"Lhomme ne sait pas à quel rang se mettre."
Pascal
Pour les historiens de la pensée religieuse, le XVIIe est « le siècle de saint Augustin ». Tous les grands auteurs de cette époque y font référence. Parmi eux, Blaise Pascal (1623-1662) en est un témoin privilégié. Passionné dès sa jeunesse par la théologie, il semble avoir découvert que la recherche la plus importante de sa vie serait celle des fondements de sa propre foi et pour cette recherche, il na pas trouvé de meilleur guide que saint Augustin.
Pascal a lu bien des théologiens, Jansénius, Arnauld, Saint
Cyran... mais un seul sera son vrai Maître : saint Augustin. A vingt cinq
ans, il étudie les rapports entre la foi et la raison chez le converti
de Milan. Dès 1648, il semble connaître à fond laugustinisme.
En 1656, à la faveur du miracle de la Sainte Epine, il ébauche
le projet de composer une Apologie de la religion chrétienne. Il reprend
alors des passages de La vraie religion et certains aspects de la rhétorique
de La Doctrine chrétienne de saint Augustin. Cest en véritable
théologien augustinien quil se met au travail.
Néanmoins, Pascal na pas été un disciple passif dAugustin.
Il a affiné son anthropologie, critiqué certaines de ses subtilités,
corrigé des passages qui lui paraissaient abusifs. Mais il a pris aussi
des libertés pour affirmer ses propres positions personnelles.
Fuite éternelle de toutes choses
Dieu se cache en laissant lhomme à son aveuglement, telle est la certitude première qui habite Augustin et Pascal (Augustin, In Ps 65, n 10). Les hommes sont « assis au bord des fleuves de Babylone ». Pour Augustin ce sont de lourdes eaux qui coulent lentement et tristement dans un pays où les enfants de Dieu sont en exil et prisonniers (Augustin, In Ps 136, 2s). Pour Pascal, au bord de ces fleuves sélèvent des touffes de « roseaux pensants », dans une nuit silencieuse et oppressante[1]. Il est caractéristique de constater combien cette image a habité la sensibilité du temps. Pascal y reviendra constamment, surpassant lévêque dHippone dans la peinture de ce qui fait linconsistance de lêtre humain :
« Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants, poussés dun bout vers lautre : quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte, et si nous le suivons il échappe à nos prises, nous glisse et fuit dune fuite éternelle. » (Pascal, id., fr 199-72)
Tout est tourbillon, chute menaçante dans ce monde chancelant et vacillant. Au sein de ces changements incessants, au milieu des ténèbres, lhomme est un être égaré. Son âme cherche le repos. Paraphrasant sans cesse la célèbre formule des Confessions : « Tu nous as faits pour toi ; et notre cur est sans repos jusquà ce quil repose en toi », Pascal écrira :
« Lhomme ne sait pas à quel rang se mettre, il est visiblement égaré et tombé de son vrai lieu sans pouvoir le retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables » (Pascal, id., fr 400-427).
Il ne faut pas sétonner dune telle concordance.
Le jeune et brillant chercheur a lui aussi connu chutes et tâtonnements
avant de trouver la stabilité en Dieu. Si Augustin doit passer par une
phase de scepticisme purificateur, Pascal lui devra sopposer à
la philosophie de Descartes. Il na de cesse de répéter que
les connaissances du « cur » , de « linstinct
» sont sûres. Une certitude raisonnée ne peut entamer une
certitude naturelle. Dailleurs, Pascal reste méfiant contre toute
connaissance philosophique de Dieu. Comme saint Augustin, il nhésite
pas à rappeler saint Paul :
« Les philosophes sont inexcusables, puisque ayant connu Dieu ils ne lont pas glorifié... Mais ils ont perdu le sens dans leurs raisonnements et leur cur inintelligent sest enténébré » (Rm 1, 20-21).
