Jean-Marie Vigneron, Augustin de l'Assomption, a exercé son ministère à Marseille pendant 30 ans au cours desquels il eut beaucoup de contacts avec le Maghreb : travail avec l'équipe au service des migrants, nombreux séjours en Tunisie, pastorale du tourisme en Tunisie, correspondance avec le Maghreb. Il a séjourné pendant plusieurs années en Tunisie. Ses grand-mères étaient berbères.
Pour bien comprendre saint Augustin, son tempérament, sa sensiblité, il me semble nécessaire de connaître l'univers psychologique du Maghrébin contemporain. Nous le découvrons surtout à travers les relations personnelles, la littérature maghrébine (les romans), la musique, les chansons et les arts. Mais pour illustrer notre recherche, nous nous en tiendrons à l'approche humaine, lieu privilégié de la rencontre et de la compréhension de l'autre. Et chaque fois que nous le pourrons, nous mettrons en parallèle un aspect de la pensée maghrébine avec Augustin, perçu à travers ses écrits et sa correspondance.
La force de l'amitié
Le trait commun essentiel, aux Maghrébins et à saint Augustin, est sans conteste l'amour et l'amitié. Comme Augustin, les Maghrébins aiment les relations, ils recherchent les contacts. Ils sont simples, directs et francs. Rien ne les réjouit plus que d'être en compagnie de leurs amis et ils mettront tout en ouvre pour agrandir le cercle de leurs amitiés. Celui qui vient à eux, le cour ouvert et attentif, deviendra, à coup sûr, leur ami. Si c'est vous qui les accueillez, ils vous en seront définitivement reconnaissants. En fin psychologues qu'ils sont, ils savent reconnaître, très vite, la solidité ou, au contraire, la fragilité d'une amitié naissante. C'est souvent à travers leurs lettres que s'expriment le mieux les nuances de leur amitié. Leur regret aussi de votre absence (les extraits des lettres sont empruntés à ma correspondance avec des amis maghrébins ):
Hédi : « A cette heure tardive de la nuit où je t'écris, je revois toutes ces choses et tous ces lieux que nous avons découverts ensemble ! Jamais, non jamais , je n'oublierai les moments que tu m'as fait passer à Marseille, ni les amis que tu m'as fait connaître. Tes lettres me font du bien et me donnent du courage. Grâce à elles, je me sens revivre à nouveau. »
Augustin (à son ami Zénobe) : « Mon esprit te voit en lui-même tel que tu es, simple et vrai, tel qu'on peut t'aimer sans inquiétude ; et cependant, je te l'avoue, lorsque tu t'éloignes et qu'une certaine distance nous sépare, je désire, tant qu'il est possible, ta parole et ta présence ! » (Lettre 2)
Les Maghrébins misent beaucoup sur l'amitié pour construire des relations avec les autres. Il est bon de le savoir, car cela est primordial pour construire un monde fraternel et faire tomber les frontières qui passent par notre cour.
Hakim : « Mon ami, j'ai lu et relu ta dernière lettre. Il y a une phrase que je ne peux pas oublier car elle m'a fait comprendre pourquoi il existe toujours des fleurs, des oiseaux et tout ce qui est beau dans ce monde dans lequel nous vivons : « J'ai fait de l'amour ma règle de vie ». C'est la plus belle phrase que j'ai jamais entendue ou lue ! Je m'efforce toujours d'aimer mon prochain, de le respecter, mais je bute sans cesse sur l'incompréhension, le mépris, l'égoïsme. Alors je rêve, j'ai bâti mon monde selon mon idéal - le tien - , un monde où l'Amour est le seul lien possible entre les hommes. De partager cet idéal avec toi me rend heureux et optimiste ! »
Augustin (à son ami Célestin) : L'amour est une dette qui ne s'efface pas. On a beau s'en acquitter, on la doit encore. C'est quelque chose qu'on ne perd pas en le rendant, mais qui redouble en quelque sorte en le restituant. car pour payer en retour l'affection des autres, il faut en avoir également, ce qu'on ne peut faire qu'en possédant soi-même un même fond d'amour. C'est un sentiment qui grandit au plus profond de l'homme, à mesure qu'il le manifeste, et qui devient d'autant plus grand que plus de personnes en sont l'objet. L'amour fait ce qu'il peut pour être payé de retour ! » (Lettre 192).
