Augustin et la prise de Rome
par Alaric en 410

 

 

Rome se trouve dans l'affliction  [.] :

 pourquoi dans une époque de chrétienté ?

 

 

 

 L'été romain, an 410

 

Je voudrais rappeler en commençant le jugement flatteur porté par le célèbre historien anglais du XVIIIe siècle Edward Gibbons sur l'empereur Honorius, dont le règne vit la chute de Rome :

 

Les prédécesseurs d'Honorius avaient coutume d'animer la valeur des légions par leur exemple, ou au moins par leur présence ; mais le fils de Théodose passa ce temps de sommeil qu'on a appelé sa vie, captif dans son palais, étranger dans son pays, spectateur patient et presque indifférent de la ruine de son empire, qui fut attaqué à différentes reprises et enfin renversé par les efforts des Barbares[1].

 

Nous avons beau savoir depuis Valéry que les civilisations sont mortelles, on conviendra qu'il y a tout de même (et quelle que soit la pertinence exacte du jugement de Gibbons !) quelques raisons objectives à la chute des Empires. Le péril barbare - vieux phantasme romain  - et spécialement le péril germain, d'au-delà Rhin et Danube, sont devenus, au IVe siècle, une réalité : dans un Empire envahi de Wisigoths,  eux-mêmes chassés de leurs territoires, par la pression des Huns, on sait que les jours de l'Empire sont comptés. Et maintenant, en ces premières années du Ve siècle, la grande Rome, la Roma aurea, tremblait. Entrés en Italie depuis près de dix ans, Alaric et ses Goths, comme Hannibal autrefois, tournaient autour de la Ville. Les détails - dans lesquels je n'entrerai pas - nous sont fort bien connus par les récits des historiens Zosime et Sozomène.

 

C'est lors du troisième siège de la ville que Rome va tomber. La population meurt de faim, et tombe dans le cannibalisme. Quand les troupes d'Alaric investissent la cité, le 24 août, le carnage dure trois jours - meurtres, viols, rapines - mais le chef barbare, qui est chrétien, a interdit  à ses troupes de profaner les églises et de pénétrer dans les basiliques Saint-Pierre et Saint-Paul, qui servent, du coup, de refuge à la population.

 

 

Un choc à retardement

 

La chute de Rome - et le sac de la ville, spécialement violent - ont donc été à la fois un drame humain et un choc culturel assez considérables, mais le retentissement en a été assuré surtout par les réfugiés, qui ont traversé la mer pour s'installer en Afrique et en Orient. Comme à retardement, leur arrivée en exil dans ces pays lointains a beaucoup marqué les contemporains. Comme toujours, ceux qui se sont le mieux échappés, si je puis dire, étaient ceux qui en avaient les moyens. Une partie de ce beau monde était passé en Afrique. Beaucoup de riches romains (ou de moins riches) sont ainsi arrivés à Carthage. Plus ou moins traumatisés, d'ailleurs. Saint Augustin, qui observe de près leur comportement, n'est pas édifié, il raconte, plus tard, dans le 1er livre de la Cité de Dieu qu'ils passaient leur temps au théâtre.

 

La postérité ne voudra sans doute pas le croire, mais des réfugiés qui avaient pu parvenir jusqu'à Carthage se déchaînaient à l'envi tous les jours au théâtre pour tel ou tel histrion. Quelle démence ! Quoi, tous les peuples d'Orient pleurent votre désastre ; aux extrémités de l'univers les plus grandes villes sont plongées dans une affliction, un deuil publics, et vous autres, vous vous enquérez des théâtres, vous y entrez, vous les emplissez, vous y déchaînez un délire bien pire qu'auparavant[2].

