Les assomptionnistes d'hier à aujourd'hui

Partie 3 Ch. 5

Une centrale de presse catholique

 

De même qu'ils n'ont pas inventé le pèlerinage, les assomptionnistes n'ont pas inventé la presse catholique, si on entend par là une presse destinée à des lecteurs catholiques ou à des lecteurs qui sympathisent avec des positions tenues pour catholiques. Ne citons que deux titres. L'Univers s'était fait une réputation, grâce à la plume brillante et belliqueuse de Louis Veuillot; journal que lisait le P. d'Alzon, sans le suivre en tout. Le Monde se distinguait par l'abondance de ses informations religieuses, et cela restera une caractéristique d'un quotidien se présentant comme catholique.

Le P. d'Alzon n'est pas journaliste, mais il a écrit des articles pour diverses publications, et il s'intéressait à la presse comme moyen d'atteindre le peuple pour remettre Dieu en honneur et défendre l'Église. Il a connu des entreprises journalistiques peu solides: La Liberté pour tous, "journal, disait-il, qui contenait certaines erreurs sans s'en douter", la Revue de l'enseignement chrétien, le Bulletin des œuvres ouvrières, "où quelques-uns des nôtres versent des flots d'encre et d'éloquence (1) ".

En juillet 1873, le Conseil central des pèlerinages, fondé à La Salette, lance un petit bulletin de piété: Le Pèlerin. Notre-Dame-de-Salut le reprend et le transforme. Le P. d'Alzon y publie des articles, mais le ton du Pèlerin ne lui plaît pas toujours; il le juge "bien négatif", sans projet d'ensemble; il se dit dépassé par les projets du P. Vincent-de-Paul Bailly, le maître d'œuvre, ce qui ne l'empêche pas de continuer à collaborer et de faire part de ses conseils.

De là naquit la Maison de la Bonne Presse. On a longtemps dit "la Bonne Presse", tout court, et sur tous les tons. Ce n'est pas le P. d'Alzon qui a trouvé le nom; mais l'entreprise elle-même, la concentration des moyens n'auraient pu que lui inspirer confiance, à lui qui, après les initiatives catholiques du passé et malgré le succès du Pèlerin hebdomadaire, écrivait: "Il faut plus, beaucoup plus. Seulement on n'est pas fort, on a des désirs... Mais quoi, n'y a-t-il rien à faire (2) ?" "Ah! si nous avions un journal", disait-il.

Le pas, un pas de géant, est franchi lorsque La Croix, d'abord revue mensuelle, devient journal quotidien, sous la direction résolue, parfois téméraire, toujours fervente, du P. Vincent-de-Paul Bailly, en 1883. Un quotidien, c'est ce qu'il faut bien voir! Et, de plus, on veut un quotidien populaire, un quotidien bon marché (un sou). En 1882, il existait 90 quotidiens parisiens, 252 provinciaux (3). Comment se faire une place au soleil? Comment trouver le public que ne satisfait pas la presse existante? Comment être catholique par la presse? Comment ne pas rester marginal, anachronique, dans un contexte de laïcisme et d'anticléricalisme? En fin de compte, comment durer? C'est faire le pari de l'originalité autant que de la foi.

Mais la singularité de La Croix est encore de n'être pas créée par des journalistes professionnels. Si, à n'en pas douter, Vincent-de-Paul Bailly (nom de plume: Le Moine) possède un talent spontané de journaliste populaire - trop, disent les critiques -, l'affaire n'en est pas moins hasardeuse. Les autodidactes doivent faire leurs preuves, dans une profession qui, d'une manière générale à cette époque, n'en manque pas plus que de généreux amateurs. Chez les assomptionnistes, il n'y a pas encore de spécialisation.

Le lancement a été décidé le 24 mai 1883, le lendemain du jour où Don Bosco est venu rendre visite à la communauté de la rue François-Ier. C'était l'année de la mort de Louis Veuillot.

Le premier numéro paraît le 16 juin; le crucifix figure en tête de la page une. L'éditorial, signé du P. François Picard, ne fait pas l'apologie du journalisme. De la presse du temps, les fondateurs n'ont pas une idée très flatteuse. La volonté d'apostolat, le sens de l'outil apologétique n'en sont que plus forts. François Picard écrit: "Désormais plus d'études possibles: la revue a tué le livre; le journal sérieux a tué la revue; le journal de nouvelles a tué le journal sérieux." Or, c'est un quotidien qu'on lance, un journal de nouvelles (nous disons: d'information), et dans un genre qui veut être sérieux, tout en étant populaire; sérieux par le but recherché, à tout le moins.

