L’avortement,

une « voluptueuse cruauté »

 

 

Pour découvrir la pensée de saint Augustin sur l’avortement, il faut prendre en compte tout à la fois son expérience personnelle, ses idées sur le mariage ainsi que sa réflexion au sujet de la résurrection des corps. En effet, Augustin n’a pas écrit un traité de morale où il aurait traité spécifiquement de l’avortement et c’est en examinant d’autres considérations qu’il est possible de dégager ce qui pourrait être sa position.

 

 

 

Quand l’enfant paraît…

 

La vie personnelle d’Augustin a sans nul doute contribué à façonner ses idées sur l’avortement et plus généralement sur la procréation. Les Confessions nous livrent un tableau assez évocateur de ce que furent les premiers émois sentimentaux du jeune homme de Thagaste. Augustin y reconnaît avoir dès sa première adolescence, une nature sensuelle qui le portait à quelques débordements.

 

« Et quel était mon plaisir, sinon d’aimer et d’être aimé ? Mais je ne me tenais pas dans la mesure d’un échange d’âme à âme, juste là où se trouve le sentier de l’amitié. Au contraire, des buées s’exhalaient du fond limoneux de la concupiscence charnelle, et des bouillonnements de la puberté. (…) Ballotté, dispersé, je me dissolvais, je bouillonnais à travers mes fornications… » (Conf.II , 2, 2)

 

C’est vers 17 ans, en 371, alors qu’il se trouve en études à Carthage qu’Augustin prend une « concubine » à laquelle il restera fidèle jusqu’à la séparation de l’année 386. Un fils naîtra dès l’année suivante, Adéodat, Dieudonné ! Un fils et un seul pendant près de 15 ans de vie commune…

 

« En ces années-là j’avais une femme ; ce n’était pas dans ce qu’on appelle l’union légitime que je l’avais prise, mais je l’avais dépistée dans mes vagabondages passionnés dépourvus de prudence. Toutefois je n’en avais qu’une, et je lui gardais la fidélité du lit ; ce qui me permit de bien connaître par une expérience personnelle, la distance qu’il y a entre la réserve du contrat conjugal, conclu en vue de la génération, et le pacte de l’amour voluptueux, où l’enfant naît malgré le vœu contraire des parents, encore qu’une fois né           il les force à l’aimer. » (Conf. IV, II, 2)

 

Augustin a-t-il voulu donner la vie ? Probablement pas si on prend pour argent comptant ce que l’on vient de lire. Mais l’enfant a vu le jour… Le couple a-t-il eu recours à la contraception ? Nul ne peut le dire. Mais une chose est claire pour Augustin : le but du mariage est la procréation et l’éducation des enfants (Conf. II, 2, 3 ; IV, II, 2, VI, XII, 22).

 

 

C’est à l’occasion de la controverse sur la virginité consacrée lancée par Jovinien qu’Augustin rédigea le traité De bono conjugali, le bien du mariage. Jovinien considérait qu’il n’y avait pas de supériorité de la virginité par rapport au mariage et quel’un et l’autre état de vie étaient à égalité d’honneur. Jérôme avec sa fougue habituelle lui répondit dans un traité fortement polémique, l’Adversus Jovinien, mais en se laissant emporter par l’excès. Le résultat était plutôt désastreux puisqu’il dévalorisait l’état matrimonial pour mieux étayer sa défense du célibat. Augustin eut une attitude plus modérée qu’il exposa dans le De Bono conjugali et le De sancta virginitate en 401. Le traité « du Bien du mariage » met en évidence le refus formel d’Augustin du recours à la contraception et aux manœuvres abortives. Augustin part d’un cas de figure : un homme et une femme vivant en concubins, est-il possible d’appeler cette union un mariage ? Augustin y met deux conditions pour reconnaître dans cette vie commune un véritable mariage : la fidélité et l’ouverture à la procréation. La procréation fait partie des « biens du mariage » et il n’est pas bon de l’empêcher.

