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«Aussi longtemps qu’il y aura des hommes
pour réclamer notre miséricorde,
ne nous lassons pas de semer
au cœur de la misère » (En. Ps 125, 14)
Chanoinesses Régulières Hospitalières de la Miséricorde de Jésus : tel est le titre complet reçu après la Réforme du Concile de Trente. L’Ordre se veut une branche de l’arbre issu de la pensée et de l’action de saint Augustin. Mais cette branche est elle-même… un Ordre très ancien.
Son histoire se confond avec celle de la Communauté de Dieppe jusqu’en 1635, date de la première fondation. Avant cette date, l’Ordre était une simple communauté dont l’histoire se trouve être la préhistoire de l’Ordre ! La communauté de Dieppe est le « berceau », comme aiment à dire les autres communautés. Jusqu’à la première fondation, l’arbre, un « Olivier » comme nous l’appelons, poussait ses racines et fortifiait son tronc à partir duquel les branches allaient s’élever.
Nées des besoins des pauvres
Notre naissance se perd dans les brumes de l’Histoire. Le seul repère que nous ayons est la mention de la communauté servant les pauvres, dans une Bulle du pape Honorius IV, en 1285.
« Nées des besoins des pauvres» ! Un jour, quelques femmes, inspirées par la charité, s’organisent pour les servir, sans volonté déterminée de fonder une œuvre. L’étincelle est venue de ce besoin et de la volonté de servir les pauvres, les malades, les mendiants. Ce sont eux les vrais fondateurs de notre communauté, et l’Eglise qui en portait le souci. Alors le nom de Miséricorde, qui a été donné au XVIIe siècle, se comprend aisément.
L’idée de vivre en communauté s’impose peu à peu, d’autant que les autorités civiles commencent à se soucier des malades. Certaines de ces servantes s’organisent et choisissent la règle de saint Augustin, à moins qu’elle ne leur soit imposée par l’autorité ecclésiastique, on ne sait. Elles s’engagèrent aussi par un vœu : celui de servir les pauvres et les malades. Les trois vœux de religion s’y ajoutèrent plus tard.
Faute de dates précises, nos archives, malmenées par l’histoire de la ville de Dieppe, donnent quelques points de repère. Exemple : en 1480, ces femmes étaient au nombre de sept. Grâce à des procès et à l’énergie d’une supérieure qui n’admettait pas l’ingérence de l’administration dans les affaires de la communauté, grâce aussi peut-on dire aux guerres de religion qui chassèrent les sœurs de l’Hôtel-Dieu durant une année, nous avons quelques traces. Nous savons qu’en 1609, le cardinal de Joyeuse, archevêque de Rouen, prescrivit une réforme, ce qui suppose une certaine ancienneté. En 1627, dit-on, la Règle de saint Augustin était professée depuis six siècles. D’autre part, les historiens de la ville de Dieppe fournissent des précisions de lieux, des transferts des Hôtels-Dieu successifs dans lesquels les sœurs servaient les malades.
Un appel au renouveau
Le Concile de Trente ayant demandé une réforme pour toutes les maisons religieuses, celle qui fut mise en place entraîna un véritable renouveau et donna pour des siècles un autre visage à la communauté. Mais qui allait réaliser la réforme de ce petit groupe de six ou sept sœurs ?
Elles voulaient une réforme, mais ne voulaient pas qu’elle leur fût imposée. Mgr François de Harlay, archevêque de Rouen, mais aussi de Pontoise où des Augustines s’occupaient des malades, demanda à celles-ci de venir à leur aide et de leur montrer comment vivre en communauté régulière, avec des Constitutions dont jusque là elles étaient dépourvues. Elles furent mal reçues, et découragées, elles repartirent au bout de quelques mois.
L’histoire de cette réforme, très mouvementée, se fit par étapes, s’étalant sur huit ou neuf ans, jusqu’en 1625. Pour finir, la régularité fut rétablie et la communauté put accueillir douze novices qui rejoignirent les autres professes. Les Jésuites de Dieppe les aidèrent à rédiger leurs propres Constitutions, car elles ne voulurent pas accepter celles de Pontoise datant de l’époque de saint Louis. Puisqu’il fallait des changements, au moins qu’ils soient réels pour être durables. Les jeunes sœurs entrées en 1626 vont être à la fois les artisanes de ces Constitutions et des fondations qui commenceront en 1635. En 1630, les sœurs sont dix-sept.
