Augustin maître spirituel

Le Verbe fait chair, Un grand médecin venu du ciel

(Sermon 175, 1, 1)

 

« Tu es médecin, je suis malade
tu es miséricorde, je suis misère. »
« Medicus es, æger sum,
misericors es, miser sum… »
(Conf. X, 28, 39)

 

La figure du Christ médecin est au cœur de la théologie d'Augustin. Le Christ  est à la fois « le médecin des corps et des âmes »[1]. Il « ne guérit pas seulement les corps malades en faisant des miracles, s'il en est besoin, mais encore et surtout les âmes blessées par le péché ».  C'est le médecin des âmes qui retiendra notre attention ici. Non que la santé des corps ait laissé Augustin indifférent. Mais ce qui lui importe avant tout, c'est  la santé de l'âme et la thérapeutique en vue de sa guérison, guérison qui n'est pas seulement affaire d'ascèse, mais de grâce : c'est le Christ qui guérit. Nous  verrons le  diagnostic du mal dont l'homme est atteint, le remède qu'offre le Christ, la compétence dont le médecin céleste peut se prévaloir. 

 

1. Le Christ nous a soignés - Source scripturaire du thème

            Que le  Christ ait assumé ce rôle de médecin, Augustin en trouve l'attestation dans les Evangiles.  « Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades » (Mt 9, 12)[2]. Il faudrait évoquer toutes les scènes de guérisons,  guérisons physiques qui sont le signe d'une guérison spirituelle, invisible.  Si le  titre de « Christ Médecin »  est traditionnel, il désigne chez Augustin toute l'action  du Christ en faveur de l'homme, un grand malade, qui ignore trop souvent le mal dont il souffre. Le Christ-médecin, qui  recoupe le titre du médiateur, met l'accent sur la condition désespérée du malade, et l'exceptionnel  pouvoir du médecin (Sermon 294, 11).  Deux textes de l'Evangile permettent à Augustin d'illuster ce thème.

            — D'abord la parabole du bon Samaritain[3] :  elle  résume l'action salvifique  du Christ  en  faveur des malades que nous sommes (Lc 10, 30). Le malheureux tombé aux mains des brigands, que personne n'a pu guérir, représente pour Augustin, Adam après sa chute, en réalité l'humanité entière. Car  Adam, c'est nous tous ! Le Samaritain qui charge le blessé  sur sa monture, c'est-à-dire  sur  sa chair,  c'est le Christ,  et l'auberge à laquelle il le confie, c'est l'Eglise. Cette parabole récapitule toute l'économie du salut.

« Adam descendit et tomba sur des brigands (cf. Lc 10, 30) ; car tous nous sommes Adam. Un prêtre passa et le méprisa ; un lévite passa et le méprisa : c'est que la Loi n'a pu guérir. Un  samaritain passa, c'est-à-dire notre Seigneur Jésus Christ …“Un samaritain passa et agit à son égard avec miséricorde”, comme vous le savez. Le samaritain passant ne nous a pas méprisés : il nous a soignés, il nous a hissés sur sa monture, sur sa chair; il nous a conduits à l'auberge, c'est-à-dire à l'Eglise ; il nous a confiés à l'aubergiste, c'est-à-dire à l'Apôtre ; il lui a donné deux deniers pour les soins, l'amour de Dieu et l'amour du prochain ; car ces deux commandements résument toute la Loi et les Prophètes  » (Mt 22, 40)(in Jo. Ev. 3, 3).

 

  — Ensuite, la guérison de l'aveugle-né (Jn 9, 1-41). Tout comme le blessé relevé  au bord de la route,  l'aveugle représente le genre humain plongé dans les ténèbres par suite de la faute d'Adam. Le Christ, lumière du Jour, fait « prendre conscience aux hommes de leur aveuglement afin de creuser en eux le désir de voir la  lumière  et les amener, dans leur pauvreté, à s'en remettre aux soins du Médecin[4] ».  C'est la foi au Verbe fait chair qui est le remède à l'aveuglement. La « compréhension » de Dieu reste fermée sans la foi,  selon  le principe :  « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas[5] ».

« Nous sommes donc, frères,  illuminés maintenant, en ayant le collyre de la foi… Nous aussi, nous sommes nés aveugles d'Adam, et nous avons besoin qu'il nous illumine. Il a mélangé sa salive avec la terre : le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous … » (In Jo Ev. 34, 9 BA 73 A p. 137).

                       

2. Diagnostic de la maladie   et remède pour en guérir 

             La désignation du Christ  comme médecin n'est pas toujours liée à une scène précise de l'Evangile. Mais le diagnostic du mal dont l'homme est atteint est invariablement le même.  C'est l'orgueil.  Adam a péché par orgueil, et son péché a réduit  toute l'humanité à une massa damnata : une masse condamnée à la mort[6]. Si le médecin est devenu nécessaire, c'est que nous sommes tous atteints par cette  maladie d'Adam qui se transmet de génération en génération : Omnis homo Adam (in Jo Ev. 3, 3) : tout homme est Adam. Si l'on veut extirper le mal, il faut donc s'attaquer à sa racine, l'orgueil.

