« Comme des amants de la beauté spirituelle »
La quête de la beauté dans la Règle de saint Augustin


« Que le Seigneur vous accorde la grâce d’observer tous ces préceptes avec amour, comme des amants de la beauté spirituelle, répandant par votre vie la bonne odeur du Christ ; non pas servilement, comme si nous étions encore sous la loi, mais librement, puisque nous sommes établis dans la grâce. »
(Règle VIII, 1)

On a pu s’étonner que la Règle de saint Augustin, destinée avant tout à gérer les problèmes de l’organisation pratique d’un monastère, consacre un paragraphe à la question de la beauté. Y aurait-il là un simple effet de composition littéraire ? Est-ce une réminiscence de l’attrait d’Augustin pour le beau ? Faut-il y voir la « pointe » de la Règle, comme le pensait le Père Verheijen ?

A vrai dire, aucune de ces trois hypothèses ne mérite d’être écartée d’emblée. C’est en reprécisant quelques données essentielles de la Règle que nous pourrons comprendre l’importance qu’Augustin attache à la quête de la beauté. Bien plus qu’un simple artifice littéraire, il faut en faire une clé d’interprétation de la règle de saint Augustin.

I/ LA STRUCTURE DE LA REGLE DE SAINT AUGUSTIN

Sans reprendre ici les savantes études sur la Règle de saint Augustin du Père Athanase Sage et du Père Luc Verheijen, disons simplement pour commencer que l’unanimité ne règne pas entre spécialistes pour dater et pour donner l’origine de ce texte[1]. Faire de la Règle un texte écrit en 397 par un Augustin devenu évêque pour permettre à ses frères avec lesquels il vivait de continuer une vie en communauté est sans doute plausible, mais cette hypothèse se heurte à quelques difficultés[2].

Quoi qu’il en soit, il est clair que la Règle comporte d’abord une courte et déterminante introduction. Ensuite un exposé en sept chapitres précise des points essentiels de la compréhension de la nature du lien communautaire pour Augustin. Ce n’est qu’au huitième chapitre, qui termine la Règle, qu’on trouve une sorte d’exhortation, au sein de laquelle prennent place les considérations sur la beauté. C’est donc dans cette cohérence d’ensemble qu’il faut restituer les propos d’Augustin sur « les amants de la beauté spirituelle » : ils ne viennent qu’au terme d’un parcours où les personnes concernées auront pu découvrir le sens de l’ensemble de la Règle.

En effet, dès l’introduction, Augustin donne à comprendre que c’est du respect des recommandations que peut jaillir la beauté. Dans un langage aujourd’hui un peu daté, le Père Sage écrit :

« Saint Augustin s’adresse aux moines, aux moniales et aux clercs des trois monastères dont il a doté sa ville épiscopale. Il leur parle en évêque et en législateur. C’est au nom de Dieu et à la lumière des Saintes Ecritures qu’il leur dicte ces prescriptions »[3]

En fait, si Augustin n’a pas été l’inventeur de la vie monastique, qui existait bien avant lui, il en a donné une compréhension spécifique : sans recherche d’unité et sans désappropriation de soi, il est impossible de parvenir à la contemplation de Dieu. La Règle ne vise donc pas seulement l’organisation d’une cohabitation, aussi intelligente soit-elle, mais bien la recherche commune de Dieu.

Le corps de la Règle va de ce fait passer au crible les points fondamentaux de la vie commune. Plus qu’une simple répartition des tâches entre moines, il s’agit pour Augustin de faire saisir le sens de la vie fraternelle. Certes, répondant à l’appel du psaume 132 : « Comme il bon et agréable pour des frères de vivre ensemble », des hommes ont désiré se regrouper : « cette musique, cette suave mélodie, qui se goûte autant dans l’intelligence que dans le chant, a engendré le monastère » commente saint Augustin (In Ps 132, 2). Mais il faut bien organiser concrètement les modalités de cette vie commune pour qu’elle convienne à tous, aussi bien aux pauvres qu’aux riches.

Dans la Règle, le souci « pragmatique » l’emporte sur les grandes déclarations théologiques. Autant dire que la beauté est à chercher moins du côté des envolées lyriques que du service pratique. Mais ce serait une erreur de lire la Règle uniquement sous l’angle de l’utilitaire. C’est bien sous le régime de la grâce et non de la loi qu’Augustin envisage le sens de ses recommandations. Une simple énumération de leur sujet permet de saisir les aspects de la vie quotidienne d’un monastère à Hippone au IVe siècle et les préoccupations d’Augustin : prière en commun et prières particulières, réfectoire, lecture à table, jeûne, sorties du monastère, relations entre moines et femmes, correction fraternelle, services communautaires, pardon mutuel, autorité du prieur dans la communauté.

