« La guerre est un lieu et un moment extrêmes.
Si des jugements moraux exhaustifs et cohérents
sont possibles en ce moment et en ce lieu,
ils le sont partout et toujours » (p.29).
Michaël Walzer fournit une réflexion sur l'argumentation morale qui peut prévaloir dans les situations limites que représentent l'usage de la violence et de la force armée. La position qu'il défend repose sur l'affirmation de l'existence de principes moraux en matière de guerre, liés à la reconnaissance de principes moraux universels ; le domaine de la guerre ne peut pas être séparé du champ de la réflexion morale en général. Il faut ensuite étudier, au cas par cas, la manière d'envisager l'usage de la force qui soit le plus à même de mettre en ouvre ces principes au présent et d'assurer leur maintien pour l'avenir.
Ainsi, la réflexion morale au sujet de la guerre doit prendre en compte deux séries de problèmes, concernant d'une part la finalité de la guerre, et donc le jus ad bellum au sujet de la légitimité d'une intervention militaire, et d'autre part les moyens de parvenir à l'objectif de la victoire, et donc le jus in bello, à propos de l'évaluation des techniques et des actes de guerre. Les deuxième et troisième parties de l'ouvrage, « la théorie de l'agression » et « la convention de la guerre », traitent respectivement de ces deux domaines. La quatrième partie aborde alors « les dilemmes de la guerre », et principalement le conflit entre la fin et les moyens, entre le souci de remporter une victoire légitime et les moyens à prendre pour se battre bien. La cinquième partie approfondit les présupposés du jugement moral sur la guerre et les combattants ou politiques qui la mènent, la question de la responsabilité, individuelle et collective.
En matière morale, interviennent chez Walzer, même s'il ne les décrit pas comme tels, trois niveaux de réflexion : la dimension universelle concerne les principes de dignité, d'égalité, de liberté et de vie défendus par les droits de l'homme contemporains. Quelle que soit la complexité des situations auxquelles les guerres conduisent, ces aspirations fondamentales demeurent l'horizon ultime d'une action juste. Le niveau particulier concerne les conditions toujours spécifiques dans lesquelles doivent s'opérer des choix. Ceci est vrai en matière politique et militaire : les décisions sont prises dans un contexte historique et géopolitique donné, qui fait intervenir une convention particulière de la guerre, celle-ci devant être référée à la dimension universelle constituée par le respect de toute vie humaine, et la liberté et l'autonomie des sociétés humaines. La dimension singulière intervient dans la mesure où chaque être humain est reconnu comme ultimement responsable de son existence et de ses choix. En dernière instance, c'est sa conscience morale qui doit le guider. Walzer indique bien la relation étroite entre la décision individuelle et l'atmosphère ou l'environnement collectif où elle s'effectue. Mais toute son argumentation morale repose sur la reconnaissance possible de responsabilités individuelles dans la cité.
Il s'agit finalement pour Walzer de réfléchir sur la possibilité
de fournir une argumentation morale dans un contexte extrême tel que la guerre.
Il se trouve en particulier face à certaines questions actuelles, concernant
notamment le caractère inédit de la guerre aujourd'hui, en raison de la
puissance des moyens pouvant être mis en ouvre : la menace nucléaire
rend-elle inopérantes toutes les classifications classiques ? Pour Walzer,
la stratégie de la dissuasion nucléaire est elle-même immorale, mais elle doit
donner lieu à une réflexion sur les solutions alternatives.
1. Les critères de la guerre
Walzer essaie surtout d'analyser les critères classiques d'une guerre juste et leur nécessaire reformulation aujourd'hui. Les critères classiques concernaient la question de la juste cause et de la proportionnalité des moyens mis en ouvre ; ils sont extrêmement difficiles à évaluer. Aussi Walzer fait-il porter l'accent sur les règles à établir pour éviter l'usage excessif de la force, et donc sur la notion de limite, aussi bien dans l'objectif que dans les moyens : « Les guerres justes sont des guerres limitées, menées conformément à un ensemble de règles destinées à éliminer, autant qu'il se peut, l'usage de la violence et de la contrainte à l'encontre des populations non-combattantes » (p. 13).