Les défis sont là, qui ne varieront pas. Faire du populaire au service d'une cause qui ne l'est pas, au service d'une information qui se double d'un parti pris de formation. C'est ce qu'on s'efforce toujours de concilier. L'histoire a montré qu'à long terme La Croix ne serait pas un journal populaire par le langage et par les concessions: il n'est plus question d'exploiter le fait divers comme l'exploitaient Le Moine et ce célèbre chroniqueur, journaliste populaire s'il en fut, Pierre l'Ermite (l'abbé Loutil).

L'histoire globale de Bayard Presse reste à écrire. Quand on l'écrira, on aura à dresser un inventaire de toutes les publications et à étudier la part prise par les religieux dans leur création et leur inspiration. La "Bonne Presse" a fait preuve d'une créativité impressionnante, régie par l'idéal commun de "propagande" catholique. Les revues religieuses ont la priorité, mais la curiosité et l'esprit inventif se portent aussi bien sur la vulgarisation scientifique (Cosmos), la culture littéraire et artistique (Le Mois littéraire et pittoresque), les projections lumineuses et le cinéma naissant (Le Fascinateur), la vie pratique (La Maison), le tout sur un ton anecdotique. À la suite d'un pèlerinage à Bethléem en 1893, le P. Vincent-de-Paul Bailly eut l'idée d'un périodique pour enfants et lui donna pour titre: Le Noël; il a ouvert la voie à la presse enfantine illustrée. Plus tard, le P. Claude Allez le transforme en revue pour jeunes filles, dans le but de développer la culture religieuse et humaniste; ses articles sont signés Nouvelet. Un mouvement s'est organisé: le "mouvement noëliste", que le P. Allez, avec ses qualités humaines et spirituelles, anima à l'égal d'un fondateur.

Le journal quotidien, appuyé par Le Pèlerin, affronte l'histoire politique du pays, en affirmant être seulement "catholique, apostolique et romain". Mais cette protestation d'apolitisme n'est pas sans laisser transparaître, parfois apparaître, des options qu'ensuite il faudra reconsidérer, ni sans couvrir des actions soit journalistiques, soit électoralistes, en faveur d'un "parti catholique", d'une politique "catholique", qui entraînent les interventions, directes ou indirectes, de Rome afin de ne pas heurter de front le pouvoir politique, et de ne pas laisser croire qu'on oppose Église et République. Deux dates s'inscrivent dans les annales de La Croix, à la fin du siècle: 1890, le toast prononcé à Alger par le cardinal Lavigerie, demandant le ralliement des catholiques à la République; 1894, l'affaire Dreyfus, qui fait tomber encore davantage le journal dans son antisémitisme virulent, en écho, il est vrai, à celui d'une forte proportion de l'opinion conservatrice et nationaliste. Le nationalisme ambiant se donnait, depuis 1870, pour ce qu'il était, passionnel, excessif. Mais La Croix n'est pas belliciste, de même qu'elle ne flatte pas les puissances d'argent ni la grande industrie, ni d'ailleurs les conservateurs.

En 1900, après la dissolution de la Congrégation, s'ouvre une nouvelle étape. Les assomptionnistes ne sont plus autorisés à diriger La Croix. Un laïc, Paul Féron-Vrau, sauve le journal et la Maison de la Bonne Presse. On peut entrevoir que la collaboration entre religieux et laïcs sera la règle non seulement dans les rédactions, mais dans la direction et l'administration, sans oublier le personnel ouvrier et employé.

Les religieux ont avec eux des Oblates de l'Assomption, dans les services féminins surtout. L'entreprise est en train de former une centrale de presse, comme il ne s'en trouve pas ailleurs, ayant une Congrégation en tant que responsable en dernier ressort (4). On peut, jusqu'à un certain point, lui comparer l'entreprise de presse catholique italienne, animée par les paulistes, autour de l'hebdomadaire à grande diffusion Famiglia Cristiana.

La place des laïcs est assez souvent peu connue. On croit que les rédacteurs de La Croix sont tous des religieux, que tous les leviers de commande sont aux mains de religieux. Les fondateurs faisaient l'éloge du prêtre journaliste comme du prêtre professeur, mais tous les assomptionnistes français ne sont pas dans la presse, il s'en faut de beaucoup. La maison devenue Bayard Presse (à cause de la rue Bayard) emploie une dizaine de religieux; l'un est membre de l'instance collégiale de gouvernement: le directoire, avec trois laïcs, dont le président. Auprès du supérieur provincial de France, un assistant est spécialement chargé des relations avec Bayard Presse.

