Bien tard je t'ai aimée
O beauté si ancienne et si nouvelle

[ Confessions X, 27, 38]

 

Dieu est invoqué sous le nom de pulchritudo , « beauté ». Mais ce nom qui surgit au vocatif, ce nom qui est toi, n'est dans cette page aucunement défini, fondé, justifié selon un mode argumentatif. La beauté qu'est Dieu même n'est en rien décrite, et saint Augustin ne disserte pas sur elle comme sur un attribut divin qu'il aurait le loisir de contempler ou de scruter. L'évidence avec laquelle ce nom résonne ici est plutôt l'évidence d'une sorte de catastrophe : dire cette beauté, c'est dire que nous avons été renversés, foudroyés, bouleversés par elle comme par une avalanche de lumière.

La première dimension de cet excès est temporelle : l'éternité est dite selon nos paroles et selon nos vies, donc en termes temporels, « si ancienne et si nouvelle ». Elle est pour nous un passé plus ancien que tout passé, que tout passé qui serait nôtre, que nous aurions constitué ou posé comme tel. Elle est toujours déjà là, toujours déjà là au-dedans, en notre intimité même, comme le cour de l'altérité dans cette intimité. A cet égard, le caractère tardif, évoqué à deux reprises, de l'amour d'Augustin pour cette beauté, s'il met assurément en jeu sa conversion et comporte une portée autobiographique, ne saurait pourtant s'y épuiser. Le Sero te amavi a quelque chose d'universel et de principiel, car la réponse de notre amour est nécessairement en retard sur la splendeur de Dieu. Il a été en nous et pour nous avant que nous puissions en prendre conscience et lui répondre. Nous ne saurions être contemporains de ce qui est toujours déjà là.

Ce retard de notre regard sur la lumière, et de nos mains sur la profusion de l'offrande ruisselant déjà sur nous et en nous, ce n'est cependant pas une introspection patiente et lente qui le révèle, mais la soudaineté saisissante de sa nouveauté . Tam antiqua et tam nova . Où cette beauté est-elle neuve, et comment l'est-elle ? L'éternel présent n'est en lui-même ni ancien ni nouveau. Cette beauté est ancienne là où nous nous découvrons par elle jusqu'en nous-mêmes devancés, et elle est nouvelle là où elle nous renouvelle, là où elle force nos entrées et nous blesse de sa clarté. »

 

Jean-Louis CHRETIEN,
L'arche de la parole
. PUF, 1998, p. 124 -125.

 

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d'Itinéraires Augustiniens n° 31

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 Page réalisée par D. Remiot