« Le principe de toutes les maladies est l'orgueil… Quand le médecin suit une maladie, s'il soigne les effets qui proviennent de quelque cause particulière sans soigner la cause même qui est à l'origine du mal,  il paraît pour un temps lui porter remède, mais, comme la cause demeure, la maladie revient ... Pour soigner par conséquent la cause de toutes les maladies, c'est-à-dire l'orgueil, le Fils de Dieu est descendu et s'est fait  humble » (In Jo Ev. 25, 16).

            Seule la voie de l'humilité[7]  peut guérir de l'orgueil.  C'est la voie choisie par le Christ. Il importe donc de mettre sa confiance dans « l'humble  avènement du Fils de Dieu  » (in Ps 13, 7), et d'entrer dans cette voie de l'humilité. Or, rien n'est  plus  difficile à vaincre  que l'orgueil.  «  C'est la dernière  (faute) de ceux qui reviennent à Dieu, comme elle fut la première de ceux qui se sont éloignés de lui » (in  Ps  18, I, 14).  L'orgueil est un mal chronique, dont seul peut nous guérir le Verbe fait chair. C'est pourquoi, Augustin presse les fidèles à s'attacher au Christ humble.

« Pourquoi t'enorgueillir, ô homme ? Dieu s'est fait humble à cause de toi. Tu aurais peut-être honte d'imiter un homme humble, imite du moins un Dieu humble. Le Fils de Dieu est venu dans un homme humble, et s'est fait humble :  il t'est commandé d'être humble, il ne t'est pas commandé de tomber de ton rang d'homme à celui de la bête. Lui, Dieu, s'est fait homme, toi, ô homme, reconnais que tu es un homme : toute ton humilité consiste à reconnaître ce que tu es… » (in Jo Ev. 25, 16)[8].

 

3. Le médecin céleste au chevet de l'âme malade

            Si le Christ  est venu dans notre monde, c'est pour guérir l'homme du mal dont il souffre. Son but, c'est de rétablir  notre nature dans son état d'intégrité, telle qu'il l'avait créée. C'est notre maladie qui a attiré sur terre le médecin céleste. Pour Augustin, le motif de l'incarnation du Christ n'est autre que la situation désespérée de l'homme, atteint d'une maladie humainement incurable et qui, sans l'intervention du médecin divin, aurait  définitivement  enfermé les hommes dans la mort  :

« Elle est certaine cette parole et absolument digne de foi : le Christ Jésus est venu dans le  monde pour sauver les pécheurs, dont je suis le premier” (I Tm 1, 15). Il n'y eut d'autre motif  à la venue du Christ Seigneur que celui de sauver les pécheurs. Supprime les maladies, supprime les blessures, et il n'y a aucun motif pour la médecine. Si un grand médecin est venu du ciel, c'est qu'un grand malade gisait sur toute la surface de la terre. Ce malade est le genre  humain » (Sermon 175, 1, 1)[9].

            C'est dans l'hymne aux Philippiens, ainsi qu'au  début de l'Evangile de Jean, que s'affirme le plus nettement le lien  entre l'incarnation et le Christ médecin, Dieu choisissant la  voie de l'humilité pour ramener l'homme à Lui. Augustin ne cesse d'insister sur ce rôle médicinal de l'humilité de Dieu. Voici par exemple ce qu'il en dit dans son commentaire  du  psaume 18, où il va jusqu'à écrire  que  l'orgueil de l'homme a  « contraint » Dieu à s'abaisser, ne se résignant pas à ce que l'homme se perde :

« Ce motif (l'orgueil), ce grand péché, cette cruelle maladie des âmes  a attiré  du ciel le médecin tout-puissant, l'a contraint à s'abaisser jusqu'à la forme d'esclave, l'a  couvert d'opprobres, et l'a suspendu à la croix ; afin que par la salutaire vertu d'un tel remède cette tumeur fût guérie. Que l'homme rougisse donc enfin d'être un orgueilleux, lui pour qui Dieu s'est fait humble. C'est ainsi, dit le prophète, que « je serai purifié d'un grand péché », car « Dieu résiste aux superbes et il donne sa grâce aux humbles ».  (Jc 4, 6 et I P 5, 5) (in Ps 18, 2, 15).

