Le baptême ou le chant de la vie secrète
Une mélodie juste et belle

" Dieu forme les cœurs un à un…
Sûr de ton Dieu, touche les cordes de ton cœur
Et, comme sur la cithare, chante :
" Que le nom du Seigneur soit béni "
"
Augustin, in Ps 32

Peu se souviennent du jour de leur baptême. Pour cela, il faut l'avoir reçu à l'âge où il est permis de le graver dans sa mémoire, de le laisser s'inscrire à jamais dans son cœur, par une démarche libre et consciente. Une chance ? Un défi ?

Et si "l'important" était le chemin de chacun ? ... le chemin "unique", vrai... le chemin que l'on fait en "chantant", accordé au "la", à la vie du Christ comme lui la désire pour chacun de nous, pour donner par toute notre vie une mélodie juste et belle...

L'élan du cœur : entendre la mélodie de Dieu

Mon chemin commence avec le goût du "juste", du "vrai", du "beau", du "mélodieux"... sans doute en raison d'un attrait spécifique pour la musique. Je fais donc partie de ceux qui se souviennent de leur baptême. Il m'a fallu attendre ma onzième année pour entendre un nouveau chant, celui que ne propose aucune radio : le chant de Dieu. Une mélodie discrète qui, à ma surprise, ne venait pas de l'extérieur, mais de l'intérieur... de moi-même. Et si c'était cela "être touché par la grâce" ? Le silence s'imposait. Cette musique, si belle, ne s'entendait pas dans le bruit. Il me fallait faire taire les voix de toutes sortes. Alors la mélodie apparaissait pour monter toujours plus belle. Elle partait du cœur pour me "grandir".

Oui, c'était l'élan du cœur... Le premier appel. Il venait du dedans... comme un don. Et ce don s'est transformé quatre ans plus tard en jour de grâce : le jour de mon baptême. Dieu "s'est approché comme le fruit d'un long désir". Une fois plongée dans l'eau du baptême, un nouveau chemin s'ouvrait devant moi. La mélodie allait continuer à me guider, si belle, si juste... Il me fallait rester à l'écoute...

La réponse "au dedans" : un pèlerinage dans mon propre cœur

Jouer "accordé", c'est laisser se dérouler l'air, sa propre mélodie, selon certaines règles fondamentales de la musique. Le Christ allait me guider, lui, au rythme de ce "chant intérieur" sur un chemin qu'il me revenait de découvrir au jour le jour, en tournant et en méditant les pages de l'Evangile. Je comprenais ce que ces récits contenaient, ces règles qui me permettaient de recevoir la note "juste". Ce chemin, le mien, je le découvrais, n'était pas derrière, ni même devant... Il était au dedans. Le Christ venait de prendre la place dans le plus "grand" des espaces offert à ma quête et à sa grâce : celui de mon cœur, mon centre le plus secret qui devenait la source la plus vive et la plus cachée. C'est là qu'il me faisait entendre sa mélodie pour avancer.

Je comprenais que parvenir au plus loin sur le chemin de l'Evangile, c'était d'abord parvenir au plus près, au plus profond de moi-même pour savoir, et ce que j'étais, et qui était celui qui, de toute éternité m'appelait et m'attendait pour une réponse qui venait... du cœur. La vie du Christ libérée le jour de mon baptême allait pouvoir se déployer, se "libérer" encore au jour le jour par un consentement humble et quotidien à vivre le risque de l'Evangile. Un autre élan : celui des commencements, de tous les possibles, tendue vers l'avenir, le moment où l'audace ne fait pas peur ... Il m'a mené à vingt deux ans, jusqu'au consentement radical : à celui d'une vie chaste, pauvre et obéissante à la suite du Christ.