C’est le début d’un renouveau. Quand les sœurs de Pontoise repartirent, elles laissèrent aux sœurs de Dieppe l’habit blanc des chanoinesses, avec le rochet, signe d’appartenance à l’Ordre canonial, et peut-être les armoiries qui sont les nôtres aujourd’hui et qui résument bien ce que nous sommes : des Augustines de la Miséricorde de Jésus. L’olivier symbolise notre charisme propre de Miséricorde, particulièrement envers les pauvres et les malades ; la main portant le cœur enflammé montre notre filiation avec Augustin.
Cette réforme changera quelque peu la physionomie de la communauté. Pour rester à la fois religieuses et servantes des pauvres et des malades, les sœurs durent accepter la clôture, devenant ainsi un Ordre monastique. Et cependant, ces moniales cloîtrées vont sortir de leurs murs un jour prochain et devenir les premières femmes missionnaires. Le Seigneur ne manque pas d’humour !
Vers de nouveaux espaces
En 1635, l’évêque de Vannes demanda à la communauté quelques sœurs pour réformer les Hospitalières du vieil Hôtel-Dieu Saint-Nicolas. Quatre sœurs partirent. Elles furent reçues à coups de projectiles lancés par la population excitée par la communauté de la ville qui gérait les biens des pauvres de l’hôpital. C’est la première fondation.
En 1639, à l’appel des Jésuites de la Nouvelle-France, trois des sœurs se portent volontaires pour servir les pauvres et les malades parmi les colons et les « sauvages », et pour leur annoncer Jésus-Christ. La nièce de Richelieu, future duchessse d’Aiguillon, prend en charge au temporel cette fondation ; les sœurs ont moins de 30 ans ! Le pays est inhospitalier : on l’appelle non sans raison le « pays des croix ». Pourtant, ni la pauvreté, ni la faim, ni les Iroquois, ni les épidémies, ni peut-être le mal du pays, ne vinrent à bout de leur volonté d’évangéliser et de servir. Elles sont missionnaires.
Les deux premières branches sorties du vieux tronc de l’olivier dieppois sont les branches maîtresses qui ont donné naissance à plusieurs autres des deux côtés de l’Atlantique. Au XVIIe siècle, après Vannes et Québec, des communautés furent fondées à Rennes, Bayeux, Quimper et ailleurs, pour servir les pauvres dans les hôpitaux de ces villes.
De l’autonomie à la fédération
Le fonctionnement de ces monastères est autonome. Cette forme de vie ne brise cependant pas les liens avec les autres monastères. Ces liens restent très fraternels ; ils s’expriment par une correspondance plus ou moins fréquente, et au moins une fois par an, par une lettre circulaire dont la tradition a traversé beaucoup de générations. Ces lettres annuelles sont lues avec joie et commentées avec intérêt.
L’autonomie séculaire va être respectée, mais de nouveaux liens vont être créés et aboutir à l’organisation d’une Fédération, dont la cheville ouvrière sera Mère Yvonne-Aimée de Jésus, professe du monastère de Malestroit (ex-Vannes). Après plusieurs réunions (Dieppe en 1924, Malestroit en 1931), les statuts sont élaborés en vue de constituer une fédération des monastères issus de celui de Dieppe ou s’y étant rattachés dans les années 1930.
La guerre de 1939-1945 en retarde l’aboutissement. Le 21 août 1946, Mère Yvonne–Aimée de Jésus est élue Supérieure générale de la Fédération dont les statuts sont approuvés pour une période d’abord de douze ans, puis une autre de sept ans, avant de l’être définitivement. La date de naissance de la Fédération est 1946. Jusqu’à sa mort, en 1951, Mère Yvonne-Aimée en fut supérieure générale.
Cette fédération de monastères autonomes de femmes était la première dans l’Eglise. Elle a été imitée par des communautés de moniales, mais elle a son style propre, ce qui en fait plutôt une congrégation canoniale. Si la supérieure générale n’a pas de pouvoir sur les sœurs, elle a néanmoins le devoir de veiller à la vitalité du charisme et de conseiller une orientation apostolique, le cas échant, ou d’aider à prendre une grave décision. Elle se doit d’être attentive à la formation des jeunes sœurs dans leur propre monastère ou dans un noviciat commun.
