la République militante était, faut-il le redire, sans circonstances atténuantes. Celui de ses successeurs immédiats ne se montra pas plus disposé à la conciliation sur le terrain de l'idéologie. La défaite de 1870, les événements sanglants de la Commune de Paris, étaient compris comme une humiliation de la patrie et comme la punition de fautes nationales. L'apostolat devait ramener la France aux droits de Dieu et de l'Église. Une "action catholique", action des catholiques dans la vie sociale et politique, s'imposait à l'intérieur, pendant qu'à l'extérieur les missionnaires d'Orient et d'ailleurs assuraient la vocation catholique de l'Assomption.
Mais le Fondateur pensait au peuple de ceux que l'essor industriel plaçait dans des conditions de vie injustes et poussait vers la "Révolution", vers le socialisme, vers la lutte sociale et vers la décadence des murs. Là aussi, le diagnostic n'a pas changé. La réponse "catholique" ne pouvait être que l'évangélisation, la christianisation. Le P. d'Alzon écrivait à ses novices: "Il faut que nous nous fassions tout à tous. Il faut que nous nous efforcions d'entrer le plus possible en relation avec le peuple. Nous devons nous porter, par tous les efforts possibles, aux uvres populaires. C'est par l'évangélisation des pauvres que l'évangélisation du monde a commencé. Soyons sous ce rapport fidèles à notre vocation (1) " (1869). Évangéliser veut dire aussi moraliser, appeler à la réconciliation entre catégories sociales, apaiser les révoltes populaires, mais on se tromperait en imaginant que le P. d'Alzon ne faisait la leçon que d'un seul côté. Parlant aux Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, il disait notamment: "Comment se fait-il que, d'un bout à l'autre de la France, l'envie, la jalousie de prolétaires contre les riches accumulent des fureurs, derrière lesquelles de grands chefs d'industrie, malgré une largesse royale dans les bonnes uvres, croient apercevoir la guerre civile?... Le pauvre, le prolétaire est mécontent; il est haineux; on a beau inscrire sur le frontispice de nos monuments: égalité, liberté. La fraternité est nulle pour lui; il la repousse (2) ". Et d'Alzon conclut qu'il y a bel et bien une "question ouvrière".
L'association Notre-Dame-de-Salut est née de ces réflexions et d'une recherche de solutions spirituelles. Elle a été constituée définitivement le 24 janvier 1872 par le P. Picard et par le P. Vincent-de-Paul Bailly, avec l'assentiment du P. d'Alzon. Dans l'esprit de la majorité des catholiques, il ne pouvait évidemment pas être question de "lutte ouvrière", surtout pas de "lutte de classes". Ce devait être une uvre de prière et d'apostolat. Elle ne crée pas elle-même des uvres ouvrières, mais elle aide celles qui existent: cercles ouvriers, patronages, écoles, propagande religieuse et même "études sociales". L'Association a en vue le "salut" du peuple par les moyens religieux, sous le patronage d'une Vierge au sourire: Notre-Dame-de-Salut. Elle organise des prières publiques, des pétitions adressées aux pouvoirs publics; on exige le repos du dimanche pour les travailleurs; on aide à la création d'écoles. L'Association est établie, dès 1873, dans soixantequatorze diocèses.
Nous ne concevons plus de la même manière un apostolat en milieu ouvrier et dans les autres milieux sociaux. L'Assomption aime se recommander de ceux qui ont incarné le souci concret du social, afin de montrer que la tradition ne se perd pas: le P. Halluin et son orphelinat d'Arras; le P. Pernet, fondateur des Petites Surs de l'Assomption; le P. Hamon et la "mission de la mer", vouée à l'accompagnement chrétien des gens de mer, etc.
De nos jours, Notre-Dame-de-Salut est, pour beaucoup, synonyme de pèlerinages. Les assomptionnistes n'ont pas inventé les pèlerinages, comme on le croirait à entendre certains; ils les ont réactivés, ils les ont popularisés, mais pas eux seuls; ils en sont devenus en quelque sorte des spécialistes grâce à leur savoir-faire, imité par d'autres; mais c'est presque par hasard que le P. Picard s'est engagé dans le pèlerinage de La Salette, qui a déclenché le mouvement en 1872. On lui a demandé, et à Notre-Dame-de-Salut, de prendre en charge un pèlerinage imaginé par un prêtre savoyard, "pèlerinage pour la conversion de la France et le triomphe du Saint-Siège... une protestation catholique", qu'on voulait massive. Ces objectifs répondaient à ceux de l'Assomption à ce moment de l'histoire.
Le P. Picard n'a pas accepté sans hésitation, ni d'ailleurs le P. d'Alzon. Celui-ci était habitué de pèlerinages locaux, comme Notre-Dame de Rochefort (Gard), avec ses collégiens et professeurs. De là à partager résolument et du premier coup la vogue renaissante, il y avait encore un pas. "Ultramontain, oui, et à fond, pour replacer Dieu et l'Église au cur de l'organisation sociale, mais, en ce qui le concerne, pas en faisant appel aux manifestations de populisme religieux, trop exposé au risque de déformations doctrinales (3) ".
Cela étant, sensibiliser le peuple à la foi convenait à une "action catholique". L'affirmation publique, exprimée par une foule, était de plus un moyen de redonner une visibilité à des religieux qu'on essayait de confiner dans la sacristie: "L'Église, écrivait le P. d'Alzon, par les pieux voyages de ses fils, a réellement pris possession du sol public et au grand air; elle s'affirme en plein jour." Après La Salette, qu'exaltait avec fougue Léon Bloy, on irait à Lourdes, à Jérusalem, et, bien sûr, à Rome. Les pèlerinages étaient conçus comme des rassemblements à dimension nationale et de portée nationale: on priait pour la France, on demandait sa conversion officielle; des élus politiques étaient associés à l'action religieuse. Lourdes allait devenir le lieu réservé au pèlerinage national, au "National", comme nous disons.
