Les voyages d’Augustin
ou la sollicitude de l’Eglise

« Le Christ est notre voie…
Cette voie ne peut être inachevée,
ne peut être coupée, ne peut être détruite
ni par la pluie ni par les inondations diluviennes,
elle ne peut être assiégée par les brigands. »
(Sermon 170, 11)

Les biographies consacrées à saint Augustin, la publication de ses œuvres ou encore les études présentant sa pensée et son action forment des mètres linéaires en bibliothèque. Et pourtant, à partir d’elles, on serait bien en peine d’établir une chronologie et une topographie de ses itinéraires, ce à quoi nous invite directement le titre même de cette revue. A la suite du Congrès augustinien tenu à Paris en 1954, le P. Georges Folliet eut déjà l’idée de confier à Othmar Perler, professeur à l’université de Fribourg (Suisse), le soin de présenter l’évêque d’Hippone sous l’angle du voyageur et du pasteur qui a sillonné toutes les routes de l’Afrique chrétienne, et au-delà, jusqu’à Rome et Milan. Othmar Perler, aidé de Jean-Louis Maier, s’acquitta parfaitement de cette recherche en 1969, sans se dispenser lui-même du témoignage direct des lieux.

Augustin voyageur
En tout lieu où on le demandait

Une première impression d’ensemble s’impose à Perler à laquelle une mentalité d’historien ne peut que souscrire ; le visage du Patriarche de l’Occident a tout à gagner d’une présentation concrète, inscrite dans son milieu historique et les particularités circonstancielles de son existence dont la question des déplacements fait intimement partie. Un maître en philosophie, en théologie et en mystique comme Augustin, même habituellement plongé dans la solitude et le silence de sa réflexion ou de sa prière, n’est pas qu’un homme vivant en chambre. Il est appelé volens nolens, par les obligations de sa charge épiscopale, à visiter ses fidèles, à prêcher souvent et en de multiples lieux, et à rencontrrer pour les besoins de son ministère nombre de collègues et de relations plus ou moins éloignés de lui.

Un voyageur récalcitrant

L’évêque d’Hippone ne cache pas son aversion pour les voyages quelles qu’en soient les raisons données : état de santé, coût, dangers, mauvais temps, travail absorbant… Avec l’âge, leur présentation ne fait que s’amplifier en de longues plaintes auxquelles nous aurions tort de souscrire littéralement si nous devions retenir la seule image d’un Augustin, moine érudit restant dans sa cellule bourrée de manuscrits, au détriment d’une autre tout aussi réelle, celle du pasteur qui, par souci de ses brebis, malgré une santé précaire, doit se porter très souvent partout où il est réclamé pour visiter, instruire et exhorter les communautés catholiques de son diocèse d’abord, mais également bien au-delà. L’activité débordante d’Augustin a exigé de lui, même à contre-cœur, de nombreuses courses par tous les temps, ce qui n’a fait de son cas d’ailleurs ni un funeste exemple d’évêque vagus ni un premier martyr de l’obligation de résidence !

Si nous passons à l’examen d’une chronologie des voyages d’Augustin, nous serons vite d’ailleurs détrompés sur l’image ambiguë de l’évêque-ermite que l’intéressé lui-même s’est complu parfois à donner. Il ne faut pas moins de 270 pages à Othmar Perler pour les énumérer. Il les classe minutieusement en deux séries, les voyages antérieurs à l’épiscopat (avant 395), et les voyages durant l’épiscopat (de 395 à 430), coupure qui a le mérite de mettre en exergue dans la première série le seul voyage au long cours qu’ait consenti Augustin, durant une existence pourtant fort pérégrinante, le périple en Italie, au temps de sa jeunesse de professeur, de 383 à 388.

Carte en main, il nous est possible de suivre le tracé de cette géographie augustinienne. L’avantage est de nous familiariser avec des noms de lieux antiques, la plupart enfouis dans les ruines de nos études classiques, sans que nous ayons eu la chance de nous aventurer, comme Perler, sur les vastes champs africains pour des excursions archéologiques. Il faut dire que, par les temps qui courent, les horizons de l’Atlas algérien fourmillent, dans le climat troublé de la guérilla islamiste, de dangers qui ne sont pas plus imaginaires que ceux rencontrés par le berbère Augustin à l’époque des dissensions donatistes et manichéennes !