 

Ce qui est plus difficile encore, pour un Augustin, c'est de faire face à la réaction païenne, qui a été assez virulente, après la chute de Rome, et nous allons nous arrêter un instant sur quelques textes importants. Le bruit courait, en effet, que les événements dramatiques de la chute de la Ville éternelle étaient peut-être dus, au fond, à l'abandon des sacrifices païens. On pouvait dater - c'était une lecture possible des événements - le début de la déroute de cette date de 408, à laquelle, en novembre, l'empereur Honorius avait publié un édit mettant une fin définitive à la tolérance des sacrifices païens dans l'Empire.  L'édit prévoyait que toutes les statues et les autels païens devaient être mis à bas. Et un intellectuel comme Volusien se demandait si la doctrine chrétienne, plus largement, n'avait pas été très funeste à Rome. Il disait : Si de tels malheurs ont atteint l'Etat, c'est le fait des empereurs chrétiens qui observent de leur mieux la religion chrétienne ; la chose est claire[3].

 

Je crois qu'on pourrait montrer facilement que le patriotisme chrétien, aux IVe et Ve siècles, valait bien le patriotisme païen, mais l'argument  (même spécieux, parce qu'un Honorius n'était peut-être pas un chrétien de grande classe) portait de toutes façons, car on avait beau jeu de montrer aux chrétiens que leur Christ ne les avait pas beaucoup secourus. Rome était peut-être devenue la ville du tombeau des saints Pierre et Paul, mais apparemment, le patronage des deux apôtres n'avaient pas été très efficace. On voit bien dans quel climat, gênant pour les chrétiens, ce genre de polémique se déroulait.

   

La réponse d'Augustin : où est l'aeternitas ?

 

 

C'est dans ce contexte qu'il faut situer la réponse d'Augustin. La ou les réponses, plutôt, puisque c'est tout un système de réponses qu'Augustin met en place, à partir de l'événement de 410, dans une série de sermons prêchés à Carthage et à Hippone, puis dans son grand ouvrage La cité de Dieu, à partir de 412-413, un ouvrage dont la composition l'occupe pendant une quinzaine d'années. Il sera alors tout proche de sa propre fin, puisqu'il meurt en 430 dans sa ville épiscopale d'Hippone, assiégée par les Vandales de Genséric.

 

D'abord, il faut dire que la réaction personnelle d'Augustin aux événements, et le système de réponse qu'il met en place ne peuvent pas se comprendre hors de la compréhension globale du personnage, si attachant et si profond. Augustin, on l'a souvent dit, n'est pas Jérôme, il n'est pas romain d'adoption ni de cour, il n'a séjourné à Rome que dans sa jeunesse, en 383, dans des conditions assez difficiles, puisqu'il y était invité par ses amis manichéens, avec qui les contacts devenaient compliqués, et qu'il a été malade, cet automne-là, perclus de fièvre, dans une ville nauséabonde et surpeuplée. Augustin a sans doute aimé Rome - à cause de Tite-Live, de Cicéron et de Virgile qui ont bercé son enfance africaine et sa carrière de professeur de rhétorique (d'abord à Thagaste et à Carthage, puis à Milan) - mais  on chercherait en vain dans ses livres, les Confessions ou d'autres, un seul cri d'admiration ou une seule marque d'attachement. Augustin, l'Africain, dès sa conversion, à Milan en 386-387, s'est dépêché de rentrer en Afrique, dont il n'est plus sorti jusqu'à la fin de ses jours[4].  Au fond, le mythe de l'éternité de Rome n'a pour lui qu'une valeur esthétique, défendue par les poètes. Il ne l'utilise pas lui-même, il n'y croit pas. Dans un sermon de l'été 411, il s'en prend à Virgile, qui parle de « l'empire sans fin » des Romains. Et Augustin oppose la parole évangélique : « Le ciel et la terre passeront » (Mt 24, 35).

 

Ensuite, il faut rappeler (cf. Serge Lancel, dans sa belle biographie d'Augustin[5]) un deuxième point très important de la pensée générale de l'évêque d'Hippone sur notre sujet : Augustin ne croit pas non plus à ce concept - qui lui paraît faux et dangereux - de « malheur des temps ». Dans le sermon 80 (de ce prédicateur infatigable qui nous a laissé plusieurs centaines de sermons) prêché en 410, Augustin s'écrie : « Les temps sont mauvais, les temps sont difficiles. Voilà ce que disent les gens. Vivons bien, et les temps seront bons. C'est nous qui sommes ces temps : tels nous sommes, tels sont les temps ».

