J’ai dit à tous les êtres qui entourent les portes de ma chair :
« Dites-moi sur mon Dieu, puisque vous ne l’êtes pas,
dites-moi sur lui quelque chose. » Ils se sont écriés
d’une voix puissante : « C’est lui qui nous a faites. »
Mon interrogation c’était mon attention ;
et leur réponse, leur beauté. (Conf. X, 6, 9)
A toutes les étapes de sa vie, avant comme après sa conversion, Augustin fut séduit par la beauté. Quand, dans les Confessions, il évoque ces « formes belles et variées, les couleurs vives et fraîches (qui) font les délices des yeux » (Conf. X, 34, 51), il parle évidemment d’expérience. Mais ses goûts ont changé. S’il a d’abord été séduit par les multiples beautés sensibles, il n’y verra bientôt plus que séductions trompeuses, et il voudra s’attacher alors uniquement à la beauté spirituelle : celle de l’âme et celle de Dieu. On voit ainsi s’établir une hiérarchie à trois niveaux : il y a les beautés d’en-bas, corporelles, sensibles, changeantes ; à un niveau plus élevé, la beauté de l’âme qui « doit donc être aimée plus que le corps », écrira-t-il à son ami de jeunesse, Nébridius (Lettre 3, 4) ; enfin, au sommet, il y a Dieu, la « Beauté de toutes les beautés ! » (Conf. III, 6, 10), avec laquelle aucune autre beauté ne peut rivaliser[1]. C’est donc vers celle-là que l’âme doit tendre.
« J’aimais les beautés d’en-bas ! » La beauté des corps
Regardons d’abord les beautés d’en-bas, les seules auxquelles Augustin, rhéteur ambitieux en quête de succès, devait être sensible au temps de sa jeunesse, et qu’il ne méprisera jamais, alors même qu’il s’en détachera. La beauté était aussi une de ses préoccupations philosophiques. C’est très tôt, semble-t-il, qu’il s’est interrogé sur sa nature. Cette interrogation fait l’objet du De pulchro et apto (Conf. IV, 13, 20), un ouvrage dont Augustin lui-même nous dit l’avoir égaré. Il n’en a pas moins gardé en mémoire l’argumentation qu’il y développe. C’était au cours de discussions avec ses amis. Il demanda un jour : « Aimons-nous autre chose que le beau ? Qu’est-ce donc que le beau ? et qu’est-ce que la beauté ? Qu’est-ce qui nous attire et nous attache aux choses que nous aimons ? En vérité, s’il n’y avait pas en elles de l’éclat et de la grâce, elles n’exerceraient sur nous aucune espèce d’attrait » (Conf. IV, 13, 20).
L’éclat et la grâce de la beauté
Quand il s’agit d’apprécier la beauté, Augustin ne se fie pas uniquement à une vague intuition. Son opuscule perdu montre qu’il s’est efforcé d’en élaborer le concept, en distinguant entre le beau et le convenable. Il précise ainsi sa pensée : Est « beau » ce qui a valeur en soi, c’est-à-dire la conformité d’une chose à ce qu’elle doit être; est « convenable » ce qui n’est tel qu’en fonction d’autre chose. Le convenable est « ajusté de manière adaptée à quelque chose, comme une partie du corps à l’ensemble, une chaussure au pied et autres cas semblables » (Conf. IV, 13, 20). Ainsi, le beau forme un tout, alors que le convenable est relatif à autre chose. Alors que le « beau » (pulchrum) se caractérise par l’harmonie interne d’une créature en sa beauté propre, le « convenable » (aptum) a pour trait caractéristique l’harmonie « externe », en relation avec d’autres éléments. Toute une constellation d’autres notions gravite autour du beau, tels que l’accord, l’éclat et la grâce, la couleur, la forme, etc. Le trait dominant qui semble avoir les faveurs d’Augustin, c’est cependant l’harmonie.
