" Le présent passe d'un vol si rapide du futur au passé
qu'il n'a pas la moindre étendue de durée. "
Immobilisée il y a quelques années par une fracture, je me suis demandé : mais qu'est-ce que je fais habituellement de mon temps ? J'ai alors entrepris une recherche sur ce qu'est le temps afin de mieux vivre mon temps. J'avais en mémoire des propos courants tels que : " j'ai le temps " , " je n'ai pas le temps " , " je cours après le temps " , " si je pouvais arrêter le temps ! " , " prendre le temps " , " il n'a jamais le temps " , et un certain nombre de question telles que : " pourquoi disons-nous du temps qu'il fuit ? " , ou : " pourquoi ne peut-on jamais l'arrêter ? "
J'ai interrogé mon entourage et effectué quelques lectures. Avec le livre onzième des Confessions de saint Augustin, je rencontrai l'idée du temps comme succession d'une multitude d'instants, qui ne peuvent se dérouler simultanément . Je vis le présent ainsi défini : " Si l'on conçoit un élément du temps qui ne puisse plus être divisé en parcelles d'instants, si minimes soient-elles, c'est cela seulement qui peut s'appeler le présent. Encore passe-t-il d'un vol si rapide du futur au passé qu'il n'a pas la moindre étendue de durée. " (XI, 15, 20, p. 305)
En observant le temps d'une manière plus attentive, je pris conscience qu'il pouvait prendre dans notre expérience immédiate trois figures : le temps maîtrisé, le temps bousculé par l'imprévu, le temps vide où rien ne se passe.
Le temps maîtrisé
Dans notre monde rationalisé et soumis au vertige de la vitesse, une gestion du temps pour une meilleure efficacité de notre action s'impose. Nous définissons des objectifs. Ce terme est particulièrement utilisé en organisation du travail : " travail par objectifs ", " objectifs communs ", " objectifs personnels ", etc. Il trouve également sa place dans les projets de nos communautés religieuses.
Arrêtons-nous sur ce mot. Pour les psychosociologues, l'objectif est " une réalisation, concrète et vérifiable, décidée à l'avance et datée, énoncée en termes positifs, en mon pouvoir, écologique (qui respecte les équilibres utiles pour les autres et pour moi), et dont je me fais une représentation sensorielle ". Par l'objectif, nous délimitons un champ sur lequel nous avons prise et à l'intérieur duquel nous allons agir. Ce faisant, nous effectuons une différenciation entre toutes les actions possibles et nous faisons un choix.
L'objectif joue sur le double registre du temps que l'on calcule et du temps qui a à voir avec l'être. Il nous fait passer de l'un à l'autre, de " ce temps qui n'est pour tous que parce qu'il n'est pour personne " au temps véritablement nôtre où, en ordonnant le temps, nous nous donnons à nous-mêmes notre temps. En inscrivant notre action dans la temporalité, nous acquérons davantage de consistance personnelle.
Les contretemps
Notre volonté de maîtriser le temps se trouve souvent mise en déroute par ce que nous appelons les " contretemps ". Curieux terme ! Le dictionnaire définit le contretemps comme un événement, une circonstance qui s'oppose à ce que l'on attendait ; et renvoie à accident, accroc, complication, difficulté, empêchement, ennui. Il s'agit donc d'un événement qui surgit dans un temps déjà programmé en produisant un effet apparemment désagréable. Sa connotation est négative. Pris dans la quotidienneté de la vie, nous nous sentons déstabilisés dans ce que nous avions prévu, pensé, imaginé.
Il pourrait en être autrement si nous ne nous situions plus dans le registre du " quand " mais dans celui du " comment ", en ne considérant pas le contretemps comme surgissant dans un temps qui nous serait extérieur mais au contraire, comme événement faisant partie de l'accomplissement de notre vie, comme richesse imprévue s'offrant à être assumée. Le point de départ n'est alors pas le temps mais notre être et le contretemps en devient constitutif. En ce sens, choisir d'accueillir les contretemps est une façon de se prendre en charge, d'advenir à soi-même. Le contretemps nous donne le temps.
Le temps vide
Il est des moments où il ne se passe rien. C'est le temps vide, celui de l'ennui. Les malades, les chômeurs, les détenus peuvent en être affectés profondément, mais nous le connaissons tous. Au cours, par exemple, d'une soirée sans grand intérêt, nous bavardons afin de " passer le temps ". Dans l'un et l'autre cas, il s'agit de " tuer le temps ".
Que nous apprend l'ennui ? Il nous renvoie à notre propre être. Certes, nous pouvons chercher à échapper à l'ennui en inventant des divertissements, mais lui ne s'échappe pas. La solution est dans le retour à soi-même selon une exigence d'authenticité. Sur ce terrain, ce qui était tapage, agitation, affairement, et qui relevait de la dispersion dans la quotidienneté, tombe. En nous replaçant dans la sobriété de notre existence, l'ennui nous invite à nous mettre à l'écoute de l'essentiel. Il est le signe que nous sommes éloignés de notre centre, mais aussi que nous ne sommes jamais totalement décentrés. Si l'ennui nous conduit le plus souvent à inventer des passe-temps, il peut aussi nous ramener à l'écoute de notre propre vérité.
