« La très glorieuse Cité de Dieu considérée, dune part, au cours des âges dici-bas où vivant de la foi elle poursuit son pèlerinage au milieu des impies, dautre part, dans la stabilité de léternelle demeure, quelle attend maintenant avec patience jusquau jour où la justice sera changée en jugement et que, grâce à sa sainteté, elle possédera alors par une suprême victoire dans une paix parfaite, tel est, mon bien cher fils Marcellin, lobjet de cet ouvrage. Je lai entrepris à votre demande, pour macquitter de la promesse que je vous ai faite de défendre cette Cité contre ceux qui, à son Fondateur, préfèrent leurs propres dieux[1]. »
La Cité de Dieu fut écrite dans un moment de grand trouble politique
et religieux. Le 24 août 410, Rome fut envahie, saccagée et détruite
par les hordes de Goths sous le commandement dAlaric. Ce fut une époque
difficile : après les massacres, les survivants doivent encore subir
la famine et les maladies[2]. Ce désastre fut un scandale à la
fois pour les chrétiens et pour les milieux païens. Pour ces derniers,
cétait la preuve de la fausseté du christianisme, étant
donné que le Dieu chrétien navait pas été
capable de sauver la Cité. De plus, labandon de la religion traditionnelle
expliquait pourquoi les dieux de la Cité navaient pas épargné
Rome. Ils en imputaient la faute aux chrétiens et à leur Dieu,
et il leur semblait juste de revenir à la religion ancestrale.
Ce contexte fait de la Cité de Dieu une uvre avant tout apologétique
comme le reconnaît Augustin lui-même en soutenant quil a pour
but de défendre la vraie religion, ce qui revient à montrer à
ceux qui en doutent, en quoi la religion chrétienne peut assurer le Bonheur
suprême de lhomme et en quoi ces événements, malgré
leur caractère terrifiant, ne portent cependant pas atteinte à
sa véracité. Cette tâche savère immense et
ardue : elle suppose un questionnement sur ce qui constitue la fin ultime de
lexistence humaine, à savoir son Bonheur, ainsi quune réflexion
sur ce que sont le temps et lhistoire en tant que lieux de quête
et de réalisation de ce bien vers lequel lhumanité est en
tension. Cest ce deuxième aspect qui nous retiendra surtout dans
cette étude.
Saisir la nature du temps dans la Cité de Dieu, c'est-à-dire la nature de ce qui fait que tout ce qui existe dans le monde est temporel, exige un regard bifocal. Autrement dit, il est impossible dappréhender ce quest le temps chez Augustin sans saisir du même coup sa conception de léternité. Définir le temps cest aussi définir ce qui nest « rien du temps ».
Temps et éternité
Chaque instant de notre existence nous place entre deux néants : lun est le néant de ce qui était hier, mais qui nest plus ; lautre de ce qui nest pas encore. Cette situation acquiert son aspect dramatique lorsque lon considère lexistence humaine : « Tout le temps quon vit est pris sur la durée de la vie, et comme ce qui reste diminue de jour en jour, le temps de cette vie nest rien dautre quune course à la mort » (XIII, 10). Or, ce qui est ainsi soumis au changement, et voué à la corruption nest pas lEtre même. Ce que lon appelle communément être nest en fait quun mélange dêtre et de non être, doù son incapacité à demeurer, doù son besoin de changer. Par conséquent la notion dêtre nest attribuée avec justesse quà celui qui demeure immuable, Dieu. La stabilité de lEtre divin exclut de lui toute temporalité. Il est éternel, Celui en qui il ny a point de changement.
Cependant léternité divine nest pas identique à une existence qui naurait point de fin. A linverse de la pensée grecque, qui conçoit léternité comme un mouvement circulaire infini, Augustin comprend le temps comme inhérent à la créature muable : il ny a pas lieu de le penser co-éternel au Créateur. Cela conduit Augustin à concevoir le passage de léternité au temps comme instauration du tout autre. Le temps a été institué avec lapparition de la créature. « Là en effet où nexiste aucune créature dont les mouvements successifs déterminent le temps, il ne saurait y avoir de temps. » (XII, 16, 2). En Dieu il ny a pas de mouvement au sens de ce qui engendre le changement, au contraire : cest Dieu qui nous donne lêtre et la vie, sans Lui nous ne sommes rien.