 

 « Voici un homme et une femme… Ils ont pris l’enagement réciproque de n’avoir pas de relations … Peut-on appeler mariage leur union ?  Oui, certes, à la rigueuet ssns absurdité. Si leur engagement vaut jusqu’à la mort de l’un des deux, et, si tout en ne visant pas dans leurs rapports la génération, ils ne la fuient pas, soit par le refus d’avoir des enfants, soit par une manœuvre coupable qui empêche la naissance. » (De bono conjugali, V, 5).

 

 

 

L’avortement, une cruauté manifeste

 

Augustin a constamment étayé sa démarche intellectuelle sur l’Écriture à partir du jour où il reçut le baptême. La source scripturaire qui guidait Augustin quant à sa réflexion sur l’avortement venait du livre de l’Exode. C’est sur la version grecque de la Septante, traduite à son tour en latin, qu’il s’appuie pour condamner l’avortement. Le texte d’Exode 21, 22-23, dans l’original hébreu prévoit que l'avortement accidentel provoqué par deux hommes se querellant et heurtant une femme enceinte détermine une simple amende pour indemniser le père. Mais la Septante fit une confusion en traduisant le mot « mal » par « formé » introduisant par la même occasion une différence de nature entre le fœtus formé et le fœtus informe. La traduction erronée s’enracinait dans la distinction aristotélicienne qui considérait que le fœtus était formé à partir du 40ème jour pour le sexe masculin et au 90ème jour pour le sexe féminin. Si la Septante maintenait une simple amende pour l’agresseur qui provoquait l’avortement d’un fœtus informe, elle réclamait par contre la mort pour celui qui déclenchait l’avortement d’un fœtus formé.

Quoi qu’il en soit de cette erreur de traduction, Augustin considère           l’avortement comme condamnable en lui-même, non sans faire cependant une différence entre l’avortement d’un fœtus formé et celui d’un fœtus informe dans l’esprit du texte d’Exode dans sa traduction de la Septante. L’avortement d’un fœtus non formé n’était pas considéré comme un meurtre puisqu’il ne peut pas être dit que l’âme y est déjà présente (Quaestionum libri septem, 2.80). En fait, Augustin désapprouvait tout autant l’avortement d’un fœtus animé que celui du fœtus non animé… L’avortement et l’infanticide sont jugés sévèrement par Augustin. Il les qualifie de « cruelle volupté » parce qu’ils détournent l’union           des corps de leur ouverture à la vie pour la préservation du seul plaisir égoïste des amants :

 

 

«           Parfois cette voluptueuse cruauté ou cette cruelle volupté va jusqu’à user de drogues contraceptives et, s’il lui arrive de ne pas réusir,           jusqu’à éteindre et dissoudre en quelque sorte dans les entrailles le fruit déjà  conçu, voulant que son propre enfant meure avant de vivre, ou, s’il vivait déjà dans le sein maternel, qu’il soit tué avant de naître. Il est absolument certain que si tous les deux sont dans de telles dispositions, ce ne sont pas des époux… » (De Nuptiis et concupiscentia, I, 15, 17)

 

A cet égard, la prostituée qui garde son enfant né dans la débauche           est moins condamnable que le couple marié qui recourt à l’avortement. La prostitution  est certes un mal, mais l’enfant est un bien. La prostitution est l’« œuvre propre » de la femme, mais l’enfant qu’elle porte est l’œuvre du Dieu Créateur. Augustin va jusqu’à dire que le fait de garder l’enfant vaut à la femme le pardon de son péché. Si elle ne le « rejette pas de ses entrailles , à l’aide d’un breuvage criminel », la passion qui l’a conduite au péché « se concentre sur le fils que Dieu lui a donné ; elle cesse d’être de la passion pour prendre le nom de charité ».  « Le fils  de cette femme de mauvaise vie est une figure très juste de la grâce donnée à l’âme pécheresse… » (in  Ps 10, 5).