Sur les pas d’Augustin en Afrique

Invitation au voyage rêvé, déplions la carte de géographie, en épinglant au passage quelques indications de lieux données au IVème siècle :

Thagaste, berceau d’Augustin, petite cité située à 675 m. d’altitude sur le versant sud des Monts de la Medjerda, aujourd’hui Souk-Ahras, à l’intersection de plusieurs routes romaines importantes par où transitent les lourds transports militaires en plus des voitures du cursus publicus et celles des personnes privées : Hippone-Carthage par Naraggara (Sidi Youssef) et Sicca Veneria (Le Kef) et Carthage-Cirta (Constantine). Augustin garde de son lieu d’enfance le souvenir inoubliable des chars sortant des écuries dans un bruit de tonnerre.

Madauros ou Madaure, localité située à 30 km à vol d’oiseau au sud de Thagaste où Augustin fait ses études de grammaire jusqu’en 369, est à l’époque un important centre culturel et une ville florissante élevée sous les Flaviens au rang de colonie romaine. Augustin n’ignore pas qu’elle est la patrie d’un rhéteur connu du IIème siècle de l’ère chrétienne, Apulée, s’exprimant avec aisance aussi bien en grec qu’en latin, dont il regrettera plus tard que son œuvre l’ait imprégné d’anecdotes mythologiques frivoles. Madaure est également le berceau d’un contemporain d’Augustin, Maximus de Madaure, un grammairien adversaire du christianisme, dont on ne peut affirmer que le jeune Augustin ait suivi les cours. Madaure, entourée d’oliveraies, est enfin une cité épiscopale, dès le IVe siècle, dont les témoignages archéologiques sont encore aujourd'hui plus éloquents que ceux de Thagaste dont le site reste à fouiller.

Carthage, la grande métropole de l’Afrique romaine, située dans le golfe de Tunis, est une étape majeure dans le parcours intellectuel d’Augustin. Grâce à la libéralité de Romanianus, après la mort de son père Patricius en 371, Augustin peut y poursuivre sa formation entre 370 et 374. Il s’y détache du catholicisme pour embrasser le manichéisme, fortement déçu par la lecture de la Bible dont il déplore la faible valeur littéraire et grandement attiré par toutes les facilités que peut offrir à ses sens, éveillés par la puberté, la réputation de dévergondage de la grande cité qui honore Cælestis, la déesse protectrice de la ville. Il découvre avec ferveur l’Hortensius de Cicéron, les plaisirs de l’Odéon et du théâtre.

La distance entre Thagaste et Carthage, de 259 mm., se fait par étapes sur une voie routière importante, jalonnée de bornes milliaires, assez identique à la route moderne. Mais le voyage est éprouvant en raison du relief, de longues vallées à traverser et des monts à escalader, comportant de nombreuses variantes qu’Augustin dans sa vie aura souvent le loisir de découvrir. Nous ne pouvons ici énumérer toutes les villes d’étapes qu’a fréquentées Augustin sur le sol africain dans le cadre de ses prédications, de ses célèbres controverses anti-donatistes et anti-manichéennes ou encore pour ses participations aux conciles de Carthage entre 394 et 430.

Augustin à Rome et à Milan

Le déplacement d’Augustin en Italie, de 383 à 388, est le seul grand voyage de sa vie. On sait comment l’étudiant, devenu enseignant d’abord à Thagaste, puis à Carthage, apprit à voler de ses propres ailes (375/376). Déçu devant l’indiscipline de son auditoire, il décide de gagner la capitale de l’Empire, trompant la vigilance de sa mère, Monique, pour prendre le bateau. Les Confessions sont laconiques sur la traversée de la Méditerranée, soit quelque 600 km en ligne directe, mais plus de 1000 en longeant les côtes de la Sicile ou de la Sardaigne et du rivage de la péninsule pour rejoindre Ostie ou plutôt Porto, navigation dite de cabotage qui par vent favorable devait prendre une semaine. Arrivé à l’embouchure du Tibre, Augustin gagne Rome par la via Ostiensis qui passe devant la petite basilique construite par Constantin le Grand sur la tombe de l’apôtre Paul.