Or, cette notion de temps comme instauration du tout autre nest pas sans soulever une question : si le temps a été instauré avec lapparition du monde, que faisait Dieu avant la création ? A cela Augustin répond que ladverbe « avant » nétant applicable quà un être temporel, lobjection revient à se poser des questions sur un temps qui aurait eu lieu quand il ny avait point de temps, puisquil ny avait point de monde, ce qui est absurde. Le monde, comme tout ce qui est temporel, a eu un commencement et il aura une fin, car tout est contingent sauf Dieu, en qui il nexiste ni avant ni après. Le temps nest plus appréhendé comme un mouvement cyclique : il ne décrit plus un cercle mais une ligne. Cest cet aspect linéaire qui rend possible une pensée de lhistoire.
Le temps des anges
Cest dans le rapport quentretiennent les créatures, finies et mobiles, avec léternité, permanente et immobile, que se détermine la nature du temps en soi. Chaque être qui reçoit le don de lexistence effectue une trajectoire temporelle, exigée par sa condition de créature, pour réaliser son destin, c'est-à-dire atteindre la fin qui lui a été donnée daccomplir par le Créateur. Or la fin assignée par Dieu à chaque créature est spécifique. Les anges de par leur proximité avec le Créateur auront un rapport au temps différent de celui des créatures sensibles, lesquelles sont soumises à la mort. Arrêtons-nous un instant sur chacun de ces modes dêtre dans le temps.
Ce sont les différents degrés de perfection des créatures qui amènent Augustin à faire lhypothèse dune temporalité incorruptible supérieure à la temporalité corruptible. Son point dappui est lexégèse de la Genèse : les trois premiers jours du récit de la création lesquels commencent à sécouler avec lapparition de la lumière et sa séparation davec les ténèbres, et qui précèdent la division du temps en jours, nuits et saisons, division qui napparaît quau quatrième jour ces trois premiers jours constituent selon saint Augustin une durée bien différente de celle que nous connaissons.
Cette durée commence avec la création des anges, avec lesquels débute lêtre temporel. Tournée vers léternité du Créateur, la temporalité angélique ne conduit pas à la mort. Elle nimplique ni passé comme ce qui nest plus, ni avenir comme ce qui nest pas encore, leur mobilité, qui constitue le cours de leur temps, « vole du futur au passé », sans pour autant être co-éternelle à la divinité, dont limmobilité nimplique ni succession, puisquelle exclut le partage en « avoir été » et « devoir être », ni précession, mais « un éternel présent ». Ce temps incorruptible exclut en outre une mémoire oublieuse, car il implique le mouvement du futur vers un passé entièrement préservé. Cette positivité du temps angélique le rapproche de léternité et fait de lui le seul temps parfait, à labri de la mortalité. Par conséquent si le passage de lEtre à lexistence implique la substitution du temps à léternité, il ne sensuit pas nécessairement que le temporel soit corruptible.
Le temps de lhomme
Ce qui se joue en fait derrière cette problématique du temps des anges, cest la recherche dune temporalité idéale destinée, de par la volonté du Créateur, à lhumanité dans son ensemble. La temporalité angélique permet de saisir limage dun temps parfait. Saint Augustin interprète la lumière rayonnante des trois premiers jours avant que le premier soir ne fût créé, comme désignant « la cité sainte », la cité des saints anges et des esprits bienheureux quil identifie à la Jérusalem céleste (Cf. XI, 23). Si Dieu crée lhomme, soumis à lordo temporis comme toute créature, il le crée cependant non prédestiné à la mort. De plus, il le crée libre, doué de la capacité de sauto-déterminer, afin quil choisisse librement lEtre et séloigne du non-être. Cependant étant libre, lhomme allait rompre avec léternité. Loin de Dieu, de lEtre, il allait souvrir à la possibilité de mourir.
