Le défi de la guerre dans la pensée d'Augustin

 

 

 

« Si la République terrestre observait

 les préceptes chrétiens,

les guerres mêmes ne se livreraient pas

sans intention bienveillante ».

(Lettre 138, 14)

 

L'histoire est une succession de guerres, avec des intervalles de paix plus ou moins longs. Les Anciens disaient : Si tu veux la paix, prépare la guerre ! Comme si la paix n'était qu'une trêve entre deux guerres. Aucune époque n'a encore réussi à établir une paix perpétuelle. Kant fut sceptique sur la possibilité même d'y parvenir. « Une paix universelle durable, au moyen de ce qu'on appelle la balance des forces en Europe, est, tout comme cette maison de Swift construite par un architecte en si parfait accord avec toutes les lois de l'équilibre qu'elle s'effondra sitôt qu'un moineau vint s'y poser, une pure chimère ». Augustin n'est pas loin de penser comme Kant. Un rien suffit pour mettre la paix en péril. Ce qui est sûr, c'est que, pour bâtir la paix, il ne misait pas uniquement sur l'équilibre des forces, mais plutôt sur l'universel désir de paix.

 

  Augustin n'a pas manqué de réfléchir sur les différents aspects de la guerre. D'abord, les atrocités de la guerre le font frémir : elles devraient en détourner à jamais.  Il s'est interrogé à maintes reprises sur les causes de toute guerre. S'il lui paraît impossible d'éviter toute guerre, du moins ne doit-on jamais perdre de vue son but, à savoir la paix. Par ailleurs, toutes les guerres ne sont pas à mettre sur le même plan : il y a des guerres légitimes (jus ad bellum), motivées par une injustice, et des guerres injustes, entreprises par intérêt ou volonté de dominer. De plus, si les circonstances nous imposent de faire la guerre, tout n'est pas permis : en toute guerre, il y a un droit à respecter (jus in bello).  Enfin, on doit s'interroger :  avec l'avènement du Christ, les guerres n'ont pas pris fin. Qu'est-ce que le christianisme a changé ? Autant de questions qui ont retenu l'attention d'Augustin.

 

 

1. Les atrocités de la guerre

 

  Augustin connaît suffisamment les atrocités des guerres pour ne pas les avoir en horreur. Au livre III de la Cité de Dieu, il dessine un sombre tableau des guerres qui ont ravagé Rome, depuis ses origines jusqu'à sa chute en 410, et aucun des dieux païens n'a su en préserver sa population. Personne n'est à l'abri du désastre qu'entraîne toute guerre : massacres, viols, incendies, vols, destruction de biens, etc. Les victimes sont des deux côtés. Voici ce qu'il écrit à propos des guerres puniques, qui opposèrent les Romains aux Carthaginois : elles n'ont apporté que ruines et malheurs, tant parmi les combattants que parmi la population civile, et sans victoire définitive des uns sur les autres :

 

« Que de régions et de territoires dévastés sur une vaste étendue ! Que de fois les combattants furent tour à tour vainqueurs et vaincus ! Quelles pertes d'hommes parmi les combattants et parmi les populations désarmées ! Que de navires coulés dans les batailles navales ou engloutis par toutes sortes de tempêtes ! Si nous tentions de raconter ou d'évoquer ces désastres, nous ne ferions rien d'autre que réécrire à notre tour l'histoire » ( 3, 18).

 

Aux atrocités de ces guerres contre l'étranger s'ajoutent celles engendrées par les conflits sociaux et les guerres civiles. Dans ces guerres intestines, au lieu de s'affronter « par toutes sortes d'invectives réciproques », on se dresse les uns contre les autres « par le fer et les armes ». Il en résulte dévastations, souffrances, mort. « Que de sang romain n'ont-elles pas versé ! Quelle dévastation, quelle dépopulation n'ont-elles pas faites en Italie » (3, 23). Que de meurtres commis, s'écrie-t-il encore, et quand la vengeance s'en mêle, quelle hécatombe de citoyens ! Tout cela montre que les dieux païens n'ont été d'aucun secours dans le passé, et que les malheurs de Rome ne datent pas des temps chrétiens.

