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Voyez comme il est bon, comme il est doux
pour des frères d'habiter ensemble.
C'est ce son si doux, cette mélodie si suave,
tant pour le chant que pour le sens,
qui a engendré les monastères. (En. Ps. 132)
C'est, semble-t-il, le Lundi Saint de l'an 407 (8 avril), qu'Augustin a prononcé son Homélie sur le Psaume 132, où se trouvent assemblés deux thèmes monastiques qui apparaissent, l'un avant elle, l'autre après elle, dans d'autres commentaires des Psaumes. Et tout en réunissant ainsi des pensées formulées ailleurs, cette Homélie sur le Psaume 132 développe une interprétation originale du nom de moine, qu'on ne trouve pas dans d'autres Enarrationes in Psalmos, ni même dans le reste de l'uvre d'Augustin.
A tous égards, cette prédication de 407 mérite donc d'être placée au centre de notre recherche. Avant elle, l'Homélie sur le Psaume 99 et la première sur le Psaume 36 nous font assister à la naissance et au cheminement d'une de ses images : celle de la vie " tranquille " des moines, représentée par " l'homme au lit " dont parle l'Evangile. Après elle, les Homélies sur le Psaume 75 et le Psaume 83 développent un de ses thèmes : celui du " vu " qui lie le moine et qu'il doit " accomplir " fidèlement. Un peu plus tard encore, l'Homélie sur le Psaume 147 et la troisième sur le Psaume 103 présentent deux aperçus fugitifs qui font apparaître de nouveaux aspects, plus extérieurs, du monachisme.
Si Augustin, dès ce sermon ancien (399 ?) qu'est l'Homélie sur le Psaume 99, caractérise le vie des moines par l'image évangélique du " lit ", symbole de repos et de tranquillité, c'est qu'il est attiré à ce texte de l'Evangile par l'idée qu'il y trouve : celle du sort différent des hommes à la fin des temps, quand " l'un sera pris, l'autre laissé ", ce qui peut s'entendre de la séparation des bons et des mauvais au jour du Jugement. Tout le noyau central de cette Homélie (En. Ps 99, 8-13) est une méditation sur l'inévitable et douloureux mélange des bons et des méchants ici-bas, dans toutes les parties de la société et au sein de l'Eglise elle-même.
" L'un sera pris, l'autre sera laissé ". Cette séparation des sorts au dernier Jour, l'évangile de Matthieu et celui de Luc la situent l'un et l'autre à la " meule ", où deux femmes seront au travail (Mt 24, 41 ; Lc 17, 35). De plus, Matthieu parle du " champ " (Mt 24, 40) et Luc du " lit " (Lc 17, 34) où se trouveront deux hommes, qui seront séparés, eux aussi. En assemblant les trois images - et sans doute étaient-elles déjà réunies dans le texte de Luc que lisait Augustin (Lc 17, 34-36) -, on se trouve devant une Eglise où coexistent trois sortes de vies humaines : la femme qui travaille à la meule, dans laquelle Augustin reconnaît la foule des chrétiens séculiers ; le cultivateur qui travaille aux champs, image des pasteurs de l'Eglise ; l'homme qui repose dans son lit, figure du moine.
Dans chacune de ces trois sortes d'existence, le Jugement divin opérera la même séparation : " l'un sera pris, l'autre sera laissé ". Et ce qui, selon l'Evangile, se vérifiera au dernier Jour, on le constate dès à présent : chacune des trois conditions susdites présente le même mélange de bons et de moins bons. Cette dualité apparaît non seulement dans la foule des simples fidèles, mais encore dans les élites que sont le clergé et les communautés monastiques.
Apparemment incompatible avec la consigne du Psalmiste : " Servez le Seigneur avec joie " (Ps 99, 2), ce voisinage si pénible avec de " faux frères " provoque d'abord le désir de s'isoler. Puis, quand on a reconnu qu'on ne peut rester seul et qu'il faut bien, si l'on veut être chrétien, faire quelque chose pour les autres en vivant avec eux, on est tenté de sélectionner ses compagnons : " Je vivrai à part avec quelques hommes de bien. " Rien à dire contre ce projet : " C'est une pensée bonne et louable de demeurer avec ceux qui ont choisi la vie tranquille. Loin du bruit des foules, de l'agitation des multitudes, des flots agités du siècle, ils sont dans le port, en quelque sorte. " Le seul dommage est que ce port lui-même n'est pas à l'abri du vent, et que les navires qui s'y abritent peuvent s'entrechoquer. Là aussi, par conséquent, il faudra se supporter.