« En fait, dès linstant où lon commence à vivre dans un corps destiné à mourir, il nest aucun acte qui ne soit un acheminement vers la mort. Car leffet de linstabilité du corps durant toute cette vie (si tant est quon puisse lappeler vie) est de tendre vers la mort. Personne en effet, qui ne soit plus proche de la mort au bout de lannée quau commencement, demain quaujourdhui, aujourdhui quhier, à linstant qui va suivre quà linstant présent, et maintenant quil y a un instant. Car tout le temps quon vit est pris sur la durée de la vie (...) ». (XIII,10)
Cette conception apparemment pessimiste de la temporalité humaine ne lest pas en réalité. On peut certes supposer que sans le péché, lhomme aurait pu atteindre sans mourir la temporalité angélique. Cependant le péché, qui allait rendre lhomme prisonnier du sensible, devait marquer le début dune nouvelle direction du temps, que R. Florez qualifie de temps « blessé et blessant »[3]. Cest la dynamique de ces deux orientations, lune vers Dieu, lautre vers le monde, qui va donner son origine à lHistoire.
Lenjeu du temps sera désormais inséparable de la fin ultime de toute lhumanité. Or cette fin ultime nest autre que le bonheur. La grande tâche que saint Augustin se propose sera donc de saisir le sens de lhistoire, lieu où se déroule cette quête du bonheur, éloigné à cause du péché, mais non pas hors datteinte. Tout dabord, étant donné que la destinée de lhomme dépend non seulement de la volonté divine mais aussi de la sienne, puisque lhomme est essentiellement libre, lhistoire sera le lieu des libres choix, c'est-à-dire des actes de liberté des êtres doués de raison : Dieu, les anges et les hommes.
Liberté humaine et quête du bonheur
La volonté consiste dans la capacité dont dispose lhomme
à élire la fin immédiate de ses actes. Cette fin est toujours
en rapport positif ou négatif avec la fin ultime : Dieu ou lEtre
ou léternité[4]. Augustin écrit : « Ce qui
importe en lhomme, cest la volonté : est-elle déréglée
? ces mouvements sont déréglés ; est-elle droite ? ces
mouvements sont irréprochables et même dignes de louanges. Car
la volonté est en tous ces mouvements, ou plutôt tous ces mouvements
ne sont rien dautre que des volontés. » (XIV, 6) La volonté
est donc le mouvement qui nous conduit au Bien ou nous en éloigne. Voici
le texte, le plus célèbre de la Cité de Dieu, qui illustre
clairement limportance du vouloir chez lhomme, et la direction quelle
peut prendre.
« Deux amours ont donc fait deux cités : lamour de soi jusquau mépris de Dieu, la cité terrestre ; lamour de Dieu jusquau mépris de soi, la cité céleste. Lune se glorifie en elle-même, lautre dans le Seigneur. Lune demande sa gloire aux hommes ; pour lautre, Dieu témoin de sa conscience est sa plus grande gloire. Lune dans sa gloire dresse la tête ; lautre dit à son Dieu : « tu es ma gloire et tu élèves ma tête ». Lune dans ses chefs ou dans les nations quelle subjugue, est dominée par la passion de dominer ; dans lautre, on se rend mutuellement service par charité, les chefs en dirigeant, les sujets en obéissant. Lune, en ses maîtres, aime sa force ; lautre dit à son Dieu : « je taimerai Seigneur, toi ma force . » (XIV, 28)
En tant que mobile de laction, la volonté devient en dernière
instance le principal acteur de lHistoire, conçue comme la succession
dévénements toujours nouveaux. Lhomme y apparaît
comme un acteur à part entière de sa propre histoire. Lhomme
nest pas un simple jouet dans les mains des dieux, il est co-responsable
avec Dieu. Afin dillustrer le rôle fondamental de la volonté,
citons deux exemples : la guerre et lesclavage.