 

 

Pourquoi ces guerres à une époque de chrétienté ?

 

Alors, que répond Augustin à l'inquiétude chrétienne et à la critique païenne suite à la chute de Rome ? Je propose de lire d'abord quelques phrases des sermons prêchés entre l'automne 410 et l'été 411, donc exactement dans l'année qui suit le drame, pour voir comment la grande réponse inscrite dans la Cité de Dieu est déjà en germe[6]. Je regarderai spécialement le sermon 296, prêché par Augustin le 29 juin 411 à Carthage. On lui a confié la prédication pour la grande fête du 29 juin ­- la fête des saints Apôtres Pierre et Paul. Fête chrétienne romaine s'il en est !

 

Vous voyez donc, mes très chers, ce qui est proposé en ce temps aux serviteurs de Dieu, en vue de la gloire à venir qui se révélera en nous. Une gloire face à laquelle aucun malheur temporel ne peut se comparer ni en qualité ni en intensité. S'il en est ainsi, que personne n'aille penser de manière charnelle, ce n'est pas le moment. Le monde s'ébranle, c'est le vieil homme qu'on secoue, la chair est sous le pressoir, que l'esprit s'en écoule. (.) - Que dis-tu ? - Ce que je dis ? mais je dis, puisque Rome souffre tant de maux, où sont les mémoires des apôtres ? - Elles y sont, elles y sont bien, mais c'est en toi qu'elles ne sont pas. Puissent-elles être en toi, toi qui parles ainsi, qui déraisonnes ainsi, toi qui, appelé à penser dans l'esprit, raisonnes dans la chair, toi que je vois là : puissent les mémoires des apôtres être en toi (.).

Ah, je vois bien encore ce que tu dis dans ton cour : « A une époque de chrétienté, Rome se trouve dans l'affliction, ou a été affligée, incendiée : mais pourquoi dans une époque de chrétienté » ?  - Qui es-tu, toi qui parles ainsi ? ­-  Je suis chrétien.  -  Alors fais-toi toi-même la réponse, si tu es chrétien : c'est que Dieu l'a voulu. - Oui, mais qu'est-ce que je vais dire au païen, qui m'insulte ? - Que dit-il pour t'insulter ? - Il dit : « quand nous faisions nos sacrifices, Rome tenait bon, et maintenant que c'est le sacrifice à votre Dieu qui l'a emporté et qu'on fait partout, et qu'on a défendu et proscrit le sacrifice à nos dieux, voilà ce que Rome doit endurer » (.)

 

Et Augustin de rappeler, dans des termes violents, les catastrophes subies par Rome au temps du paganisme, notamment l'incendie par Néron. Et d'ajouter que le Christ a prévu tous ces malheurs d'aujourd'hui, quand il a dit : « Il y aura des guerres, il y aura des séditions, des afflictions, des famines » (Lc, 21, 9-11) : comment croire à ces prédictions quand on les lit dans l'Evangile, mais murmurer quand elles s'accomplissent. Il faut être cohérent.

 

Comme on voit, Augustin travaille à différents niveaux. Je décrirais volontiers son entreprise comme une entreprise de relativisation. Si un chrétien se lamente sur le malheur de Rome, c'est qu'il n'est pas encore passé de l'étape charnelle à l'étape spirituelle, il ne sait pas encore lire les événements de l'histoire. Parce que les malheurs, la tribulatio temporalis sont prévus, annoncés dans le plan divin, et même compensés, largement, par la gloire quae revelabitur in nobis, qui se révélera en nous - Augustin fait là une lecture classique de Rm 8, 18. La connaissance spirituelle de l'histoire (personnelle ou collective) permet donc de relativiser (et donc de supporter) les événements par rapport à l'au-delà et à sa récompense.

