« Qui, selon les droits de la guerre ,
ne rendrait pas le mal pour le mal ? »
(Lettre 138, 9)
Augustin fut confronté à un grief récurrent : la doctrine du Christ serait incompatible avec les mours d'une république. Si l'Etat prenait l'Evangile à la lettre, il ferait inévitablement faillite. Il trahirait même ses devoirs les plus élémentaires, la défense des citoyens dont il est responsable. La doctrine du Christ serait non seulement dangereuse, mais lâche, puisqu'elle laisserait le dernier mot aux violents, en abandonnant sans défense les faibles. Impossible donc de construire un Etat sur la doctrine du Christ.
L'Evangile en accusation
L'accusation émane d'un païen, Volusianus, qui s'était déjà manifesté (Lettre 135) par une série d'objections contre le Christ. Augustin lui avait répondu par une lettre fameuse (lettre 137), véritable traité de christologie. Mais voici que le même Volusianus revient à la charge, non pas directement, mais par le biais d'un ami d'Augustin, Marcellin, en prétendant que la doctrine du Christ est inapplicable dans les affaires de l'Etat.
« Car ne rendre à personne le mal pour le mal (Rm 12, 17) ; après avoir été frappé sur une joue, tendre l'autre ; donner son manteau à celui qui veut nous voler notre tunique ; si quelqu'un veut nous forcer à marcher avec lui, l'accompagner deux fois plus loin qu'il ne l'exige (Mt 5, 39) ; toutes ces choses ordonnées par le précepte chrétien sont contraires aux mours d'une république. Qui se laisserait, en effet, enlever quelque chose par un ennemi ? Qui, selon les droits de la guerre, ne rendrait pas le mal pour le mal à celui qui ravagerait une province romaine [.] ? Beaucoup de maux sont arrivés à la république par des empereurs chrétiens qui ont voulu observer, en grande partie, les maximes de la religion chrétienne » (Lettre 136, 2)[1]
Vaincre le mal par le bien
Sommes-nous contraints de choisir entre nos convictions, quitte à ne pas lésiner sur les moyens, et l'efficacité, au nom du réalisme politique ? Augustin ne s'est pas laissé enfermer dans ce dilemme. Il répond en deux temps, en soulignant que ce qui est d'abord exigé du Christ, c'est la conversion des mours ; en montrant ensuite que l'Evangile, loin d'exclure toute violence, lui reconnaît une légitimité. Il faut d'abord essayer de vaincre le mal par le bien, autrement dit de changer les mours : c'est à quoi vise l'Evangile. La « non-violence » est une méthode plus efficace que les armes, ce qu'avaient déjà compris les Romains.
Augustin commence en effet par argumenter à partir de l'histoire des Romains, lesquels avaient déjà compris que ce qui assure la solidité d'une république, c'est moins les armes que la vertu. Ainsi, écrit Catilina, « ils aimaient mieux pardonner une injure que de la venger ». César, au dire de Cicéron, « ne savait oublier que les injures ». Ces exemples manifestent une étonnante rencontre avec la vérité de l'Evangile. Il y aurait donc une contradiction, ajoute Augustin, à admirer ces maximes chez les auteurs profanes, tandis que, lorsqu'elles viennent de l'Ecriture, on les considère comme « ennemies de la république » (Lettre 138, 10).
Il y a donc avantage, d'un simple point de vue humain, à pratiquer le pardon plutôt que la vengeance. Augustin poursuit dès lors son plaidoyer en soulignant que les maximes du Christ vont dans le même sens. Elles ne visent pas à autre chose qu' à vaincre le mal par le bien. « Tendre l'autre joue à celui qui nous a frappés, donner notre manteau à celui qui veut nous enlever notre tunique, faire double chemin avec celui qui nous oblige de marcher avec lui, tout cela se fait pour que le méchant soit vaincu par le bon, ou plutôt pour que dans le méchant, le mal soit vaincu par le bien. » (Lettre 138, 11). Or, de ce point de vue, rendre le mal pour le mal est une impasse, alors que répondre au mal par le bien donne une chance à la paix.
Il convient pourtant de bien entendre l'Ecriture. « Si quelqu'un vous a frappé sur la joue droite, présentez-lui la gauche » (Mt 5, 3) : ce propos n'est pas à entrendre au sens littéral : c'est une invitation à préférer la patience à la vengeance. Exemples : le Christ , frappé au visage (Jn 18, 23), n'a pas tendu l'autre joue. « A ne considérer que les mots, Jésus-Christ n'a pas suivi son précepte, car il n'a pas présenté l'autre joue à celui qui le frappait, mais il l'a plutôt empêché de recommencer. » (Lettre 138, 13). De même saint Paul, frappé au visage, a protesté « au nom de la loi qui interdit qu'il soit frappé » (Ac 23, 3). Mais ni le Christ, ni Paul n'ont cédé à la violence. La conclusion s'impose : « Ces principes de patience doivent donc être toujours gardés au fond du cour, et la bienveillance doit constamment nous porter à ne jamais rendre le mal pour le mal » (Lettre 138, 14).