Les guerres ont comme cause principale la « libido dominandi »,
c'est-à-dire le désir de dominer. « Il y a, affirme Augustin,
le désir de vengeance appelé colère, le désir davoir
de largent qui est lavarice ; il y a le désir de vaincre
à tout prix qui est lopiniâtreté, le désir
de la gloire appelé jactance. De tous ces désirs multiples et
variés, quelques-uns ont un nom approprié, dautres nen
ont pas : on aurait bien de la peine, en effet, à donner un nom au désir
de dominer (libido dominandi) si puissant pourtant dans lâme des
tyrans, comme lattestent les guerres civiles. » (XIV, 15)
Cette « libido dominandi » se manifeste aussi dans lesclavage où sexprime le besoin qua lhomme dasservir lautre, son égal. Augustin ne considère nullement lesclavage comme un état de nature, ce qui était lopinion dAristote. Lesclavage na pas été voulu par Dieu. Cest dans son interprétation du livre de la Genèse quAugustin va fonder cette idée : « Il est dit : Quil domine sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et les reptiles qui rampent sur le sol. Il (Dieu) a donc voulu que lêtre raisonnable fait à son image ne dominât que sur des êtres irrationnels, non pas lhomme sur lhomme, mais lhomme sur la bête. (...) Aussi ne trouvons-nous nulle part le mot desclave dans lÉcriture avant que le juste Noé ne lemploie pour réprouver la faute de son fils. Cest donc la faute qui a mérité ce nom, et non pas la nature. » (XIX, 15)
En somme, cest la volonté qui engendre la dynamique des deux amours : la volonté bonne, tournée vers léternité, constitue une partie de la Cité de Dieu, la volonté mauvaise qui sen éloigne, constitue la Cité terrestre, vouée à la corruption. Le jeu de ces deux volontés, voilà ce qui constitue proprement le moteur de lHistoire : temps de pèlerinage vers la Cité de Dieu, en quête dinfini ; mais aussi temps menacé par la non-existence, car lhomme peut toujours commettre lerreur de chercher la stabilité ailleurs quen Dieu, c'est-à-dire dans des néants (Cf. Confessions VII, 11, 17).
La providence divine présente dans lhistoire
Si la volonté humaine joue un rôle essentiel dans le déroulement des événements historiques, il reste vrai que Dieu na pas abandonné lhomme à son unique destin. Sa volonté divine intervient dans le cours de lhistoire, en sorte quelle est un temps réglé et contrôlé en dernière instance par Dieu : « Dieu, affirme saint Augustin, naurait créé aucun des anges, que dis-je ? aucun des hommes même dont il aurait prévu la malice future, sil navait connu également les moyens de les faire servir à lavantage des justes ; et ainsi dembellir comme par certaines antithèses lordre des siècles comme on le fait pour un splendide poème. » (XI, 18)
Le mode dont Dieu opère dans lhistoire, est laptum ou variation pertinente. Autrement dit, « chaque changement ou innovation constitue une adaptation à une situation ou une époque donnée (...). Il en résultera, à la fin des temps, un tout ordonné, qui, lui, relèvera du pulchrum[5] ». Dieu est, selon la Cité de Dieu, non seulement le créateur des natures bonnes, il est aussi le juste et souverain ordonnateur des volontés mauvaises, le maître de lhistoire en tant que « sublime poème » (XI, 17). La main de la providence se manifeste avant tout dans lhistoire sacrée, où Dieu, par des interventions ponctuelles telles que le don de la loi, les prophéties et lIncarnation, conduit lhumanité du temps vers léternité.
En somme, la clé des deux amours permet à Augustin de relire lensemble de lhistoire, et dy déceler la logique qui engendre le cours des deux Cités : lune voit son souverain bien dans la domination, léphémère bien terrestre ; lautre voit sa fin en Dieu ou léternité. La naissance et la mort des grands empires, montrent limpossibilité de fonder quelque chose de durable loin de lÉternel. Aussi, lorsque le pouvoir réussit à imposer la paix, cette paix nest en réalité que lattente dune nouvelle guerre, où les puissants de ce monde mesurent leurs forces. Alors que Caïn fonde une Cité dans ce monde éphémère, une « civitas hominum », Abel nen fonde aucune, signifiant par là quil est citoyen de la Cité éternelle, et quil nest dans ce monde quun pèlerin (XV, 1).