 

Si Augustin sait reconnaître les bienfaits de certaines guerres romaines, ces bienfaits ne compensent pas la misère qu'elles ont semée. La domination de Rome a par exemple permis de réaliser l'unité de la langue, favorisant les échanges et la communication entre les peuples, mais « au prix de combien de guerres et de quelles guerres, au prix de quels massacres d'hommes, de quelle effusion de sang humain, n'a-t-il pas fallu l'acheter ? » (19, 7). Et puis, ces guerres n'ont jamais rien réglé. A mesure que l'empire romain s'est étendu, il s'est fait de nouveaux ennemis. La réussite aurait été bien plus belle si, au lieu d'utiliser les armes, les Romains avaient recherché dans la paix « un accord avec ces nations », c'est-à-dire une entente réciproque (5, 17). Aux yeux d'Augustin, écrit le P. Berrouard, « on ne saurait donc légitimer les guerres de conquêtes ni par la grandeur et l'étendue qu'elles ont données à l'Empire, ni par la gloire et l'éclat de leurs victoires[1] ».

 

 

2. A la racine des guerres

 

D'où viennent les guerres ? Elles sont fondamentalement en contradiction avec le dessein de Dieu (12, 22). « Si Dieu a fait sortir le genre humain d'un seul homme, c'est pour montrer aux hommes combien il appréciait l'unité dans leur pluralité » (12, 23). Ce faisant, il est clair que Dieu n'a pas seulement voulu « unir les hommes en une seule société par la similitude de la nature », mais son dessein est de les « rassembler, grâce aux nouds de la parenté, en une harmonieuse unité par les liens de la paix » (14, 1). La guerre n'appartient pas au dessein initial de Dieu. Sa racine est en l'homme. Quand s'éveille en l'homme l'instinct de domination, il  peut devenir plus féroce que les bêtes :

 

« Dieu n'ignorait pas d'ailleurs que l'homme pécherait et que désormais, voué à la mort, il engendrerait des fils destinés à mourir; et ces mortels porteraient si loin leur férocité criminelle que les bêtes, sans raison, sans volonté, aux souches nombreuses pullulant des eaux et des terres, vivraient entre elles en leur espèce avec plus de sécurité et de paix que les hommes dont la race était née d'un seul en gage de concorde. Ni les lions en effet, ni les dragons n'ont jamais déchaîné entre eux des guerres semblables à celles des hommes » (12, 23).

 

Comme tout désordre, la guerre a sa source dans une liberté qui, s'étant  détournée de Dieu, se laisse entraîner par la passion de dominer, passion qui « bouleverse et broie le genre humain par de grandes calamités » (3, 14). Guerre et paix s'opposent comme les deux cités, dont les fondements sont deux amours incompatibles. « L'une se glorifie en elle-même, l'autre dans le Seigneur. L'une dans ses chefs ou dans les nations qu'elle subjugue, est dominée par la passion de dominer; dans l'autre on se rend mutuellement service par la charité » (14, 28). Or, « ceux qui se plaisent aux combats resteront étrangers à toute paix, aux prises avec les pires difficultés, car ces difficultés ont pour principe la guerre et la rivalité » (19, 11).

 

 

3. L'aspiration à la paix

 

Pourtant, si violente que soit l'opposition entre les hommes, nul ne fait la guerre pour la guerre. Le but que tous poursuivent, y compris les brigands, c'est toujours la paix, la sécurité. « Si grand est le bien de la paix, écrit Augustin, que même dans les affaires terrestres et périssables on ne peut rien entendre de plus agréable, rien chercher de plus enviable, rien trouver de meilleur [2]» (19, 11). Cette aspiration à la paix est inscrite dans le cour de l'homme tout aussi profondément que l'aspiration au bonheur.