La tradition augustinienne
L’après-concile de Vatican II a été une période de réforme. Nous avons redéfini la vie canoniale antique par un retour aux sources. Cette vie canoniale, profondément augustinienne, s’appuie sur trois pierres qui la fondent :
La vie communautaire, au sens quotidien du mot, où le partage intégral est la règle et qui s’inspire de Actes 4, 32. La vie commune est notre premier champ apostolique : s’évangéliser les unes les autres, se pardonner chaque soir, partager les soucis apostoliques et autres…
La prière liturgique de louange, chantée dans cette unanimité dont parle la Règle de saint Augustin, car la louange s’enracine dans la vie de communion fraternelle ; elle est un élément capital de notre journée.
Le service des autres, qui s’exprime dans une réponse aux besoins actuels de l’Eglise locale, et non plus exclusivement dans une réponse aux besoins des malades. Quel que soit notre choix, il y a un préalable : qu’il soit compatible avec la vie commune.
Une touche particulière de notre vie apostolique est l’accueil, que nous essayons de vivre chaleureusement, dans nos hôtelleries ou ailleurs. Cet accueil qui se veut fraternel est une marque augustinienne.
Vivre la miséricorde aujourd’hui
Notre journée est organisée de telle manière que la vie fraternelle soit vivante et partagée par l’ensemble des sœurs, celles dont le service se vit à l’extérieur, et celles qui assurent à l’intérieur les tâches quotidiennes. Quel qu’il soit, il a même valeur car il construit le royaume de l’amour. Nos sœurs malades qui vivent dans leur monastère de profession jusqu’à la fin, n’ont pas une moindre part à la mission commune, grâce à la prière et à leur offrande qui jalonnent leurs journées.
Comme un très vieil arbre est amputé par le temps de certaines de ses branches, les monastères nés depuis 1635 ne sont pas tous en vie aujourd’hui. Certains ont disparu à la Révolution française, d’autres récemment à cause du manque de vocations. Le vieillissement et le manque de vocations font que quelques communautés ont amorcé un regroupement. Pour faire face à cette pauvreté, la formule idéale n’a pas été trouvée, mais l’esprit d’entraide est à l’œuvre.
A la suite des lois antireligieuses du début du XXe siècle, des Augustines sont parties Outre-Manche. La flamme missionnaire allumée par les Augustines en 1639 s’est transmise en Afrique en 1891 : Afrique du Sud, Nigéria, Burkina-Faso. Là des communautés continuent à vivre le charisme de la Miséricorde, en s’adaptant aux besoins du pays. Là, des jeunes assurent la relève des sœurs d’Europe.
La réponse aux besoins de l’Eglise de ces pays est diversifiée, mais dans la ligne des premières Augustines de Dieppe : « Les personnes atteintes et malades du Sida, et particulièrement les enfants », en Afrique du Sud. « Les pauvres qui n’ont pas encore entendu l’Evangile, et les malades », au Burkina-Faso. « Les personnes handicapées rejetées, la catéchèse auprès de c eux qui ne connaissant pas Dieu », au Nigeria.
Ce sont les trois pôles de la Miséricorde aujourd’hui en Afrique qu’ont relevés, en 2004, les jeunes sœurs au cours d’une session en Afrique du Sud, en réponse à la question : « Qui sont les pauvres ? Où sont les pauvres aujourd’hui ? » Les jeunes sœurs françaises et anglaises, pour leur part, disent que « ce service se concrétise dans l’appel de l’Eglise à être proche des personnes en recherche de sens à donner à leur vie et dans le service des personnes âgées. »
C’est l’objectif des Augustines de la Miséricorde de Jésus dont les Constitutions sont pétries d’esprit augustinien et marquées par de nombreuses citations d’Augustin en exergue des chapitres.
« Rassemblées pour chercher Dieu ensemble, n’ayant qu’un cœur et qu’une âme tournées vers Lui et vers nos frères » (Const. n ° 2), nous nous efforçons de « recevoir la miséricorde nous-mêmes si nous voulons la transmettre aux autres, surtout aux membres les plus faibles » (n° 93), préférant le service de l’Eglise à notre tranquillité, et voulant « devenir ensemble le Temple de Dieu » (Com. Ps 131).
Sœur Marie-Aimée, prieure
Communauté des Augustines Thibermont
76370 Martin-Eglise
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