Pourtant, Pascal en convient avec Augustin, les hommes cherchent à être heureux. Intimement lié à notre soif de vérité, le bonheur constitue le ressort du dynamisme humain, lélan fondamental de lâme vers sa fin, antérieur à toute expérience. En définitive, la nuit évoquée par Pascal paraît plus sombre que les ténèbres augustiniennes. Son goût pour lhyperbole (tout, rien, toujours, jamais...) renforce cette impression de pessimisme. Mais ce nest que pour mieux arracher les incroyants à la pénombre :
« Ceux qui vivent sans connaître Dieu et le chercher, ils se jugent eux-mêmes si peu dignes de leur soin, quils ne sont pas dignes du soin des autres et quil faut avoir toute la charité de la religion quils méprisent pour ne pas les mépriser et les abandonner dans leur folie. Mais cette religion nous oblige de les regarder toujours, tant quils seront en cette vie, comme capables de la grâce pour les éclairer, et de croire quils peuvent être dans peu de temps plus remplis de foi que nous ne sommes, et que nous pouvons au contraire tomber dans laveuglement où ils sont. » (Pascal, id., fr 427-194).
Lhomme sous lemprise des convoitises
Oublieux de Dieu, éloigné de Lui, lhomme aspire cependant au salut. Mais les méfaits du divertissement sont là. Reprenant la conception augustinienne de laversio, du détournement de Dieu, Pascal létend à toutes les activités humaines : la recherche des plaisirs, la satisfaction de lorgueil, lintérêt pour les bagatelles. En outre, il ladapte à son temps : les plaisirs de la chasse, la virtuosité du musicien, les conversations des salons, les intrigues pour les charges, les rivalités pour le pouvoir... Il va même jusquà la « laïciser » en parlant moins de Dieu que de la condition humaine. Le divertissement est la perversion par excellence de lhomme pécheur. Cette tendance à la systématisation pousse Pascal à répartir lhumanité en trois ordres, ce que navait fait quesquisser Augustin :
« Concupiscence de la chair, concupiscence des yeux,
orgueil, etc.
Il y a trois ordres de choses. La chair, lesprit, la volonté.
Les charnels sont les riches, les rois. Ils ont pour objet le corps.
Les curieux et les savants, ils ont pour objet lesprit.
Les sages, ils ont pour objet la justice.
Dans les choses de la chair règne proprement sa concupiscence
Dans les spirituels, la curiosité proprement.
Dans la sagesse, lorgueil proprement. »
(Pascal, fr 933-460).
Dès lors, il ny a quun seul remède : « Dieu
doit régner sur tout et tout se rapporter à lui ».
Quand nos actes sont incontestablement des péchés, il ny
a ni cause, ni intention qui puisse les excuser. Refusant la morale des casuistes,
Pascal montre avec éclat que sans la grâce divine, lhomme
est abandonné à ses inclinaisons mauvaises et erre à tâtons.
En réalité, il est difficile de bien voir ce que la théologie
pascalienne de la grâce doit exactement à Augustin. Pour le docteur
dHippone, lêtre humain nest plus dans sa nature pure,
mais il est affligé dune nature viciée. Lhomme volontairement
sest précipité dans un état de déchéance
car un Dieu bon ne peut avoir créé lhomme de la sorte. Tout
Port-Royal Jansénius, Arnauld, Nicole, Pascal assume lhéritage
augustinien sur ce point. Ils ny voient dailleurs quune profonde
conformité à lEcriture. Ce sont les vestiges de notre vraie
nature qui nous rappellent le vrai bonheur. Mais la réalité de
notre seconde nature nous condamne à laveuglement et à la
convoitise. Pascal résume ce qui lui paraît être le cur
de la théologie dAugustin :
« Doctrine de Saint Augustin
Saint Augustin distingue les deux états des hommes avant et après
le péché et a deux sentiments convenables à ces deux états.
Avant le péché dAdam.
Dieu a créé le premier homme, et en lui toute la nature humaine.
Il la créé juste, sain, fort (...)
Dieu a créé les hommes dans la volonté conditionnelle de
les sauver tous généralement, sils observaient ses préceptes.
Sinon, de disposer deux comme maître, cest-à-dire de
les damner ou de leur faire miséricorde suivant son bon plaisir (...)
Si Adam, par le moyen de la grâce eût persévéré,
il eût mérité la gloire (...)