Finalement, ces trois figures du temps, en nous rejoignant au cur de notre liberté, nous posent une question : comment vivre pour que le temps ne soit pas perdu, mais gagné ? Ainsi formulée, la problématique du temps commence à prendre un autre visage.
Pourquoi remarquons-nous " la fuite du temps plutôt que son éclosion
" ? Il se pourrait qu'au lieu de dire du temps qu'il fuit et de vouloir
l'arrêter, nous soyons convoqués à saisir la possibilité
de chaque instant pour enfin exister véritablement. C'est seulement dans
la mesure où nous l'habitons que le temps devient une richesse pour nous
et pour ceux avec lesquels nous sommes en relation.
De quoi mon temps est-il fait ?
Partons d'une évidence. Nous sommes des " êtres au monde ". Notre être profond n'est pas contenu dans le monde comme le serait une chose, mais il est en rapport avec celui-ci. Quel est le style de mon rapport au monde ? Si je me laisse absorber par l'affairement multiple de la préoccupation, je me fuis moi-même et je perds mon temps. " C'est précisément cet être-là qui calcule avec du temps, qui affirme continuellement : je n'ai pas le temps . " La finitude de la temporalité est éludée. Au contraire, l'existence authentique a constamment son temps pour ce que la situation exige d'elle car la vie prise dans sa facticité entretient avec le temps un rapport d'accomplissement. La vie ainsi considérée se comprend en demeurant à l'intérieur de sa propre réalisation.
Dès lors, notre temps n'est pas ailleurs que là où nous sommes. Il y a une unité entre ce que nous faisons et ce que nous sommes. Cela confère poids et gravité à ce dont nous nous occupons effectivement. La question n'est plus : mais qu'est-ce que je fais habituellement de mon temps ? Elle devient : " de quoi mon temps est-il concrètement fait ? " L'interpellation est sérieuse car il en va de notre être. Ainsi, quatorze années d'exercice de la profession d'assistante sociale ont imprimé en moi une certaine façon d'entrer en relation, d'écouter les personnes, de raisonner en tenant compte d'un ensemble de facteurs sociaux, psychologiques, culturels, économiques. Elles ont contribué à façonner non seulement mon intelligence, mais aussi mon affectivité et mon corps, me rendant solidaire de l'humanité souffrante que je rencontre.
Nous ne sommes pas originairement présents à nous-mêmes mais nous avons à devenir ce que nous sommes. Il ne s'agit pas d'effectuer beaucoup de choses mais peut-être simplement d'accueillir ce qu'il nous est donné de vivre, en sachant que là se joue l'essentiel de notre vie. Dans cet authentique instant, nous sommes réellement nous-mêmes. Le temps est bien le véritable principe d'individuation. Je peux renoncer à mettre la main sur lui et décider de naître à moi-même et au monde. Joie fondamentale de cela, je m'émerveille d'exister, j'habite mon temps.
Le temps d'habiter une cité
Habiter son temps et par conséquent sa vie s'exprime à travers la façon d'habiter son corps, sa famille ou sa communauté, son quartier. Ces trois aspects de l'habitation font système entre eux. Habiter son corps relève de la santé, de l'image de soi, de la relation à soi et à l'autre, de la sexualité. Habiter sa famille ou sa communauté renvoie non seulement à l'intégration de l'histoire familiale ou communautaire et à la qualité des relations mais aussi aux conditions de vie et à l'habitat. Habiter son quartier nécessite une appropriation réelle de celui-ci et l'établissement de liens sociaux avec l'extérieur.
A chaque fois, appropriation et relation sont en jeu. La conséquence de cette triple habitation est l'habitation de la cité et l'engagement au service de la vie sociale car nous n'existons pas par nous-mêmes ni pour nous-mêmes mais seulement en tant que reliés aux autres. La réalisation de notre vie va de pair avec l'accomplissement du monde.
Le temps de la responsabilité
Ce rapport d'habitation, qui se réalise dans la quotidienneté, contient une dimension éthique. Nous ne sommes pas loin de la " responsabilité pour autrui " d'Emmanuel Lévinas. Le fait d'habiter son temps engage également à aider l'autre à exister pleinement et tout projet professionnel ou associatif, selon l'esprit dans lequel il est mené, peut en être une traduction. C'est alors que nous donnons corps à l'espérance.
Finalement, mieux vivre mon temps, c'est, au sein de mon quotidien, choisir perpétuellement l'essentiel. Saisir l'instant dans son unicité, répondre sans cesse à l'invitation à goûter la vie, vivre la plénitude dans les limites, c'est une ascèse, et " au fond l'ascèse, c'est la joie " " Ne te contente pas de tâter la surface, descends en toi, pénètre au plus profond de ton cur ! "
Eveline
VALETTE
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