Qui plus est, l'absence de compagnons mauvais ou douteux, à laquelle on aspirait en entrant dans un monastère, est loin d'être garantie ou même possible. Car le supérieur, qui contrôle l'admission de nouveaux sujets, ne peut tout prévoir : tel, qui paraissait bon, donnera du fil à retordre et tournera mal. Pas plus dans cette société choisie que dans le monde, on n'est à l'abri de pareilles compagnies.
Une " vie tranquille " : telle est donc l'image du monastère que présente d'abord Augustin. Mais un peu plus loin, quand il envisage les défections, son esquisse se précise et se modifie : " Beaucoup se sont promis de remplir ce programme d'une vie sainte, où l'on met tout en commun, où personne ne dit d'aucune chose qu'elle est sienne, où tous ne sont qu'une seule âme et un seul cur tendus vers Dieu " (cf Ac 4, 32). D'abord caractérisée par l'éloignement du monde et la tranquillité contemplative, cette existence apparaît ensuite comme une reproduction de la communauté des premiers croyants. L'idéal de quiétude va de pair avec l'image évangélique du " lit ", tandis que celui de l'union des curs répond au tableau de l'Eglise des Apôtres après la Pentecôte.
Plus loin, la " vie commune des frères dans un monastère " est encore évoquée différemment. Cette fois, Augustin fait parler un admirateur : " Ces hommes-là sont grands, ils sont saints ; leur vie se passe à chanter, à prier, à louer Dieu. Pour eux, la grande affaire est de lire. Ils travaillent de leurs mains, c'est de cela qu'ils vivent ; ils ne demandent rien avec avidité, tout ce que leur apportent des frères pieux, ils s'en contentent et ils l'emploient avec charité. Jamais l'un ne prend pour lui-même ce qui manque à l'autre. Tous, ils s'aiment et se supportent mutuellement. "
Admiration naïve, que l'expérience dément parfois cruellement. Tel qui est entré au monastère " pensant trouver la charité ", s'étonne d'y rencontrer des hommes mauvais, et il s'en va. De même pour les religieuses : " Beaucoup ne restent pas chez elles, circulent de maison en maison, poussées par la curiosité, disant ce qu'elles ne devraient pas dire, orgueilleuses, bavardes, buveuses. " Mais ces cas regrettables doivent-ils faire oublier les moines et moniales édifiants ? " L'un sera pris, l'autre sera laissé. " Ce mélange de bons et de mauvais est la loi de notre condition ici-bas.
Quelques années plus tard (401-405 ?), Augustin répète son exposé sur les trois catégories de personnes, dont " l'une sera prise, l'autre laissée ". Cette fois, le texte évangélique vient d'être lu à la messe, et il ne s'agit plus d'expliquer le " Servez le Seigneur avec joie " du Psaume 99, mais le " N'envie pas les méchants " du Psaume 36. Dans ce contexte différent, la parole de l'Evangile est pourtant interprétée presque sans changement. Comme précédemment, le " champ ", la " meule " et le " lit " représentent les clercs, les laïcs et les moines.
Cependant, l'image de ces derniers se modifie légèrement. Tout en présentant encore la vie monastique comme une recherche de " tranquillité " (quies), Augustin ne parle plus, à son propos, d'un désir de " sécurité ", mais d'une volonté de " loisir " (otium) : le moine ne veut s'adonner ni aux occupations mondaines ni aux tâches pastorales. Surtout, la nouvelle homélie insiste sur le sentiment d' "infirmité " qui pousse à ce refus d'agir. Si le moine embrasse cette vie inactive, c'est qu'il se sent trop faible pour se livrer à l'action. Curieuse explication, dont le seul mérite est d'inviter les moines à cette humilité qu'un saint Benoît mettra au cur de sa Règle.
Une troisième fois, le lundi 8 avril 407 (Lundi Saint), l'évêque d'Hippone refait son exégèse des diverses catégories de chrétiens évoquées par le champ, la meule et le lit. Qu'il ait bien conscience de se répéter, il le déclare en propres termes. De fait, presque rien n'est changé dans cette nouvelle interprétation de l'Evangile. Le lit, c'est encore le " repos " et le " loisir " caractéristiques de la vie des moines, quoique le motif de " faiblesse " ne soit plus mentionné.