C’est qu’en finale de la Règle seulement qu’on trouve l’indication que l’observance avec amour des recommandations sur ces sujets, seules capables de faire des moines des « amants de la beauté spirituelle ». Sous la seule loi qui vaille, celle de la charité qui vient de Dieu, les moines sont appelés à convertir les obligations de la vie commune en préceptes de vie. Il n’y a donc pas là qu’un effet de composition littéraire. Pour l’évêque Augustin, tout ce qui sort de Dieu est destiné à y retourner. Mais ne faut-il pas aussi y voir une réminiscence de son propre attrait de jeunesse pour la beauté ?

II/ LE GOUT D’AUGUSTIN POUR LA BEAUTE

La finale de la Règle peut s’interpréter à la lumière des écrits « profanes » d’Augustin, aussi bien que de son expérience spirituelle et de sa compréhension du mystère chrétien.

Déjà, dans le De Ordine, daté de 386, Augustin insistait sur le fait que l’observation de préceptes de vie et de connaissance intellectuelle pouvait permettre de parvenir à la contemplation de la Beauté de l’univers : celui qui vit bien, qui prie bien et qui accomplit correctement l’effort intellectuel peut parvenir à la Beauté. Selon Augustin, celle-ci est à l’origine de l’harmonie des corps, des vertus, de l’ordre universel. Pour y parvenir, Augustin recommande notamment d’avoir des amis dans tous les genres de vie, mais tournés vers la recherche de la sagesse. Son idéal, inspiré de Pythagore, voit dans la mise en commun des biens, l’amour de la sagesse et l’amitié universelle les conditions de découverte de la beauté. Et sous l’influence de Plotin, Augustin valorise l’idée que la Beauté s’obtient grâce à une purification :

« Quand l’âme se sera réglée et ordonnée et qu’elle se sera rendue harmonieuse et belle, elle osera alors voir Dieu et la source même d’où découlent toute vérité et le père lui-même de la vérité (…) Je ne dirai rien de plus, sinon que nous est promise la vue d’une Beauté, dont l’imitation rend tout le reste beau, tandis que la confrontation avec elle rend tout le reste laid » (De Ordine, II, 51)

En fait, il s’agit là d’une ascension morale et intellectuelle, où toutes les disciplines enseignées à l’époque (la grammaire, la dialectique, la rhétorique, la musique, la géométrie, l’astrologie, l’arithmétique) peuvent être mises à contribution dans la quête de la Beauté. De cet idéal subsiste par exemple dans la Règle la référence aux livres qui doivent être demandés « chaque jour à une heure fixée » (Règle V, 10). Goulven Madec y voit l’indice que la Règle renvoie à d’autres instances de décision[4]. La préoccupation doctrinale n’a pas abandonné Augustin en franchissant le seuil du monastère. A.Sage pense de son côté que sous la vigoureuse impulsion de l’évêque, l’étude est restée « la préoccupation principale des moines de sa maison, attachés comme les clercs au service de l’Eglise d’Hippone »[5]. Dans le De Ordine il n’est pas encore question pour Augustin de reconnaître que la source de la beauté de l’homme puisse résider dans le Christ. Mais des traces de la prise de conscience de la beauté de l’homme intérieur sont déjà manifeste. Elles deviendront explicites dans un célèbre passage des Confessions :

« Tard je t’ai aimée, ô Beauté si ancienne et si nouvelle
Tu étais au-dedans de moi et j’étais en dehors de moi-même
Je me ruais, dans ma laideur, sur la grâce de tes créatures »
(Confessions, X, 27 (38)

On peut donc lire la sobre quête de la beauté spirituelle de la Règle à la lumière des écrits qui retracent le cheminement spirituel d’Augustin. La narration des égarements du jeune Augustin dans les Confessions en fait partie : Dieu était au-dedans et Augustin le cherchait au dehors, en se ruant avec une « âme sans beauté » sur les « beautés terrestres », faites pourtant par Dieu ; Dieu était avec lui et lui se laissait retenir par des êtres qui ne subsistaient pourtant que par Dieu (Confessions X, 6,(8). Pour Augustin, la quête de la beauté des êtres terrestres sera de plus en plus comprise comme une modalité de la recherche de la beauté. Il n’est pas sûr que les sages et pragmatiques recommandations de la Règle ne visent pas elles aussi à faire jaillir la beauté à la place des plaintes et murmures entre moines. D’ailleurs, tous ensemble, et chacun pour sa part, sont le temple de Dieu. La construction de ce temple est d’autant plus belle et harmonieuse que les fondations spirituelles en sont solides.