Sur la guerre en tant que telle, il faut d'abord reconnaître que la guerre est un mal, qu'elle est l'expression d'une tyrannie exercée contre des hommes en tant que représentants d'Etats ou de groupes donnés, auxquels est imposée la contrainte de se battre ou de participer indirectement à la guerre, au moins dans ses conséquences. Elle tend aussi à s'étendre, et à accroître la violence qu'elle déchaîne. Mais il serait trop facile, et moralement insatisfaisant, d'en rester à ce constat : la guerre est de fait un moyen utilisé par les hommes pour régler leurs différends ; si on laisse de côté le recours à ces moyens non-violents, parce que ceux-ci ne peuvent être envisageables que dans une conception partagée des opposants, qui ne semble pas réalisée aujourd'hui, il faut s'interroger sur les manières de limiter le plus possible l'usage de la violence. Walzer souligne le paradoxe de la coexistence d'un discours moral condamnant la guerre et d'un code de bonne conduite militaire. En soi, la guerre n'est pas morale, mais elle peut être conduite de manière morale. Ce qui conduit à une réflexion sur l'origine et la finalité de la guerre, et sur les méthodes qu'elle utilise.
2. La finalité de la guerre
En ce qui concerne la finalité de la guerre, Walzer commence par souligner le caractère indéterminé de la notion d'agression, qui légitime l'usage de la force. Il faudrait pouvoir établir une hiérarchisation des crimes et délits commis par les Etats les uns vis-à-vis des autres. L'agression est une atteinte à la souveraineté politique ou à l'intégrité territoriale et peut justifier la guerre et la punition de l'agresseur. La défense de celui qui est agressé, y compris par la force, se justifie moralement ; c'est une manière pour les êtres humains de défendre leurs droits fondamentaux. En ceci consiste, selon Walzer, le « paradigme légaliste » qui ne reconnaît comme légitime que ce type de guerre et de résistance. Ainsi est également donnée une réponse assez claire à la question de la guerre préventive ou de l'anticipation : « Les Etats peuvent utiliser la force des armes face à des menaces de guerre chaque fois que s'en abstenir mettrait gravement en danger leur intégrité territoriale ou leur indépendance politique » (p.134).
A propos de la légitimité d'une intervention extérieure, J. Stuart Mill insistait sur l'autodétermination du peuple, au point de rendre toute intervention extérieure illégitime, fût-ce pour réparer les violations des droits des individus à l'intérieur des frontières. Walzer indique qu'une telle intervention, même si elle peut être justifiée, « n'est pas moralement exigible, en raison des dangers qu'elle implique » (p. 147). Une exception concerne les cas où l'intervention de l'agresseur menace la paix à l'échelle de la région tout entière, voire du monde ; en ce cas la participation au conflit devient sans doute une exigence morale.
L'intervention extérieure dans le cas d'une guerre civile ne peut viser plus que la restauration du statu quo, de l'équilibre. Walzer dénonce fortement les visées politiques supplémentaires lors des interventions américaines au Vietnam et en Corée.
Les interventions humanitaires doivent être également considérées avec circonspection, tant elles manifestent fréquemment l'imbrication des préoccupations morales et politiques. Elles sont soumises à une évaluation morale collective, qui les rend légitimes selon trois critères : « pour assister des mouvements sécessionnistes, pour contrebalancer les interventions antérieures d'autres puissances, et pour sauver des populations menacées de massacres » (p.164) .
Enfin l'exigence de capitulation sans condition ne vaut sans doute que dans les cas extrêmes comme le régime hitlérien, dont le mal commis « le place en dehors du domaine moral de la négociation et du compromis » (p. 170). En tout état de cause, il s'agit toujours de considérer l'Etat agresseur, ou du moins sa population comme un partenaire politique futur : « Un Etat ennemi. ne peut être entièrement dépossédé du pouvoir d'agir à nouveau » (p. 174).
3. Les moyens utilisés
Les moyens utilisés dans la conduite de la guerre sont également soumis à une appréciation morale. Walzer procède d'abord à une reprise du double critère, défini par Sidgwick, d'utilité et de proportionnalité, dans l'usage de la force. Ainsi est bien indiquée une restriction dans le déploiement de moyens violents, sans qu'en soit véritablement précisé le contenu : il s'agit d'abord de ne pas violer le droit des gens, en premier lieu celui des non-combattants. Ceci conduit à dire qu'il ne faut pas viser ceux-ci, y compris ceux qui participent plus directement à la guerre (par exemple dans les usines d'armement).
Néanmoins, quand il s'avère que des civils peuvent être mis en danger, le principe dit du double effet intervient, permettant de justifier une telle intervention, à deux conditions reformulées par Walzer : « celle d'agir bien, et celle de réduire autant que possible le mal prévisible » (p. 224). Le soldat doit toujours être prêt à prendre sur lui des risques supplémentaires (la question demeure de savoir jusqu'où) pour ne pas mettre en danger la vie des civils. Walzer précise alors quelle peut être l'appréciation morale des situations où les civils sont des cibles :
Les sièges et blocus sont l'illustration de situations moralement condamnables, en tant qu'elles sont l'expression d'une guerre totale, sauf si les civils ont eu le choix de quitter la ville.