Les Maghrébins sont particulièrement sensibles aussi aux événements, aux épreuves, aux tristesses de leurs amis. A l'occasion d'un deuil - celui de mon père en l'occurrence - ils écrivent :
Abdeljelil : « Ta lettre m'a fait beaucoup de peine. Il a fallu que notre ami Tahar la prenne de mes mains pour la lire, en me regardant étonné ! Je suis désolé par la mort de ton papa. Cela me touche et, pourtant, c'est la volonté de Dieu ! Courage . Je suis auprès de toi et tu verras comment je resterai fidèle. »
Kader : « J'aurais voulu être près de toi pour te soutenir et partager avec toi ces moments pénibles. Que Dieu nous donne la force de supporter, sans fléchir, cette perte et bénisse la mémoire de ton père. Je l'implore aussi de t'assister et de te préserver . »
Augustin (à Proba, une veuve ) : « Oui, dans l'anxiété, l'abattement, l'épreuve de la souffrance, dans la tristesse de l'exil, les coups durs, qu'on ait près de soi des hommes bons qui savent non seulement se réjouir avec ceux qui sont dans la joie, mais aussi pleurer avec ceux qui pleurent, et ont l'art de dire le mot qui fait du bien : toutes ces épreuves s'adoucissent, le fardeau s'allège, les difficultés sont assumées. Ainsi dans tout ce qui touche l'homme ici-bas, sans un ami, rien n'est amical à l'homme » (Lettre 130).
La recherche d'amitiés privilégiées est la hantise des Maghrébins, surtout chez les jeunes. En cela, ils sont bien les héritiers d'Augustin qui avait su s'entourer de telles amitiés dès sa jeunesse : Nébridius, Alypius. Amitiés qui les feront grandir ensemble dans un partage de vie et de foi.
Khaled : « J'ai vécu de bons moments pendant ta présence parmi nous : tes amis, mieux, tes fils ! Tu es notre père et le lien qui nous unit est l'amitié, une amitié forte, durable, basée sur la fidélité, la confiance et l'aide mutuelle. Il faut être très courageux pour parler de l'amitié. L'amitié est faite de toutes les valeurs de l'humanité et surtout de l'amour ! Tu es le père de cette amitié. Ce qui donne de la valeur à cette amitié, c'est ton amour et l'aide que tu nous donnes sans cesse ! Etre vivant, c'est vivre d'amitié. Dieu t'a envoyé pour nourrir nos esprits et nos cours par ton amour. »
Augustin (à Proba) : « L'amitié, quant à elle, ne supporte pas de limites ; elle embrasse tous ceux à qui sont dus amour et dilection ; bien que l'on puisse avoir plus d'affection pour les uns que pour les autres, il n'est personne qui n'ait droit à notre amour, sinon au nom de l'amitié, du moins en raison de notre commune nature humaine qui nous unit les uns aux autres. Mais l'amitié qui nous charme le plus est celle dont nous recevons les marques en toute pureté et simplicité. Quand nous avons de tels amis, il nous faut demander à Dieu de nous les garder ; quand nous n'en avons pas, il faut le prier de nous en donner » (Lettre 130).
Le goût du partage
La finesse psychologique et la finesse de jugement du Maghrébin sont bien connues. Ce « don », si je puis dire, ils l'appliquent dans leurs relations amicales. Très attentifs à vos paroles, à vos gestes, à vos regards, à vos écrits, ils les interprètent rapidement et modèlent aussitôt leur comportement en fonction de ce qu'ils ont perçu de vous, ensuite leur attitude à votre égard ne se modifie plus sur l'essentiel et leur amitié vous sera défintivement acquise. Acquise ne signifie pas qu'elle ne connaîtra pas de variations. Tout être vivant évolue en se renouvelant ! Franche, loyale, l'amitié ne connaîtra pas de limites et sera toujours offerte ! Le Maghrébin d'aujourd'hui, comme Augustin, possède une « capacité de sympathie » peu commune. Il aime créer des réseaux d'amitié.