            C'est dans un sens médical qu'Augustin interprète en particulier Philippiens  2, 6, expliquant que, en ce qui concerne le remède à l'orgueil, il n'en est pas d'autre que la foi au  Verbe fait chair. L'humble condition du Verbe est le miroir à travers lequel il nous est donné de voir  sa  divinité et d'être guéris :

« La forme seule de l'esclave apparaissait aux yeux des esclaves, car si celui qui n'a pas cru que ce fût une usurpation de se faire égal à Dieu (Ph 2, 6), avait pu être vu dans cette égalité avec Dieu par ceux qui voulaient guérir, il n'aurait pas eu besoin de s'anéantir et de prendre la forme d'esclave.  Mais comme nous ne pouvions voir Dieu, tandis que nous pouvions voir l'homme, celui qui était Dieu s'est fait homme, afin que ce qu'on voyait en lui pût guérir l'œil qui était incapable de le voir… Ainsi donc, avant de voir ce qui maintenant est inaccessible à votre vue, croyez ce que vous ne pouvez  voir. Marchez par la foi pour parvenir à la claire vision » ( in Ps 88,  4).

            C'est aussi dans le contexte de Jean 1, 14,  souvent associé à Philippiens,   qu'apparaît chez  Augustin le thème du Christ médecin :  « Il a pris la forme de serviteur  et a daigné se manifester dans la plus profonde humilité. Il s'est fait homme. Verbum caro factum est » (in Jo Ev. 16, 7)[10]. Parce que l'homme est charnel, c'est au travers de sa chair  que Dieu lui offre  désormais d'avoir accès à sa gloire, alors qu'Adam avait de cette gloire une vue directe, puisqu'il voyait Dieu face à face. Citons ici ce commentaire du psaume 35 :

« C'est donc l'orgueil qui a causé notre chute, et qui nous a soumis à la mort. Et parce que l'orgueil nous a blessés, c'est l'humilité qui nous guérit. Dieu est venu sur terre et il y a été humble, pour guérir l'homme de cette terrible blessure de l'orgueil. Il est  venu parce que « le Verbe a été fait chair et a habité parmi nous » (Jn 1, 14) ( in Ps 35, 17)

 

 

 

4. L'économie du salut en abrégé - Incarnation et rédemption

            Le thème du Christ médecin résume finalement  toute l'économie du salut, dans la double dimension de l'incarnation  et de la rédemption. Pour l'incarnation,  c'est le Prologue de Jean qui en donne l'expression la plus saisissante aux yeux d'Augustin. Si le Verbe est venu dans la chair, c'est pour s'adapter au malade qu'il entend guérir en lui  rendant la vue :

« La chair t'avait aveuglée, la chair te guérit.  Car ton âme était devenue charnelle en acquiesçant aux désirs de la chair, et l'œil de ton cœur en avait été aveuglé. Le Verbe s'est fait chair : ce Médecin a préparé pour toi un collyre. Et parce qu'il est venu pour éteindre par la chair  les vices de la chair et pour tuer la mort par la mort, il  en est résulté que toi, parce que le Verbe s'est fait chair, tu peux dire : Et nous avons vu sa gloire. Quelle est cette gloire ?  Qu'il est devenu le fils de l'homme ? Mais c'est là son humilité, et non sa gloire. Or jusqu'où a pénétré le regard de l'homme, guéri par la chair ? Nous avons vu sa gloire, dit l'Evangéliste, gloire comme celle du Fils unique du Père, plein  de grâce et de vérité (Jn 1, 14) »  (In Jo Ev. II, 16.  BA 71, p. 206 s).

            Quant au mystère de la rédemption, il se réalise  sur la croix. Instrument de dérision pour les hommes, la croix du Christ est devenue l'instrument de leur  rédemption pour Dieu. Commentant Matthieu  27, 39-40 : « Qu'il descende de la croix », Augustin observe que le Verbe n'est pas descendu de la croix, mais qu'il s'est laissé  au contraire clouer sur elle, en vue de la rédemption :  « Il a guéri tes blessures sur cette croix… » :

« Quel médecin ?  Notre Seigneur Jésus-Christ… Oui, c'est bien lui, et il est par tout lui-même l'unique Médecin de nos blessures, ce crucifié qu'on insultait et devant lequel, alors qu'il pendait à la croix, ses persécuteurs branlaient la tête en disant : s'il est le Fils  de Dieu, qu'il descende de la croix  (Mt 27, 39-40)… Mais il a supporté ses insulteurs, car il avait pris la croix pour donner, non pas une preuve de puissance, mais un exemple de patience. Il a guéri tes blessures sur cette croix où il a longuement enduré les siennes ; il t'a guéri de la mort éternelle sur cette croix où il  a daigné mourir d'une mort temporelle. Mais est-il mort, ou bien n'est-ce pas plutôt la mort qui est morte en lui ? Quelle mort que cette mort qui tue la mort (Qualis mors, quae mortem occidit). » (In Jo Ev. III, 3).

 

            Les deux aspects, incarnation  et rédemption, ne sont pas séparables.  Ils sont étroitement associés pour Augustin, comme on le voit dans le texte suivant, qui porte sur le prologue de saint Jean : « Le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14).  L'incarnation y est comprise comme  la voie choisie par le Verbe pour racheter l'homme de la mort. L'incarnation est en vue de la rédemption. Si le Verbe s'est fait chair, c'est afin de « tuer la mort par la mort » :  mors mortem occidit (in Jo Ev. 3, 3 ; 12, 11).