A Rome, Augustin est accueilli chez un manichéen. Il doit d’abord se soigner d’une forte fièvre et peut enseigner à domicile la rhétorique. Ses étudiants, pour être plus disciplinés qu’à Carthage, n’en sont pas moins décevants, changeant de professeur sans avertir pour ne pas régler ses honoraires. Grâce à des amis manichéens bien en cour, il brigue un poste à Milan. Le transit Rome-Milan, à l’automne 384, lui est facilité par les services officiels du cursus publicus : 616 km, avec des étapes quotidiennes de 30 à 35 km, ce qui prend au total une moyenne de 30 jours. A Milan, l’évolution intérieure du Professeur - suite à la rencontre de l’évêque Ambroise, à l’influence de Monique qui a quitté l’Afrique pour le rejoindre, aux conseils du prêtre Simplicianus, à l’exemple de Marius Victorinus à Rome et d’un saint Antoine en Egypte, à la lecture des écrits johanniques et pauliniens - le conduit à la décision d’embrasser le catholicisme.

Cassiciacum et retour en Afrique

Augustin donne sa démission de l’enseignement et se retire à Cassiciacum. Cette localité, à quelque 30 ou 50 km de Milan, a suscité des controverses de localisation qui ne sont pas éteintes. S’agit-il du site actuel de Cassago de Brianza ou de Casciago de Varese ? Ce ne sont pas les indications de l’auteur des Confessions qui peuvent dirimer la question. Il nous suffit de savoir que ce lieu en altitude, avec un groupe d’amis et de disciples, est favorable à de longues discussions philosophiques et au travail souterrain de la grâce qui va conduire Augustin au baptême, après qu’il eut bénéficié de la vie champêtre de Cassiciacum, dans une maison de campagne romaine mise à sa disposition par un collègue et ami milanais, le grammairien Verecundus.

Au cours de la nuit du 24 au 25 avril 387, Augustin, son fils Adeodat et son ami Alypius reçoivent le baptême à Milan de la main même d’Ambroise, dans un des baptistères de la capitale lombarde. Ayant fait le choix de se retirer du monde, il décida d’aller vivre comme moine en Afrique. C’est au cours de l’été 387 qu’Augustin et les siens font le trajet inverse Milan-Rome, mais cette fois à leurs frais, avec moins de confort et plus de fatigue. La dernière et célèbre étape d’Augustin en terre italienne est le port d’Ostie, où meurt Monique à 56 ans.

Durant l’hiver 387, Augustin accomplit un deuxième séjour romain, attendant des jours meilleurs pour la traversée et se livrant déjà à une activité littéraire au service de l’Eglise contre ses anciens amis manichéens, devenus ses adversaires. C’est sans doute en août 388 que, depuis Ostie, il regagne la terre africaine, Thagaste via Carthage, sans nous donner le détail de sa navigation. Il se retire dans la solitude d’un petit monastère, se livrant pendant trois ans à l’otium (loisir) tant désiré, ce temps privilégié partagé entre la prière de contemplation et les travaux de plume, sans pour autant éviter quelques absences assez longues mais non localisables.

Prêtre et évêque d’Hippone

Augustin, tout à son désir d’une vie sédentaire, va connaître l’épreuve d’une autre forme de vie que celle de la stabilité monastique. Qu’il suffise de rappeler ici que le jeune néophyte, devenu prêtre malgré lui en janvier 391, adopte comme résidence la ville d’Hippone-la-Royale, ce port méditerranéen sur le site actuel de Bône (Annaba). La ville est une ancienne colonie phénicienne du XIIème siècle avant J.-C., élevée au rang de capitale par les rois de Numidie. Son qualificatif de « royale » la distingue d’une autre Hippone, Hippo Diarrhytus ou Zaritus, aujourd’hui Bizerte en Tunisie. De 396 à 430, elle a pour évêque Augustin, remplaçant le valétudinaire Valerius, grec d’origine, qui se plaignait du manque de prêtres et auquel le peuple rassemblé proposa Augustin.

Déjà ce dernier, seulement prêtre, est invité à participer au concile général d’Afrique, convoqué par Aurelius de Carthage en octobre 393 et tenu à Hippone. Tout en limitant et réglementant les voyages privés des ecclésiastiques pour les forcer à garder la résidence, ce concile imposa aux évêques l’obligation de déplacements pour une session conciliaire annuelle, décision qui est à la source des futurs nombreux voyages d’Augustin, sacré évêque en 396. Cette charge tant redoutée entraîne de nombreux déplacements : visites pastorales, conciles provinciaux et pléniers, missions confiées à un homme dont l’autorité ne cesse de croître en raison de ses succès de pasteur, de prédicateur, de théologien et d’écrivain.