A la suite d'une étude que j'ai faite sur la « conscience et la sensiblité maghrébines » (1992), appuyée sur des centaines de lettres d'amis maghrébins, la plupart d'entre eux ont souhaité se rencontrer. Cette rencontre a eu lieu un jour mémorable, à Carthage., rue Saint-Augustin ! De là est né, il y a dix ans, un réseau de solides amitiés, d'entraide et de partage. Je relis encore avec émotion ce passage d'une lettre de Khalid, reçue peu de temps après notre rencontre : « Tu es le père, tu es le père de cette amitié que tu as créée, tu l'as fait naître et vivre dans le cour de chacun de nous. nous sommes tes fils ! »
Ils savent bien, je leur ai dit, que saint Augustin, dont ils sont fiers, aimait un tel partage de vie avec ses amis. D'ailleurs, beaucoup d'entre eux ont lu ses Confessions . Elles leur parlent au cour et ils se reconnaissent à travers les étapes de son enfance, de son adolescence et de sa jeunesse et, tout autant, dans son désir d'une vie amicale commune. Comme lui, ils sont passionnés par les débats intellectuels, philosophiques, existentiels !
Kader : « Cher ami, c'est avec une grande joie que je t'écris à l'occasion de ton anniversaire, malgré la présence dans mon esprit d'un tas de problèmes et de beaucoup de difficultés : sociales, psychologiques, et même sentimentales. Tout cela m'empêche de t'écrire régulièrement et gêne le bon déroulement de notre dialogue ! Je ne sais pas dans quel « climat » tu vas célébrer ce jour, mais si tu savais combien j'ai souhaité être là-bas (à Marseille), avec toi, pour partager tes joies ! Mes souvenirs m'ont conduit au 3 décembre de l'année dernière quand nous étions autour de la table avec Chafik et Mohamed ! Notre conversation s'était déroulée sur le thème de la justice, de l'amitié et de l'amour, avec une grande franchise. En effet, pour moi, rien n'est plus grand que ce partage de la véritable personnalité de chacun. Malgré la distance, je célèbrerai ce jour seulement avec mes souvenirs et mes rêves ! »
Augustin : « La chance pouvait me sourire, je n'avais pas de goût à m'emparer d'elle, car, à peine saisie, elle s'envolait. Nous en gémissions entre amis, mes compagnons de vie et moi. C'était surtout avec Alypius et Nébridius le fond de nos conversations intimes. Alypius était mon cadet, il avait étudié chez moi (Thagaste), puis à Carthage. Il m'aimait beaucoup parce que je lui paraissais bon et instruit et moi, je l'aimais parce qu'il avait, assez développé pour son âge encore tendre, un grand fond de vertu. Nébridius également avait quitté son pays, voisin de Carthage. Il était venu à Milan sans autre motif que de vivre en ma compagnie dans un amour tout de flamme pour la vérité et pour la sagesse. Il éprouvait mêmes fluctuations, ardent quêteur de vie heureuse et très subtil scrutateur des plus difficiles problèmes. » ( Confessions VI, 10-17)
Cette avidité de vie commune est bien l'un des traits marquants de la psychologie des Maghrébins. Aujourd'hui encore, elle se manifeste non seulement sur le plan des liens affectifs très forts mais aussi sur celui d'un vouloir « vivre ensemble » que l'on peut constater aisément dans les grandes cités des banlieues de nos villes. On retrouve ce désir et ce besoin chez Augustin :
Augustin (à Nébridius) : « Jamais aucune difficulté sur lesquelles tu m'as consulté n'a autant agité mon esprit que le reproche que je trouve dans ta dernière lettre. Tu dis que j'évite de chercher les moyens qui nous permettraient de mener une vie commune. De solides raisons établissent que nous pouvons nous donner cette commune satisfaction plus facilement ici qu'à Carthage et même à la campagne. J'ai ici (Thagaste) des amis qui ne pourraient m'accompagner et qu'il n'est pas permis de quitter. Faut-il que j'aille et vienne sans cesse, pour être tantôt avec eux, tantôt avec toi ? Mais cela ne serait pas être ensemble, ni vivre selon tes vues » (Lettre 10).
La beauté de la création
Un autre amour me semble commun à saint Augustin et au Maghrébin contemporain : celui de l'univers, et cela recouvre la création tout entière. y compris l'homme ! Pris en ce sens très large, je crois pouvoir dire que les Maghrébins vivent en harmonie avec leur univers. La mer, la forêt, les fleurs, les fruits, les animaux, le soleil, les odeurs. tout ce qui « impressionne » leurs sens, les charme et les réjouit. Ils aiment sentir le contact de la terre, de l'eau, du vent, du soleil, avec leur corps. Ce qui contribue à leur donner, chez eux, un équilibre de vie qu'ils risquent de perdre très vite, lorsque, migrants, ils viennent vivre en Europe. parmi nous ! Cet amour de la nature rejoint leur environnement humain. La « personne » comme réalité sacrée reçoit toute leur estime. Admiration dont une autre, ici-bas, est le prélude : le Créateur perçu dans la beauté de l'univers.