 

« Puisque même ceux-là qui veulent la guerre ne veulent rien d'autre assurément que la victoire, c'est donc à une paix glorieuse qu'ils aspirent à parvenir en faisant la guerre. Qu'est-ce que vaincre en effet, sinon abattre toute résistance ? Cette ouvre accomplie, ce sera la paix. C'est donc en vue de la paix que se font les guerres, et cela même par ceux qui s'appliquent à l'exercice des vertus guerrières dans le commandement et le combat. D'où il est clair que la paix est le but recherché par la guerre, et nul ne cherche la guerre en faisant la paix » (19, 12).

 

Sans la paix, aucune entreprise humaine n'aurait de chance de réussir. Si les brigands ne pouvaient pas compter les uns sur les autres, par un pacte implicite de paix, leur entreprise serait vouée à l'échec. Ils rendent ainsi un hommage indirect au désir universel de paix, si bien que, à partir de cet exemple extrême, Augustin conclut ainsi son argumentation : « Tout le monde désire donc la paix avec les siens, mais en exigeant qu'ils organisent leur vie d'après sa volonté. De ceux-là même auxquels on fait la guerre, on veut, si possible, faire ses propres sujets et leur imposer les lois de sa propre paix » (19, 12).

 

 

4. Le droit de faire la guerre (jus ad bellum)

 

Pourtant, si fort que soit le désir de paix, les hommes se font la guerre. Augustin ne les condamne pas toutes. La guerre peut s'imposer comme ultime recours. « C'est l'injustice de l'ennemi qui impose au sage de faire une juste guerre » (19, 7). Parmi ces guerres justes, Augustin compte celles qui sont imposées par Dieu, de même que certaines guerres de Rome contre ses voisins (3, 15). Mais pour qu'une guerre soit légitime, il faut, en plus de l'injustice avérée, que l' intention soit droite. Ne peuvent légitimer une guerre ni la convoitise de richesses, ni la conquête de nouveaux territoires, ni l'acquisition de la gloire, mais uniquement le rétablissement d'un droit lésé. « La guerre juste, écrit Augustin, se reconnaît à ce signe qu'elle venge la violation d'un droit[3] ». Ce principe, dont la source est Cicéron, Augustin l'illustre en référence à la guerre menée par Josué sur ordre de Dieu :

 

« L'ordre que Dieu donne à Josué de dresser une embuscade derrière la ville (Jos 8, 3)., nous apprend que ce stratagème est permis dans une guerre légitime, c'est-à-dire que l'homme juste doit se préoccuper avant tout de la justice de la guerre qu'il entreprend. Mais lorsque la guerre est juste, peu importe qu'on triomphe de ses ennemis à force ouverte ou en leur tendant de secrètes embûches. Or, les guerres justes sont celles qui ont pour objet de venger les injures qu'on a reçues, lorsque la nation ou la ville à laquelle on déclare la guerre a négligé de réparer les injustices commises par les siens ou de rendre ce qui a été injustement enlevé. Un autre genre de guerre est celle qu'on entreprend sur l'ordre de Dieu en qui il ne peut y avoir d'injustice et qui sait ce que chacun mérite. Dans cette dernière guerre, le général qui conduit l'armée ou le peuple lui-même sont beaucoup moins les auteurs de la guerre que les instruments des desseins de Dieu. » (Quaest. In Heptat. VI, 10).