De Thagaste à Hippone, la route ancienne indiquait une distance de 78 km, correspondant à un voyage de deux jours tandis qu’en raison de ses nombreux lacets et de ses inclinaisons plus douces, la jonction actuelle dépasse les 100 km. A côté du noyau phénicien et numide aux ruelles irrégulières, s’éleva la ville romaine d’Hippone avec des rues droites, un forum, des temples, des thermes, un théâtre et un amphithéâtre, des fontaines, de somptueuses villas, des commerces et des installations portuaires.

Un évêque par monts et par vaux

Ce survol aérien des voyages d’Augustin que nous proposons invitera le lecteur à quelques pèlerinages sur les lieux mêmes parcourus par l’évêque d’Hippone en son temps. Contentons-nous ici de relever des indications géographiques, classées selon un ordre chronologique.

L’ultime voyage

Enfin nous ne serions pas fidèles à l’esprit d’Augustin si nous ne mentionnions pas son « ultime voyage », celui dont il dit lui-même qu’il est le seul auquel on doit penser, le départ de cette terre, qui eut lieu pour lui le jeudi 28 août 430, à l’âge de 73 ans, alors que les Vandales de Geiséric assiègent Hippone depuis trois mois. L’infatigable voyageur a trouvé la véritable demeure de toute paix où la contemplation se mue en voyage immuable.

Aversion d’Augustin
pour les voyages

Les anciens ne connaissaient que deux manières de se rendre d’un endroit à un autre, la voie de terre ou la voie d’eau. Augustin, à part son périple en Italie, n’a plus refait l’expérience de la navigation, alors que sa ville épiscopale, Hippone, est un site portuaire. On sait que les Romains, pour des raisons militaires et stratégiques, ont construit un remarquable réseau routier en Afrique du Nord, comprenant les viæ publicæ, l’équivalent de nos nationales, qui desservent les capitales des provinces, les autres grandes villes et les ports de mer, et les viæ vicinales, réseau de routes secondaires, plus étroites comme nos départementales, qui relient entre elles les grandes routes publiques et établissent un maillage plus serré au niveau de l’habitat. Enfin de nombreuses voies privées pénètrent les grands domaines, à la façon de nos chemins de desserte.

Sur terre et sur mer

Des ouvrages d’art, exercices techniques dans lesquels les Romains sont passés maîtres, enjambent les rivières (ponts) ou les fleuves. Pour les autres difficultés du relief, gorges de montagne, routes en encorbellement, les solutions techniques sont proportionnelles aux moyens de l’époque, c’est-à-dire modestes. On ne peut percer la roche que sur de très courtes distances. Le réseau routier romain préfère la ligne droite qui établit des distances minimales, même dans le cas d’un relief élevé ou difficile comme c’est le cas en Afrique du Nord en raison de l’Atlas Tellien au Nord et de l’Atlas Saharien au Sud, ce qu'accentuent, le cas échéant, les fortes dénivellations et côtes.

On évite le fond des cuvettes en plaine parce que ce sont des zones inondables, surtout à cause du régime variable des cours d’eau aux crues subites et fortes, les marais trompeurs qui se révèlent trop dangereux pour les voyageurs et trop faciles pour les embuscades, les steppes ou les sables qui sont une menace d’égarement pour le voyageur. Le tracé routier romain préfère les voies à mi-pente ou en bordure de côte, à flanc de coteau parce qu’un relief découvert offre trop de facilités pour le pillage et le brigandage. L’Afrique du Nord comprend des populations nomades dont une des formes d’approvisionnement consiste à rançonner le voyageur ou à le surprendre en chemin, par exemple dans une gorge étroite, au fond d’un ravin ou d’un défilé de montagne.