Une importante innovation, cependant : les trois catégories de chrétiens sont maintenant rattachées aux trois saints de l'Ancien Testament dont parle Ezéchiel : Noé, Daniel et Job (Ez 14, 13-14). Noé, qui pilote son arche, représente les clercs, ceux qui gouvernent l'Eglise ; Daniel, qui " sert Dieu dans le célibat ", figure les moines ; quant à Job, l'homme marié et fortuné, il représente évidemment le peuple fidèle.
" Daniel a choisi la vie tranquille, celle où l'on sert Dieu dans le célibat, c'est-à-dire sans chercher une femme. C'était un homme saint, passant sa vie à désirer le ciel, éprouvé de mainte manière et trouvé d'or pur. Qu'il était tranquille, cet homme qui se sentait en sécurité au milieu des lions (cf Dn 6, 22 ; 14, 30) ! Donc ce nom de Daniel, appelé aussi " homme de désirs " (Dn 14, 30) - mais de désirs chastes et saints - représente les serviteurs de Dieu "
Ce portrait idéal du moine développe notablement les esquisses précédentes. On retrouve bien ici la notion de " vie tranquille ", mais sans le motif de " l'infirmité ", et la " sécurité " dont il s'agit maintenant n'est pas la simple absence de risques, mais l'assurance magnifique du saint qui ne craint même plus les fauves, parce qu'il se sait dans la main de Dieu. " Tenté de mille manières ", Daniel est aussi et surtout " l'homme de désirs ", celui qui aspire au ciel. A tous égards, cette figure de l'Ancien Testament enrichit considérablement celle de " l'homme au lit ", qu'Augustin vient de présenter pour la troisième fois.
Avant et après cette figure de l'homme au lit, illustrée par celle de Daniel, Augustin commente le début du Psaume 132 : " Voyez comme il est bon, comme il est doux pour des frères d'habiter ensemble. " Cette parole inspirée peut servir de devise aux communautés monastiques. Augustin y voit même l'origine de celles-ci : " Ce sont ces mots du Psautier, c'est ce son si doux, cette mélodie si suave, tant pour le chant que pour le sens, qui a engendré les monastères. " En effet, quand les Actes des Apôtres décrivent l'Eglise primitive de Jérusalem, où " tous n'étaient qu'un cur et qu'une âme tendus vers Dieu " et où " personne ne disait sienne aucune chose, mais tout leur était commun ", on peut voir dans cette communauté chrétienne des origines, que cherchent à reproduire les monastères, la réalisation de l'idéal chanté par le Psalmiste.
Un terme latin, commun au Psaume et aux Actes, rend cette correspondance encore plus frappante : le mot unum. " Habiter ensemble ", comme dit le Psalmiste, c'est habiter in unum, et n'être qu' " un seul cur ", comme dit Luc, c'est avoir cor unum. Cet adjectif unum, " un " , est parfaitement évocateur de la vie monastique, puisque " moine " (latin monachus) vient du grec monachos, qui dérive lui-même de monos, " un seul ", " un ".
Jouant de cette étymologie du mot " moine ", Augustin va inventer une définition originale du monachisme : les moines, ce sont des gens qui vivent ensemble et qui ne font qu' " un ", car ils ne sont qu'une seule âme et un seul cur tendus vers Dieu (in Deum), dans une désappropriation totale et un partage intégral de toutes leurs ressources.
Définition neuve et originale, disons-nous, parce qu'elle contraste avec les interprétations courantes du mot monachos, monachus, " moine ". A l'origine, ce mot évoquait l'isolement de l'homme qui vit seul, sans femme ni enfants, voire en marge de la société, dans le désert. Puis le terme a souvent pris une valeur spirituelle : " moine " est celui qui unifie son être et sa vie, parce qu'il est tout entier tendu vers Dieu. Sans renier cette deuxième interprétation de monachus, dont on trouve chez lui un écho (in Deum), Augustin en propose une troisième, qui contraste fortement avec la première : le moine ne se définit pas par l'isolement, mais au contraire par la communauté de vie et la communion avec autrui.
Le reste de cette Homélie sur le Psaume 132 commente le verset suivant : " C'est comme un onguent qu'on verse sur la tête et qui descend sur la barbe, la barbe d'Aaron, qui descend sur le bord de son vêtement. " La tête, c'est le Christ, sur lequel est descendu l'onguent de l'Esprit. La barbe - symbole de force virile -, où l'onguent se déverse ensuite, c'est le groupe des Apôtres et de leurs compagnons, tel qu'Etienne, le premier martyr. Quant au bord du vêtement, c'est l'Eglise, et en particulier ces monastères qui reproduisent exactement la communauté apostolique.