«Le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous : il a guéri nos yeux. Et quelle est la suite ? Et nous avons vu sa gloire.  Sa gloire, personne ne pourrait la voir s'il n'était guéri par l'humilité de sa chair. Pourquoi ne pouvions-nous pas la voir ? ... C'était comme de la poussière qui était entrée dans l'oeil de l'homme... Ce médecin a préparé pour toi un collyre. Et parce qu'il est venu pour éteindre par la chair les vices de la chair et pour tuer la mort par la mort, il en est résulté  que  toi,  parce que le Verbe s'est fait chair, tu peux dire : Et nous avons vu sa gloire.» (In Jo Ev. II, 16).

 

 

5. La compétence du médecin « Le grand médecin, c'est Jésus »

            Ce qui doit fonder notre confiance dans le médecin divin, c'est son incontestable compétence. Aucune maladie, si grave fût-elle, n'a jamais résisté  à sa puissante thérapeutique. Nous pouvons avoir une idée de sa compétence en voyant comment il a guéri saint Paul, un cas désespéré et dont il est pourtant venu à bout. « Le grand médecin, c'est-à-dire Jésus, est venu dans une contrée pleine de malades, et voulant se faire  un renom dans son art, il a choisi, pour le guérir, un malade dont l'état était désespéré…» (Sermon 299, 6).

«  Un homme, je ne sais lequel, est malade ; le médecin est appelé ; le médecin déclare que ce malade est son client. De qui est-il le client ? dit-on ; de tel médecin. Alors il y a grande espérance que le malade guérira ; il est le client d'un grand médecin. Quel médecin est le nôtre ? Lui excepté, tout médecin n'est qu'un homme ; lui excepté, tout médecin qui vient soigner un malade peut, à son tour être malade le lendemain…» (in Ps. 45, 11)

 

             A la différence d'autres médecins, le Christ ne se contente pas de prescrire  un remède : il est lui-même le remède et la santé. La guérison consiste donc non à prendre le médicament prescrit, mais à le recevoir, lui, Verbe fait chair pour être cloué sur la croix.  A celui qui le reçoit, il donne de participer  à sa propre nature divine, incorruptible, victorieuse du mal suprême, la mort. Le Christ guérit par mode de transfusion : c'est sa sainteté et sa justice qu'il fait passer dans le cœur des croyants :

« Le remède est si grand qu'il ne peut pas être imaginé. Quel orgueil peut être guéri en effet s'il n'est pas guéri par l'humilité du Fils de Dieu ? Quelle avarice peut être guérie si elle n'est pas guérie par la pauvreté du Fils de Dieu ? Quelle colère peut être guérie si elle n'est pas guérie par la patience du Fils de l'homme ? Quelle impiété est guérie si elle n'est pas guérie par la charité du Fils de Dieu ? Quelle pusillanimité est guérie si elle n'est pas guérie par la résurrection du corps du Seigneur Christ ?  » (De ag. christ. 11, 12)

 

            D'où le Christ  tient-il  sa compétence ? De sa nature, à la fois humaine et divine.  Si l'on veut bénéficier de sa thérapeutique,  il faut donc confesser les deux natures du Christ. « Si tu dis que le Christ est seulement Dieu, tu nies le remède  par lequel tu as été guéri ; si tu dis que le Christ est seulement homme, tu nies la puissance par laquelle tu as été créé. Tiens donc l'un et l'autre, âme fidèle, cœur catholique, tiens l'un et l'autre, crois l'un et l'autre, confesse fidèlement l'un et l'autre : le Christ est Dieu et le Christ est homme… »  (in Jo Ev. 36, 2).

  

 

6. Les ennemis  de la grâce du Christ - Manichéens et pélagiens

            A deux reprises Augustin a  dû particulièrement justifier le recours  au Christ médecin, la première  fois face aux manichéens, la seconde fois lors de la crise pélagienne. D'un côté comme de l'autre, c'est la même erreur : on méconnaît la profondeur du mal qui affecte la nature humaine,  et on présume des capacités de l'homme à se guérir lui-même. Ces deux positions portent dangereusement atteinte à l'économie du salut, c'est-à-dire  à la foi  chrétienne, au Christ médecin.