 

Dans la réponse au païen, par ailleurs, à un autre niveau, Augustin relativise la critique : peut-être que Rome souffre et flambe à l'époque chrétienne - christianis temporibus  - mais un petit peu de mémoire ne ferait pas de mal : Rome a l'habitude de flamber ! Cette relativisation est intéressante, parce que je crois que ce qu'elle récuse, en fait, c'est le préjugé primitif  du « Dieu-puissant-parce-que-protecteur »,  et infaillible parce que bon protecteur. Pour Augustin, Dieu n'est pas une machine à protéger les cités, un Dieu qu'on garderait ou changerait en fonction de son efficacité.

 

En fait, Dieu est plus grand que toutes ces histoires de villes assiégées qui résistent ou non à l'envahisseur. Dans le sermon 105, qui date de l'été 411, quelques semaines après celui qu'on vient de lire, Augustin confirme qu'il ne faut pas enfermer Dieu dans cette dialectique de défaite ou victoire : « Voici que tout s'écroule alors qu'on est dans le temps chrétien ? Mais pourquoi gémis-tu » ? Dieu ne m'a jamais promis que tout ça ne s'écroulera pas. Aeterna promisit Aeternus ! La formule ramassée, magnifique, du latin, résume toute la pensée d'Augustin sur le rôle de Dieu dans cette affaire : l'Eternel promet les choses éternelles. Les promesses de Dieu ne concernent donc pas les biens d'ici-bas qui passent, mais des biens futurs qui ne passeront pas, Aeterna promisit. C'est là dessus - et là dessus seulement que Dieu s'est engagé. Je suppose qu'en prêchant cela à Carthage en 411, 412, à une population africaine chrétienne mêlée de réfugiés italiens, Augustin était dans le vif du sujet, et qu'il équipait, qu'il armait en somme, ses fidèles pour le débat quasi-quotidien sur le sujet.

 

 

 

Une épreuve, non une condamnation

 

Resterait à faire apparaître, un autre système de défense ou plutôt d'explication - celui, très délicat à manier, du châtiment - qu'on trouve dans un sermon prêché à Carthage fin 411 ou début 412, et qui (à la différence des sermons que je viens de citer, qui parlent de la chute de Rome en passant) est consacré, lui, entièrement au drame de 410. On l'intitule le sermon De excidio urbis[7]. De façon très vivante, Augustin répond à une question de ses fidèles. Il se trouve qu'on a lu à l'église, quelques jours auparavant le chapitre 18 de la Genèse où Dieu sauve Sodome parce que Abraham fait avec Dieu une sorte de troc : pour 50, puis 45, puis 20 puis 10 hommes justes qu'on trouvera dans la ville, Dieu s'engage à ne pas la détruire. Et les chrétiens de Carthage ont demandé à Augustin si Dieu n'aurait pas pu trouver, tout de même, 50 justes dans Rome, pour épargner la ville.

 

La réponse d'Augustin à ses fidèles peut paraître étonnante, parce qu'Augustin dit qu'en fait, la ville a été épargnée. Que Dieu a trouvé 50 justes et même peut-être des milliers, et qu'à cause de cela, il a épargné Rome. Expliquons-nous, dit Augustin : la cité consiste « en des citoyens, elle ne consiste pas dans des murailles ».  Alors Dieu a permis à beaucoup d'échapper avant le massacre : tous ces réfugiés qui sont là autour de lui, en Afrique, en Orient, sont des citoyens romains sauvés. C'est vrai que beaucoup ont péri aussi, et des chrétiens en grand nombre, mais pour eux, la miséricorde divine joue aussi : ils ont maintenant accédé au divinum refrigerium. Donc, dit Augustin, n'allez pas vous troubler du malheur des saints, le labor piorum, c'est « une épreuve, pas une condamnation ». Et ce genre d'épreuve, il est léger à côté de l'épreuve que pourrait être le châtiment éternel. Si bien qu'Augustin invite les chrétiens à méditer sérieusement les événements qui se déroulent sous leurs yeux : c'est la tribulationis temporalis utilitas. Le malheur, c'est utile !