Que l’harmonie soit le trait spécifique de l’esthétique d’Augustin, on en a la confirmation par la lettre à Nébridius, citée plus haut : « Qu’est-ce que la beauté du corps ? L’accord et l’harmonie des parties jointes en outre à la douceur du teint ». (Lettre 3, 4). Ce thème de l’harmonie semble une constante dans son évaluation du beau. Dans la Cité de Dieu, Augustin retrouve encore les mêmes expressions pour caractériser le beau, en particulier les beautés sensibles. L’occasion lui est fournie par une discussion sur l’obésité et la maigreur, où manifestement se révèle un défaut d’harmonie. Dans l’au-delà, les obèses seront-ils pour toujours affligés de leurs défauts, demande-t-il, et il répond :
« Toute beauté du corps consiste, en effet, dans l’harmonie de ses parties jointes à la grâce du teint. Omnis enim corporis pulchritudo est partium congruentia cum quadam coloris suavitate. Où cette harmonie des parties fait défaut, la raison de la laideur est, soit une malfaçon, soit un manque, soit un excès. Par conséquent, il n’y aura aucune laideur, due à la dissymétrie des éléments, là où toute malfaçon sera corrigée et tout ce qui manque par rapport à la mesure convenable sera complété, le Créateur sait au moyen de quoi, où aussi tout excès par rapport à la mesure convenable sera retranché en sauvegardant l’intégrité de la matière[2]…»
Le charme des beautés sensibles
Au-delà de ces précisions conceptuelles, Augustin parle surtout d’expérience. Il est particulièrement sensible à la beauté des visages. « En chaque individu humain, chaque âge, de l’enfance à la vieillesse, a sa beauté[3]. » Il apprécie la beauté de la femme. Alors qu’il était encore dans « la vie du monde », il rêvait entre autres d’une « belle femme[4] ». Dans les Soliloques (I, 10, 17), rédigés aux lendemains de sa conversion, c’est la beauté qui vient en tête des qualités qu’il imagine chez une épouse. « J’aimais les beautés d’en-bas ! » , dira-t-il sobrement (Conf. IV, 13, 20). Dans les Confessions, quand il décline tout ce qu’il délaisse pour l’unique amour de Dieu, il se trahit par ses dénégations : « Ce n’est pas la beauté d’un corps, ni le charme d’un temps, ni l’éclat de la lumière, amical à mes yeux d’ici-bas…, ni les membres accueillants aux étreintes de la chair, ce n’est pas cela que j’aime quand j’aime mon Dieu » (Conf. X,6, 9).
Une fois converti, Augustin sera sur ses gardes. Il est trop facilement charmé. Les beautés sensibles continuent à le ravir par un effet de surprise, dans l’immédiateté de leur présence. Tout en résistant à leur attrait, il n’y est pas subitement devenu indifférent. Il suffit de parcourir l’examen de conscience auquel il se livre au livre X des Confessions pour s’apercevoir combien ses sens restent en éveil. Il doit bien avouer que ces beautés qu’offre le monde sensible — beautés naturelles auxquelles s’ajoutent les œuvres des artistes et des artisans —, exercent toujours sur lui une forte séduction, jusque dans le sommeil.
« Que de séductions innombrables, grâce à divers travaux d’artistes et d’artisans, dans les vêtements, les vases et les objets de toute nature que l’on fabrique, et aussi dans les peintures, les modelages variés et toutes ces choses qui dépassent de loin un usage nécessaire ou modéré et une signification religieuse ! Autant de séductions ajoutées par les hommes qui suivent au-dehors ce qu’ils font, abandonnant au-dedans celui qui les a faits et y ruinent ce que d’eux il a fait… Et moi qui parle de ces choses et qui les discerne, moi aussi je laisse mes pas s’attacher à ces beautés » (Conf. X, 34, 53).
La beauté sensible a ses bornes
Augustin entend désormais faire son deuil de la beauté sensible, en particulier celle des corps. Il y voit avant tout des tentations qui le détournent de beautés plus élevées. Certes, la beauté dans la créature corporelle n’est pas méprisable[5] — ce serait mépriser le Créateur — , mais à condition qu’elle reste subordonnée à l’âme. « Toute créature corporelle est donc un bien, pour peu que l’âme, aimant Dieu, en soit maîtresse ; bien inférieur, mais beau dans son ordre, étant constitué selon un idéal de beauté.» Cette subordination ne sera jamais parfaite ici-bas. Elle ne le sera que dans la condition des corps ressuscités : alors règnera la « concorde parfaite entre la chair et l’esprit [6]». Les beautés sensibles sont relatives et ne doivent pas retenir l’âme. Comparée à la beauté des corps, celle de l’âme est supérieure. Et que dire en comparaison de la beauté de Dieu ?