Et chacun de ses descendants fût né dans la justice et avec une
grâce suffisante pareille à la sienne (...). » (Pascal,
Ecrits sur la grâce, 2e écrit, uvres complètes, Pléiade,
1954, p. 964-965)
La grâce toute puissante du Christ
Pascal a donc fait des choix dans la théologie augustinienne de la grâce : bonté primitive dune créature sortie des mains de Dieu et comblée de Dieu par son Créateur, statut de la grâce et théorie de la prédestination liés à cette richesse originelle. Pourtant, il sest voulu linterprète fidèle des livres de son Maître, en particulier Du Don de la persévérance et de La correction et la grâce :
« Nous voyons assez que le premier homme ayant reçu un secours prochainement suffisant (ce qui est indubitable dans la doctrine de saint Augustin, et si on en doute, il ne faut que recourir au livre De la correction et de la grâce, qui en est tout rempli) par lequel il pouvait persévérer et ne pas persévérer, en sorte quil était laissé à son libéral arbitre duser de ce pouvoir suivant sa volonté (...) » (Pascal, Ecrits sur la grâce, 3e écrit, op. cit., p. 1001).
Pour Pascal, cest donc clair : Adam a perdu la grâce que Dieu lui
avait donnée. Toute lhumanité a sombré. Nul ne peut
être relevé que par une grâce nouvelle, plus puissante, la
grâce du Christ. Avant cette déchéance, Dieu avait une volonté
conditionnelle de sauver tous les hommes, sils observaient ses commandements.
Mais aujourdhui, tout a changé, et les disciples de saint Augustin
montrent que lhumanité entière forme une masse « toute
également coupable et toute entière digne de damnation
».
Se basant sur les uvres antipélagiennes dAugustin, Pascal
affirme sans lombre dun doute que Dieu choisit ses élus «
par un jugement caché et impénétrable ». Dieu
ne veut pas le salut de tous les hommes mais seulement des prédestinés.
Les solitaires de Port Royal reviennent sans cesse sur la Lettre 217-107 dAugustin
à Vital où lévêque dHippone résume
la foi catholique dans le domaine de la grâce :
« 4° Nous savons que la grâce nest
pas donnée à tous les hommes...
5° Nous savons quà ceux qui la reçoivent elle est donnée
par la miséricorde gratuite de Dieu.
6° Nous savons quà ceux qui ne la reçoivent pas elle
est refusée par un juste jugement de Dieu. » (Augustin ,
Lettre 217 à Vital, 5)
Seul Jésus-Christ apporte une grâce nouvelle à cette humanité déchue. Elle se présente avant tout sous son aspect médicinal. Saint Augustin reprend la parabole du Bon Samaritain : le Christ, passant près de lhumanité blessée, peut lui apporter la guérison. Pascal lui aussi insiste sur ce caractère médicinal. Jésus-Christ est le seul remède à limpuissance de lhomme.
Lhomme, le fini entre deux infinis
En définitive, Pascal veut montrer avec force que tout ce qui est dans
les hommes est « abominable » parce quil souhaite avant tout
attirer lattention sur la toute puissance de la grâce du Christ.
Pascal sest voulu un disciple fidèle dAugustin. Il na
cessé de le lire, pour y trouver des arguments mais il a réagi
avant tout en homme du XVIIe siècle, préoccupé de maintenir
la foi dans une époque libertine, dintroduire de lordre dans
les foisonnements de la pensée dAugustin, de ne pas opposer injustement
la raison à la foi.
Sans doute, par certains côtés, le recours unilatéral à
Augustin a transformé Pascal en « effrayant génie »
(Chateaubriand). Peut-être que lévangélisme radical
de Port-Royal nous fait peur aujourdhui. Dans son cours de 1937 sur Pascal,
le philosophe Emmanuel Mounier nous donne une clé de compréhension
de cette uvre : cest son style. Pour sen persuader, laissons
transparaître par une dernière citation cette si belle rythmique
qui reflète lactivité même de la pensée de
Pascal :
« Ne cherchons donc point dassurance et de fermeté ; notre raison est toujours déçue par linconstance des apparences : rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui lenferment et le fuient. » (Pascal, Pensées, op. cit., fr 199-72)
Jean-François
PETIT, aa
10, rue François 1er
75008 PARIS
[1] PASCAL, Pensées, uvres complètes, Seuil, 1972, fr. 200-347 (chaque numéro de fragment de cette édition est suivi du numéro correspondant de lédition Brunschvicg). Bibliographie : Philippe Sellier, Pascal et saint Augustin, Albin Michel,1995.
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