Le président de la République, Adolphe Thiers, pour calmer certains députés laïques, émus par l'affaire de La Salette (il y avait eu des cris hostiles, mais aussi des signes de solidarité), proclamait: "Les pèlerinages ne sont plus dans nos murs." Il se trompait. Chez les catholiques eux-mêmes, cette pratique de prière et de pénitence, affectée d'une tonalité combative, jugée ostentatoire et en décalage avec la pastorale de l'Église, a suscité des critiques. Le vieillissement des méthodes, l'essoufflement de la spiritualité du XIXe siècle et son insuffisance doctrinale ont entraîné une remise à jour, particulièrement pressante pour le "National": participation des jeunes, approfondissement de l'esprit, actualisation du langage, thèmes doctrinaux en harmonie avec la mission de l'Église, liturgie étudiée, etc.
Thiers ne prévoyait pas que le romancier Joris-Karl Huysmans irait à Lourdes, que Émile Zola assisterait, en 1893, au départ du "Train blanc", et qu'il irait voir et entendre le P. Picard; il ne prévoyait pas l'essor des voyages, du tourisme de groupe. L'agence de voyages NDS et l'Association connaissent la concurrence: les diocèses revendiquent leur place à Lourdes en vertu de la pastorale générale, les voyagistes conçoivent des voyages dits "culturels", des congrégations et associations organisent des pèlerinages. La créativité est à l'épreuve, il faut sans cesse améliorer la qualité du "produit"; la recherche du public s'impose, et on s'appuie sur des publications (La Croix, Le Pèlerin, Prions en Église, Notre Temps), ce qui n'est pas sans rappeler les souscriptions lancées jadis par Le Pèlerin pour aider les pèlerins peu fortunés. Les religieux accompagnateurs ne sont pas de simples guides, mais des animateurs spirituels, et on voudrait plus de candidats.
Si Notre-Dame-de-Salut poursuit son effort, ce n'est pas seulement pour suivre une tradition. La conviction est que là se trouve une certaine forme de réponse à des besoins spirituels contemporains. Qui aurait prévu qu'on reprendrait la route de Compostelle et que des étudiants se rendraient à Chartres tous les ans? Le pèlerinage peut et doit être un acte d'Église, une étape d'évangélisation, sur des lieux d'Évangile; un temps de rencontre et de prière; une découverte des peuples et de leurs visages; une initiation à des cultures, même si on ne fait que passer sur les terres de l'islam, et dans les Églises orthodoxes; un appel à la conversion. Ceci fut toujours le dernier mot, depuis que les fidèles se sont mis à cheminer vers des "lieux saints" ou vers des figures de saints. La conversion se prouve, s'éprouve, au retour.
La terre de Jésus
La Terre sainte a été, pour l'Assomption, une destination première. Le P. Picard déclarait bien haut que les intentions nationales devaient être portées sur la terre de Jésus. En 1892, deux bateaux transportèrent plus de mille pèlerins, dans des conditions épiques; les témoignages nous disent que les religieux transposaient dans la vie quotidienne de ces groupes une règle quasi monastique, y compris l'obéissance au directeur.
Israël demeure, pour NDS, une des principales destinations parmi toutes les autres, qui se sont multipliées. Le bateau a repris du service sur un mode moderne, qui consiste à organiser des croisières (mais le mot reste un peu gênant), des pèlerinages en bateau. On y a concilié, après des tâtonnements, le religieux, le culturel et une part de divertissement. Tout dépend de l'âme: elle y est ou elle n'y est pas. Elle se manifeste dans des célébrations liturgiques comme la plupart des voyageurs n'ont jamais l'occasion d'en voir; dans l'animation spirituelle liée aux sites visités: la Terre sainte, les lieux où saint Paul a fondé les Églises; dans un ensemble de "services" qui vont de la prière commune au cercle biblique, à la formation liturgique, aux conférences religieuses et culturelles.
Forts du succès de leurs pèlerinages, les assomptionnistes ont bâti à Jérusalem une vaste hôtellerie: Notre-Dame-de-France. Avant 1914, elle a abrité un scolasticat. Pendant et après la première guerre israélo-arabe, elle fut occupée en grande partie par des réfugiés palestiniens. Devenue une charge trop lourde pour la Congrégation, elle a changé d'affectation, après quelques péripéties juridiques et l'intervention du Vatican, très vigilant quant à l'usage et au sort des biens ecclésiastiques en Terre sainte. Aujourd'hui, une communauté assomptionniste réside sur le site de Saint-Pierre-en-Gallicante, près du mont Sion. Le sanctuaire, consacré en 1931 par le patriarche de Jérusalem, a été magnifiquement restauré; et l'ensemble du site réaménagé, par les soins actifs d'un religieux américain, le P. Robert Fortin, et grâce à un mécène également américain.
Des religieux de diverses nationalités, dont plusieurs Hollandais, s'y sont succédé, pour des études bibliques ou sur les Églises orientales. Pour le Jubilé de l'an 2000, le P. Robert Fortin a été choisi comme secrétaire général du comité interconfessionnel chargé de préparer la célébration. Le nombre des pèlerins à Saint-Pierre a varié suivant l'histoire mouvementée de l'État d'Israël; les agences de voyages prévoient de plus en plus le site dans leurs itinéraires. Les religieux de la communauté assument des tâches d'accueil, d'animation, de collaboration avec les chrétiens de Jérusalem, dans un quartier à dominante palestinienne.
On a parfois rêvé d'une communauté internationale pour jeunes religieux dans cette maison. Les difficultés politiques et administratives ne l'ont pas permis.