« Si maintenant, malgré l’infirmité de la chair et l’imperfection de nos membres, la beauté du corps brille d’un si vif éclat qu’elle séduit les voluptueux et provoque les recherches de la science ou de la curiosité ; si l’harmonie qu’on découvre dans les membres du corps nous fait reconnaître qu’ils n’ont point été formés par un autre que par Celui qui a créé les cieux, et qui est le Créateur de ce qu’il y a de plus petit comme de ce qu’il y a de plus grand, combien cette beauté sera-t-elle plus grande dans ce séjour, d’où seront bannis toute passion, tout principe de corruption, toute difformité hideuse, toute souffrance produite par la nécessité, et où doit régner une éternité sans fin, une beauté ravissante, une félicité souveraine ? » (Sermon 243, 8, 7).
Où trouver la force de se défaire de ces beautés sensibles ? Ce n’est pas la considération abstraite de leur relativité qui peut en détacher. Ici encore, Augustin renvoie à l’expérience. S’attacher à la beauté sensible finit toujours par décevoir pour le motif qu’aucune beauté corporelle n’échappe à la dégradation. Avec le temps qui passe, « la beauté convoitée fuit son amant[7] ». Le détachement s’impose donc au bénéfice de l’âme, ou plutôt, il faut maintenir la beauté corporelle dans son ordre, et ne pas y placer un espoir qu’elle ne peut que décevoir. Les créatures n’offrent que des « beautés fugaces » : il y a des « bornes à leurs charmes » (Conf. II, 2, 3). Augustin invite dès lors à méditer avec l’Ecriture sur « la grâce trompeuse et la vaine beauté de la femme[8] ». En elle, comme en tout être humain, la vraie beauté est celle de l’âme. Il écrit :
« Ne cherchons donc pas dans cette beauté ce qui ne s’y trouve pas. Car étant au degré le plus bas, elle n’a pas reçu ce que nous cherchons. Mais dans ce qu’elle a reçu, louons Dieu qui lui a donné, si infime soit-elle, le grand bien de sa forme. Toutefois, ne nous attachons pas à elle comme des amants, mais dépassons-la en louant Dieu, afin que, placés au-dessus d’elle, nous en jugions, au lieu de lui rester attachés et d’être jugés en elle[9]. »
Non la beauté de la chair, mais la beauté des mœurs
En quoi consiste la beauté de l’âme, sinon dans l’ordre et l’harmonie de ses relations ? Il faut se rappeler que, du point de vue ontologique, l’âme est dans une situation médiane, entre Dieu et le monde. L’évaluation des degrés de la beauté s’appuie sur cette ontologie à trois degrés : le corps au degré inférieur ; « l’âme qui est la vie des corps », et qui est donc meilleure et plus réelle que les corps ; enfin, Dieu, « la vie des âmes, la vie des vies », et qui vit par lui-même, sans changement (Conf. III, 6, 10). Chaque degré a sa beauté propre. Il est au pouvoir de l’âme de se tourner soit d’un côté, soit de l’autre. Mais, nous venons de le noter, l’attrait des beautés sensibles contient la menace de dégrader sa vraie beauté qui est intérieure. C’est uniquement dans sa relation à Dieu que l’âme deviendra belle : la beauté vient à l’âme de ce à quoi elle participe.
Choisir ce qui est vraiment beau
Si l’âme est capable de choisir la beauté de Dieu, c’est qu’elle est créée à l’image de Dieu. Elle est image non par le corps, mais par l’esprit, c’est-à-dire la raison et la liberté. C’est, dit Augustin, « l’homme intérieur, en lequel se trouvent la raison et l’intellect, qui lui donnent un pouvoir sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel… Ce n’est pas en raison de son corps que l’homme est dit fait à l’image de Dieu, mais en raison de la puissance par laquelle il surpasse toutes les bêtes[10]. » Ailleurs, il écrit dans le même sens : « L’image de Dieu est au-dedans de vous (Imago Dei intus est). Elle n’est pas dans votre corps ; elle n’est ni dans les oreilles visibles, ni dans les yeux, ni dans le palais, ni dans les mains, ni dans les pieds. Elle a été faite cependant ; et là où se trouve l’intelligence, où est l’esprit, où est la raison qui vous permet de rechercher la vérité, où est la foi, où est votre espérance, où est votre charité, là Dieu a son image[11] ».
