LE BIEN DU MARIAGE
Un opuscule d’Augustin

 

« Le mariage est donc un bien

chez tous les peuples

et dans toute l’humanité…» (XXIV, 32)

 

Le De bono conjugali est un opuscule d’Augustin consacré au mariage[1]. Composé vers 400, il répond, comme souvent, à une demande. La nature même du mariage — déjà ! — est radicalement mise en cause. Il ne s’agit pas pour Augustin d’une simple question de mœurs. Il en va de l’intégrité de la vie chrétienne. Sur un sujet aussi délicat, il va faire jouer toute la gamme de ses compétences. Fin dialecticien, il est d’abord un excellent commentateur de la Bible : les citations de l’Ecriture, abondantes et variées, émaillent son propos.

Cependant, Augustin ne cherche pas à contraindre par des arguments d’autorité. La persévérance dans le mariage, comme la vie chrétienne, ne demande-t-elle pas d’abord un minimum de bon sens et de courage ? Augustin va clairement mettre en avant trois éléments essentiels du mariage : les enfants, le pacte de fidélité, le sacrement : proles, fides, sacramentum ! Ses conseils s’adressent à tous. Mais nul doute qu’il a particulièrement à cœur d’éclairer le jugement des plus jeunes. Inutile donc de dire que cette modeste présentation n’a d’autre but que d’en favoriser une lecture encore intéressante pour aujourd’hui.

 

Les finalités du mariage

 

C’est au sein de l’alliance entre Dieu et l’humanité qu’Augustin fonde l’origine du mariage. Dès les premières pages de son opuscule, les buts du mariage coexistent : il ne s’agit pas simplement d’assurer la « continuité de la société » mais aussi de favoriser « une union de tendresse et d’amour entre les époux ». Sans trop faire de commentaires, Augustin s’appuie fermement sur les célèbres paroles du livre de la Genèse : « Croissez, multipliez vous et remplissez la terre » (Gn I, 28). Pour l’état dans lequel l’homme a été créé, le mariage est un bien. D’ailleurs, le Seigneur lui-même ne l’a-t-il pas honoré, en participant aux noces de Cana ? Au plan simplement humain, le mariage présente de nombreux avantages : il permet à la société de se régénérer mais aussi de réaliser « l’union intime » entre deux âmes. Enfin, le mariage permet de tempérer les « élans de la volupté » :

 

« Le mariage comprime dans ses élans la volupté, met une sorte de pudeur dans leur fougue et les tempère par le désir de paternité. Il se mêle, en effet, je ne sais quelle gravité aux bouillonnements de la volupté quand, au moment où l’homme et la femme s’unissent, ils songent qu’ils vont devenir père et mère » (III, 3).

 

 Tout cela, Augustin ne le sait que trop bien. Sa propre expérience n’a-t-elle pas été marquée par ces bouillonnements incontrôlables de la jeunesse ? Dès lors l’intention d’Augustin apparaît plus clairement : la fidélité dans le mariage est là pour préserver de bien des troubles. Aussi l’incitation au mariage est franche. L’homme qui accepte une concubine, simplement le temps de trouver à en épouser une autre, plus honorable ou plus riche, n’a pas un comportement honnête. De même, celui qui renvoie sa femme pour en prendre une autre. En fait, le mariage ne peut guère faire l’objet d’appréciations personnelles : il ne peut être rompu parce qu’il tient sa force d’une « réalité supérieure ». Augustin ébauche ainsi les bases de la sacramentalité du mariage :

 

« Ce lien n’aurait pu avoir une telle force, s’il ne la tenait, étant donné la faiblesse humaine, d’une réalité supérieure, par un sacrement dont l’homme qui veut l’écarter ou le rejeter garde, pour son châtiment, la marque indélébile » (VII, 7)

 

Mariage et virginité : deux choses bonnes

 

 Mais quel est le rapport entre le mariage et la virginité ? Faut-il dévaloriser le premier pour valoriser le second ? Augustin refuse de tomber dans ce piège. L’un et l’autre états doivent être considérés comme des choses bonnes. Augustin veut éviter toute comparaison. Judicieusement, il donne l’exemple de Marthe et Marie, l’une et l’autre faisant chose bonne, alors qu’elles agissent différemment :

 

« L’acte de Marthe n’est pas davantage un mal du fait que Marie ne pouvait en accomplir un de meilleur qu’en s’abstenant de faire comme elle. Ce n’est pas non plus un mal de recevoir un juste ou un prophète dans sa maison, du fait que celui qui veut suivre le Christ à la perfection et accomplir par là un acte plus méritoire ne doit pas avoir de maison » (VIII, 8)

 