Ce triple impératif de sécurité, de vitesse et de « praticabilité » est toujours à conjuguer localement par les ingénieurs techniques en fonction du relief des régions colonisées, de leur climat et des moyens financiers disponibles. Concrètement aussi la circulation a plusieurs fonctions : stratégique et militaire pour les garnissons et les campagnes d’expédition en vue de conquêtes ou de pacifications, économique pour tous les transports de marchandises et des échanges, spécialement pour le service public de l’annone chargé d’approvisionner les greniers de Rome en blé d’Afrique (les 2/3 de la consommation publique annuelle), en huile, en lard et en bois de chauffage, enfin fonction privée pour toutes les activités ou nécessités d’un particulier, quel que soit son rang ou son état.

Routes inconfortables

On ne manque pas de vestiges de voies romaines pour en connaître parfaitement le détail, mais il y a loin, pratiquement, de la perfection technique et générale décrite par Vitruve ou Stace, à la réalité concrète. La création de routes, leur entretien et leur sécurité coûtent cher au budget de l’administration. Idéalement, la route est soigneusement dallée, très souvent au départ et à l’arrivée des localités ou près des travaux d’art. Secondairement, la route se compose de quatre couches très minces, la dernière étant formée de pierres irrégulières, pavées ou non. En troisième lieu, la chaussée est faite d’un assemblage de petites pierres et de gravier, avec pavage ou dépourvue de tout empierrement, pour n’utiliser que le sol naturel. Enfin, on trouve aussi des voies taillées dans le roc en zone montagneuse ou sur un banc rocheux.

Même variation pour la largeur de la chaussée : de Carthage à Théveste et de Carthage à Hippone, elle se déploie sur une largeur comprise entre 6 à 7 m ; entre Hippone et Tipasa, les archéologues ont retrouvé des portions comprises entre 8 et 12 m, mais de Cirta à Rusicade seulement entre 3,50 m et 7, 20. Les ornières qui par endroits sont encore très visibles de nos jours sont dues tantôt à l’usure, tantôt au ciseau : elles permettent aux voitures à essieux fixes d’avancer plus rapidement et plus sûrement. Des bornes milliaires, échelonnées de mille en mille, mesure romaine tous les 1 480 m, indiquent les distances et donnent quelquefois aussi la date de leur érection ou d’autres faits, un peu à la façon de nos monuments commémoratifs.

Comment voyage-t-on ? La réponse est simple, toujours relative aux moyens financiers du voyageur. S’offrent à lui les solutions alternatives suivantes : la marche à pied, solution la moins coûteuse sans doute, mais pas la moins fatiguante ; possibilité de la monture, du cheval le noble coursier à l’âne, au mulet ou au chameau, animaux de charge, de trait ou de selle plus communs ou plébéiens ; solution enfin de la voiture, de la voiture légère comme la birota ou la vereda pour la poste, à la voiture moyenne comme la rheda ou le currus pour la personne et la marchandise légère, ou encore la voiture lourde comme l’angaria ou la clabula pour les transports lents et les pondéreux, tous moyens utilisés ou évoqués par Augustin.

La route à pied

La route à pied est possible, au moins sur une courte distance, avec un chargement réduit. En été, le piéton, le chemineau ou le pèlerin peut jouir d’un beau soleil et de beaux paysages, mais il n’évite pas toujours la poussière de la circulation, du vent, de la tempête ou la pluie d’orage. Il est à la merci de mauvaises rencontres, gens ou bêtes sauvages, et de tous les imprévus du chemin. L’hiver, les déplacements ne sont guère conseillés et, si nécessité s’impose, le voyageur doit pouvoir affronter le climat local. Sur la route du littoral, la nuance tempérée est plus favorable aux risques encourus, mais à l’intérieur des terres, l’Afrique connaît la tendance continentale aux nuits glaciales et aux écarts de température maximaux.

Augustin, qui ne dispose pas d’une constitution physique exceptionnelle, craint la fatigue, la fièvre et l’extinction de voix bien gênante pour un prédicateur ; avec l’âge, il n’entreprend pas à la légère un déplacement, même imposé par sa charge. Le long de la route, il peut se reposer dans les mansiones pour y passer la nuit, prendre un repas et refaire ses forces. Toutes les auberges, diversement nommées (tabernæ, diversoria, hospitia, stabula) n’ont pas une réputation vertueuse établie. De son temps comme du nôtre, le voyage est une aventure dont les anecdotes peuvent égailler plus d’un sermon ou d’une conversation !

