En ces années-là, j’avais une femme;
ce n’était pas dans ce qu’on appelle
l’union légitime que je l’avais prise
Celle qui deviendra la mère d’Adéodat n’était pas sa première rencontre. Au cours de sa seizième année déjà, alors que sa sensualité était exacerbée, Monique, sa mère, lui recommanda sans doute la pudeur, mais elle ne chercha nullement à « contenir [sa virilité naissante] dans les limites de l’affection conjugale ». Il n’était pas question à cette époque de prendre une épouse, laquelle aurait constitué une sérieuse « entrave » à son avenir social. « On me lâchait les rênes », écrit-il (Confessions II, 3, 8). Ce n’est qu’un an plus tard, vers 371/372, qu’il fera la connaissance à Carthage de celle qui deviendra sa concubine et bientôt la mère d’Adéodat.
« Je vins à Carthage… je n’aimais pas encore et j’aimais à aimer ! … Aimer et être aimé, c’était plus doux pour moi si je pouvais jouir aussi du corps de l’être aimé… J’en vins à me ruer dans l’amour où je désirais me prendre… et je m’enlaçais avec joie dans des nœuds de misères » (Conf. III, 1, 1).
La rencontre dans une église
C’est sans doute dans une des nombreuses églises de Carthage qu’il fit sa première rencontre avec cette femme. Etait-ce hasard ou calcul ? Augustin s’accuse en tous les cas d’avoir « osé », au cours de célébrations, dans l’enceinte de l’église, se « livrer à ses convoitises » et « négocier la possession de fruits de mort » (III, 3, 5), ce que Serge Lancel traduit en termes clairs : « L’étudiant y faisait les yeux doux à d’aimables jouvencelles qu’il ne songeait pas encore à draper dans les habits du péché[1] ». Augustin vivra avec cette femme durant une quinzaine d’années. De leur union naîtra Adéodat, l’enfant non désiré, mais non moins aimé de ses parents, une fois venu au monde.
« En ces années-là, écrit-il, j’avais une femme ; ce n’était pas dans ce qu’on appelle l’union légitime que je l’avais prise, mais je l’avais dépistée dans mes vagabondages passionnés dépourvus de prudence. Toutefois je n’en avais qu’une, et je lui gardais aussi la fidélité du lit ; ce qui me permit de bien connaître par une expérience personnelle, la distance qu’il y a entre la réserve du contrat conjugal, conclu en vue de la génération, et le pacte de l’amour voluptueux, où l’enfant naît malgré le vœu contraire des parents, encore qu’une fois né il les force à l’aimer » (Conf. IV, 2, 2).
Deux questions se posent à propos de cette liaison. D’abord, pourquoi Augustin n’a-t-il jamais révélé le nom de cette femme ? Son silence a parfois scandalisé : comment peut-on être si ingrat ! Ensuite, pourquoi cette union, qui durera quinze ans — Augustin s’en séparera en 385, date à laquelle il envisage de se marier avec une riche héritière de la société milanaise (Conf. VI, 15, 25) —, n’a-t-elle jamais été scellée par un mariage légal ? A aucun moment, Augustin ne semble avoir envisagé un tel mariage. Ne faut-il pas soupçonner dans son attitude un intérêt égoïste pour garder sa liberté ?
La femme anonyme
En réponse à la première question, on ne peut guère aller au-delà de conjectures. S’il tait le nom de cette femme, on peut penser que c’est moins par ingratitude que par discrétion. Lancel écrit : « Augustin n’avait, que nous sachions, aucun grief contre elle ; et même, plus positivement, il n’avait eu qu’à se louer, semble-t-il, de la compagne et de la mère » (op. cit. p. 51). Alors pourquoi ce silence ? Il est probable qu’Augustin ait tout simplement refusé de jeter son nom en pâture au public, par respect pour elle. A défaut d’une réponse explicite d’Augustin, on ne s’est naturellement pas privé de broder sur son silence.