 

Vous voyez dans cette dernière argumentation d'Augustin comment, là encore, il relativise les choses. La « chute de Rome », qu'est-ce que ça veut dire au juste ? Qu'est-ce qu'une cité, ce sont les citoyens. Dieu protège-t-il les murs ou les hommes, et si c'est lui qui les frappe, les frappe-t-il tous ? Et s'ils sont frappés par leurs semblables, meurent-ils chanceux ou malheureux ? Toutes ces réponses ne sont pas des échappatoires d'un apologiste un peu pressé de se tirer d'affaire. Ce sont des réponses ouvertes, parce qu'elles invitent à se poser de nouvelles questions. Surtout, apparemment, ce que veut éviter Augustin, ce sont les slogans (qui faisaient autant recette dans l'Antiquité qu'aujourd'hui). « Rome est tombée », « les temps sont mauvais », « Dieu n'a pas protégé les chrétiens ». Aucune formule à l'emporte-pièce n'est acceptable, pour Augustin. Il faut peser tout, réfléchir à tout. Comme je l'ai dit, sa réflexion, qui germe dans ces années 411-412 conduisent l'évêque d'Hippone à ouvrir le grand chantier de La cité de Dieu.

 

 

Deux amours ont fait deux cités

 

Je ne vais dire ici que quelques mots, très rapides, de ce grand livre, qui mériterait des heures de lecture et de méditation, parce qu'on y trouve une grande théologie de l'histoire. Je rappellerai seulement ceci. Que d'abord, le sac de Rome est l'occasion (le déclenchement) de l'écriture de ce livre - un livre qui lui a été commandé par Marcellin, un très haut fonctionnaire impérial qui avait été envoyé en Afrique pour régler la question donatiste, et qui était devenu l'ami d'Augustin -  mais que ce n'est pas le sujet du livre. Le sujet du livre, comme le titre l'indique bien, c'est de montrer la civitas Dei, c'est à dire l'Eglise, le corps chrétien, en pèlerinage, en voyage au milieu de la cité du monde : Augustin veut montrer comment, dans l'histoire de l'humanité, la vérité fait son chemin au milieu  de l'erreur : inter impios peregrinatur.

 

Il est donc amené, progressivement, parce que le projet initial s'infléchit au cours du travail, prend de l'ampleur, les dossiers s'ajoutent aux dossiers ­- il est donc amené à remonter aux origines de l'histoire du monde, à faire l'histoire et la sociologie des religions, de la mythologie païenne, des idées religieuses et des sociétés. C'est un immense travail, magnum opus et arduum, un travail grand et difficile. Mais ce qui compte, dans le livre, c'est que tout ce matériau s'organise selon une lecture symbolique de l'évolution de l'humanité, et cette lecture doit permettre au lecteur d'Augustin de faire son choix fondamental de vie. Un choix difficile, parce que les deux cités, cité de Dieu et cité terrestre sont pour l'instant mêlées. S'il y a peregrinatio, voyage, c'est parce que la course est longue et embarrassée. Aussi Augustin ramène comme il peut son lecteur au choix fondamental. On connaît cette page célèbre du Livre XIV :

 

Deux amours ont donc fait deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, la cité terrestre. L'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, la Cité céleste. L'une se glorifie en elle-même, l'autre dans le Seigneur (.). L'une dans ses chefs ou dans les nations qu'elle subjugue, est dominée par la passion de dominer (dominandi libido dominatur) ; dans l'autre, on se rend mutuellement service par charité, les chefs en dirigeant, les sujets en obéissant[8].