Lhistoire résulte de la dynamique de ces deux volontés, humaine et divine, et elle atteint son sommet avec la venue du Messie. Linteraction de ces deux volontés, humaine et divine, se déploie selon saint Augustin en âges ou périodes six au total qui constituent les temps intermédiaires, et décrivent le développement des deux cités depuis le jour où commence lhistoire jusqu'à lévénement des « tempora christiana », lesquels inaugurent le sixième et dernier âge. Voici comment Augustin divise lensemble de ces âges :
« Le premier âge, comme un premier jour, va dAdam au déluge ; de là jusqu'à Abraham cest le second, sans être égal en durée mais par le nombre des générations : car on constate que chacun en compte dix. A partir de là comme le précise lévangéliste Matthieu, suivent trois âges jusqu'à lavènement du Christ, qui se déroulent chacun à travers quatorze générations : lun va dAbraham à David, lautre de David à la déportation en Babylone et le troisième, de cette déportation à la naissance du Christ selon la chair : au total cinq âges. Le sixième sécoule présentement, sans quon doive compter les générations, puisquil est dit : il ne vous appartient pas de connaître les temps que le Père a gardés en sa puissance. » (XXII, 30)
Cette division de lhistoire en âges fait écho aux âges de lindividu que saint Augustin divise habituellement en six : infantia (première enfance) ; pueritia (enfance) ; adolescentia (adolescence) ; iuventus (jeunesse) ; gravitas (lâge adulte) ; senectus (vieillesse) (Cf. En. in Ps 127, 15). Chacun de ces âges constitue un progrès dans le développement de lhumanité, comme de la personne : « Il en est du genre humain comme dun seul homme : sa bonne éducation se fait au cours des étapes du temps à la manière du progrès des âges dans lindividu » (X, 14). Afin den mieux saisir la nature, nous allons effectuer une division de lensemble de ces âges en deux étapes : avant la venue du Messie, et après lincarnation et la résurrection.
Le temps des préparations
La nature de lensemble des cinq âges qui précèdent la venue du Christ peut être désignée comme le « temps des préparations », car chaque période de lhistoire représente un pas de lhumanité vers lévénement majeur quest lincarnation. Les trois premiers âges constituent une sorte de pré-histoire des deux cités. Dabord lhumanité quitte létat denfance, où elle ne maîtrise pas la langue (infantia = « qui na pas la parole ») ; ensuite Dieu se constitue un peuple avec Abraham ; et enfin se produit un événement majeur, avec le don de la loi, ce qui correspond à lâge de ladolescence. Grâce à la possession de la langue et grâce la constitution dun peuple, lhumanité ayant reçu la loi peut mesurer combien elle sest éloignée de Dieu à cause de ses fautes (Cf. XIV, 43).
Souvre alors le temps des prophéties qui se divise en deux périodes
bien distinctes : celle qui va de Samuel à la captivité dIsraël
à Babylone, et celle qui va de la reconstruction du Temple jusqu'à
la naissance du Christ. Cest un temps dintense préparation
de lévénement majeur de lhistoire, où lhumanité
est préparée à accueillir son salut grâce : a) aux
prophéties sur le Sacerdoce du Christ comme celle de Samuel et David
; b) à la prophétie sur lavènement de lÉglise
(Cité de Dieu sur terre) dans le cantique dAnne ; c) à la
prophétie sur la royauté du Messie, comme dans la promesse déternité
au royaume de David et la promesse de paix faite à Salomon, promesses
qui ne se réaliseront que dans le Christ.
Le temps de laccomplissement
Entre temps les empires surgissent et passent, sans que lêtre humain
voie satisfaite sa soif de repos, sa soif de retenir ce quil aime avant
que le temps ne lemporte. Cependant, puisque le péché na
pas marqué une rupture définitive entre lhumain et le divin,
lhomme continue à être à limage de Dieu, bien
que limage soit trouble. Cette ressemblance se manifeste dans notre amour
envers lêtre et la vie, amour qui naurait point de sens si
lhistoire suivait ad infinitum sa course vers le néant. Ainsi parce
que le péché constitue la chute des réalités spirituelles
au niveau des sensibles, et quen conséquence lhomme est incapable
de connaître les réalités spirituelles autrement quà
travers les choses sensibles, lIncarnation est devenue indispensable.
Larrivée du Christ, préfigurée au cours des âges
précédents et annoncée par les prophètes, instaure
un nouvel âge, celui du pèlerinage chrétien. Ce sixième
âge se déroule dans un temps dont les limites nous sont cachées.
Il constitue le lieu dun événement « a-historique
», c'est-à-dire dégagé du cours de lhistoire
: la conversion du pécheur. Cet événement est a-historique
car il concerne le destin personnel des individus soumis à la temporalité,
mais déjà tournés vers léternité. Lincarnation
est la suprême et dernière irruption de léternité
dans le temps. Elle engendre un temps restauré, celui de lÉglise
fidèle, et ouvre au monde une nouvelle possibilité de salut.