Par ailleurs, en revenant sur son propre itinéraire, Augustin dira aussi qu’aimer Dieu, ce n’est pas aimer la beauté d’un corps, ni le charme d’un temps, ni l’éclat de la lumière. Et pourtant, c’est aimer une certaine lumière, une certaine voix, un certain parfum. (Confessions X, 6 (8). L’insistance de la Règle pour que les moines ne cherchent pas à plaire par la beauté des vêtements extérieurs mais par une beauté toute intérieure (Règle 4, 1) est en cohérence avec cette découverte primordiale d’Augustin. Il a fallu du temps à Augustin pour comprendre que ce qui fait la beauté du corps, c’est l’âme et que ce qui fait la beauté de l’âme, c’est Dieu lui-même. Un pas supplémentaire a en fait été franchi quand Augustin a reconnu que l’harmonie des affections, des actions, des préférences, en somme tout ce qui concourt à la beauté des relations, peut être donné dans la chasteté. L’amour de Dieu, uni au sentiment de sa présence, maintient dans la pureté du cœur et fait triompher des convoitises.

Incontestablement, la Règle et les Confessions sont deux textes de nature différente. Mais si l’on veut bien admettre que leur rédaction date approximativement de la même période, vers 397, alors ces rapprochements peuvent être suggestifs : la philocalie, l’amour de la beauté des années de jeunesse d’Augustin s’est transformée en philosophie. La recherche de l’unité, de l’ordre, de l’harmonie a débouché sur la quête de la sagesse divine. Et l’observation concrète de préceptes ne correspond finalement qu’à la recherche d’une entrée judicieuse pour contempler la beauté divine. Mais c’est dans la mesure où Augustin a su découvrir et approfondir la beauté intérieure de l’homme qu’il s’est tourné vers la beauté de Dieu. C’est en ce sens qu’il faut comprendre les recommandations de la Règle sur la « modestie religieuse ». Elle concerne en particulier l’habit religieux. Celui-ci ne doit pas être un moyen de chercher à plaire (Règle 4, 1). En d’autres termes, on pourrait dire qu’il ne doit pas être d’une beauté toute clinquante. La raison est aussi expliquée dans un sermon : la beauté de l’homme intérieur est incomparablement plus désirable que les vains ornements de l’homme extérieur, dira Augustin (Sermon 161, 11). A ses correspondants, il arrive que l’évêque d’Hippone fasse des recommandations précises sur le sujet :

« La vraie parure des chrétiens et des chrétiennes, ce n’est point le charme menteur du fard, ou l’éclat de l’or, ou la richesse des étoffes, ce sont les bonnes mœurs »
(Lettre 245, 1)

Une tenue modeste et un comportement réservé témoignent d’une vie cachée en Dieu au sein d’une communauté. A l’extérieur, ils répandent « le parfum du Christ ». En fait, le « vêtement » véritable du disciple Christ, c’est la charité : à l’image d’un vêtement d’une seule pièce qui ne se déchire pas, uni comme le Père et le Fils sont un, la charité des membres du Christ doit être sans partage.

Nous voyons bien au terme de ce parcours que les centres d’intérêt de l’attrait d’Augustin pour la beauté se sont déplacés : d’une recherche de la beauté de la nature, des personnes physiques, il est passé par la quête de la beauté de la vie intérieure à celle du monde spirituel et de Dieu. Plus précisément encore, c’est dans la contemplation du mystère trinitaire que s’origine l’esthétique augustinienne. Il faut donc chercher la « pointe » de la Règle du côté de l’amour de Dieu.

