" Il s'agit moins de supprimer l'incertitude
que de mettre en garde contre toute imprudence ".
(Saint Augustin)
Comment Augustin perçoit-il le tout début de l'existence humaine ? Une question à laquelle furent confrontés Tertullien, Grégoire de Nysse, Maxime le Confesseur et d'autres ( L'enfant à naître. Tertullien, Grégoire, Augustin, Maxime, Cassiodore, Pseudo-Augustin. Coll. Les Pères dans la foi 78. Migne, Brépols, 2000. ). Elle s'imposa aussi à Augustin : Qu'en est-il de la vie dans ses premiers balbutiements ? C'est Jérôme qui initie Augustin à cette étrange énigme : la vie humaine dans le ventre de la femme. Dans un premier temps, Augustin ne cache pas sa perplexité. L'Ecriture semble muette sur le sujet. Cependant, conscient de l'enjeu de la question - il y va de la vie, et d'une vie touchée par la grâce -, il ne tarde pas d'ébaucher une réponse. Celle-ci s'enracine dans les débats passionnés de son temps sur le rapport de l'âme et du corps. La question de l'éventuelle pré-existence de l'âme sur le corps ou inversement, du corps sur l'âme, agite alors les esprits les plus brillants. Un rapide rappel de ce contexte historique et théologique fera ressortir par contraste la prudence d'Augustin.
La médecine actuelle s'efforce plus que jamais de déterminer le statut de l'embryon, en s'appuyant sur une datation de plus en plus précise, de tel ou tel stade de son développement. Et finalement, nous nous surprenons à revivre les débats dont Augustin se fait l'écho. Il devient dès lors fascinant d'assister à une telle discussion entre les Pères. Nous vivons la même difficulté pour dire ce qu'est l'embryon en portant le regard sur les différentes étapes de sa maturation. Trop hasardeuse ou simplement trop commode, une conception qui cherche à lier l'origine de la vie à tel moment précis de son déroulement semble peu convaincante. En tout cas, elle met dans l'embarras bon nombre d'éthiciens actuels.
Pour rejoindre l'actualité brûlante de l'enfant à naître, un détour par les Pères et particulièrement par Augustin, peut donc s'avérer utile. Si les arguments qu'ils utilisent pour déterminer les débuts de la vie peuvent parfois nous paraître étranges, ils ne manquent ni de finesse ni de nuances. Mettons-nous donc à leur école. Que disent-ils sur l'origine de la vie ? C'est une question que, comme chrétiens, nous abordons avec humilité. Au sujet de l'embryon, comme pour tout ce qui touche la foi, nous nous reconnaissons " dépositaires d'une espérance et jamais de certitude " (Didier Sicard).
Vers 410, Marcellin, un fonctionnaire romain, interroge Jérôme sur l'origine de l'âme. Dans sa réponse, Jérôme énumère les différentes positions théologiques en vigueur. Ainsi, il mentionne la préexistence de l'âme ou encore la théorie de l'émanation divine (l'âme est une partie de Dieu). Il présente surtout deux thèses en opposition radicale :
- le créatianisme pour qui chaque âme est créée
directement par Dieu.
- le traducianisme pour qui, à l'inverse, l'âme est transmise par
les parents.
Jérôme penche nettement pour la thèse créatianiste. Pourtant il suggère à Marcellin de solliciter l'avis d'Augustin. Embarrassé, Augustin se déclare dans un premier temps incapable de trancher. S'il avoue être plutôt favorable au créatianisme, c'est à la condition d'y inclure la transmission du péché d'Adam à ses descendants. En effet, si le créatianisme revient à reconnaître que chaque âme est créée par Dieu, innocente comme celle d'Adam avant sa chute, Augustin estime qu'on doit s'y opposer, car une telle affirmation viendrait à nier le péché originel et par suite le salut par la Croix, ce qui renforcerait dangereusement la position des pélagiens prétendant que l'âme est innocente à la naissance. Sans l'assurance préalable de Jérôme que créatianisme et transmission du péché ne sont pas incompatibles, Augustin préfère encore croire que l'embryon reçoit son âme de ses parents, de la même manière qu'il en reçoit son corps. Augustin reste donc hésitant (Lettre 166 dans la corrrespondance d'Augustin, et 131 dans celle de Jérôme.). Entre les deux théologies, il lui est difficile de faire un choix.
Cette hésitation d'Augustin se retrouve encore dans la Lettre 190, datée de 418 et adressée à Optat, un évêque africain qui s'est déclaré ouvertement partisan du créatianisme, Augustin avoue qu'il reste " encore partagé " entre les deux conceptions. Il observe simplement qu'en la matière " il s'agit moins de supprimer l'incertitude que de mettre en garde contre toute imprudence " (chap. 1 § 2). Pourtant, plutôt favorable au créatianisme, en dépit des difficultés qu'il vient de relever, Augustin va souligner les inconvénient du traducianisme, et prendre ses distances à l'égard de cette doctrine.