Le vide et l'abîme : vers le cœur devenu humain comme le Cœur de Jésus

Ma vie changeait... parce que mon cœur se transformait aussi. Etait-ce le fruit de mes efforts ? Je le croyait longtemps. Une vie qui dans le fond correspondait à une "élévation" au bout des nombreux efforts et de beaucoup de volonté... Cela satisfaisait mon désir de "m'affirmer", de diriger ma vie : il est possible de donner... et de reprendre, insidieusement, à l'intérieur d'une volonté de "bien faire". J'en oubliais que plonger dans les eaux du baptême, c'était plonger dans la mort pour renaître à une vie nouvelle : il me fallait donc passer par la mort. Le baptême, loin de m'immuniser contre le combat et les difficultés, me permettait même d'y plonger" en toute assurance, pour connaître la victoire de la vie sur la mort. La mélodie, si belle, commençait à s'affaiblir à mes oreilles. Il ne m'arrivait que des sons discordants... Lutter, mais en vain, pour aller jusqu'à Dieu. Puis quand on n'en peut plus, alors exactement, dans cette fatigue, dans cet échec, découvrir que Dieu est arrivé" (Urs Von Balthasar).

Le vide, l'abîme... et plus encore la grâce qui seule pouvait à ce moment-là libérer mon cœur et le sauver pour ne jamais s'accorder le privilège de supériorité. Elle seule pouvait le dégager du mensonge de l'orgueil. Je goûtais alors la joie d'un cœur sauvé parce que blessé.. ; encore plus vide qu'auparavant, mais vide de lui-même, de ses petites et grandes assurances, de ses vaines certitudes. J'entendais la mélodie.. ; elle sonnait si juste à mes oreilles. Elle me semblait encore plus belle : mon cœur libéré, enfin un peu capable de s'oublier, était devenu plus humain, plus à la ressemblance du Cœur de Jésus. Il me donnait la joie d'aller vers l'autre, vers les autres, pour libérer des forces neuves de confiance et d'espérance et me relancer au chemin de la vie pour répondre encore à l'appel du jour de mon baptême et de ma profession religieuse. Ce Chant, si beau, me disait que ma vulnérabilité faisait ma grandeur, ma plus secrète beauté. Créée à l'image et à la ressemblance de Dieu, je ne pouvais que vivre la vulnérabilité d'un Dieu qui meurt sur une croix...

De ma fragilité humblement consentie, je n'avais rien à craindre. Elle pouvait me guérir de mes fausses assurances et de cet orgueil qui interdit la vérité et la rencontre de tout amour. Plus que tout, ce qui m'apaisait, c'était le chant de ma vie secrète, ce chant qui survenait comme un don et qui pouvait s'élever en moi, traversant les détresses et les doutes. La mélodie juste et belle pouvait re-naître comme j'ai pu re-naître à la vie. Chant très pur qui me donnait d'écouter ce que j'étais.

Progresser en direction de ... soi-même

Je savais que le baptême ne pouvait que m'aider à "progresser". Qui de nous n'aspire pas à la réalisation de ses aspirations les plus profondes, les plus enfouies parfois. Le chemin du Christ est un chemin qui nous mène en avant. Mais vers où ? "Nous ne savons même pas où tu vas - répond Philippe à Jésus - comment connaîtrions-nous le chemin ?"... Y-a-t-il véritablement un lieu ? Si d'ordinaire, l'important est "d'arriver", je découvre aujourd'hui que l'essentiel est de continuer la marche. Le lieu à atteindre n'est pas loin. Il est près de moi... dans mon cœur et dans le cœur de mes frères. Le progrès ne se fera jamais plus qu'en direction de moi-même et des autres. Jamais les pas accomplis ne m'auraient fait progresser vers un but à atteindre. Si j'avance désormais, c'est dans la certitude qu'un chemin m'est rendu : le mien.

Mais c'est à l'intérieur de moi-même que le Christ continue de me faire entendre ce chant mélodieux, que je me retrouve en marche vers ma propre vérité, vers ma pleine liberté. Je sais aujourd'hui que l'appel vient bien du dedans, comme d'une source mystérieuse, très douce et apaisante : l'eau de mon baptême. Certes, elle est toujours à redécouvrir car la fatigue et le doute peuvent m'éloigner de son chant. Peut-être me faut-il ces détours pour opérer sans cesse ce retour à la source et recueillir son message pour ma vie. Jamais mon pas ne me mènera nul part. Je sais devoir consentir à l'échec de ma route, à l'impuissance de ma quête, à l'inutile de mes efforts pour rester ouverte à la grâce... de mon baptême.

Sœur Béatrice-Eugénie YAGUER
Religieuse de l'Assomption
Compiègne

 Page réalisée par D. Remiot
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