La route en voiture

La course à cheval a l’avantage de la vitesse sur le piéton (30km/heure, en moyenne). Mais le cheval, considéré comme une monture de luxe, fatalement réservée aux personnes riches, nobles, haut placées, aux militaires gradés et aux chasseurs, symbole d’honneur et de grandeur, ne convient pas, selon Augustin, au clerc et encore moins à celui qui fait profession de pauvreté évangélique. Augustin se contente du mulet et de l’âne, ses modestes montures habituelles, dont il ne manque pas de trouver des précédents dans l’Evangile, même si en bon Numide il n’ignore pas l’art de l’équitation à cheval. Les Romains connaissent l’éperon, mais pas l’étrier : monter sur une bête de comme et en descendre sans se blesser exige une certaine habileté et de la force et, en certains cas, de l’aide. L’animal peut éventuellement être récalcitrant.

C’est une des raisons pour lesquelles Augustin se déplaça aussi en voiture. On sait que, personnage officiel mûni d’un diplôme adéquat, il fit Rome-Milan en cursus publicus, voiturage le plus confortable et le plus rapide avec un maximum de 180 km par jour, grâce aux relais d’étapes, les mutationes établies tous les 10 à 12 milles (15 à 18 km), mais trop coûteux ensuite pour la bourse d’un évêque. A partir de Constantin, ce personnage jouit fréquemment de la faveur du cursus publicus pour se rendre à un synode, à un concile ou même pour toute autre affaire, mais bien des voix ne manquent pas de flageller ces abus ou encore d’ironiser sur les nouveaux profiteurs des transports publics.

Augustin fait plus souvent le choix commun de la rheda, le char à quatre roues, tiré par 8 mulets en été et 10 en hiver, moins confortable et plus lent, où le voyageur ne peut échapper à la gêne des bagages, à la lourdeur du véhicule, aux cahots des ornières, aux saillies de tous les obstacles de la route, racines, pierres, pentes, côtes qu’évite habituellement le coursier. Quant aux moyens de condition supérieure, comme la liètre (lectica) ou chaise à porteur (basterna), ils sont réservés exceptionnellement en cas de maladie ou lorsque l’âge et les infirmités lui interdisent l’usage d’une monture ou d’une voiture.

Les dangers de la route

Pour la sécurité des grandes voies, les Romains établissent le long des axes routiers importants, en plus des mansiones, déjà signalées et des mutationes où l’on change les animaux de trait, des fortins, des tours de guet et des garnisons militaires. Car l’une des plaies du voyage antique, notamment en Afrique, est le brigandage. Il se teinta là du nationalisme opposé à l’envahisseur romain et du sectarisme religieux. Ces brigands appelés circoncellions dressent des pièges pour s’emparer des bêtes de sommes et des bagages, pour dépouiller les voyageurs, non sans les maltraiter et parfois les torturer ou les tuer. Ils opèrent de préférence sur les chemins de traverse, les routes de montagne, dans les gorges escarpées. Au cri de Deo laudes, ces « soldats du diable » fondent sur leurs proies comme des lions, munis de frondes, de haches, de pierres ou de lances. Malheur au voyageur isolé auquel cet imprévu du chemin s’ajoute à la liste déjà longue des difficultés prévisibles de la route : faim, soif, accident, maladie.

Saint Paul déjà évoquait le souvenir de ses courses apostoliques pleines d’embûches dans le monde romain, en des termes qui ne font que renforcer ceux de l’évêque d’Hippone trois siècles plus tard. Il serait faux cependant de s’imaginer que les voyages de l’époque ne comprenaient que des peines ou des dangers. Ils offraient des agréments pour les plaisirs des yeux, du dépaysement touristique ou de la joie de la rencontre, tout à fait assimilables à ceux que nous pouvons éprouver aujourd’hui.

Us et coutumes de la navigation antique

Il reste à évoquer la seconde forme de pérégrination, le voyage en bateau. Toute sa vie, Augustin est resté familier de la voie terrestre, surtout l’axe Hippone-Carthage, par le littoral et par l’intérieur. Sa constitution physique ne lui permet pas selon lui de choisir le bateau entre ces deux ports méditerranéens. A la question d’une santé déficiente, il ajoute d’autres raisons : l’impossibilité de trop longues absences, à cause de sa charge, les peines et les dangers de la navigation mais aussi ses horaires très variables qui sont liés pour l’appareillage à la levée de la brise et au vent favorable. D’une façon générale, la période hivernale est tout à fait déconseillée, la mer risque d'être mauvaise. Seul l’appât du gain pousse les navigateurs marchands, intrépides ou téméraires, à se lancer avec leur cargaison en haute mer et à affronter, le cas échéant, tous les risques d’une tempête ou d’un naufrage ruineux.

