L’expérience humaine du temps
chez saint Augustin

« Le cours même du temps nous
apprend à mépriser le temps
et à désirer l’éternité.
»

Augustin fut le premier vrai penseur du temps. Les philosophes les plus contemporains le reconnaissent bien volontiers. Heidegger qui le cite expressément dans Etre et Temps et lui consacre un cours intitulé Saint Augustin et le néoplatonisme s’en sert pour repenser le caractère historique de l’expérience humaine. Hanna Arendt voit dans l’homo temporalis le caractère purement temporel de la nature et de l’existence humaine. Karl Jaspers fonde l’enracinement de la conception existentialiste de la temporalité dans la philosophie augustinienne.

A quoi tient cette postérité ? La réponse est simple : la question du temps a été une véritable « obsession » pour saint Augustin. Elle est d’abord née de son expérience personnelle, avant d’être éclairée par une faculté d’introspection exceptionnelle et élaborée par une puissance spéculative de représentation et de réflexion chrétienne sans équivalent.

Une expérience intérieure singulière

Très tôt, Augustin a pu prendre conscience de la profonde ambivalence du temps : ce temps qui donne sens à l’existence est aussi celui qui peut tout détruire. A travers les expériences de jeunesse relatées dans Les Confessions, le lecteur peut prendre conscience des formes ambiguës de sa condition temporelle. L’homme qui est « un être pour la gloire » peut simultanément devenir un « être pour la mort ».

Une bonne illustration de cette expérience intérieure singulière nous est aussi donnée par les années de vieillesse d’Augustin. Pensons aux fresques du Carpaccio. On y voit un Augustin concentré dans la solitude du travail, assis à sa table mais prêt à se lever, regardant vers la lumière extérieure qui semble déjà le faire sortir hors de lui-même. Tandis que la plume est levée dans l’instant présent de l’inspiration, Augustin y concentre toutes les forces de sa mémoire mais aussi de l’écriture prochaine. Il faut citer ici l’admirable commentaire de Michel Serres :

« Augustin reprend indéfiniment le travail infini d’unification, il se reconstitue. Qu’il laisse un moment sa plume flèche en l’air, son corps tombe en morceaux. (...) Au bout de 94 livres, Augustin a fini. Plume levée, regard apaisé, anxieux vers ce lieu d’où vient la lumière subite, reste à poser la signature. Son propre 95e écrit. La réunion finale qui fait être, mais dont on meurt, à 76 ans, dans Hippone assiégée par les Vandales [1]. »


Personne n’a donc perçu mieux qu’Augustin la radicalité de l’expérience humaine dans le temps : comme le montrent les fresques du Carpaccio, c’est un surgissement hors de soi d’un présent qui devient passé vers un futur qui nous aimante. Mais ce n’est pas encore assez dire des découvertes d’Augustin. Grâce à ses capacités d’introspection, Augustin a bien mis en lumière une véritable durée intérieure.

Une faculté d’introspection exceptionnelle

On se représente souvent le temps, à la suite de Bergson, comme une donnée immédiate de la conscience. Pour Augustin, le phénomène n’est pas aussi simple. Il voit bien que se représenter quelque chose, c’est le rendre à nouveau présent et que réfléchir, c’est comme ramener la pensée en arrière par une sorte de conversion de l’attention, de concentration sur un point précis. Ce n’est que par la mémoire que l’homme peut de la sorte être rendu présent à lui-même.

On peut donc effectuer en chacun de nous comme une sorte de conversion. Cette conversion n’est ni une fuite hors du temps, ni un arrachement, ni une dévaluation du temps. Elle est un mouvement de rassemblement de ce qui pouvait jusqu’alors paraître dispersé.

En effet, l’instantanéité du présent où le futur bascule constamment dans le passé nous fait ressentir notre espace intérieur comme une zone d’écartèlement, de dispersion perpétuelle. Or l’esprit peut diriger son attention pour se rassembler. C’est ainsi qu’il pourra, comme Augustin, aller plus en avant dans la découverte de ce qui le fait vivre. On trouve une expression très synthétique de cette idée dans Les Confessions :

« Ainsi, oubliant le passé, tourné non pas vers les choses futures et transitoires mais vers celles qui sont en avant et vers lesquelles je suis non pas distendu mais tendu, je poursuis, dans un effort non pas de distension mais d’intention mon chemin vers la palme à laquelle je suis appelé là-haut pour y entendre la voix de la louange et contempler tes délices qui ne viennent ni ne passent… » (XI, XXIX,39).

Cette dernière citation éclaire le sens de l’introspection augustinienne. Celle-ci est tout orientée vers la découverte de ce qui peut combler en vérité le désir humain de s’épanouir dans la paix intérieure, au-delà du temps fragmenté des jours et des heures extérieures. Ce temps intérieur n’est plus subi mais agi. C’est sur lui que Dieu a prise.

La reprise théologique de la question du temps

L’introspection psychologique débouche vite pour Augustin sur une méditation mystique. La temporalité extérieure dans laquelle l’homme est engagé de par sa vie l’invite à faire un retour sur lui-même pour reprendre avec Dieu un dialogue sans cesse interrompu. « Ne te borne pas à la surface ; descends en toi-même, pénètre jusque dans l’intérieur de ton cœur. Fouille soigneusement ton âme », dira saint Augustin (Sermon 53,15).

Certes, le temps est bien coexistant à l’univers, il en est même la texture vivante. Mais il serait dangereux pour Augustin de s’arrêter là car Dieu, par la Création et l’Incarnation est intervenu dans le temps. Il y a donc deux temporalités en fait, l’une sujette à la dispersion dans ce monde fini, l’autre inaugurée par le Créateur et renouvelée par la venue du Christ qui fait déboucher la finitude dans l’éternité de Dieu.

Dès lors, c’est par le biais d’un dialogue constant avec la temporalité de ce monde que l’homme va devoir discerner les signes de sa citoyenneté spirituelle. La cité terrestre est aussi bien faite de la succession des empires que des réponses des hommes à la proposition de salut.

Pour conclure, on ne peut que souligner le rôle pédagogique du temps. Finalement, le temps ne peut être qu’un éducateur paradoxal, puisqu’il serait vain de s’attacher à lui aux dépens de Dieu :

« C’est donc Dieu, auteur et dispensateur de la félicité, parce qu’il est le seul vrai Dieu, qui donne lui-même les royaumes terrestres aux bons et aux méchants. Et il ne le fait pas comme au hasard – car il est le vrai Dieu et non la fortune – mais selon l’ordre des choses et des temps, ignoré de nous et parfaitement connu de Lui » (Cité de Dieu, IV, 33).

Jean-François PETIT
Augustin de l’Assomption
10, rue François 1er
75008 PARIS


Bibliographie : Jacques FONTAINE, “Augustin penseur du temps”, Bulletin de l’association G.Budé, 1er mars 1988


[1] SERRES, M., Esthétiques sur Carpaccio, Livre de poche 1983, pages75-76.

 

 Page réalisée par D. Remiot

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