            — Les manichéens n'ignorent pas l'existence du mal en l'homme. Mais leur erreur consiste à l'attribuer à une nature étrangère et à croire qu'ils sont capables de se guérir par eux-mêmes. Or, pour guérir, il ne suffit  pas, comme font les disciples  de Mani,  de compter  sur sont propre vouloir,  car la volonté est aliénée. Dans le De moribus manichaeorum 11, 22,  Augustin essaie de convaincre les manichéens qu'en raison de sa misère[11], l'âme a besoin d'un médecin. L'âme est insensée, altérée, faible, misérable. Or  Dieu n'abandonne pas l'homme à son sort, mais ne s'impose pas non plus. La condition de la guérison, c'est que l'homme accepte le médecin[12]. Le plus grave en cette affaire,  « ce n'est pas de ne pas panser tes membres blessés, c'est de mépriser celui qui peut guérir ;  voilà tes propres péchés » :

«… Dieu ne lui  porte pas secours(à l'âme)  car elle n'a besoin de rien ; le Christ n'est pas son médecin car elle est saine, et c'est sans raison qu'une vie heureuse lui est promise. Pourquoi,  alors, dit-on de Jésus qu'il est notre libérateur, ce qu'il atteste lui-même dans l'Evangile : « Si le Fils vous libère, alors vous serez vraiment libres » ! (Jn 8, 36). Et l'apôtre Paul dit : « Vous avez été appelés à la liberté » (Gal 5, 13)… »

            — Le grief que fait Augustin aux pélagiens est le même que celui qu'il vient d'adresser aux  manichéens. Pélage, lui aussi, rend le Christ inutile  dans la mesure  où il exonère l'homme de la blessure  originelle. Les disciples de Pélage, plus optimistes que les manichéens sur la nature humaine,  oublient la maladie dont l'homme est affligé, et  en conséquence ils ne voient pas pourquoi l'homme aurait besoin d'un médecin :  ils sont   « ennemis  de la grâce de Dieu que celui-ci dispense par Jésus-Christ… »[13] :

« C'est pourquoi quiconque prétend que la nature humaine, à n'importe quelle époque, n'a pas besoin  du médecin, le second Adam, sous prétexte qu'elle n'a pas été viciée dans le premier Adam, est convaincu d'hostilité envers la grâce divine… Personne dès lors, absolument personne, n'a été, ou n'est, ou ne sera libéré de là (massa perditionis), si ce n'est par la grâce du Rédempteur. » (Ib. II, 29, 34)

            Pélage ne refuse pas au Christ le titre de médecin. Mais il  conçoit son action non  comme une guérison du  péché d'Adam, seulement comme une guérison de l'habitude du péché propre à chacun  (ib. 25, 29). Or, c'est du péché d'Adam dont nous avons besoin d'être guéris. Augustin vise manifestement  les pélagiens quand il écrit  : « Celui qui ose dire : ou je ne suis point pécheur, ou je ne l'ai jamais  été fait acte d'ingratitude à l'égard du sauveur,  fait preuve d'ingratitude, comme ces dix lépreux guéris (Lc 17, 12), dont un seul est venu rendre grâce à son bienfaiteur  » (in Ps 176, 1-2).

 

 

 

7. Hâte-toi de chercher la guérison ! Imite un Dieu humble[14] !

            Pour obtenir le secours du médecin, il faut d'abord être conscient de la gravité du mal, et désirer la santé, insister,  lutter, prier.  Il faut d'abord  avoir  le désir de guérir. Seule l'absence de désir peut tenir en échec la compétence du médecin.

« Leurs infirmités  ont   été multipliées », non pour les perdre, mais pour leur faire  désirer le médecin. “Alors ils se sont hâtés”. C'est donc à la vue de leurs infirmités devenues plus nombreuses,  qu'ils se sont hâtés de chercher leur guérison… » (in Ps 15, 4).

            Dans son commentaire du psaume 6, un psaume de supplication, Augustin observe que le Seigneur tarde souvent à répondre.  En réalité,  le retard  qu'il met à nous répondre n'est pas le signe d'une absence. « Dieu ne s'est jamais  éloigné de nous, mais c'est nous qui nous sommes détournés de lui » (in Ps 6, 5). C'est un retard pédagogique : il tend à éduquer l'âme, en lui faisant prendre conscience des profondeurs de son mal,  et donc du châtiment qu'elle mériterait, et d'autre part il lui fait  ainsi  davantage désirer le médecin :

« Qui ne comprend qu'il s'agit ici de l'âme qui lutte contre ses maladies ; de l'âme que le médecin a délaissée depuis longtemps déjà, afin de lui  faire sentir dans quels maux elle s'est précipitée d'elle-même par le péché ? … Il ne faut donc point accuser Dieu de cruauté… Il faut le regarder  au contraire comme le bon conseiller de l'âme, à laquelle il fait comprendre quels maux elle s'est elle-même  créés… Il veut aussi lui apprendre quel immense châtiment  est préparé pour les impies qui refusent de se convertir à Dieu, puisque ceux même qui se convertissent éprouvent tant  de difficultés  pour arriver au salut.… » ( in Ps 6, 4).