L’âme devient donc belle par ressemblance à ce qu’elle choisit. Dans la mesure où elle s’attache à ce qui est au-dessous d’elle, et qui est de nature inférieure à sa propre nature[12], elle perd de sa beauté, et à l’inverse, dans la mesure où elle s’attache à ce qui est au-dessus d’elle, à Dieu, qui est meilleur qu’elle , elle devient elle-même meilleure et plus belle. Certes, « considérées en elles-mêmes, les choses sont belles et admirables », mais elles « n’existent même pas en comparaison des biens supérieurs[13] ». Ce n’est donc pas dans les choses belles que l’âme trouvera sa beauté, pas plus que l’être, mais uniquement en Dieu, source de toute beauté comme il l’est de tout ce qui existe. Il importe donc que l’âme s’exerce « de belle manière » (pulchre) dans ce qui est véritablement beau, surtout « de belle manière vers la Beauté, de belle manière encore auprès de la Beauté »[14] .
Le corps en harmonie avec l’âme
Tout devrait porter l’homme vers la beauté de Dieu. Le corps humain est lui-même fait de telle sorte qu’il s’oriente vers le haut. Dans un des textes les plus intéressants, Augustin met en parallèle ce thème de l’âme, image de Dieu, avec celle du corps humain, dont la station droite s’accorde avec l’orientation de l’âme vers Dieu. Il y a ici l’esquisse d’une harmonie préétablie entre l’âme et le corps, entre l’intériorité de l’âme et l’extériorité du corps. Ayant observé une fois de plus que si l’homme est dit « image de Dieu », c’est un privilège de l’intelligence, il précise que, d’une certaine manière, le corps est associé à ce privilège par son orientation, non vers la terre comme les animaux, mais vers le ciel. Il écrit :
« Pourtant l’homme a dans son corps même, quelque chose qui lui est propre et qui est le signe de sa noblesse : la stature droite, destinée à rappeler à l’homme qu’il ne doit pas s’attacher aux choses de la terre, comme les bêtes dont tous les plaisirs viennent de la terre : voilà pourquoi elles sont penchées en avant et marchent le ventre tourné vers le sol. Le corps de l’homme est donc en harmonie avec son âme raisonnable, non pas tant par les traits du visage ou par les membres, mais plutôt par la stature droite qui tourne son regard vers le ciel pour contempler les corps les plus élevés de ce monde ; de même que l’âme raisonnable doit se hausser vers ces réalités spirituelles dont la nature est la plus excellente, afin de goûter les choses d’en-haut, non les choses qui sont sur la terre (Col 3, 2) [15] ».
La charité est la beauté de l’âme
En quoi consiste dès lors la beauté de l’âme ? D’abord dans la justice. La capacité de l’âme à s’exercer dans le beau doit viser en priorité à établir des relations d’ordre et d’harmonie, autrement dit justes, à la fois en elle, avec Dieu et dans la société. L’âme juste, dira-il, est « celle qui, réglant sa vie par la science et la raison, rend à chacun ce qui lui appartient[16] ». L’âme qui établit des relations justes est belle, alors même qu’elle peut habiter dans un corps difforme. En effet, « lorsqu’on parle d’un homme juste, on parle de l’âme, non du corps. La justice est une sorte de beauté de l’âme raisonnable qui fait que même les hommes qui ont un corps déformé et laid sont beaux. Mais, tout comme l’âme raisonnable ne peut être vue par les yeux, sa beauté ne le peut pas davantage[17] ».