Augustin en conclut qu’il est bon de se marier. Bien plus, le mariage doit être consciemment recherché. Mais si, aux premiers temps de l’humanité, le mariage était nécessaire pour peupler la terre, désormais, ce n’est plus le cas : la continence est aussi souhaitable. Lucide cependant, Augustin s’en remet au jugement de l’apôtre Paul : ceux qui ne peuvent garder la continence sont invités à se marier (I Co 7, 9). Ce n’est pas une raison pour sombrer dans les passions charnelles dans le mariage. Dans le couple aussi, la chasteté est nécessaire. Si le corps de l’époux est bien lui-aussi un « temple de l’Esprit Saint », alors la maîtrise de soi et l’entrainement mutuel vers la sainteté ne sont pas hors de portée :

 

« Même les corps des gens mariés sont donc saints, pourvu qu’ils gardent avec leur fidélité à Dieu, leur fidélité mutuelle. Fût-il païen, l’époux ne peut être un obstacle à cette sainteté ; la sainteté de son épouse lui est, au contraire, un moyen de salut, tout comme la sainteté de l’époux est un moyen de salut pour l’épouse païenne » (XI, 13)

 

D’un Testament à l’autre

 

Augustin donne donne une image « ouverte » du mariage : indépendamment de leurs convictions religieuses, les époux peuvent concourir à leur sanctification mutuelle. A l’extérieur, leur comportement peut être un témoignage de foi. Hélas, les époux ne se traitent pas toujours comme « les vases fragiles ». Ils ne vivent pas tous les jours dans la paix et la charité. Selon l’évêque d’Hippone, ce serait même plutôt rare ! Dès lors une brèche est ouverte, dans laquelle s’engouffrent des contradicteurs d’Augustin. L’Ancien Testament  ne donne-t-il pas des exemples de relative liberté par rapport au mariage ? Il suffit, disent-ils, de regarder les Patriarches. N’avaient-ils pas sans honte plusieurs femmes ? Augustin remet rapidement les choses au point :

 

« Chacun d’eux avait permission de posséder plusieurs femmes. Mais leurs rapports avec elles étaient plus chastes (…) Ils possédaient ces femmes pour accomplir l’œuvre de la génération, non pour satisfaire des désirs morbides » (XIII, 15).

 

Ce qui était souhaitable aux commencements de l’humanité ne l’est plus désormais. La délicatesse des Patriarches avec leurs épouses révèle même qu’ils auraient choisi la virginité, si les circonstances l’avaient permis. Devant cette « diversité mystérieuse des temps », le chrétien ne doit pas demeurer songeur. Sa seule préoccupation doit rester celle de « se dissoudre et être avec le Christ » (Ph 1, 23). Pour Augustin, les Patriarches sont les « saints époux d’autrefois ». Leur exemple ne peut pas être invoqué pour remettre en cause la sainteté du mariage. Plus fondamentalement, il vaudrait mieux en voir la portée spirituelle :

 

« De même donc que dans l’ancien temps, le symbole de la pluralité des épouses a figuré la multitude à venir, soumise à Dieu dans tous les peuples de la terre ; de même aujourd’hui, le symbole de l’épouse unique figure l’unité qui nous soumettra tous à Dieu dans l’unique cité céleste » ( XVIII, 21).

 

Ainsi faut-il comprendre le mariage : une préfiguration de notre vie en Dieu. Dès lors, l’adultère a un sens précis pour Augustin : c’est une offense au culte rendu au Dieu unique. Une fois conclu, le mariage ne peut être rompu, même dans le cas douloureux où le couple découvre qu’il ne peut avoir d’enfants. La sainteté du sacrement passe avant la fécondité. Heureusement, ce n’est pas toujours le cas. Les Patriarches eurent beaucoup d’enfants. Mais ils répondirent d’abord à un appel divin. En d’autres termes, s’ils firent des enfants, c’était d’abord pour honorer Dieu et non pour assouvir leurs plaisirs. C’est donc à toute une « dialectique » des rapports entre le charnel et le spirituel qu’Augustin entend sensibiliser ses auditeurs :

 

« Le mariage est bon : les époux y sont d’autant meilleurs que, plus chastes et plus fidèles, ils craignent Dieu, surtout si les enfants qu’ils désirent charnellement, ils les nourrissent spirituellement » (XIX).

 

La continence dans le mariage

 

Clarification de l’explication de la conduite des Patriarches, justification de la nature de l’unité conjugale, équilibre entre le spirituel et le charnel dans le mariage… on pourrait penser qu’Augustin a rassemblé ici dans un parfait équilibre toute son argumentation. Pourtant, il lui reste encore une étape à franchir : mettre en perspective le mariage par rapport à la continence. Il ne s’agit naturellement pas d’opposer le mariage et la continence :

 

« La continence de Jean qui n’a pas connu le mariage n’a plus de mérite que celle d’Abraham qui a engendré des fils. Le célibat de l’un et le mariage de l’autre ont, selon la répartition des temps, milité en faveur du Christ » (XXI, 26)

 