            Une fois l'âme guérie,  elle aurait tort de penser qu'elle  peut congédier le médecin divin.  C'est alors qu'elle a retrouvé la santé qu'elle doit être d'autant plus attentive à suivre ses conseils. Car,  « la médecine a deux offices à remplir : l'un  de guérir la maladie, l'autre de conserver la santé » (in Ps 7, 10). Le Seigneur ne donne pas seulement la grâce de la guérison,  c'est encore lui qui conserve la santé :

« Malade d'abord, il (le psalmiste) demande sa guérison ; rendu à la santé, il demande ensuite qu'elle lui soit conservée… Là, afin d'échapper à la maladie, il  implore un remède ; ici, afin de ne pas retomber dans la maladie, il implore un secours. Dans sa première pensée, il disait : « Seigneur, sauve-moi dans ta miséricorde » (Ps 6, 5), dans sa seconde pensée, il dit : « Il est juste que je trouve secours dans le Seigneur, qui sauve ceux qui ont le cœur droit ».  Ces deux grâces donnent le salut ; mais la première  fait passer de la maladie à la santé, et la seconde conserve la santé » (in Ps 7, 10).

            Michel Foucault rapporte ce mot d'un médecin du XIXe siècle : « Au XIXe siècle, la santé a remplacé le salut. »  Ebloui par les conquêtes de la médecine,  le XIXe siècle  pouvait nourrir une telle illusion.  En ce qui concerne Augustin, on serait tenté d'inverser la proposition — « le salut remplace la santé »  —, mais ce serait méconnaître son intérêt pour la santé des corps. Augustin n'a aucun  mépris  de la médecine, même s'il en connaît les limites.  Seulement, il savait qu'en plus du corps, l'âme aussi pouvait être malade. Et c'est d'elle qu'il se préoccupait d'abord. Tout comme les maladies du corps, celles de l'âme ont leurs  remèdes propres. C'est à propos des maladies de l'âme  qu'il déclare : « Toute maladie de l'âme a son remède dans les Ecritures », c'est–à-dire  dans le Christ (in Ps 36, 1, 3)[15]

             Marcel NEUSCH
Augustin de l'Assomption

 

 

 

 

Bibliographie

Marie-François BERROUARD, Introduction aux homélies de saint Augustin sur l'Evangile de saint Jean. Institut d'Etudes Augustiniennes, 2004.

Gustave BARDY, Saint Augustin et les médecins, dans « Année théologique augustinienne » XIII (1953), p. 327-348.

ARBESMANN,  Christ the « Medicus humilis », in Augustinus Magister II, p. 623-629.

Albert VERWILGHEN, Christologie et spiritualité selon saint Augustin. L'hymne aux Philippiens. Beauchesne 1985.

« Augustin et la science médicale », dans  La Genèse au sens littéral.  Traduction, Introduction  et notes par P. Agaësse et A. Solignac,  BA 48,  DDB, 1972, pages 710-714.


[1] In Jo Ev.  17,1. BA 72 p. 73.

[2] Cf. sermon 176, 2

[3] Cf. M.F. Berrouard, L'interprétation christologique de la  parabole du bon Samaritain (in Jo Ev 43, 2, BA 73 A, p. 516).

[4] in Jo Ev. Tr 44, 16-17.  Cf.Berrouard, Introduction  p. 140.

[5]  Isaïe 7, 9 (selon la Septante)

[6] Cf. BA 9, p. 345.

[7] C'est par sa vie que le Christ  a enseigné l'humilité.  Il  est né dans la chair,  « cela pour que l'orgueil  humain daignât  imiter mon humilité »  (in Ps 21,  7) 

[8] BA 72, p. 464 s.

[9] Georges Humeau , Les plus beaux sermons II, 368.

[10] BA 71,  p. 833.

[11] Cf BA I,  p. 287.

[12] Cf aussi le De libero arbitrio  III, 18, 5,  où Augustin met en avant le péché originel.

[13] De gratia Christi et de peccato originali II 23, 26, BA 22, p. 205.

[14] Cf « Le cœur brisé sera guéri, le cœur superbe sera mis en pièces » (in  Ps  146, 5).

[15] Thème développé par Isabelle Bochet, lors d'un colloque à l'Institut catholique de Paris. Cf. B. Pouderon V. Boudon-Millot éd. Les Pères de l'Eglise face à la science médicale de leur temps. Beauchesne, 2005.

 

 


La santé dans la Règle - R 5, 6

Dans la Règle,  il est souvent question des malades,  des remèdes, et au moins une fois du médecin. On dispose de plusieurs études sur le sujet.  Le P. Verheijen  a fait un relevé complet en distinguant la santé physique et la santé spirituelle [1] .

 

La santé physique

Dans la Règle, les allusions à la santé physique sont nombreuses,  ce qui indique que, dans ces monastères d'Augustin, la santé était un réel problème. A certains moments, on a l'impression que le monastère est une infirmerie.  Il suffit de parcourir les différents chapitres. On n'y rencontre pas moins de 8 allusions  sur l'état de la santé des frères, l'essentiel étant consigné dans les chapitres  3  et 5 :

La première allusion concerne la distribution   des biens :  le frère prieur sera attentif à donner à chacun selon ses besoins, en tenant compte aussi de l'inégalité des santés (1, 3). On accordera à leur « faiblesse les soulagements qui s'imposent » (1, 5)

La deuxième allusion touche le jeûne qui devait être proportionné à l'état de la santé de chacun (3, 1) :  certains ne devaient pas supporter un jeûne prolongé, ou l'intervalle  entre les repas.

