Le temps dans la prière

L’heure d’oraison, dans la pénombre matinale de la chapelle, s’achève. Pour la deuxième ou la troisième fois, je jette un regard sur ma montre. Aujourd’hui, ce ne fut que lassitude, ennui, combat pour « rester au poste ». Me revient alors à l’esprit une confidence du P. Yves Congar sur sa vie de prière. Il écrivait, en substance, dans ses mémoires : « Je n’ai jamais eu une grâce d’oraison, mais bien une grâce de fidélité à l’oraison ».

Cette expérience du temps qui passe prend de multiples visages et colore la vie de prière et la vie liturgique. Elle manifeste notre condition de créature « jetée » dans le temps, à la recherche de Celui qui est « en dehors » du temps.

En tension vers le Seigneur

Il y a, bien sûr, ce sentiment d’éparpillement – que saint Augustin appelle distentio – qui se traduit notamment par cet afflux continuel à la conscience de pensées, de projets, de rêveries, de ces « distractions » dont s’affligent si souvent les commençants dans la prière. Mais l’expérience de la durée, de la fidélité, de la patiente acceptation de soi-même, vient faire contrepoids et témoigne de la dynamique profonde qui m’habite, presque malgré moi, et qui est tension – intentio – vers le Seigneur. C’est son Esprit, répandu dans mon cœur, qui entretient en moi cette persévérance qui est celle de l’amour.

« Ainsi, oubliant le passé, tourné non pas vers les choses futures et transitoires, mais vers celles qui sont en avant, et vers lesquelles je suis non pas distendu (distentus) mais tendu (extentus), je poursuis, dans un effort non pas de distension (distentio) mais d’intention (intentio), mon chemin vers la palme à laquelle je suis appelé là-haut pour y entendre la voix de la louange et contempler tes délices, qui ne viennent ni ne passent » (Confessions, XI, 29, 39).

Quelques années d’expérience de la prière me révèlent ainsi un bienfait du temps – parfois bien éprouvant à vivre et pourtant si adapté à ma condition de créature : le temps qui passe me transforme, m’affine, me simplifie, et même, selon l’expression de saint Irénée, m’ « accoutume » à Dieu. La mort elle-même, inexorable aboutissement de mon parcours temporel, m’apparaît peu à peu comme l’issue de cette douloureuse tension d’une existence qui n’a pas encore reçu la plénitude de l’Etre, un peu comme l’accord final d’une symphonie vient « résoudre » les dissonances des dernières mesures.

Donne ce que tu commandes

Mais la vie au jour le jour vient m’arracher à ces visions un peu « éthérées » de ma destinée éternelle. Sans cesse, je me heurte à mes limites, en particulier celles de mon égoïsme, et ma prière se fait cri et appel : « Seigneur Jésus, Fils du Dieu vivant, prends pitié de moi pécheur ».

Pourquoi le vieux moine, après de longues années d’ascèse et de combat spirituel, continue-t-il à murmurer cette prière « de Jésus » des centaines de fois le jour ? Serait-ce un radotage pieux ? Non ! c’est le cri de celui qui, à mesure qu’il s’approche du Seigneur et découvre l’abîme de sa miséricorde, prend conscience de l’abîme de sa propre misère et de celle de ses frères les hommes. C’est le cri d’une solidarité profonde avec l’humanité sur les chemins de l’histoire.

Augustin lui-même, après plusieurs années d’épiscopat, mesure la fragilité de sa condition d’homme et l’indispensable recours à la prière pour s’ouvrir à la grâce. Sans hésitation, je peux dire avec lui : « Maintenant (Seigneur), je ne suis pas encore plein de toi, aussi suis-je à charge de moi-même. Mes joies, dont je devrais pleurer, luttent encore avec mes tristesses, dont je devrais me réjouir. De quel côté la victoire ? Je ne sais... ». Il me reste à joindre ma prière à la sienne : « Donne ce que tu commandes et commande ce que tu veux » (X, 28, 39).