Hakim : « Le printemps dans le Nord de l'Algérie s'installe avec ses multiples couleurs et son incomparable parfum ! Dans le grand désert, c'est la période des fleurs fugaces. Tous les soirs j'écoute de la musique, j'écris - surtout des lettres - assis dehors. J'ai l'odeur de l'herbe dans les narines et les senteurs du printemps. » - « Médéa est tout simplement splendide à cette saison, avec son air doux, ses senteurs, ses hirondelles, ses oiseaux. C'est la fête de la nature qui s'exprime avec éclat !»
Kader : « Vivre en paix, dans l'espoir de laisser pour nos enfants les montagnes, la verdure, les roses et les oiseaux. » - « J'ai visité les environs de Fès, là où le printemps " réside" réellement : les forêts, les montagnes, la neige, tout est d'une beauté incroyable ! Ce paysage ressemble nettement aux décors de la Provence où nous avons passé des journées entières à visiter les collines et les forêts. La Provence , avec ses villes et ses villages, avec ses hommes, avec nos amis de toujours, habite en permanence dans ma mémoire et dans mon cour. »
Pour parler de celui qui revient au pays après une longe absence, Kébir dira : « Il marche. sans cesse. Du lever du jour au coucher du soleil. Il ne sent pas l'épuisement de son corps. Il marche. Comme pour apprivoiser de nouveau la terre. Sa terre. En posant sur elle ses pieds nus. Sa chair. Il marchera sans cesse. Pour s'imprégner d'odeurs oubliées de ses sens. De couleurs qui sommeillent loin des yeux. Il marche. Pour réentendre des sons que les années ont voulu taire. Quelquefois, il s'installe sur un piton rocheux et, fixant le ciel, se laisse pénétrer de lumière pour boire à grandes gorgées cet éclat lumineux. qui l'emplit d'une ivresse bienfaisante. Il craint parfois que cette lumière cesse d'éclairer le monde. Il aime l'apparence des choses lorsque son regard se voile. » (Evocation de saint Augustin, dans « Thagaste », de Kébir Ammi).
Admirant la beauté de la création et glorifiant son créateur, Augustin écrira dans ses commentaires sur les psaumes :
« Cette harmonie de la création, cet ordre si parfait, qui s'élevant des êtres inférieurs aux êtres supérieurs, descendant du plus haut au plus bas, sans faille, sans interruption. dans une diversité admirable de ses éléments, tout cet ensemble loue le Seigneur ! » ( Ps 144).
« Je vois l'immensité des mers : elle m'étonne et me ravit, mais j'en cherche l'auteur. Je regarde le ciel, la beauté des étoiles, j'admire la splendeur du soleil qui suffit à faire le jour, et la lune qui nous rend la nuit si douce. J'admire, mais j'ai soif de Celui qui a fait cela ! » (Ps 41)
La rencontre, et la prise de conscience de la parenté, entre saint Augustin et le Maghrébin contemporain, s'opère dans cet extrait d'un article d'un journaliste algérien né à Souk-Ahras :
« Ma première vraie rencontre avec saint Augustin (eut lieu) dans une auberge de jeunesse à Toulouse. (C'est là) que j'ai lu pour les première fois les Confessions intégralement, car cette lecture m'a passionné surtout quand j'ai su que l'auteur de ce chef d'ouvre est mon compatriote. Avoir rencontré Augustin dans l'élan de ma misère humaine et de mon scepticisme existentiel m'a permis de l'aborder sans complexe philosophique ou théologique, simplement comme un nouvel ami qui entrait dans ma vie sans frapper et l'enrichissait de son expérience personnnelle. De ma relation avec le docteur de l'Amour et de la Charité , j'ai appris une chose formidable et sensationnelle, qui a bouleversé ma vie, c'est l'art d'aimer » (Kamel Mellouk).
Entre Augustin et Kamel, Hakim, Khaled, Kader, Hédi, Abdeljelil. la déchirure est comblée. L'amour seul demeure, offert et partagé.
Jean-Marie VIGNERON
Augustin de l'Assomption
Bonnelles