La troisième allusion  est une référence au régime alimentaire  spécial qui peut s'imposer en raison d'une « santé fragile » (3, 3).

La quatrième référence est motivée par la jalousie de la part de ceux « dont la santé est plus robuste » à l'encontre d'autres qui reçoivent davantage en fait « d'aliments, de vêtements, de literie  et de couverture », compte tenu de leur  vie antérieure  plus raffinée (3, 4).

La cinquième allusion  se trouve dans pararaphe 3, 5 qui traite du régime alimentaire qui s'impose pour les malades. « Quant aux malades, il est vrai qu'ils  ont à manger un peu moins pour ne pas être incommodés ; mais après leur maladie, ils doivent être traités d'une façon non moins appropriée, pour promptement rétablir leur santé », etc. Il est question de diète plutôt que de suralimentation !

La sixième allusion intervient à propos des bains publics, que les moines ne fréquentaient pas habituellement.  « Quant aux bains publics : si la santé d'un frère  exige qu'il y aille,  il ne doit pas s'y soustraire, mais qu'il le fasse, sans protestations, sur ordonnance médicale… » (5, 5).

En septième lieu, un paragraphe important est consacré dans le même chapitre au diagnostic des douleurs dont un frère peut se plaindre. « Si un serviteur de Dieu éprouve quelque douleur cachée dans son corps et révèle le mal dont il souffre, on  doit le croire sur parole. Toutefois, si on n'est pas certain que ce qui lui plaît soit efficace pour guérir la douleur, il faut consulter le médecin » (5, 6).

« Bref, si  un serviteur de Dieu  éprouve quelque douleur

cachée dans son corps

et révèle le mal dont il souffre,

on doit le croire sur parole.

Toutefois,

si on n'est pas certain que ce qui lui plaît

soit efficace pour guérir la douleur,

il faut consulter un docteur (5, 6).

 

Enfin, un dernier paragraphe est consacré à l'infirmier chargé des malades :  « Le soin des malades, des convalescents ou de ceux qui, même sans fièvre, peinent dans un état de faiblesse, doit être confié à quelqu'un d'entre les frères  » (5, 8).

Finalement, on apprend peu de choses sur les maladies réelles dont pouvaient souffrir les moines, encore moins sur l'art  médical. Ailleurs, il reste tout aussi vague.  A propos de la maladie qui devait emporter  Monique, nous savons juste qu'elle fut prise de fièvre (Conf. IX, 11, 27).  A propos de son fils Adéodat, mort sans doute après le retour à Thagaste, nous n'apprenons rien non plus, ni sur sa maladie, ni sur sa mort.  Et en ce qui  concerne la maladie qui devait être fatale à Augustin, Possidus n'est pas plus précis : il parle de « l'ultime maladie qui devait l'emporter », sans dire la nature de son mal.

 

La santé spirituelle

Nous sommes beaucoup mieux  renseignés sur les maladies spirituelles : jalousie (3, 4)  injures,  colère, médisances, accusation grave (6, 2). Au moins à deux reprises,  Augustin recourt à la métaphore de la maladie pour désigner ces déficiences morales ou spirituelles.  Il s'agit chaque fois, dans la Règle, de blessures qui touchent aux relations.

La première  référence, au sujet des relations avec les femmes, concerne (R 4, 8) ce qu'il appelle la « pourriture du cœur », une maladie dont le cœur est infesté par son manque de vigilance. Comme pour tout péché, le remède existe : c'est  la correction fraternelle.  Celui qui a commis une faute, « on doit le  signaler comme un malade », ce faisant, on ne doit pas considérer qu'il s'agit  de malveillance. Augustin précise sa pensée par une comparaison avec une maladie physique :

« Car si ton frère souffrait, en son corps, d'une plaie  qu'il voudrait  cacher  par crainte d'avoir à subir des soins, ne serait-il pas cruel de ta part de t'en taire et miséricordieux de le divulguer ?

Combien plus grand est donc ton devoir de le dénoncer pour éviter une pourriture plus néfaste :  celle du cœur.» (4, 8)

 

La seconde allusion, qui concerne les relations fraternelles au sein de la communauté, se trouve dans le chapitre consacré au pardon. Quand il y a eu des blessures  dans les relations avec les frères,  le remède n'est autre que le pardon mutuel  (6, 2) :

 

« Quiconque porte préjudice à son frère par des injures, des médisances ou une accusation grave, … n'oubliera pas de remédier au mal  qu'il a causé en présentant sans tarder ses excuses… Soyez donc avare de paroles dures. Et si votre bouche en a proféré, n'ayez pas honte d'apporter le remède par la même bouche d'où est venue la blessure. » (6, 2)

Pour Augustin, il est d'autant plus urgent de soigner les maladies spirituelles qu'il y va de la qualité de la prière (6, 2). Mais la guérison n'est pas seulement une affaire d'ascétisme, mais de grâce : c'est le Christ qui guérit. Le Christ est peu présent dans la Règle, à la surprise de beaucoup de lecteurs. Il y a juste l'allusion  à  devenir «par votre vie  la  bonne odeur du Christ » (8, 1).  Quand il s'agit de guérir l'homme des maladies qui affectent son âme, Augustin est plus enclin à confier son sort au Christ médecin qu'à l'art d'Hippocrate.