Si je vois bien tout ce qui, dans ma vie comme dans celle de mes frères humains, appartient encore à la Cité terrestre et m’emprisonne dans l’amour de moi, le Seigneur, dans sa bonté, me permet aussi de percevoir ce qui dans mon cœur est déjà, par sa grâce, devenu citoyen de la Cité de Dieu, ce qui est libéré pour l’amour de Dieu et des frères.

Cette cœxistence – ou plutôt ce combat – du vieil homme avec l’homme nouveau, tantôt m’entraîne aux confins du découragement, tantôt nourrit mon espérance et me rappelle que peinant, dans la durée du temps, « sur le chemin de la vie parfaite » , je suis soutenu par un amour hors du temps, éternel, présent et agissant « au départ et au retour » (Psaume 121).

Les temps de la vie

Une autre dimension liée à la temporalité m’apparaît à travers l’expérience de la prière. C’est celle des temps de la vie. La « tonalité » de ma prière de quinquagénaire n’est plus celle du « commençant » d’il y a vingt ans. Ainsi, par exemple, les mêmes psaumes de la liturgie des heures éveillent en moi des échos différents. Des ardeurs un peu « juvéniles » ont cédé la place à une détermination plus modeste. Bref, le temps qui passe m’a changé, physiquement, moralement et spirituellement.

Si le temps a permis à la grâce de faire son œuvre et donné un peu de sagesse, il lui arrive aussi de me déposer dans le cœur des germes d’amertume et de désenchantement. Monotonie de la vie, essoufflement des projets, médiocrité – au moins apparente – de la récolte, ont vite fait d’engendrer un sentiment d’inanité. Et me voilà atteint par une des nombreuses maladies spirituelles identifiées par l’ancienne tradition du Désert : on trouve le temps long dans le monastère... (Cf. Evagre le Pontique, Traité pratique, 12)

Fêtes et saisons

C’est le moment de me laisser guérir par le riche enseignement de la liturgie et, en particulier, par le déroulement du temps liturgique, avec ses fêtes et ses saisons. Nativité et Ascension, Semaine Sainte et Pentecôte, dépouillements de Carême et alléluias de Pâques, simplicité du temps « ordinaire » et éclat des grandes fêtes, me rappellent sans cesse que les temps de ma vie ne trouveront leur sens et leur poids que dans le Christ et, en particulier, dans sa Pâque.

Me voici alors renvoyé à ma condition de voyageur, invité à mettre mes pas dans ceux du Sauveur et à aiguiser, dans et par la prière, mon désir de la Patrie. Ma prière devient alors « simplement » demande de l’Esprit Saint. Saint Séraphim de Sarov ne disait-il pas que le but de la vie chrétienne consiste à « acquérir le Saint-Esprit » ? L’Esprit seul peut entretenir en moi la flamme de l’espérance et de la charité.

« Pourquoi avons-nous reçu les arrhes (de l’Esprit), sinon pour ne pas défaillir de faim et de soif au cours de notre voyage ? Nous avons en effet faim et soif, du moins si nous nous reconnaissons voyageurs. Quiconque est et se reconnaît voyageur, désire retourner dans la patrie. Tant qu’il le désire, le voyage lui est pénible... Mais notre patrie n’est pas telle que nous lui préférions un autre pays... Laissons donc le monde perdre sa valeur, aimons celui qui a fait le monde » (Sermon 378).

Il m’est alors donné d’aller, avec mes frères et sœurs, puiser des forces dans l’Eucharistie, mémorial de la Pâque qui transcende le temps et nous ouvre l’éternité. Le Verbe, pain des anges et nourriture des forts, a daigné se faire chair et devenir ainsi « lait des petits » (lac paruulorum). Il vient nous nourrir tout au long de notre route, jusqu’à l’heure où il voudra bien nous ouvrir le Jour qui ne finit pas et nous y rassasier de lui-même ( Cf. Tractatus sur 1Jn, III, 1).


André BROMBART
Augustin de l’Assomption
Communauté Maranatha (Bruxelles)

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