On distingue deux sortes de navires, les navires marchands plus lourds (naves onerariæ) qui peuvent affronter la haute mer, et les navires côtiers (naves orariæ) qui pratiquent la navigation de cabotage, à proximité du littoral et progressant d’île en île. Le mode de propulsion pour les premiers est la voile, pour les seconds, de préférence, la rame, mais bien desnavires conjuguent les deux. Quant au moment des départs pour les voyages, on sait que les marins préfèrent fréquemment la nuit à cause des étoiles qu’ils utilisent pour se diriger. Tandis que les passagers doivent rester sur le pont, à la merci, jour ou nuit, du soleil, de la pluie et surtout du vent et du froid, le pilote (gubernator), ainsi qu’éventuellement un hôte de marque, peuvent s’abriter dans l’unique cabine.

Selon la force des vents, favorables ou contraires, la vitesse maritime oscille entre 4 et 12 km/heure, ce qui met l’Afrique du Nord entre 3 et 10 jours de navigation, selon le trajet retenu, pour couvrir les 600 km en ligne directe ou les 1000 km en ligne indirecte. Les navires plus modestes font de fréquents arrêts, soit dans les ports eux-mêmes (portus), soit, en raison du temps, dans des endroits où l’on peut jeter l’ancre (postio), soit là où l’on peut débarquer en petites embarcations (plagia) et enfin, en cas de nécessité, dans des lieux de refuge (refugium).

L’équipement du navire lui-même comporte l’ancre (ancora), cordages (funes), voiles (vela), gouvernail et voile de gouvernail à l’avant (voile de beaupré, artemo) qui correspond à l’actuel foc, à ne pas confondre, malgré l’analogie étymologique, avec l’actuelle voile d’artimon qui est placée, elle, à l’arrière. Les marins se donnent du courage pour ramer en chantant le celeumé rythmé et cadencé. Autre élément indispensable, bien que nauséabond, qui inspire Augustin dans plusieurs métaphores spirituelles, la sentine (sentina), sorte de cuve qui recueille les eaux usées et les ordures qu’il faut courageusement vidanger à l’aide d’une cruche ou d’une urne (cadus, sitella).

Les risques de la mer

Quand le navire a le temps favorable en poupe, le voyageur enthousiaste peut admirer les paysages marins et côtiers ; le pilote se fait d’ailleurs une joie à ralentir la course pour lui procurer de belles émotions ou impressions. L’atmosphère est bien différente quand les conditions météorologiques se gâtent : roulis, tangages, fortes vagues et lames par dessus bord, tourbillons, dangers des écueils, brouillard, tempête éprouvent alors l’équipage et les voyageurs transis de froid et de peur. Les estomacs se révulsent et restituent par dessus bord la pitance du jour. Si l’accalmie se produit, on respire ; mais il ne manque pas d’épisodes tragiques qui se terminent par le naufrage, le sauve-qui-peut à la nage et la noyade. Saint Paul a fait les frais d’un naufrage à Malte (Actes 27, 40). Ce n’est pas pour rien que l’Eglise a ajouté une litanie spéciale pour les navigateurs ! A mare periculis, libera nos Domine ! Des dangers de la mer, délivre-nous, Seigneur ! Les fonds marins recèlent des spécimens d’embarcations que l’archéologie sous-marine a parfois la bonne fortune d’exhumer.

Agréments des voyageurs

Il serait un peu cruel d’en rester, à propos des voyages d’Augustin, à ces dernières images assez négatives. Les conditions de déplacements mêmes risqués comportaient aussi des agréments qui rendaient les voyages indispensables, sinon toujours désirables, du moins supportables. Les Anciens se déplacent volontiers en compagnie d’amis ou en groupe, par mesure de sécurité sans doute, par nécessité aussi pour un évêque auquel les services d’un secrétaire sont précieux, mais aussi par goût. Sur les routes interminables d’Afrique du Nord, on chante volontiers pour se consoler des fatigues de la course, pour accélérer le pas à la façon des militaires ou tout simplement pour refouler la crainte. On aime se saluer mutuellement, non seulement parents et amis, mais tout individu que l’on croise fortuitement.