La guerre de guérilla est d'une nature particulière, notamment parce que les résistants vivent au milieu du peuple, voire constituent la majorité du peuple. Des droits leur sont reconnus à condition qu'ils aient un signe visible et portent ouvertement leurs armes. A partir du moment où le mouvement de guérilla reçoit le soutien d'une partie importante de la population, les combattants arrêtés acquièrent des droit proches de ceux des prisonniers de guerre.
En cas d'intervention étrangère, les combattants ne peuvent légitimement détruire des cibles civiles qu'en ayant fait auparavant évacuer la population ; l'exemple développé de la guerre du Vietnam montre que cela n'est pas souvent le cas, le problème étant souvent accentué par la question de la cause pour laquelle on se bat. L'intervention étrangère peut être un déni du soutien accordé par une partie de la population aux résistants et perdre alors toute légitimité.
Le terrorisme dans sa version contemporaine est apparu avec la Deuxième Guerre mondiale : jusqu'alors, les révolutionnaires frappaient en choisissant leurs cibles, selon leurs fonctions politiques. Le terrorisme comme violence aveugle à l'égard de populations civiles, comme « meurtre arbitraire de victimes innocentes » (p. 274) se développe à grande échelle au moment de la Deuxième Guerre mondiale, avec les raids britanniques sur les villes allemandes, destinées à saper le moral de la population et à accélérer la fin de la guerre. L'argumentation de Walzer est assez claire. Tout acte de terrorisme est immoral : « La terreur est la forme totalitaire de la guerre et de la politique. Elle outrepasse les limites morales au-delà desquelles aucune borne ne semble possible » (p. 283). Walzer condamne les tentatives de justification du terrorisme, comme celle de Sartre au moment de la guerre d'Algérie, qui en fait la victoire d'une idéologie, sans souci de l'identité des victimes. Walzer développe l'idée du « respect de soi » (p. 285) et du respect d'autrui comme condition de la justice d'une lutte contre l'oppression.
Les représailles sont l'expression d'un paradoxe, puisqu'elles conduisent à légitimer les actions mêmes qui sont condamnées par la convention de la guerre, justement pour faire en sorte que cette convention soit appliquée. Walzer insiste sur la nécessité morale d'envisager toutes les autres formes possibles d'intervention que des représailles sur des vies humaines, et en tout cas de limiter au maximum cette action.
4. Les situations limites
Ceci le conduit à analyser les cas limites, les situations extrêmes où des solutions seront prises qui seront toujours moralement insatisfaisantes.
Il évoque, dans le cadre du dilemme entre la fin et les moyens, l'argument de l'échelle mobile, évoqué notamment par Rawls et qui peut se résumer ainsi : « Plus la guerre est juste et plus il y a de droits. » (p.314) Walzer résume ainsi sa propre position : « Que la justice soit, sauf si le ciel est vraiment sur le point de s'effondrer » (p. 316). Il veut défendre l'idée de bornes mises au déploiement de la force, au nom de la convention de la guerre et de la visée morale de la paix. Toutefois, certaines situations d'extrême urgence peuvent justifier le recours à une violence qui outrepasse la convention ; une telle situation est celle de l'Europe entre 1940 et 1942.
Concernant la possibilité pour un Etat d'être neutre, il distingue aussi le régime normal, qui est la légitimité de la neutralité, et le régime d'exception quand le conflit menace de se généraliser. La décision prise par le gouvernement d'un pays neutre d'entrer en guerre ne peut se justifier que par une nécessité morale, difficile à prouver, par exemple en ce qui concerne la Norvège en 1940.
Le caractère « d'urgence suprême » est défini selon deux critères concernant l'imminence et la nature du danger. Dans le cas du nazisme, la transgression des règles de la guerre se justifie par la nature de « la menace radicale sur les valeurs humaines » (p. 344) que faisait peser Hitler et par l'imminence du danger ; ainsi a-t-on pu justifier les bombardements sur les villes allemandes ; mais Walzer dénonce le calcul utilitariste qui a pu servir à légitimer des massacres : « La destruction d'innocents, quels que soient les buts, est une sorte de blasphème contre nos engagements moraux les plus profonds » (p.355). Il critique ainsi catégoriquement le bombardement d'Hiroshima : le Japon ne représentait pas le même danger que le régime hitlérien et une reddition inconditionnelle n'était pas exigible. Le terrorisme américain repose alors sur une recherche de la fin de la guerre par tous les moyens, en s'évitant une réflexion morale sur ces moyens.