Pour finir, le dernier verset du Psaume - " C'est comme la rosée de l'Hermon, qui descend sur le Mont Sion " - inspire encore à Augustin une pensée qui regarde les moines. Cette rosée céleste, image de la grâce divine, rend humbles et paisibles ceux qui la reçoivent. Pour eux, il n'est pas question de murmurer. Ces grincements du murmure, que l'on entend trop souvent dans les communautés, sont hors de place sur la vraie montagne de Sion où descend la rosée. Autrement dit, il ne s'agit pas seulement de vivre ensemble corporellement, mais d'être unis par une concorde véritable, qui permet de " bénir le Seigneur " (derniers mots du Psaume) en vérité, du fond du cur. Et pour cela, il faut prier pour ses " ennemis " - les frères qu'on a de la peine à supporter - et les aimer.
Ne quittons pas cette Homélie si riche, où presque tout concerne spécialement les moines, sans noter qu'elle a cité vers son début une parole tirée d'un autre Psaume, que nous allons retrouver dans deux des Homélies suivantes : " Faites des vux et accomplissez-les " (Ps 75, 12). Ces " vux " que le Psalmiste nous invite non seulement à prononcer, mais encore à exécuter fidèlement, ce sont en particulier les engagements qu'on prend en se faisant moine. Quand on est entré dans la vie monastique, il faut y rester, car " mieux vaut ne pas faire de vu que d'en faire un et de ne pas le tenir " (Ec 5, 4).
Comme on pouvait s'y attendre, cette parole du Psaume 75 va être commentée de même quand Augustin la rencontrera dans son Homélie sur ce Psaume, qu'il explique à son peuple peu de temps après le Psaume 132, en 407-408 probablement. " Prononcez des vux et accomplissez-les ". Cela peut s'entendre des grands engagements généraux de la vie chrétienne qu'on prend au baptême - la foi, l'espérance, la bonne conduite -, mais encore des vux particuliers du mariage (chasteté conjugale) et de la vie consacrée (célibat, virginité).
Le chrétien séculier peut aussi vouer telle ou telle bonne uvre, l'hospitalité par exemple. Quant à celui qui entre dans un monastère, il fait obligatoirement le vu de donner son bien aux pauvres et de mener la vie commune avec les autres " saints " de la maison. Dès lors il est lié, engagé, il ne peut plus regarder en arrière. Ce serait faire comme la femme de Loth, et l'on sait comment celle-ci a été punie : elle fut changée, pour servir d'exemple, en statue de sel (Gn 19, 26 ; cf. Lc 17, 32).
Au passage, l'homéliste prend à partie la veuve ou la vierge consacrée qui manque à son vu, non en se mariant, mais en se montrant orgueilleuse, querelleuse, bavarde. " Mieux vaut une épouse humble qu'une vierge orgueilleuse " : Augustin l'avait déjà dit en commentant le Psaume 99 (En. Ps 99, 13) et il le répète ici (En. Ps 75, 16).
" Faites des vux et accomplissez-les. " Cette parole du Psaume 75, commentée avec tout son contexte dans le présent sermon, reviendra isolément dans l'Homélie sur le Psaume 83, qui semble dater de l'année suivante (408-409). Comme précédemment, Augustin donnera en exemple la femme de Loth, figure de ceux et celles qui " regardent en arrière " et manquent à leur engagement, qu'il s'agisse de la chasteté conjugale de la femme mariée ou de la chasteté totale de la moniale. Mais en outre, l'orateur fait écho à l'Homélie sur le Psaume 132, en parlant de " celui qui décide de renoncer à toute espérance d'ici-bas et à toute action terrestre pour s'agréger à une société de saints, à cette vie commune où personne n'appelle " sien " aucun objet, mais tout leur est commun, et ils ne sont qu'une âme et un cur tourné vers Dieu ".
Quatre ou cinq ans plus tard, à l'automne 412, Augustin mentionne encore deux fois les moines en commentant des Psaumes, mais ces évocations diffèrent des précédentes. Alors que celles-ci étaient unies entre elles par des thèmes communs, comme celui de " l'homme au lit " ou du " vu " qu'il faut " accomplir ", les deux nouveaux aperçus ne reviennent sur aucun de ces thèmes bibliques et n'ont rien non plus qui les unisse l'un à l'autre. Ce sont des vues originales et sporadiques, qui apparaissent de façon inattendue et disparaissent sans laisser de trace.