Augustin raisonne à partir de la pensée antique, pour laquelle la question de l'origine de la vie se décide sur le terrain de l'origine de l'âme. Et rien d'autre que l'âme ne peut mieux rendre compte du caractère intouchable ou sacré de la vie. Or, pour Augustin, à la différence des manichéens, l'âme n'est pas une partie de Dieu mais une créature : elle est non pas de lui mais faite par lui. On ne peut concevoir la vie de l'âme sans y inclure le péché originel, comme le rappelle Augustin afin de mieux affirmer que la vie humaine, marquée par le péché originel, a besoin d'être guérie par la grâce du Christ. Plus que les incertitudes sur le commencement exact de l'existence humaine, Augustin insiste sur son salut par Dieu dans le sang du Christ. A l'origine de toute vie, il y a cette intervention mystérieuse de Dieu qui lui offre le salut.
C'est pour sauvegarder cette intervention mystérieuse dans chaque vie humaine en vue de son salut qu'Augustin se démarque du traducianisme de Tertullien dont il dénonce les contradictions. L'âme ne saurait tirer son origine de la seule semence corporelle de l'homme. La raison en est simple : " L'âme n'est pas un corps mais un esprit " (chap. 3, § 15). Et même en admettant l'hypothèse, à quel moment l'âme recevrait-elle l'immortalité ? Puisque l'on sait par les Ecritures que Dieu lui-même crée l'âme, il faudrait alors comprendre que Dieu façonne " l'âme à partir de l'unique âme du premier homme, comme il façonne une à une les figures des hommes, à partir pourtant de l'unique corps du premier homme ". Pour en avoir trop repéré les apories, Augustin ne peut se résoudre au traducianisme.
Augustin reconnaît finalement que l'origine de l'âme - et celle de la vie comme dans ce qu'elle a de plus précieux - reste bien mystérieuse. Celle-ci nous éloigne tellement de notre propre champ d'expérience. Pourtant Augustin n'entend pas céder le terrain de cette énigme aux traducianistes. " Qui peut nier que Dieu soit le créateur et l'auteur non seulement de la première âme, mais de toutes les âmes, sans être réfuté très clairement par les paroles mêmes de Dieu ? Car Dieu dit sans aucune ambiguïté par son prophète : 'j'ai fait tout souffle' (Is 57, 16)[ ]. " (Lettre 190, chap. 3, § 16.)
Pour lui, chaque homme naît à neuf en son âme comme en son corps. Dès le commencement de sa vie, l'homme reçoit de Dieu ce don unique et inédit qui le constitue. Mais tout autant, cette vie se trouve être dans la filiation d'Adam, premier homme créé par Dieu. Cette vie se reçoit donc aussi dans le sillage de l'humanité tout entière. Mystérieusement " [les hommes] naissent vieux quant au péché originel, et c'est pourquoi ils sont rénovés par le baptême " (Lettre 190, chap. 3, § 16).
Augustin finit par se ranger à l'opinion créatianiste de Jérôme. Pourtant, il demande de garder sauve cette complicité avec le péché originel diffusé par génération depuis Adam pour ne pas remettre en cause la grâce de Dieu. " Je m'empresserai volontiers de défendre l'opinion de cet homme, s'il peut m'enseigner comment les hommes ne viennent pas d'Adam, mais héritent cependant de lui une juste condamnation à moins de parvenir à la rémission des péchés en renaissant " (Lettre 190, chap. 3, § 20)
En définitive, quel statut pour l'embryon ? Cette question apparaît secondaire dans la pensée chrétienne, qui s'en tient le plus souvent à la seule visée théologique. Or la théologie s'en tient à une approche conceptuelle et non pas à l'évaluation de pratiques comme dans le monde de la biomédecine actuelle. Un rapide parcours historique nous en persuadera facilement. Le débat autour du traducianisme et du créatianisme en est une parfaite illustration, les arguments que les uns et les autres invoquent en faveur de leur thèse étant tous d'ordre conceptuel.
Prenons d'abord la thèse traducianiste. Tertullien en fut un partisan farouche contre Origène. On sait qu'Origène défendait une hypothèse encore proche de Platon, à savoir la préexistence incorporelle des âmes avant leur incarnation dans un unique corps. Tertullien s'éleva contre ce supposé périple de l'âme venant rejoindre le corps comme par accident. Puisant dans les ressources du stoïcisme, il rappelle que l'âme végétative se trouve déjà présente dans la semence paternelle. Et fatalement, il se fait ainsi l'agent d'un certain traducianisme où le souffle vital ne devient véritablement âme humaine qu'à la naissance. Et selon lui, cette présence de l'âme à la semence devient l'argument décisif contre toute possibilité de transmigration des âmes. Dans cette conception " ( ) les âmes ne viennent pas d'un ailleurs ou d'un avant hypothétique, elles surgissent du substrat corporel, transmises depuis Adam par le truchement des semences, de la même manière que les corps " . ( " L'embryon dans les premiers siècles chrétiens ", par Marie Hélène Congourdeau, in L'enfant à naître, op. cit. p. 24.)