Il faut pourtant souligner le caractère immoral de tout terrorisme, qu'il soit effectif ou potentiel, sous la forme de la dissuasion nucléaire. Contre la thèse du protestant Paul Ramsey, qui veut montrer la légitimité de la dissuasion nucléaire, Walzer soutient qu'il s'agit toujours d'une théorie immorale, qui repose sur le sacrifice possible de vies innocentes. Le caractère immoral de cette théorie n'est pas perçu, en tant qu'elle ne réduit pas la liberté des personnes, et qu'elle semble préserver de la réalité de la guerre. Mais « l'immoralité réside dans la menace elle-même », portant sur des populations entières. L'argument de la recherche d'une guerre limitée peut se voir opposer la possibilité d'une extension du conflit et d'une escalade de la violence. La menace nucléaire est moralement inacceptable, et pourtant, reconnaît Walzer, elle fait partie de ce qu'il nomme les « critères de la nécessité » (p.381) ; sa thèse concernant cette théorie de la dissuasion reprend son idée générale concernant la conduite de la guerre. D'une certaine façon aucune nécessité n'est absolue ; la guerre est toujours le produit de décisions et de conventions humaines, pouvant évoluer en fonction des circonstances. Son argumentation se fonde donc sur la prise en compte de la liberté et de la responsabilité humaines, cette dernière faisant l'objet de ses réflexions finales.
5. La responsabilité individuelle et collective
Walzer insiste avant tout sur les responsabilités des dirigeants, à la fois chefs militaires et décideurs politiques. Ce sont eux qui sont responsables non seulement des décisions concrètes concernant la guerre et la manière de la mener, mais aussi, pour une part, de l'atmosphère générale dans laquelle se déroulent les combats.
En tant que représentants du peuple, dans les régimes démocratiques, ils sont d'autant plus appelés à ne pas trahir la confiance qui leur a été faite. Ils doivent aussi porter le poids moral lié à leur charge et aux choix qu'ils font ou ne font pas ; Walzer traite notamment du cas des politiques allemands pendant la Deuxième Guerre mondiale.
Une dimension morale intervient aussi à l'échelle collective des citoyens : Walzer distingue la responsabilité, qui est toujours individuelle, au sens où elle concerne toujours en dernière instance la conscience d'un individu donné, et la commune appartenance à un peuple, qui crée une solidarité, voire une culpabilité collective à l'égard du mal commis. D'où l'idée d'une responsabilité à exercer par tous dans la cité, et notamment par ceux (intellectuels et responsables divers) qui sont plus à même de juger de la situation, car plus au fait des événements et de leur portée éventuelle.
Il n'en demeure pas moins une responsabilité, y compris pour les simples soldats qui peuvent être victimes de l'ardeur au combat, et des ordres immoraux qu'ils reçoivent. Contre l'argument d'une déresponsabilisation de l'individu liée à ces circonstances atténuantes, Walzer défend avec force le libre arbitre comme capacité à se déterminer pour les droits de l'homme et à se battre avec modération. Il reconnaît cependant l'exercice difficile de cette liberté, notamment dans la solitude qu'elle peut créer.
En certains cas extrêmes, tel celui du bombardement britannique sur l'Allemagne, sans doute la responsabilité suprême de l'homme consiste à porter le poids d'une action mauvaise accomplie au nom de ce qui était vécu comme une nécessité, liée à l'anéantissement du régime hitlérien : « Cette nécessité engendre le malaise ; le monde de la guerre n'est pas moralement satisfaisant. Et pourtant on ne peut s'y soustraire, en l'absence d'un ordre universel dans lequel la vie des nations et des peuples ne s'en trouverait jamais menacée » (p. 436)
En fin de compte, Walzer revient sur l'idée de limitation énoncée au début de l'ouvrage comme caractérisant la guerre juste. La guerre ne peut être un objectif, elle demeure un mal ; mais en l'absence d'une recherche commune de résolution des conflits par des moyens non-violents, elle demeure un horizon incontournable de la vie du monde ; au moins, « la limitation de la guerre est le début de la paix » (phrase finale, p. 444).
[1]Michaël Walzer, Guerres justes et injustes. Belin, 1999. Trad S. Chambon et A. Wicke, 1977, Basic Books - 1992 (2e éd.). Né à New York en 1935, Walzer est professeur de philosophie politique à Princeton. Coéditeur de la revue Dissent.
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