 

A quelles conditions une guerre est-elle juste ? Augustin n'a pas élaboré une théorie à ce sujet. S'il utilise l'expression guerre juste, il n'a pas systématisé les conditions qu'elle présuppose. En glanant dans ses écrits où il s'exprime sur la guerre, on pourra bien établir une liste de conditions. Une guerre est juste à condition de s'opposer à une injustice avérée, de servir la paix, de faire un usage limité et proportionné de la force, etc. Il faut que que les motifs soient légitimes, par exemple le salut de l'Etat (22, 2),et que la guerre soit décidée par une autorité légitime, celle-ci pouvant être soit Dieu ou soit le prince responsable de l'Etat :

 

« Ce qui intéresse dans les guerres qui sont entreprises, ce sont les causes qui les font entreprendre et ceux qui en sont les auteurs. Cependant l'ordre naturel, qui veut la paix entre les hommes, demande que le pouvoir de déclarer la guerre et de conduire la guerre appartienne au prince, tandis que les militaires ont, pour obligation, d'exécuter les ordres de guerre qui leur sont donnés dans l'intérêt de la paix et du salut de tous. Quant à la guerre qu'on n'entreprend de faire que sur l'ordre de Dieu, nul ne saurait douter qu'il soit juste de l'entreprendre, soit pour effrayer, soit pour anéantir, soit pour subjuguer l'orgueil des hommes » (c. Faustum  22, 75).

 

 

5. La conduite dans la guerre (jus in bello)

 

A côté de ces éléments d'une théorie de la guerre juste (jus ad bellum), théorie qui cherche à préciser les critères qui interviennent pour évaluer la légitimité d'un recours à la guerre,  Augustin livre aussi des éléments de réflexion sur la conduite juste à observer « dans » la guerre (jus in bello), c'est-à-dire les interdits et obligations qui s'imposent aux soldats au cours des opérations militaires. Le guerrier doit faire preuve de patience, tenir sa parole donnée à un adversaire, s'interdire toute cruauté à l'égard des ennemis, rechercher la paix. Cet aspect est bien formulé dans la lettre au comte d'Afrique Boniface, chargé de défendre les frontières contre les incursions des Vandales :

 

« Songez avant tout, quand vous êtes armé pour marcher au combat, que votre force corporelle est aussi un don de Dieu, et cette pensée vous empêchera de tourner un don de Dieu contre Dieu même. La foi promise doit être gardée même envers un ennemi contre lequel on est en guerre ; combien plus doit-elle l'être à l'égard d'un ami en faveur duquel on combat. Nous devons vouloir la paix, et ne faire la guerre que par nécessité, afin que Dieu nous délivre de cette nécessité et nous conserve dans la paix. On ne cherche pas la paix pour exciter la guerre, mais on fait la guerre pour avoir la paix. Aimez donc la paix même en combattant, afin de ramener par la victoire au bonheur de la paix ceux que vous combattez » (Lettre 189, 6).

 

Dans une lettre datée de 429 et adressée au comte Darius, envoyé en Afrique pour réconcilier avec l'autorité impériale ce Boniface, devenu entre temps un général rebelle en passant un accord secret avec les Vandales au détriment de Rome, Augustin, après s'être excusé de ne pas pouvoir aller personnellement à la rencontre du comte en raison de ses infirmités et du froid, l'invite à faire preuve de clémence en se référant à l'Evangile : « Bienheureux les pacifiques parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu » (Mt 5, 9). Il commence par faire l'éloge du guerrier qui affronte le danger, mais pour ajouter qu'il y a mieux :

 

« Ils sont grands, et grands d'une gloire qui leur est propre, les guerriers qui se distinguent par leur courage et ce qui est beau encore, par leur fidélité à leurs devoirs sous l'aile et la protection du Seigneur, triomphent par leurs fatigues et leur valeur dans les dangers des ennemis de la patrie et rendent le calme et la paix aux provinces de la République. Mais ce qui est plus précieux encore, c'est de tuer la guerre par la parole plutôt que les hommes par le glaive, et de gagner ou d'obtenir la paix par la paix elle-même plutôt que par la guerre. Ceux qui livrent des combats veulent sans doute la paix s'ils sont des gens de bien, mais ils n'y arrivent qu'en répandant le sang. Vous au contraire, vous êtes envoyés pour empêcher que le sang de personne ne coule. Aux autres cette triste nécessité ; à vous cette joie et ce bonheur.» (Lettre 229, 2)