III/ LA « POINTE » DE LA REGLE : LA BEAUTE DE L’AMOUR

Il n’y a d’autre règle que celle de l’amour. La beauté dans la Règle est d’abord celle de l’amour. Il est utile de rappeler ici, à la suite du Père Athanase Sage, que dans les manuscrits les plus anciens, on plaçait, avant la Règle de saint Augustin, le Règlement du monastère dont le prologue était le suivant :

« Avant tout, très chers frères, aimons Dieu, aimons le prochain : ce sont les premiers commandements qui nous ont été donnés »[6]

Ce prologue n’est pas de saint Augustin mais il témoigne de son esprit : la beauté de la charité est « très belle et très discrète » (Trin II, 1, 1). Seul l’amour donne sens aux préceptes de la Règle. Ceux-ci s’appliquent à Dieu, au prochain et à nous-mêmes : La Règle doit donc être comprise comme un moyen d’entrer en relation saine avec son entourage. L’amour fraternel à la base de la vie communautaire est une façon d’aimer Dieu. Et la pratique de cet amour est le résumé de toute la loi. Dès lors, la loi elle-même devient inutile. On se souvient bien évidemment ici de la célèbre formule « Aime et fais ce que tu veux » (Com. de la 1ere épitre de saint Jean VII, 8).

Sans forcer arbitrairement le trait, on peut dire que l’accent mis par saint Augustin dans la Règle sur la beauté de l’amour fraternel se distingue de la quête de la paix chez saint Benoît, de la vérité chez saint Dominique ou de la pauvreté chez saint François. Les communautés augustiniennes se caractérisent ainsi de façon significative par la quête d’une vraie beauté, qui s’origine en définitive dans le Christ lui-même. L’idéal apostolique de la concorde trouve sa source dans le désir commun et partagé de découvrir et de répandre par la charité la beauté du Christ :

« Nous ne l’aimions pas encore, maintenant nous l’aimons et en l’aimant, nous devenons beaux.
Quant à Dieu, il est toujours beau. La beauté de l’homme intérieur remonte à la beauté de Dieu qui est est aussi la cause créatrice de la beauté de la nature.
Il nous a aimés pour nous changer et de défigurés nous rendre beaux.
Plus croit en toi l’amour, plus croit la beauté. Car la charité est la beauté de l’âme.
Il était sans beauté ni éclat mais c’était pour te donner à toi beauté et éclat.
Quelle beauté ? Quel éclat ? Réponse : la dlection de la charité »
(Com de la Ière épitre de saint Jean, IX, 9).

Augustin oppose souvent la beauté à la laideur : vouloir être des « amants de la beauté spirituelle » revient à comprendre que le Christ a accepté de prendre sur lui la laideur du péché : « Cet homme beau s’est fait laid parce qu’il venait chercher sa fiancée dans sa laideur pour la rendre belle » commente saint Augustin (In Ps 103, 5). Si le Christ s’est retrouvé temporairement sans beauté ni éclat, il n’a perdu en rien de la beauté propre à la condition divine. Bien plus, il a donné une beauté intérieure aux hommes auparavant enlaidis par le péché.

Ainsi peut être comprise la « pointe » de la Règle : l’invitation à retrouver par la concorde l’unité de la beauté. Là où justement la communauté est divisée, il ne peut y avoir de beauté. La communauté est enlaidie quand elle manque d’unité. Elle devient incapable de se rendre belle pour témoigner des œuvres de Dieu.

Faut-il en tirer des conséquences pratiques ? La recherche de cette beauté est nécessairement œuvre d’équipe, semble dire Augustin. Elle concerne aussi bien les aspects matériels de la vie courante que les aspects plus spirituels, le chant ou la prière. Elle demande une vigilance et une stimulation mutuelle. Des régulations efficaces et audacieuses sont nécessaires. Mais ce chemin n’est pas impraticable. Certes, nous n’aimons sans doute jamais assez le Christ. Mais en essayant de l’aimer, nous devenons beaux. Bien plus, comme Jésus Christ, nous nous rendons capables d’aimer et d’être aimés.

Jean-François PETIT
Augustin de l’Assomption
Paris

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[1] A. SAGE, La règle de saint Augustin commentée par ses écrits, Vie augustinienne, 1961 ; Luc Verheijen, Nouvelle approche de la règle de saint Augustin, Vie monastique, 1980

[2] Pour une bonne mise au point de ce débat, cf G.MADEC, « L’idéal communautaire de la Règle », Itinéraires augustiniens, 4, 1990, pp 5-11

[3] A. SAGE, La règle…, op. cit, p76

[4] G. MADEC, « L’idéal communautaire de la Règle », op. cit., p 7.

[5] A.SAGE, La Règle…, op cit., p 211.

[6] A.SAGE, La Règle…, op. cit., p 64.

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d'Itinéraires Augustiniens n° 31

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