LOUANGE ET DEMANDE
La prière finale du De Trinitate

Peu de livres ont autant coûté à Augustin que celui sur la Trinité. Augustin le confesse lui-même : cet ouvrage si difficile, il l'a commencé jeune et l'a publié vieux (Lettre 174 à Aurélius). On estime en effet généralement que le début de sa rédaction se situe pendant l'été 399. Mais,sollicité par d'autres tâches, Augustin délaisse l'œuvre. Des amis bien intentionnés, craignant qu'il ne la termine jamais, la mettent en circulation dans sa forme inachevée en 416, si bien qu'Augustin doit se remettre au travail. Il publie finalement l'ensemble vers 426 .
Le De Trinitate reçut un bon accueil, même si Augustin était parfaitement conscient qu'il nécessitait un grand effort de compréhension au vu de la complexité de son sujet. Comme le note Goulven Madec, c'est un ouvrage de recherche. Il répond à l'exhortation du psalmiste " Cherchez toujours son visage " (Ps 104). Mais les résultats de cette recherche ne peuvent être que modestes, compte tenu de notre situation de marcheurs en exil réfléchissant sur une réalité incompréhensible (XV, 2, 2) .
Un précédent numéro d'Itinéraires Augustiniens avait attiré l'attention sur l'intérêt de la prière finale du De Trinitate (XV, 28,51). Celle-ci se présente en effet comme un résumé de l'ensemble des quinze livres de l'ouvrage.
En reprenant ici son étude, nous montrerons comment cette prière est alliance d'une recherche mystique et d'une recherche spéculative. En d'autres termes, nous mettrons en évidence ses deux facettes : louange au Dieu Trinitaire et demande face à un mystère que l'esprit humain ne peut guère pénétrer seul, avant d'envisager son accomplissement en Dieu.

I. LOUANGE AU DIEU TRINITE

Au terme d'un long et harassant parcours, Augustin exhorte ses auditeurs à la prière en s'adressant lui-même à Dieu. Il ne s'agit plus uniquement de proposer les résultats d'une recherche compliquée sur la Trinité. Il est nécessaire de s'abandonner à ce Dieu qu'Augustin reconnaît d'emblée comme Trinité :

" Seigneur notre Dieu, nous croyons en toi, Père, Fils et Esprit-Saint. Car la Vérité n'eût pas dit : " Allez, baptisez toutes les nations au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit " (Matth. XXVIII, 19) si tu n'étais pas Trinité.(...) Nous n'aurions pas entendu une voix nous dire : " Ecoute Israël : le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu " (Dt. VI, 4) si en même temps que Trinité, tu n'étais pas le seul Seigneur, le seul Dieu. "

Cette louange est instructive à plusieurs égards. La prière pour Augustin est non seulement reconnaissance de notre dépendance personnelle vis-à-vis de Dieu, mais elle nous insère directement dans la communauté de ceux qui croient en Lui. Elle est fondée sur l'autorité de l'Ecriture qui atteste la foi au Dieu Père, Fils et Esprit-Saint. Augustin nuance donc fortement ses recherches antérieures. Les chrétiens ne doivent pas se fier aux seules lumières de la raison. Ils possèdent une lumière incomparablement plus riche, celle de la foi, qui peut s'appuyer sur l'autorité des Ecritures.
La louange d'Augustin est reconnaissance pour la régénération en Dieu par le baptême. Là-encore, la dimension trinitaire est soulignée. Le baptême n'est pas seulement un rite d'entrée dans la communauté chrétienne, mais participation même au mystère de la vie de Dieu. Le baptême introduit chacun dans une relation avec le Père, le Fils et l'Esprit.
Comme l'a souligné le P. Berrouard , Augustin appuie cette affirmation sur l'Ancien Testament pour montrer la continuité entre les deux Alliances. La Trinité est le Dieu unique révélé au premier peuple et qui s'est manifesté dans l'histoire. L'Ancien Testament a pressenti la richesse mystérieuse de la vie divine, mais il reste marqué par une affirmation forte du monothéisme. Pour Augustin au contraire, l'affirmation prioritaire est celle de la Trinité. Dès lors, il peut développer les motifs de cette louange trinitaire en s'appuyant sur les " Lettres de Vérité " :

" Et si toi, Dieu le Père, étais identique à ton Fils, à ton Verbe, Jésus-Christ, à votre Don l'Esprit-Saint, nous ne lirions pas dans les Lettres de Vérité : " Dieu a envoyé son Fils " (Ga. IV,4 et Jn III, 17) et toi, ô Fils unique, tu ne dirais pas du Saint Esprit : " Celui que le Père enverra en mon nom" (Jn XIV,26) et " Celui que je vous enverrai de la part du Père" " (id. XV,26).

Augustin montre ainsi les données fondamentales du mystère du Dieu trinitaire : Dieu a l'initiative. Il envoie aux temps fixés son Fils. Le Fils lui-même atteste que son Esprit est celui du Père. Le don de l'Esprit est donc complément de la filiation. Devenus un en Christ, nous sommes les enfants d'un même Père. Cette louange finale clôt et ouvre à la fois une recherche placée d'emblée sous le signe de la Trinité : "La Trinité est l'unique, le seul et vrai Dieu " (I, 2,4). Pourtant, il serait erroné de croire que cette prière de louange exclut la prière de demande.