Il est important de remarquer que saint Augustin ne parle pas en terme dannihilation de la Cité terrestre par la Cité de Dieu. Celle-ci na pas sa pleine réalisation dans le temps. Ce nest pas dans un procès historique que se réalisera le triomphe du christianisme. Labandon du temps per-verti, c'est-à-dire la con-version à léternité, nest pas un événement historique ou chronologique, mais personnel. Comme tel, il peut ne pas se produire car il dépend de lhomme, toujours libre de choisir entre le bien et le mal. Sil y a une différence essentielle entre ces deux cités de par le choix de leur fin, il reste que leurs destins en ce monde demeurent liés, la paix même ou la guerre ici-bas pouvant atteindre indifféremment les citoyens des deux Cités.
Le Sabbat éternel
Au terme de ce sixième âge, qui sachève avec le jugement final, souvre à ceux qui lauront mérité, léternel repos, que saint Augustin appelle le sabbat : « Ce septième âge sera notre sabbat, et ce sabbat naura pas de soir, mais il sera le jour du Seigneur et, pour ainsi dire, un huitième jour éternel : car le dimanche, consacré par la résurrection du Christ, préfigure léternel repos, et de lesprit, et du corps. Là , nous nous reposerons et nous verrons ; nous verrons et nous aimerons ; nous aimerons et nous louerons. Voilà ce qui sera à la fin, sans fin. Et quelle autre fin avons-nous, sinon de parvenir au Royaume qui naura pas de fin ? » (XXII, 30, 5).
Alors lêtre temporel, à la merci de la corruption, sera divinisé, c'est-à-dire envahi par la présence de léternité, car « Dieu sera tout en tous ». Les mouvements nauront plus pour mobile la nécessité, mais la gloire de Dieu. La volonté même subira une transformation, qui se traduira par la pleine harmonie entre corps et esprit : « Lesprit ne voudra rien qui ne convienne à lesprit et au corps. » Lhomme ne perdra pas le libre arbitre, mais lattrait du péché aura cessé. Bref, daprès la description quen fait saint Augustin, ce temps incorruptible permettra à lhomme de réintégrer pour ainsi dire la temporalité des anges.
La Cité de Dieu est donc un effort immense pour saisir la nature temporelle de lêtre fini. Reconnaître cette temporalité, cest se reconnaître toujours précédé, et donc toujours en dépendance vis-à-vis dun passé. Lhomme est cette créature finie tournée vers léternité de lEtre qui est à la source de son désir dinfini. Par conséquent si lêtre pour la mort constitue, certes, une composante de lexistence humaine, le désir dêtre qui habite lhomme, sa volonté de durée et de permanence infinie, peut le sauver du caractère éphémère de son existence, et lui ouvrir les portes dune temporalité en quelque sorte « purifiée », de laquelle les mouvements corruptibles seront exclus. Cet optimisme, saint Augustin la puisé dans sa foi au Christ.
Cest aussi de la foi quil tire sa compréhension du temps et de lhistoire du salut. Cest elle qui lui permet de juger les événements et de leur donner un sens. Il y voit laction de Dieu dans lhistoire, et la réponse humaine à lamour de Dieu qui la précédé. Par conséquent lhistoire nest pas un lieu entièrement inintelligible. Elle est pour Augustin le lieu du clair-obscur qui caractérise toute démarche de foi. Celle-ci se laisse instruire par lÉcriture laquelle, nous dit-il, nous dévoile « ce quil est utile de savoir et que nous sommes incapables de connaître par nous-mêmes » (XI, 3).
P.
Pedro CALIXTO-FERREIRA
68 bis, N-D des Champs
75006 PARIS
[1] Saint AUGUSTIN, La Cité de Dieu I, 1. Traduction française
de G. Combès. uvres de saint Augustin. BA 33, p. 191. Les références
sans autre indication renvoient à cette édition.
[2] Saint AUGUSTIN, Les Révisions 43, 1. BA 12, p. 523.
[3] R. FLOREZ, Temporalidad y tiempo en la « Ciudad de Dios » ; in Estudius sobre la « Ciudad de Dios », 1954, t. I, p. 179.
[4] G. BAGET BOZZO, La teologia de la historia en la Ciudad de Dios ; in Augustinus, XXXV, 1990, p. 327.
[5] LIGOTA, C., La foi historienne, in Revue des Etudes Augustiniennes (1997)
t. 43/1, p. 137.
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