C’est donc cette beauté intérieure qu’il importe de cultiver. C’est une telle beauté que le Christ s’attend en particulier à trouver chez celles qui lui sont consacrées. « Il est dans l’ordre qu’il (le Christ) cherche votre beauté intérieure. Il ne vous demande pas la beauté de la chair, mais la beauté des mœurs qui refrènent la chair[18]. » Le sommet de la beauté de l’âme réside dans la charité, un sommet que l’âme ne peut atteindre qu’en réponse à la charité dont Dieu l’a aimée. C’est ce qu’Augustin explique longuement dans son commentaire de la Première Epître de saint Jean :
« Quant à nous, aimons parce que lui nous a aimés le premier … Le premier il nous a aimés, et nous a donné de l’aimer. Nous ne l’aimions pas encore ; en l’aimant nous devenons beaux. Que fait un homme laid et de visage ingrat, s’il aime une belle ? Que fait une femme laide, disgracieuse et noire, si elle aime un beau garçon ? Pourra-t-elle à force d’amour devenir belle ? Et lui, à force d’amour, pourra-t-il devenir beau garçon ? Bien au contraire, s’il attend, survient la vieillesse et sa laideur s’aggrave. Il n’y a donc rien à faire, nul conseil à lui donner, sinon qu’il renonce, trop laid pour oser aimer une belle… Or, notre âme, mes frères, était laide par le péché : en aimant Dieu, elle devient belle. Quel est cet amour qui rend belle l’âme aimante ? Dieu, lui, est toujours beau, jamais il ne perd sa beauté, jamais il ne change. Il nous a aimés le premier, lui qui toujours est beau : et qu’étions-nous quand il nous a aimés, sinon laids et défigurés ? Il ne nous a pas aimés pourtant pour nous laisser à notre laideur, mais pour nous changer, et, de défigurés que nous étions, nous rendre beaux. Comment deviendrons-nous beaux ? En aimant celui qui est éternellement beau. Plus croît en toi l’amour, plus croît la beauté : car la charité est la beauté de l’âme[19]… »
Beauté de toutes les beautés. La Beauté de Dieu
Il s’agit donc de croître dans l’amour, ce qui est identiquement croître en beauté. Tout comme dans l’ordre des êtres, Dieu est l’Etre même, dans l’ordre de la beauté, Dieu est la beauté même, la « beauté de toutes les beautés » (Conf. III, 6, 10) : beauté absolue, d’où découle toute beauté dans le monde créé, et que nul ne peut obtenir sinon par participation. Pour Augustin, il s’agit là d’une évidence. « J’ai dit à tous les êtres qui entourent les portes de ma chair : « Dites-moi sur mon Dieu, puisque vous ne l’êtes pas, dites-moi sur lui quelque chose. » Ils se sont écriés d’une voix puissante : « C’est lui qui nous a faites. » Mon interrogation c’était mon attention ; et leur réponse, leur beauté » (Conf. X, 6, 9). C’est par la beauté du monde que l’âme est conduite à Dieu comme à la source de toute beauté.
La Beauté incomparable de Dieu
Cette beauté de Dieu, attestée par le témoignage de ses créatures (Conf. VIII, 1, 2), est incomparable (Conf. IX, 9, 24) : elle fait pâlir toute beauté humaine. « La terre, le ciel et les anges sont resplendissants de beauté, il est vrai, mais la beauté de leur Créateur est bien plus grande encore[20] ». Elle suscite dans l’âme un émerveillement inexprimable. L’âme est comme saisie d’effroi. « Figurez-vous, mes frères, si vous le pouvez, quelle est sa beauté… Si elles (les belles choses) sont belles, combien l’est-il lui-même[21] ? »
« Toi donc, Seigneur, tu les as faits (les êtres), toi qui es beau, car ils sont beaux ; toi qui es bon, car ils sont bons ; toi qui es, car ils sont. Ce n’est pas qu’ils soient beaux, ce n’est pas qu’ils soient bons, ce n’est pas qu’ils soient, de la même manière que toi leur créateur ; comparés à toi, ils ne sont pas beaux, ils ne sont pas bons, ils ne sont pas » (Conf. XI, 4, 6).