 

La lettre 230 contient la réponse empressée de Darius : « Tuer la guerre par la parole, comme vous l'écrivez, nous n'avons pas encore réussi à le faire ; mais je puis avouer à votre Sainteté que si nous n'avons pas éteint la guerre, nous l'avons du moins écartée et nous avons réussi  à endiguer le mal qui était à son comble » (§ 3)[4]. Darius semble donc être du genre non pas « faucon », qui veut la guerre à tout prix, mais plutôt « colombe », prêt à essayer la voie du dialogue comme Augustin le souhaite.

 

 

 

 

6. Le chrétien face à la guerre

 

Qu'il y ait des guerres justes, Augustin en est persuadé d'autant plus que l'Evangile semble abonder dans son sens, puisque ni Jean-Baptiste (Lc 3, 14), ni le Christ (Mt 8, 10) n'ont exigé des soldats qu'ils quittent le métier des armes. Augustin n'hésite pas en conséquence à conseiller au comte Boniface, de ne pas « quitter la profession des armes », afin d'assurer le salut de l'Etat (Lettre 220, 12), alors que Boniface avait manifesté le désir de quitter le monde à la suite du décès de son épouse. Mais si l'Evangile ne condamne pas la guerre, il contient des principes qui semblent incompatibles avec les exigences d'un Etat dont l'obligation est d'assurer la paix, y compris par les armes. N'y a-t-il pas là une contradiction ? Si l'on devait mettre en ouvre des préceptes tels que : rendre le bien pour le mal, tendre l'autre joue à qui vous a giflé, donner son manteau à qui vous a enlevé votre tunique, etc., ce serait la voie ouverte à toutes les démissions devant l'ennemi. Augustin n'est pas insensible à l'objection, d'autant plus qu'elle est formulée par les païens, en particulier par Volusianus (Lettre 136, 2). S'il maintient que toute guerre n'est pas condamnée, il soutient que les principes chrétiens auraient au moins l'avantage d'en adoucir les rigueurs :

 

« Si cette République terrestre observait les préceptes chrétiens, les guerres mêmes ne se livreraient pas sans intention bienveillante, ni sans utilité pour les vaincus, en les ramenant à la justice et à la piété ; car on ne perd rien à être vaincu, quand on a perdu l'occasion de mal faire[.] Que ceux donc qui prétendent que la doctrine chrétienne est contraire à la prospérité des Etats, nous donnent une armée composée de soldats tels que le demande la doctrine de Jésus Christ ; qu'ils nous donnent des gouverneurs de provinces, des maris, des épouses, des parents, des fils, des maîtres, des serviteurs, des rois, des juges, des contribuables et des receveurs d'impôts, selon les prescritions de la doctrine chrétienne, et qu'ils osent dire ensuite que cette doctrine est contraire à la prospérité des Etats. S'ils sont francs, ils devront avouer au contraire qu'en s'y soumettant, tout Etat y trouve sa grandeur et son salut » (Lettre 138, § 14 et 15).

 

 

7. La guerre n'est jamais une bonne solution

 

Quand Augustin parle de la guerre, il sait d'expérience de quoi il est question. Il a aussi en mémoire toute l'histoire de Rome, une histoire sanglante, faite de guerres impitoyables, dont la chute de Rome en 410 fut l'épisode le plus récent, en attendant l'invasion des Vandales, au cours des dernières années de sa vie. A ces guerres imposées par les ennemis s'ajoutèrent les troubles sociaux. Augustin a au moins connu la révolte des circoncellions, alliés des donatistes. Quand tout va mal, les païens mettent en accusation les chrétiens : « C'est au temps du christianisme que Rome est dévastée, disaient-ils, que le fer et le feu ont dévasté Rome ». Une contre-vérité qu'Augustin ne pouvait pas laisser passer. Elle l'amène à dévoiler la face sombre de l'histoire romaine, qui est une suite de guerres injustifiables et de désastres pour les peuples.