Il faut donc distinguer plusieurs niveaux. Il y a la continence au dehors, qui s’exprime par le renoncement au mariage, et celle toute intérieure, qu’on peut posséder aussi dans le mariage. Des circonstances plus adéquates permettent parfois de la mettre en évidence. Incontestablement, Augustin croit en la valeur de la continence. Fruit d’un patient entraînement spirituel, elle peut même être largement proposée à tous les chrétiens. Malheureusement, le risque est toujours de vouloir faire des comparaisons. Hélas, un moine en rupture de vœux, Jovinien, avait semé même la confusion sur le sujet en établissant une équivalence absolue entre le mariage et la virginité. Augustin lui-même en rapporte les thèses :

 

 

 

« Il y a quelques années vivait à Rome un certain Jovinien qui décida des religieuses, même d’un certain âge à se marier. Il n’avait pas en vue de séduire par là l’une d’entre elles pour pouvoir l’épouser. Il prétendait seulement que les personnes vouées à la sainte virginité n’avaient pas plus de mérite aux yeux de Dieu que les fidèles vivant dans le mariage » (De peccatorum meritis et remissione III, VII, 13).

 

Il convenait donc de rétablir ici l’enseignement de l’Eglise. On ne peut douter de l’importance de la chasteté dans le mariage, mais la chasteté de la continence est préférable. A plusieurs reprises, son propos avait fait écho à la parole de Paul : « S’ils ne peuvent rester continents, qu’ils se marient » (I Co 7, 9). Sans doute, certains des auditeurs d’Augustin n’étaient pas très enclins à vouloir reconnaître la valeur de la virginité. En tout cas, pour l’évêque d’Hippone, on ne saurait mettre sur le même plan le mariage des époux chastes et fidèles, la virginité des moniales et la continence des religieux qui optent pour le célibat. Mais Augustin montre que le mieux n’est pas toujours là où l’on croit :

 

« Représentons-nous d’un côté une vierge, décidée à persévérer dans sa virginité mais désobéissante, et de l’autre côté une femme mariée, qui était incapable de rester vierge mais est obéissante. Laquelle des deux dirons-nous la meilleure ? Celle qui est moins louable que si elle était restée vierge, ou celle qui est condamnable, toute vierge qu’elle est ? » (XXIII,29).

 

 Incontestablement, le mariage et la virginité sont deux biens dont le second est en soi plus grand que le premier. Mais mieux vaut la sobriété et l’obéissance que l’ivresse et la révolte ! La réponse d’Augustin ne manque donc pas de pragmatisme :

 

« Il vaut mieux n’avoir que des biens, même petits, qu’un grand bien doublé d’un grand mal. Il est préférable d’avoir la courte taille de Zachée (cf. Lc 19, 3) avec la santé, que la haute stature de Goliath (cf. I S 17, 4), avec la fièvre » ( XXIII, 29)

 

D’ailleurs, il n’y a pas nécessairement besoin d’être vierge pour être obéissant. Une femme mariée peut être plus obéissante qu’une femme consacrée. Il en va de même pour les « jeunes gens dont le cœur est resté vierge » : ils n’ont pas de raison de se croire supérieurs aux Patriarches qui n’ont fait eux aussi qu’obéir à Dieu. Le scandale serait plutôt de voir des personnes qui ont renoncé au mariage n’avoir aucun souci des commandements de Dieu !

 

Le souci d’une descendance spirituelle

 

Comme le souligne Augustin à la fin de ce petit livre, les caractéristiques du mariage sont peu nombreuses, mais claires : c’est un sacrement, il comporte un « pacte de fidélité », il est orienté vers le désir d’enfant. Plus qu’une descendance charnelle, c’est bien le souci d’une descendance spirituelle qui doit animer ceux qui hésitent entre le mariage et la vie consacrée. Il ne s’agit, dans ce dernier cas, selon les paroles de saint Paul, « que de songer aux choses de Dieu et aux moyens de lui plaire » ( I Co 7, 32). Si Augustin en appelle à la responsabilité des époux dans le mariage, il s’adresse aussi d’une façon toute paternelle aux jeunes consacrés :

 

« Mes conseils s’adressent surtout et d’une façon beaucoup plus pressante aux jeunes gens et aux jeunes filles qui ont voué à Dieu leur virginité. Ils doivent veiller sur leur vie passagère de la terre avec une humilité d’autant plus grande que ce qu’ils ont consacré à Dieu appartient davantage au ciel » ( XXVI, 35).

 

Incontestablement, ces conseils ont gardé toute leur valeur. Une vie de couple est toujours affaire d’équilibre, de compromis, de respect de Dieu. Ces exigences s’imposent aussi à leur niveau pour les personnes consacrées. Les nombreux exemples de fidélité et d’amour partagé dans les foyers chrétiens sont un témoignage. De même que l’engagement total dans la vie religieuse garde aujourd’hui une très haute valeur dans l’Eglise. Deux signes du Royaume à ne pas opposer mais à situer en complémentarité.

 

                                                                                              Jean-François PETIT
Augustin de l’Assomption, Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Nous suivons ici le texte de l’édition des Œuvres de saint Augustin,  DDB, 1948. BA 2. , pp. 15-99. Le texte a également été édité dans la Nouvelle Bibliothèque Augustinienne (NBA 1, 1992).

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