Commençons par le morceau le plus court. Il tient en une douzaine de lignes. C'est un mardi, et les gens d'Hippone s'étaient assemblés à l'amphithéâtre pour assister à un spectacle. Et voilà que, justement, le Psaume 147, objet de l'Homélie, parle de Jérusalem, qui signifie " vision de paix ", et de Sion, nom hébreu qu'on traduit par " spectacle ". " Loue le Seigneur, Jérusalem, loue ton Dieu, ô Sion. " Les chrétiens ont donc, eux aussi, leur spectacle, et non le moindre : la vision de Dieu.
Cette pensée des deux spectacles opposés, celui des jeux de l'amphithéâtre et celui de la divine contemplation, suggère à Augustin une scène familière : en sortant de l'amphithéâtre, les gens qui s'y sont amusés voient passer dans la rue des serviteurs de Dieu, reconnaissables à leur habit et à leur tonsure, et ils les plaignent : " Pauvres gens ! Qu'est-ce qu'ils perdent ! " Ces " serviteurs de Dieu ", ce sont des moines. Pour eux, il n'est pas question d'aller au théâtre, et cela leur vaut la commisération des séculiers, qui viennent de s'y délecter. Malheureux, si l'on veut, ici-bas, ces hommes ont devant eux la magnifique espérance de voir Dieu, et cela suffit à les rendre heureux.
Au cours de ce même automne de 412, Augustin pense encore aux " serviteurs de Dieu " en commentant le Psaume 103. Au milieu de ce long Psaume, auquel il ne consacre pas moins de quatre Homélies, l'évêque d'Hippone découvre les moines dans un verset, passablement obscur, où rien ne semble parler d'eux. Après avoir mentionné les " cèdres du Liban ", le Psalmiste ajoute : " C'est là que les passereaux feront leur nid. La maison de la foulque est leur chef " (Ps 103, 17).
Les passereaux, ces tout petits oiseaux, ce sont les spirituels, les serviteurs de Dieu, qui comptent si peu dans la société. A l'appel de l'Evangile, ils ont laissé tout ce qu'ils possédaient - bien peu de chose, en vérité, dans la plupart des cas : Pierre avait " tout abandonné " (Mt 19, 27), mais son bateau et ses filets, que valaient-ils ?
Ces gens de peu, qui renoncent à leur petit avoir, ressemblent donc aux passereaux. Or ceux-ci nichent dans les cèdres du Liban. Que sont ces derniers, sinon les grands de ce monde, les riches qui donnent aux serviteurs de Dieu champs et jardins, qui bâtissent des églises et des monastères ? Cela se voit partout, dit Augustin. C'est un phénomène général que ces secours accordés par la richesse matérielle à la pauvreté spirituelle.
Ainsi soutenus matériellement par les riches, les moines doivent se garder de trop révérer ceux-ci. Il leur faut conserver leur liberté, avec une juste appréciation des valeurs. Et c'est là ce que suggère à Augustin la suite énigmatique du texte : " La maison de la foulque est leur chef. " La foulque, sorte de poule d'eau, habite les rocs. Or le roc ou la pierre, c'est le Christ (cf. I Co 10, 4). Les saints de Dieu ont donc pour seul chef le Christ, et cela leur assure une certaine indépendance vis-à-vis de leurs protecteurs séculiers, les riches et les puissants d'ici-bas.
C'est donc sur deux aperçus des rapports entre moines et séculiers que se termine cette série d'évocations du monachisme. Avant de situer ainsi la vie monastique dans la société, Augustin s'est penché sur le cur de cette existence " vouée " à Dieu, et il l'a présentée tour à tour sous deux aspects principaux : le " repos " tranquille de ceux qui sortent du monde et de ses agitations pour être tout au Seigneur, et l'union fraternelle de ceux qui " ne sont qu'un cur et qu'une âme tendus vers Dieu ". La première de ces perspectives s'inspire de l'idéal contemplatif des philosophes, dûment christianisé, tandis que la seconde résulte directement de l'exemple des premiers chrétiens. Placé en frontispice de la Règle augustinienne, ce modèle de l'Eglise des Actes suggère aussi à l'évêque d'Hippone une audacieuse interprétation du nom de " moine ". Celui-ci en vient à dire presque le contraire de son sens premier : l'isolé est devenu un communiant, un homme qui ne fait qu'un avec les autres .
Adalbert
de Vogüé
La Pierre-qui-Vire
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