En 1927 survint un événement qui décida de l'avenir de La Croix et de l'orientation de la Maison. L'Action française était à son apogée: le journal et le parti animés par Charles Maurras et Léon Daudet connaissaient une large audience parmi les catholiques, à commencer par le clergé. Le royalisme, le nationalisme, l'idéologie selon laquelle le catholicisme doit être exalté avant tout comme élément spécifique de la nation française, rencontraient une profonde tradition dans un pays où la Révolution n'avait pas rallié le peuple entier.

À La Croix, certaines idées de Maurras trouvaient des complicités. Mais le pape Pie XI condamne L'Action française, en 1926, comme avait été condamné par Pie X, en 1910, Le Sillon, de Marc Sangnier, favorable à la démocratie chrétienne. Voilà de nouveau l'occasion de montrer que l'obéissance au pape n'est pas un vain mot. La soumission ne fut pas nette du jour au lendemain. Comme cela s'était produit en 1923 avec la désignation du P. Gervais Quenard comme supérieur général, le Vatican est intervenu, en 1927, sur les indications du nonce apostolique à Paris, Mgr Maglione, pour nommer le P. Merklen, qui dirigeait depuis 1923 La Documentation catholique (5), rédacteur en chef de La Croix. Il était fréquemment reçu chez le nonce: cela lui permit de surmonter les oppositions, et de se prévaloir de la confiance de Rome pour donner au journal, et à la "Bonne Presse", l'orientation souhaitée: cela fut visible, en particulier, pour l'Action catholique, préconisée par Pie XI.

Cet événement car c'en était un ouvre un nouveau cours de l'histoire et prépare lointainement l'évolution vers le concile Vatican II. L'intervention romaine confiait le gouvernail à un homme dont le rôle sera déterminant et elle sauvait le journal: que serait devenu un quotidien catholique dans les eaux du nationalisme, à la remorque d'idéologues qui n'étaient pas les mieux placés pour comprendre les positions de l'Église et l'expression de la foi? L'option de fond qui était prise s'est avérée difficile, peu populaire, à contre-courant des milieux de la droite extrême et d'une bonne partie de l'opinion catholique, mais nous savons maintenant qu'il n'y avait aucun autre remède aux tentations historiques de l'immobilisme.

Le nom du P. Merklen (qui signe ses articles: Léon Merklen) vient à point pour relever et souligner fortement que les rédacteurs en chef religieux des principales publications de la "Bonne Presse" ont joué un rôle majeur dans la direction doctrinale. La liberté qui leur était laissée par les supérieurs, leur prestance intellectuelle et psychologique, l'exercice très personnel de l'autorité, la difficulté pour la Congrégation de contrôler dans le détail la conduite des publications, à supposer qu'elle veuille agir de la sorte, expliquent l'influence de quelques hommes. Le plus en vue d'entre eux fut Léon Merklen, et la suite de l'histoire a voulu que sa position devînt de plus en plus centrale, comme une puissance en face de l'autorité supérieure de la Congrégation. Ce que disait le P. Merklen, lors des réunions de religieux qu'il aimait provoquer, réunions longues et passionnantes, devenait doctrine pour toute l'entreprise, en politique (la guerre d'Espagne, le nazisme, le communisme) comme dans l'analyse de la vie de l'Église. Il n'avait pas que des partisans inconditionnels, mais le rédacteur en chef de La Croix était le maître à penser. Il fut nommé directeur doctrinal de la Bonne Presse en 1929.

Pendant la dernière guerre, il était à son poste; il prit des décisions avec la direction laïque. La Croix se transporta à Limoges dès le mois de juin 1940 et ne décidera de se saborder que peu avant la fin de l'Occupation. Le P. Merklen, recherché par les Allemands, dut se cacher, sans perdre le contact avec les rédacteurs, dont plusieurs passèrent à la Résistance. Il faudrait retracer les épisodes de ces années de Limoges, la tactique laborieuse utilisée par le journal sous le régime du maréchal Pétain. Il n'a pas changé de titre. Il sera autorisé à reparaître après la Libération, dans des conditions que l'on connaît maintenant mieux que naguère (6).