 

Le statut de Rome, dans cette histoire, est un peu ambigu, après avoir rappelé dans les premiers livres ce que nous avons entendu à l'instant dans les sermons de 410-411, Augustin met en place la double symbolique Babylone-Jérusalem (étymologiquement, le premier nom signifie « confusion », et le deuxième « paix ») en laissant entendre que Rome est la Babylone de l'Occident, à la puissance de laquelle on a pu croire, et encore à l'époque chrétienne, parce que les deux cités s'y mêlent inextricablement. Mais en fait, la lecture de l'histoire devrait nous mettre en garde : aux origines du monde, il y a ce meurtre fratricide d'Abel, par Caïn, et l'histoire de Rome a reproduit l'archétype, dit Augustin : Romulus tué par son frère Remus. Cela indiquait bien des drames à venir. Le monde ne peut organiser que des babylones, des cités de « confusion ».

 

 

 

Le chrétien, voyageur de la cité future

 

Mais on voit qu'au fond, le sort de Rome est indifférent à la pensée profonde d'Augustin, parce qu'il sait qu'ici-bas il faut des Caïn et des Remus, qui fondent sur le pouvoir ou le mépris d'autrui leurs organisations. Simplement, tant qu'il est dans ce monde, le chrétien, voyageur de la cité future, membre de la cité céleste, utilise la cité terrestre - parce qu'il lui faut bien vivre quelque part, même s'il ne fait que passer. Et donc, le chrétien travaille de son mieux, sans s'y attacher trop, au bien de la cité terrestre. Je terminerai ce propos en citant une page admirable du Livre XIX :

 

La cité céleste, pendant tout le temps qu'elle vit en chemin sur cette terre, recrute des citoyens dans toutes les nations, elle rassemble sa société d'étrangers (peregrinam societatem) de toutes langues sans s'inquiéter de ce qu'il y a de divers dans les mours, les lois et les institutions grâce auxquelles la paix s'établit ou se maintient sur la terre ; elle n'en supprime rien, n'en détruit rien. Bien mieux, elle garde et observe tout ce qui, quoique divers dans les diverses nations, tend à une seule et même fin, la paix terrestre, si du moins rien ne s'y oppose à la religion qui nous enseigne à avoir le culte du seul Dieu véritable et souverain.

 

On comprend pourquoi - Serge Lancel l'a fait justement remarquer - Augustin n'a pas écrit un De republica : ça n'était pas son problème, et même c'était impensable pour lui. La vie dans la cité terrestre est une formule d'attente. Il est d'accord pour dire avec Cicéron ou les Stoïciens que « la vie du sage est une vie sociale », mais la vie du chrétien n'est certainement pas orienté vers le succès de quelque société particulière que ce soit, puisque les chrétiens forment, eux-mêmes, par vocation, une société d'étrangers, une peregrina societas, au cour du monde. Alors, Roma aeterna ? certainement pas chez Augustin : l'aeternitas est une promesse, celle de la cité céleste.

 

Dominique-Marie DAUZET
Ordre de Prémontré
Abbaye Saint-Martin de Mondaye

 



[1] E. Gibbons, Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain, traduction M.F. Guizot, Paris, 1983, tome 1, p. 867.

[2] Augustin, De Civ. Dei, 1, 32, 21.

[3] Marcellin, Epist. Ad Augustinum, CXXXVI, 2, C.S.E.L. t. 44, p. 95, 6. Cité dans Courcelle, Histoire littéraire des grandes invasions germaniques, Paris, 1948, p. 68.

[4] Voir Serge Lancel, Saint Augustin, Paris, 1999.

[5] Op. cit. ibidem.

[6] Voir J.-C. Fredouille, « Les sermons d'Augustin sur la chute de Rome », dans G. Madec (éd.), Augustin prédicateur, 395-411, actes du colloque international de Chantilly (1996), Paris, Institut d'Etudes Augustiniennes, Coll. « Etudes Augustiniennes » série Antiquité n°159, 1998, p. 439-448.

[7] PL 40, col. 715-724.

[8] De Civ. Dei, XIV, XXVIII, B.A. 35, p. 465.

Vers le texte précédent
Retour au sommaire
Vers le texte suivant

Webmestre: D. Remiot

Réalisation: Avenir Internet