Grégoire de Nysse est lui-même très proche de cette perspective, tout en se démarquant de la pré-existence origéniste. Il entend montrer la présence de l'âme dès le tout début de la vie et même avant celle-ci, présupposant même la présence de l'âme dans la semence ! " Nous disons aussi que ce qui est émis par l'homme pour la génération d'un homme est, d'une certaine manière, un être vivant, un être animé issu d'un être animé, un être capable de se nourrir issu d'un être capable de se nourrir " (ib. p. 24). Ce qui rejoint la définition classique d'un certain traducianisme stoïcien, l'âme humaine et spirituelle tenant ici la place du souffle vital.
L'argument faisant advenir l'âme de l'enfant à naître par le biais de la semence se montre particulièrement décisif pour combattre l'avortement volontaire. Mais il présente deux inconvénients. Dire que chaque âme est issue de la semence revient à reconnaître qu'un principe spirituel est produit par un élément matériel. D'autre part, l'âme s'y révèle transmise par les parents et non pas créée par Dieu.
Jérôme s'opposera à une telle propagation des âmes, on l'a vu, et il se déclarera résolument créatianiste. Ce créatianisme s'imposera largement en Orient. Il souffrira en Occident d'être défendu par Julien d'Eclane, un disciple radical de Pélage, pour qui, chaque âme, étant créée directement par Dieu, neuve et innocente, ne peut avoir hérité du péché originel. Cette seule conséquence du créatianisme explique la réticence d'Augustin. Le créatianisme ne doit pas venir nier la nécessité du baptême et l'économie du salut par la Croix du Christ.
Mais si, en raison de l'interprétation pélagienne, Augustin reste réservé à l'égard du créatianisme, il refuse tout autant la génération des âmes par la semence. Il préfère y voir la volonté de Dieu tout en affirmant que toute âme est issue de celle d'Adam. Voulant se départir du danger pélagien, la doctrine du péché originel prend dans son argumentation une place démesurée. Adam devient comme le père historique et même biologique de l'humanité. Ceci ne franchit pas la porte de notre connaissance scientifique actuelle, d'autant que la transmission du péché s'accomplit sur un mode de transmission quasi-génétique.
Pour autant, l'influence d'Augustin est indéniable et sera prépondérante pour la position de l'Eglise qui se rallie au créatianisme. En 498, le pape Anastase II ayant définitivement levé l'hypothèque pélagienne concernant le créatianisme, celui-ci devient la doctrine officielle de l'Eglise d'Occident, sans que soit remise en cause la transmission du péché originel.
Concernant le moment de l'animation du corps par l'âme, qui représente certainement l'autre enjeu de ces querelles, Cassiodore au VIe siècle observera la même prudence qu'Augustin. Maxime le Confesseur avancera l'hypothèse d'une simultanéité âme-corps. Une coexistence âme-corps sans aucun délai de l'une sur l'autre sera alors reconnue.
Très marqué par la crise pélagienne qu'il craint de voir rebondir avec le créatianisme, Augustin développe pourtant une réflexion aux échos très actuels sur les premiers moments de la vie. Il ré-affirme avec force la doctrine du péché originel sans laquelle l'uvre de salut de Dieu devient inutile. En cela, il exprime toute la solidarité inter-humaine qui lie l'enfant à naître à la communauté humaine qui se prépare à l'accueillir. Plutôt que de trancher sur une animation pré-existante, contemporaine ou ultérieure à l'apparition de l'embryon, Augustin élargit les perspectives. Il rappelle que le développement de ces quelques cellules dans le ventre de la femme participe déjà d'une histoire plus large, celle de l'humanité avant lui, mais aussi du dessein d'amour de Dieu sur lui.
Ses positions étonnent par leur prudence et tout autant par leur ampleur sur le plan théologique. Pour Augustin, il y a davantage dans l'embryon que la rencontre de deux semences. Aux données les plus matérielles de la création correspond un projet divin vecteur de grâce. L'homme, bien avant sa naissance, en est déjà le destinataire, et à ce titre, objet de toutes les attentions divines. L'embryon est cet inédit de l'homme, à chaque fois voulu et créé par Dieu pour un dessein qui le dépasse toujours, mais dont il est pourtant le seul bénéficiaire.
Les découvertes récentes concernant le génome humain corroborent de bien des manières cet inédit de Dieu évoqué par Augustin que constitue chaque homme en venant à la vie. L'homme est créé à neuf par Dieu, à la fois solidaire de toute l'espèce humaine dans son patrimoine génétique, et unique dans le dessein de Dieu. C'est là, par sa place unique dans le dessein de Dieu, que commence la véritable histoire de l'enfant à naître. Chaque être humain est un don de Dieu, appelé à devenir ce qu'il est dans la communauté des hommes.
Vincent
LECLERCQ
Augustin de l'Assomption
Paris