 

 

La résurrection  promise aux avortons

 

Quelle est le sort des fœtus avortés ? Sont-ils destinés à la résurrection ? Réfléchissant sur la résurrection des corps, Augustin n’a pas pu éviter cette question. S’il est d’abord hésitant sur la réponse à donner, il tranche nettement pour associer les avortons à la résurrection  promise par le  Christ.

 

« Ces avortons qui sont morts dans le sein de leur mère après y avoir vécu un certain temps, doivent-ils ressusciter ? Je n’ose l’affirmer ni le nier. Si toutefois on les met au nombre des morts, je ne vois pas pour quelle raison ils seraient exclus de la résurrection des morts »  (De Civitate Dei, 22, 13).

 

Pour Augustin, l’approfondissement de la doctrine du salut en Jésus-Christ lui fit découvrir plus profondément la promesse de la résurrection des corps. Pour lui, le corps n’est pas le tombeau de l’âme. Il est le lieu du salut et il est appelé à recevoir la plénitude de la vie divine. C’est une prise en compte de l’Incarnation du Christ qui lui permit d’adhérer au dogme de la résurrection corporelle. Le corps est bien le lieu du salut de l’homme parce qu’il est aussi « histoire », faisceau de relations humaines dont il est tissé au cours de son existence temporelle. Toutes ces « valeurs » sont appelées à ressusciter.

 

 « Une des premières questions qui surgissent à ce propos est celle des avortons, qui sont bien nés dans le sein maternel mais pas encore de manière à être capables de renaître. Si nous disons qu’ils doivent ressusciter, pour ceux qui sont déjà formés on peut tolérer tant bien que mal cette affirmation. Quant à ceux qui sont encore informes, qui ne serait plutôt porté à croire qu’ils périssent, comme les germes qui n’aboutissent pas à la conception ?

Mais qui oserait nier, alors même qu’il n’oserait l’affirmer, que l’effet de la résurrection soit d’ajouter à un organisme en formation ce qui lui manquait, de telle manière qu’il ne soit pas plus privé de la perfection qu’il aurait acquise avec le temps que passible des défauts que le temps lui avait infligés ?   Ainsi donc la nature de l’être humain ne sera ni frustrée du développement convenable que le cours de l’existence lui réservait, ni défigurée par les accidents contraires qu’elle avait pu en recevoir. En elle, au contraire, sera complété ce qui n’était pas complet, de même que réparées les atteintes dont elle avait souffert » (Enchiridion XXIIII, 85).

 

En clair, pour Augustin, un fœtus informe est appelé à la Résurrection tout comme un corps qui a accompli un long parcours et qui a subi les atteintes physiques et les dégradations inévitables. Dans le premier cas, ce qui était inachevé sera complété, dans le second ce qui a été abîmé sera restauré. Comme l’écrit si joliment Henri-Irénée Marrou : « La résurrection, c’est donc du plus-être, du mieux-être, incomparablement supérieur à tout ce que nous pourrons avoir connu, expérimenté, durant notre vie terrestre, mais ce sera pourtant une réalité du même ordre : désormais spirituel, notre corps restera cependant toujours notre même corps[1]. »

Si Augustin estime que les avortons sont appelés à la vie éternelle, c’est qu’il considère aussi comme une injustice profonde de ne pas leur avoir permis de développer les potentialités de vie qu’ils avaient.

 

Augustin est en accord avec la majorité des auteurs ecclésiastiques de son époque pour condamner vigoureusement la pratique de l’avortement. Sa pensée en la matière s’appuie d’abord sur l’Écriture. Mais son expérience personnelle et la haute opinion qu’il se fait du mariage chrétien ont contribué à étayer solidement son opposition à tout ce qui viendrait contrarier l’un des biens du mariage : l’ouverture à la vie.

 

Benoît GRIERE
Augustin de l’Assomption
Paris

 



[1] Henri Irénée MARROU, Le dogme de la résurrection des corps et la théologie des valeurs humaines selon l’enseignement de saint Augustin, Revue des Études Augustiniennes, tome XII, 1966, p.125-126.

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