 

Le concept de « guerre juste » serait-il à bannir définitivement ?  Christian Mellon invite à le « congédier sans regret ». La guerre n'est jamais une « bonne solution », et de cela, Augustin était convaincu. Mais elle s'impose parfois comme une nécessité. Face aux violences subies, il n'appelait pas immédiatement aux armes. Il prêchait au contraire la patience. Mais si l'on peut endurer l'agression quand on est la victime, il ne pensait pas qu'on pouvait s'y résigner quand elle menaçait les autres, en particulier les plus démunis. Dans ces cas extrêmes, Augustin ne voyait pas d'autre solution, en « dernier recours », que la guerre. Il y a des violences injustes qui ne peuvent être arrêtées qu'au moyen d'une violence légitime, défensive, et justifiée uniquement par la cause qu'elle défend.

 

Pourtant, Augustin n'a jamais pris son parti de la guerre. Si elle s'imposait, c'était toujours dans la mesure où elle visait à rétablir la paix. Mais il n'y a pas de paix sans justice. « Supprimée dès lors la justice, que sont les royaumes sinon de vastes brigandages ? Car les brigandages eux-mêmes que sont-ils, sinon de petits royaumes » (4, 4). Si les Etats parvenaient à vivre dans une paix fondée sur la justice, le spectre de la guerre s'éloignerait de lui-même, aussi bien à l'extérieur de leurs frontières qu'à l'intérieur. C'est seulement si elle est au service de la justice que la puissance se justifie. « Non que la puissance soit à fuir comme un mal : mais il faut respecter l'ordre, en vertu duquel la justice est première » (De Trinitate XIII, 13, 17).

 

 

Marcel NEUSCH

Augustin de l'Assomption

Paris

 

 

Bibliographie

 

- Sur l'approche biblique de la guerre, voir Jacques Cazeaux, La guerre sainte n'aura pas lieu. Cerf, 2001. Le véritable rempart d'Israël est le respect de la loi, non le recours aux armes. Voir textes pacifistes : Nb 20-25 ; 26-36. Dt 17-26 ; 27-34.

- Lire sur la position actuelle de l'Eglise, Jean XXIII qui écrivait : « C'est pourquoi, en cette époque, la nôtre, qui se glorifie de sa force atomique, il est déraisonnable de penser que la guerre est encore un moyen adapté pour obtenir justice de la violation des droits. » (Pacem in terris, 11 avril 1963). Texte cité dans Vatican II : Gaudium et Spes 80 § 2. Tout le chapitre V de GS serait à lire : n° 77 à 90.

- Sur les principes de la guerre juste, cf. Christian Mellon, dans : Actualiser la morale. Cerf, 1992, p. 197-214.

- Dieu au XXIe siècle. Contribution de la théologie aux temps qui viennent. Bayard, 2002, sous la direction de Bruno Chenu et Marcel Neusch, p. 69 à 94, p. 82-83.

 

 

 

 

 

 



[1]  Marie-François Berrouard, « bellum », dans  Augustinus Lexikon.  Les chiffres sans autre indication  renvoient à la Cité de Dieu, dans la Bibliothèque Augustinienne (BA).

[2] Cité de Dieu XIX, 11.  BA  37, p. 99. Les chiffres sans autre indication  renvoient à la Cité de Dieu, dans la Bibliothèque Augustinienne (BA).

[3] Cf. Quaest. In Heptat. VI, 10. BA  37, p. 734.

[4]  Darius qui  sollicite un exemplaire des Confessions (§ 4), fait parvenir  à Augustin un colis de médicaments recommandés par son « médecin-chef » (§ 6). 

 

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