Est-il possible, dans la condition temporelle, d’aller au-delà des comparaisons avec les créatures, jusqu’à la contemplation de la beauté même de Dieu ? Que tout homme y aspire, Plotin lui-même en témoignait. Il nous assure, en effet, selon Augustin, que « cette vision de Dieu est la vision d’une telle beauté, digne d’un si grand amour que sans elle l’homme doté et comblé de tous les biens n’en est pas moins très malheureux[22] ». Les philosophes platoniciens avaient même tracé le chemin : il faut s’élever au-dessus des corps, au-dessus des âmes, jusqu’à Dieu. Cette ascension est souvent décrite par Augustin qui s’y était entraîné, comme l’atteste le livre VII des Confessions, puis encore le livre IX (vision d’Ostie) ; enfin au livre X, il balise un itinéraire systématique. La réussite d’un tel itinéraire n’est pas une affaire de « dialectique », mais de contemplation, non de raisonnement, mais de désir.
La Beauté paradoxale du Christ
Augustin devait très vite se heurter aux limites du désir, à l’incapacité de l’âme à s’élever jusqu’à Dieu sans Dieu. Si le désir peut préparer le cœur, il est incapable de conquérir son objet. « Le désir rend capable, quand viendra ce que tu dois voir, d’être comblé[23]. » Mais nous ne devons pas oublier que l’âme s’est détournée de Dieu et que l’image de Dieu en elle est défigurée. « J’ai découvert que j’étais loin de toi dans la région de la dissemblance » (Conf. VII, 10, 16). L’image déformée par le péché a donc besoin d’être renouvelée, et elle ne le peut que par la grâce du Médiateur, le Christ, image non déformée de Dieu, « similitude sans dissimilitude ».
Mais comment reconnaître la beauté de Dieu dans le Christ ? Nous nous heurtons ici à un paradoxe. Quand Dieu révèle sa beauté dans le Christ, c’est dans un être totalement défiguré. Dieu se révèle « sub contrario » (en son contraire), disait Luther en bon augustinien, car la Beauté de Dieu est cachée dans le Christ sous la laideur du crucifié. Ses persécuteurs, qui se fiaient aux apparences humaines, « n’avaient pas les yeux pour voir la beauté du Christ[24] ». Il faut donc les yeux de la foi pour percevoir sa beauté divine, voilée, dans la condition de serviteur, la seule visible. Augustin dira aux vierges, pour les inviter à s’attacher totalement au Christ :
« Aimez de tout votre cœur le plus beau des enfants des hommes… Contemplez la beauté de celui qui vous aime…Cela même que les superbes tournent chez lui en dérision, regardez de près combien c’est beau. Avec les yeux de votre âme, contemplez ses blessures de crucifié, ses cicatrices de ressuscité, son sang de mourant, ce qu’il gagne par sa confiance, par quel échange il nous rachète. Songez à la grande valeur de tout cela[25]…»
Le Christ créateur de beauté
Mais il faut surtout être attentif à ce que le Christ est capable de réaliser en ceux qui le reçoivent. C’est lui seul qui peut rétablir la beauté de Dieu en nous. Telle est l’œuvre pour laquelle il est venu dans le monde. « Pour rendre belle son épouse, le Christ, j’ose le dire, l’a aimée dans toute sa laideur… Celui qui est beau, celui dont la beauté surpasse celle des enfants des hommes, parce que sa justice surpasse celle des enfants des hommes, venant chercher son épouse au milieu de ses souillures, pour la rendre belle, a voulu lui-même (…) devenir souillé comme elle[26] » . C’est le thème de l’admirable échange : le Christ s’est fait ce que nous sommes, défigurés, laids, pour que nous devenions ce qu’il est, beauté parfaite, sans ride, qui ne s’évanouit pas comme les beautés sensibles ! Mais ce rétablissement, il ne le fait pas sans nous. A chacun s’impose un chemin de conversion :
« O âme, tu ne peux donc être belle, si tu n’as confessé ta laideur à celui qui éternellement est beau, et qui temporairement a perdu pour toi sa beauté ; cependant, s’il a été temporairement sans beauté dans la forme d’esclave, il n’a jamais rien perdu de la beauté qu’il possède dans la forme de Dieu. O Eglise, tu es donc belle… La grâce est survenue, qui t’a blanchie et éclairée ; tu étais noire d’abord, et la grâce du Seigneur t’a rendue blanche. “ Quelle est celle qui s’élève toute blanchie ? ” (Ct 8, 5) Maintenant tu es admirable, maintenant on peut à peine te contempler[27] ».