Le P. Merklen meurt le 10 septembre 1949. Lui succède le P. Émile Gabel, un Alsacien, esprit pénétrant, intelligence ouverte, caractère entier, à qui on doit la continuation de la "ligne" du P. Merklen: ce théologien, par ailleurs familier des groupes d'Action catholique, se révéla un journaliste moins prédicant que son prédécesseur, plus averti des mécanismes de l'information moderne, soucieux de défendre la liberté du journaliste sans manquer à la fidélité à l'Église, et de donner une voix à l'opinion publique catholique. Il a eu ce mérite paradoxal: il n'avait guère été préparé à la profession et il aura été un instigateur du professionnalisme dans une équipe de rédacteurs habitués aux commodités de l'artisanat. Avant sa mort dans un accident d'avion le 5 mars 1968, il avait été secrétaire général de l'Union catholique internationale de la presse (UCIP) et y dépensa une grande énergie de pensée et son désir de réformes.

En même temps, le P. Roger Guichardan dirigeait, d'une autorité assez paternaliste, l'équipe du Pèlerin (qui deviendra Pèlerin Magazine): il aimait la littérature, écrivait des romans policiers et des éditoriaux de la meilleure veine populaire, avec un rien de provocation et un style. Il fut, pendant de longues années, de ces vrais journalistes dont on dit qu'ils "sentent" leur public. Joseph Girard-Reydet, neveu du P. Gervais Quenard, et qui avait, avant la guerre, lancé un périodique pour adolescents - À la page -, dirigeait Prêtre et Apôtre, revue pour le clergé, et appartenait à la même famille de rédacteurs en chef religieux, seuls maîtres à bord. Le P. Joseph Richard dirigeait Bernadette, hebdomadaire pour les petites filles. Le P. André Sève dirigeait Bayard, hebdomadaire pour garçons, Rallye-Jeunesse pour adolescents, avant de passer à une revue pour adultes, Panorama chrétien (aujourd'hui Panorama); il s'est fait reconnaître comme un des meilleurs journalistes de la presse chrétienne et comme auteur de livres de spiritualité, fort estimés pour leur style vivant et concret.

Les attributions des rédacteurs en chef religieux se sont lentement et tardivement adaptées aux nouvelles situations. Donner des responsabilités aux laïcs, les leur donner loyalement, à part entière, devenait une requête normale de la société ecclésiale. En 1969, après des modifications déjà mises en place par la direction et par le P. Antoine Wenger, successeur du P. Gabel, la rédaction en chef de La Croix est confiée conjointement à un religieux et à un laïc. Les mêmes dispositions s'imposeront au Pèlerin. Des laïcs auront la fonction de directeur de publication, de directeur délégué, de directeur de la rédaction. À des laïcs revient le mérite d'un nouvel essor de la créativité de Bayard Presse, dans le domaine très réussi des revues pour enfants et pour jeunes.

L'Assomption s'est dotée d'un appareil lourd, employant plusieurs centaines de personnes: une centrale de presse publiant de nombreux titres (7), et une maison d'édition de livres (Éditions de la Bonne Presse, puis Éditions du Centurion, puis Bayard Éditions). Le pilotage d'une entreprise de cette dimension, si on songe que la Congrégation ne se sent pas vocation à diriger seule et directement un établissement industriel, bien qu'elle en soit fondatrice et propriétaire, a réclamé un partage organisé des pouvoirs et que soit tracée la ligne de pensée de l'ensemble. On a défini et redéfini les finalités, on a élaboré des chartes rédactionnelles invitant les candidats rédacteurs et futurs responsables à décider s'ils partagent les finalités, celles de La Croix en premier lieu. Ce sont des finalités pour une presse chrétienne du temps présent.

En 1998, le directoire, en coopération suivie avec la Congrégation, a mis au point un document d'orientation générale, intitulé 2010. Bayard Presse s'engage. Une large consultation du personnel a précédé la rédaction de ce texte-guide, qui fixe le cap pour les prochaines années. On y lit ces lignes: "Notre histoire, c'est aussi pour partie celle de notre actionnaire unique, les Augustins de l'Assomption, congrégation religieuse internationale de l'Église catholique.

"Depuis ses origines, la communication par la presse est un domaine majeur de son apostolat. Cet engagement assure la pérennité, la liberté et l'indépendance de l'entreprise, dans le respect des finalités retenues."

Dans un article de La Croix, M. Alain Cordier, président du directoire, résume l'esprit de l'entreprise: "Notre passion est celle d'une presse reliant les hommes de toutes conditions en les faisant grandir, en faisant le choix de l'information, du témoignage et de l'opinion (8)."

Le document 2010 a reçu l'approbation chaleureuse du Chapitre de la province de France, qui s'est tenu à Lyon, du 27 décembre 1998 au 2 janvier 1999, en préparation du Chapitre général à Rome en mai 1999.

 

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 Page réalisée par D. Remiot

à partir du livre "Les Assomptionnistes d'hier à aujourd'hui" publié en 2000 par
Lucien Guissard, aa