Solidement chaussé (calceamenta), vêtu en hiver, du manteau de laine (birrus, d’où le mot bure) et, en été, de la lacerna avec capuchon, que l’on porte par dessus la tunique de lin, ou encore de la pænula, le manteau habituel du voyageur, Augustin se console de ne pas pouvoir suivre à la lettre les consignes de modération données par le Christ aux messagers de l’Evangile, si l’on en croit Luc (10, 4) : ni bourse, ni besace, ni souliers ! Il ne peut pas non plus imiter les pratiques de mortification et de pénitence que d’autres s’imposent, tel Alypius marchand pieds nus sur le sol glacé d’Italie, à la façon de vaillants pèlerins. Mais on sait par ailleurs les préférences d’Augustin pour une tenue ni recherchée ni négligée, codifiée dans sa Règle.

Le devoir de l’hospitalité

Un autre agrément du voyage est l’hospitalité. De tout temps, l’Eglise s’est préoccupée d’organiser et de pratiquer largement l’hospitalité que le Christ et les apôtres ont recommandée, manifestation toute inspirée de charité dont Augustin a lui-même souvent bénéficié avant de la mettre en pratique dans sa maison épiscopale. On lui attribue même ce distique fameux pour prévenir tout esprit de médisance à la table des hôtes : « Quiconque par ses propos aime déchirer la vie des absents doit savoir qu’il ne mérite pas d’être admis à cette table. » Il ne manque pas non plus d’églises, ouvertes la nuit, servant de gîte de fortune à des voyageurs de passage, ou encore d’hospices et d’institutions de bienfaisance à proximité des lieux de culte pour les accueillir. Comment ne pas citer cet extrait d’un sermon d’Augustin, où le grand voyageur qu’il fut évoque toute la symbolique chrétienne de l’homo viator, en référence aux disciples d’Emmaüs :

« Et toi, désires-tu la vie ? Fais ce qu’ils firent, et tu reconnaîtras le Seigneur. Ils ont offert l’hospitalité. Le Seigneur semblait résolu à poursuivre sa route au loin, mais ils l’ont retenu. Et lorsqu’ils sont arrivés au terme de leur voyage, ils lui ont dit : « Reste avec nous, car le jour tombe ». Retiens l’étranger, si tu veux reconnaître ton Sauveur. Ce que le doute leur avait pris, l’hospitalité le leur a rendu. Le Seigneur s’est manifesté dans la fraction du pain. Apprenez où chercher le Seigneur, apprenez où le posséder, où le reconnaître : en mangeant » (Sermon 235, 2-3).

En guise de conclusion

Ainsi la condition du voyageur, pour Augustin, n’est autre que celle figurée de l’homo viator, en recherche de la voie et de la patrie définitives, qui, après bien des tours et des contours en chemin, comme dans sa propre expérience de vie, ne poursuit son existence qu’en fonction de l’active union vers Dieu. L’itinéraire d’Augustin inclut cette expérience humaine et religieuse de la route parce que celle-ci conduit l’homme sur la voie de la seule recherche qui compte, le Bien Suprême, Dieu. Aussi peut-il lui adresser cette prière fervente (De Trinitate XV, 38) quand approche la fin du pèlerinage terrestre :

« Seigneur mon Dieu, mon unique espérance, exauce-moi pour que je ne cède pas à la fatigue en renonçant à te chercher. Au contraire, que je cherche toujours ardemment ton visage. Donne les forces de chercher, toi qui as permis qu’on te trouve et qui as donné l’espérance de te trouver sans cesse davantage. Devant toi se trouvent ma science et mon ignorance. Là où tu m’as ouvert la porte, reçois-moi. Quant à la porte que tu as fermée, ouvre-là à celui qui frappe. Que je me souvienne de toi, que je te comprenne, que je t’aime. Augmente en moi ces dons, jusqu’à ma transformation totale ! … »

Jean-Paul PERIER-MUZET
Augustin de l’Assomption

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