Ainsi, encore récemment, Serge Lancel a cherché la réponse du côté de l’inconscient d’Augustin : « Prononcer le nom, écrire le nom de celle qui avait si longtemps partagé sa couche, c’était retrouver l’inflexion de sa voix, respirer à nouveau le parfum de son corps. C’était faire renaître, à jamais mêlées, les joies et les blessures anciennes. La damnatio nominis — l’oubli forcé du nom — était le lourd couvercle posé sur la boîte aux souvenirs. » L’inconscient est insondable. Dans une note, Lancel fait une autre hypothèse : au moment d’écrire les Confessions, la mère d’Adéodat devait « probablement être enfouie dans l’incognito de quelque communauté religieuse. En respectant son anonymat, la damnatio nominis protégeait aussi cet incognito. » Augustin a écrit qu’elle était retournée en Afrique, jamais qu’elle s’était retirée dans un monastère.
Une relation sans chaînes
A la seconde question, il semble qu’on peut apporter une réponse mieux fondée. Peter Brown[2] donne une double explication du concubinage d’Augustin. D’une part, il fait observer que « ce genre de concubinage était traditionnel dans la société romaine », et que « l’Eglise catholique elle-même était prête à le reconnaître pourvu que les deux membres du couple demeurent fidèles l’un à l’autre ». D’aute part, Peter Brown précise : « C’est qu’un véritable mariage entraînait des complications décourageantes : il fallait que les deux conjoints jouissent du même statut social et il en résultait des arrangements de famille très complexes. Le professeur provincial en voie d’ascension qu’était Augustin ne désirait pas autre chose qu’un mariage de “seconde zone” avec une concubine… ». Il n’avait nulle envie d’être « enchaîné à une femme » (Conf. II, 3, 8). Quand plus tard son intérêt entrera en conflit avec ses sentiments, c’est son intérêt qui l’emportera, au prix d’un déchirement intérieur dont les Confessions gardent le souvenir douloureux :
« Quand on arracha de mes flancs, comme un obstacle au mariage, ma compagne de lit habituelle, mon cœur, où elle adhérait, fut déchiré et blessé, et il portait une traînée de sang. »
Elle, en partant pour l’Afrique, t’avait fait le vœu de ne pas connaître d’autre homme, et elle laissait auprès de moi l’enfant naturel que j’avais eu d’elle, mon fils.
Mais moi, infortuné, qui n’était même pas capable d’imiter une femme, impatient du délai imposé, à la pensée de n’avoir que dans deux ans celle que je demandais, et parce que je n’étais pas épris du mariage mais esclave de la passion, je me procurai une autre femme ; ce n’était pas bien sûr à titre d’épouse…Et ma blessure ne guérissait pas, celle qui s’était faite à l’arrachement de ma première compagne… » (Conf. VI, 15, 25).
Nous n’en saurons pas plus sur cette femme. C’est seulement d’Adéodat qu’il est question par la suite, un enfant surdoué, qui fera la fierté de son père Ce fils — le « fils de sa chair et de son péché » —, nous le retrouvons dans le dialogue De Magistro (BA 6), où il est le brillant interlocuteur de son père. A l’âge de quinze ans, « déjà il dépassait en intelligence bien des hommes graves et instruits ». « J’étais saisi d’horreur sacrée devant son génie », avoue Augustin dans les Confessions. Adéodat mourut peu après ces entretiens : « Tu t’es hâté de l’enlever à la vie de la terre » (Conf. IX, 6, 14), sans autre précision. Finalement, nous ne savons guère plus sur l’enfant que sur sa mère, la femme d’Augustin[3].
Marcel NEUSCH
[1] Serge Lancel, Saint Augustin. Fayard, 1999, p. 50.
[2] Peter Brown, La vie de saint Augustin. Seuil, 1971, p. 70. Voir aussi Confessions VI, 16, 26, BA 13 p. 571 et note complémentaire p. 677.
[3] Sur Adéodat (Dieudonné), voir Goulven Madec, in Augustinus Lexikon.
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