II. DEMANDE AU DIEU TRINITAIRE

Augustin ne cache pas que dans son itinéraire personnel de découverte du Dieu Trinité, il a dû consentir de nombreux efforts. Il n'hésite à demander à Dieu de l'aider dans sa recherche :

" Dirigeant mes efforts d'après cette règle de foi, autant que j'ai pu, autant que tu m'as donné de le pouvoir, je t'ai cherché ; j'ai beaucoup étudié et beaucoup peiné. Seigneur mon Dieu, mon unique espérance, exauce-moi de peur que, par lassitude, je ne veuille plus te chercher, mais fais que toujours je cherche ta face " (Ps., CIV,4).

L'effort déployé dans la recherche est d'autant plus méritoire qu'il est mené en l'absence de l'objet désiré. Il y a comme une impossibilité de voir Dieu, voir signifiant ici comprendre Dieu. Mais dans la recherche spéculative sur la Trinité, le désir a bien sa place. On pourrait même dire qu'elle est un désir mis en activité. C'est elle qui indique la direction du regard, alors que l'intelligence forme comme les " yeux de la foi ". Là encore cette prière finale de demande fait écho à une prière initiale :

" Avancer sur le chemin de la charité (...) Voilà le vœu pieux que je voudrais convenir devant le Seigneur notre Dieu avec tous mes lecteurs et à propos de tous mes écrits mais surtout de ceux qui traitent de la Trinité Père Fils Esprit-Saint. " (I,3,5)

Augustin est conscient que le désir de mieux connaître la Trinité engage tout l'être. La recherche peut être ardue. Les risques de se décourager sont grands. Mais il n'y a pas de quête authentique de Dieu sans un réel progrès spirituel, comme il l'a déjà montré dans ses Confessions, dans la scène du jardin de Milan (VII) ou l'extase d'Ostie (IX). Il faut demander dans la prière que le Dieu que nous cherchons nous vienne en aide. Puisque l'homme ne peut comprendre par lui-même le mystère de la Trinité, il doit implorer le secours de Dieu pour le pousser à rechercher sa face, malgré sa faiblesse :

" O toi, donne-moi la force de te chercher, toi qui m'as fait te trouver et qui m'as donné l'espoir de te trouver de plus en plus. Devant toi est ma force et ma faiblesse : garde ma force, guéris ma faiblesse. Devant toi est ma science et mon ignorance : là où tu m'as ouvert, accueille-moi quand je veux entrer ; là où tu m'as fermé, ouvre-moi quand je viens frapper. Que ce soit de toi que je me souvienne, toi que je comprenne, toi que j'aime ! Augmente en moi ces trois dons, jusqu'à ce que tu m'aies reformé tout entier. "

Tout au long de son ouvrage, Augustin avait développé des analogies trinitaires destinées à faire comprendre : mémoire, intelligence, volonté ou amour. Sa dernière prière de demande porte encore les traces de cette recherche. Cependant Augustin est désormais conscient qu'une reformatio est nécessaire. En d'autres termes, l'adhésion à la vérité révélée certes purifie et stimule l'intelligence. Mais il est aussi indispensable que l'homme soit renouvelé tout entier, et que l'homme-image de Dieu progresse dans la ressemblance de Dieu. C'est pour cela que la prière de demande est utile.

III. ACCOMPLISSEMENT EN DIEU

Dans cette prière finale, Augustin reste bien le pasteur conscient d'avoir à annoncer la Parole divine à temps et à contretemps :

" Puissé-je seulement parler pour prêcher ta parole et dire tes louanges ! Non seulement j'éviterais le péché, mais j'acquerrais de précieux mérites, quelle que soit alors l'abondance des paroles. Car cet homme dont tu fais tout le bonheur n'aurait pas commandé de prêcher au vrai fils de sa foi, lorsqu'il lui écrivait : " Annonce la parole, insiste à temps et à contre-temps" (II Tim. V,2) " (Trin. XV, 28, 51) .

Il ne faut pas oublier qu'Augustin s'est volontairement démis de ses fonctions professorales, " ayant soustrait en douceur le ministère de sa langue à la foire du bavardage " (Confessions, IX,2,2). Il était conscient du pouvoir des mots, de leur détournement possible, même dans la prière ou comme dans le cas présent au service d'une mythologie immorale. Il n'accuse pas les mots qui sont des " vases choisis et précieux ", mais " le vin de l'erreur que peuvent y verser des docteurs enivrés ". (Confessions I,16, 26). Les mots peuvent donc être chargés de vérité mais il faut mettre sa parole au service de la Parole de Dieu. Il faut même laisser le Christ seul Maître de Vérité (Mt 23,10) enseigner au-dedans. En conséquence, ceux qui ont un rôle d'enseignant doivent certes parler en gardant constamment ces épîtres de Paul sous les yeux (De Doctrina Christiana, IV, 16, 33). Mais ils doivent aussi laisser le Dieu Trinité nous révéler tout son amour :

" Quand nous t'aurons atteint, cesseront ces paroles que nous multiplions sans t'atteindre : tu demeureras seul tout en tous (I Co, XV, 28) : nous ne dirons sans fin qu'un seul mot, te louant d'un seul mouvement et ne faisant nous aussi qu'un seul tout en toi. "(Trin., fin)

Fidèle à lui-même, comme dans le paragraphe final de la Cité de Dieu, Augustin conclut son ouvrage en invitant à rendre grâces ceux qui auront trouvé à travers ses écrits non seulement une satisfaction personnelle mais aussi une trace de la Trinité :

"Seigneur, Dieu et unique, Dieu Trinité, tout ce que j'ai dit dans ces livres et me vient de toi, que les tiens le reconnaissent ; et si quelque chose vient de moi, toi et les tiens, pardonnez-le-moi. Amen ".

Jean-François PETIT
Augustin de l'Assomption

 

 Page réalisée par D. Remiot

 Retour au
SOMMAIRE