La « grande valeur » de tout cela, Augustin l’a découverte au terme d’une longue errance, et il n’a jamais pensé qu’elle pouvait être un gain paisible, sans lutte. Son cœur reste non pas partagé, mais toujours encore divisé, sollicité par ses vieilles amies, les passions, si bien qu’il est l’enjeu d’une lutte toujours inachevée. « Maintenant, n’étant pas (encore) rempli de toi, je suis un poids pour moi. Il y a lutte… et de quel côté se tient la victoire, je ne sais » (Conf. XI, 27, 38). Mais désormais, Augustin sait de quel côté se trouve la vraie beauté. Engagé totalement à la suite du Christ, il a fait ses adieux, sans regrets, aux beautés éphémères de ce monde pour devenir sans réserve un « amant de la Beauté spirituelle[28] ». Le beau a d’abord été un événement personnel, qui l’a rempli d’effroi et d’éblouissement ; effroi, car elle lui a fait ressentir sa laideur ; éblouissement, car Dieu l’a revêtu de sa beauté. C’est Dieu lui-même qui, dans le Christ, vient au-devant de l’homme pour lui rendre sa beauté perdue. C’est cette expérience que traduit la page superbe des Confessions , où il célèbre la Beauté de Dieu :
« Bien tard je t’ai aimée,
ô beauté si ancienne et si nouvelle,
bien tard je t’ai aimée !
Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors,
et c’est là que je te cherchais,
et sur la grâce de ces choses que tu as faites,
pauvre disgrâcié, je me ruais !
Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ;
elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant,
si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas !
Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ;
tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ;
tu as embaumé, j’ai respiré et haletant j’aspire à toi ;
j’ai goûté, et j’ai faim et j’ai soif ;
tu m’as touché et je me suis enflammé pour ta paix[29]. »
Marcel NEUSCH
Augustin de l’Assomption
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[1] On renvoie en particulier à l’ouvrage de Jean-Michel Fontanier, La Beauté selon saint Augustin. Presses universitaires de Rennes, 1998.
[2] Cité de Dieu XXII, 19, 2. BA 37, p. 632-633.
[3] De diversis quæst. 44. BA 10, p. 117-119.
[4] De utilitate credendi I, 3.
[5] De diversis quæst. 44. BA 10, ib. « Toute beauté émane de la Beauté souveraine ».
[6] Enchiridion 23, 91. BA 9, p. 267.
[7] De vera religione 20, 40. BA 8 p. 77.
[8] Sermon 37, 29. Qui cite Prov. 30, 31.
[9] Contre l’épître de Mani dite « Du fondement » 41, 47. BA 17, p. 505.
[10] De Genesi contra Manicheos 1, 28. (Fontanier op. cit. p. 91)
[11] En. in Ps 48, 2, 11.
[12] De quantite animæ 33, 77. BA 5, p. 589.
[13] De quantite animæ 33, 76. BA 5, p. 385.
[14] Ib. 35, 79.
[15] De Genesi ad litteram VI, 22. BA 48, p. 479.
[16] De Trinitate VIII, 6, 9. BA 16 p. 55.
[17] De Trinitate VIII, 6, 9 . BA 16, p. 51 (Trad. La Pléiade)
[18] De sancta virginitate 55, 56. BA 3, p. 223.
[19] Jo Ep. IX, 9. SC 75, p. 397.
2. Styles.* D’Irénée à Dante. Aubier, 1968, p. 121 s.
[20] Sermon 137, 9, 10.
[21] En. in Ps 84, 9.
[22] Cité de Dieu X, 15. BA 34, p. 481.
[23] In Jo. Ep. 4, 6. SC 75, p. 231.
[24] En. in Ps. 127, 8.
[25] De Virginitate 54, 55, BA 3, p. 223.
[26] En. in Ps 103, 1, 5.
[27] En in Ps 103, 1, 6.
[28] Règle 8, 1.
[29] Confessions X, 27, 38.