Avantages de l'Evangile pour la République
Pour mettre fin à l'entreprise des méchants, la protestation ne suffit pas toujours. Parfois s'impose une riposte plus musclée. Si le christianisme ne blâme pas toute guerre, il exige de faire la guerre autrement[2]. Jean-Baptiste n'a pas exigé des soldats venus l'interroger de « jeter bas leurs armes » (Lc 3, 14). Ce qu'il leur a demandé, c'est de ne « faire violence ni tort à personne ». Avec de tels militaires, au lieu d'être affaibli, l'Etat aurait tout à gagner:
« Que ceux donc qui prétendent que la doctrine chrétienne est contraire à la prospérité des Etats, nous donnent une armée composée de soldats tels que le demande la doctrine de Jésus-Christ, et qu'ils osent dire ensuite que cette doctrine est contraire à la prospérité des Etats. S'ils sont francs, ils devront avouer au contraire, qu'en s'y soumettant, tout Etat y trouve sa grandeur et son salut » (Lettre 138, 15).
Quant à prétendre que les empereurs chrétiens, en mettant en pratique les maximes chrétiennes, ont fait du tort à l'Etat, c'est une calomnie. Ce qui cause la ruine de l'Etat, à toutes les époques, c'est la corruption, la perversité, laquelle s'empare « non pas des murs de la ville, mais des âmes romaines ». Le salut n'est pas dans les armes, mais dans les âmes. Il faut donc compter sur celui qui peut guérir les âmes, le Christ. Bien plus que les vertus romaines, l'attachement au Christ est la seule véritable garantie pour l'établissement d'une cité humaine solide.
« Les Romains avaient gardé dans leurs mours, une espèce de probité, qui leur suffit pour établir et conserver une cité terrestre. Ainsi Dieu a montré, dans l'illustre et opulent empire romain, ce que peuvent les vertus civiles, même sans la vraie religion ; pour nous faire comprendre, qu'avec elle, les hommes peuvent devenir citoyens d'une autre cité dont le roi est la vérité, dont la loi est le Christ, dont la durée est l'éternité » (Lettre 138, 17)
Conviction et responsabilité
On serait tenté de négliger les objections de Volusianus si elles n'étaient pas d'une permanente actualité. Pour nous en tenir à un exemple illustre, il suffit de relire Max Weber[3]. Ses griefs sont les mêmes que ceux de Volusianus, avec une virulence accrue. En enseignant de ne pas résister au mal (Mt 5, 39), déclare Max Weber, ou de présenter l'autre joue si on te frappe sur l'une (Lc 10, 42), le christianisme se rend coupable d'une « éthique de l'indignité », à laquelle on doit opposer « la dignité virile » . Celle-ci prêche tout autre chose : « Résiste au mal, sinon tu portes une part de responsabilité s'il l'emporte » (p. 98 et 190).
C'est dans ce contexte que Max Weber introduit la fameuse distinction entre l'éthique de conviction, telle qu'il la rencontre chez les pacifistes inconditionnels de son temps ou, en version chrétienne, dans le Sermon sur la montagne, et l'éthique de responsabilité, qui guide l'homme politique. L'une entend préserver, quoi qu'il arrive, les valeurs évangéliques ; l'autre regarde aux conséquences de ses actes et n'hésite pas à riposter au mal en recourant à la violence :
« S'il est dit, en conséquence de l'éthique d'amour acosmique : « Tu ne dois pas résister au mal par la violence », la proposition qui vaut pour l'homme politique est au contraire : « Tu dois résister au mal par la violence, faute de quoi tu es responsable de sa propagation » (p. 190). Il y a ainsi une opposition profonde entre l'action qui se règle sur la maxime de l'éthique de la conviction (en termes religieux : " Le chrétien agit selon la justice, et il s'en remet à Dieu pour le reste " (Luther), et celle qui se règle sur la maxime de l'éthique de responsabilité selon laquelle l'on doit assumer les conséquences (prévisibles) de son action » (p.192), quitte à « s'accommoder de moyens douteux ou au moins dangereux du point de vue moral » (p. 193).
Sommes-nous obligés de choisir entre une éthique de la conviction, au risque d'être accusés de lâcheté, et une éthique de la responsablité, quitte à utiliser des moyens douteux ? C'est le dilemme déjà soulevé par Volusianus. Augustin ne s'est pas laissé enfermer dans cette alternative. S'il ne renonce à aucune de ses convictions, il n'éprouve aucune contradiction avec sa responsablité du chrétien dans la cité, que ce soit pour sa défense ou son gouvernement. L'éthique de la conviction doit pouvoir se conjuguer avec l'éthique de la responsabilité. On ne sauve pas la cité en perdant son âme, mais il n'est pas nécessaire pour sauver son âme de perdre la cité. La conviction d'Augustin, c'est au contraire que la solidité de la cité repose sur la qualité des âmes. Or, la qualité des âmes se vérifie à leurs convictions, lesquelles se forgent pour Augustin au contact du Christ.
Marcel NEUSCH
Augustin de
l'Assomption
[1] Lettre 136, 2. Edition Vivès , vol. 5, p. 159.
[2] Déjà en 1944 Pie XII mettait en question la notion de guerre juste. Cf. René Coste, Le problème du droit de guerre dans la pensée de Pie XII. Aubier, 1962, p. 448.
[3] Max Weber, Le savant et le politique. Préface, trad. et notes de Catherine Colliot-Thélène. Rééd. La Découverte/Poche 2003.
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