 

Une attention bienveillante

Que retenir de ces observations ? Dans la Règle, les allusions à la santé son trop vagues pour nous renseigner sur la nature des  maladies physiques dont pouvaient être atteints les moines dans les monastères. La première  chose à noter, c'est néanmoins  l'attention d'Augustin à la vie concrète, à ses misères quotidiennes, pas seulement à la vie spirituelle.   La mystique se développe non pas au-dessus du physique, mais au sein de la réalité corporelle. 

La deuxième chose à noter, c'est que si  les déficiences de la santé peuvent être une gêne, elles ne sont pas un obstacle à vivre la vie monastique. Je ne sais pas si Augustin exigeait un certificat médical de bonne santé pour les candidats à la vie monastique, mais il n'en faisait certainement pas un barrage pour l'entrée dans la vie monastique.

Enfin, autre chose à noter, quand  Augustin parle de la santé, il sait d'expérience de quoi il s'agit.  Il lui est arrivé plus d'une fois de prendre de longs  repos à la campagne pour raison de surmenage (Lettre 122, 1).  Van der Meer écrit [2] :

« Il semble que l'évêque d'Hippone avait, comme l'apôtre Paul, surtout après quarante-cinq ans, une constitution délicate et était tourmenté par un sentiment chronique de faiblesse, comme il arrive à des tempérament robustes, mais nerveux.  Il avait en horreur les voyages… Il ne pouvait supporter  ni la mer, ni le froid de l'hiver, et pourtant il était toujours en route, quand il ne pouvait faire autrement. Dans ses vieux jours, il parlait dans une lettre de sa « faiblesse partout connue …Nous le savons par hasard : dans sa jeunesse, il fut constamment surexcité et une fois il tomba sérieusement malade… Plus tard, il est fait mention d'hémorroïdes qui le clouèrent au lit, d'une fièvre violente qui le mit en danger de mort au cours de l'année 410, d'une cure de repos qu'il passa ensuite dans une propriété rurale des environs d'Hippone, et enfin d'une maladie infectieuse qui le fit mourir. »

 

Augustin connaît manifestement mieux les maladies dont sont affectées les âmes que celles qui frappent les corps. Jean Courtès écrit [3]  : « Les maladies sont rarement définies, nous ne rencontrons guère que celles dont le correspondant spirituel est immédiat ».  Par exemple,  Augustin se plaît à mettre en parallèle les maladies des yeux avec l'aveuglement des juifs, des païens, des hérétiques, frénésie des persécuteurs, léthargie des chrétiens tièdes, etc. Guérir de ces maladies spirituelles  est plus urgent que de retrouver la santé du corps.

Marcel NEUSCH

  


[1] Luc Verheijen,  Nouvelle  Approche de la Règle de saint Augustin I. Vie monastique n° 8, Bellefontaine,  p. 352.

[2] F. Van der Meer, Saint Augustin pasteur d'âmes. Ed. Alsatia, 1959, t. I, p. 363. 

[3] J. Courtès, « Saint Augustin et la médecine». Cf. Augustinus magister, 1954, T. I,  p. 43.

 


Aucune langueur n'est incurable

Commentaire d'Augustin sur le Psaume 102

« N'oublie jamais, dit le Prophète, tout ce que le Seigneur t'a rendu », non pas donné, mais rendu. Tout autre chose t'était due, et le Seigneur t'a rendu ce qui ne t'était pas dû. Tu lui as rendu le mal pour le bien ; il t'a rendu le bien pour le mal.

« Dieu guérit toutes les langueurs. » Toutes tes langueurs seront guéries, sois sans crainte. Elles sont grandes, diras-tu ; le médecin est plus grand qu'elles. Pour un médecin tout-puissant, il n'y a pas de langueur incurable ; laisse-toi seulement guérir, ne repousse pas la main du médecin, il sait ce qu'il doit faire. Ne te réjouis pas seulement lorsqu'il te parle doucement, mais supporte-le lorsqu'il opère le fer en main ; supporte la douleur du remède en pensant à la santé qu'il te rendra.

Voyez, mes frères, quelles douleurs supportent les hommes dans les maladies de leurs corps, pour prolonger leur vie de quelques jours et mourir ensuite, et encore ce peu de jours est-il incertain. Beaucoup de malades, après avoir supporté d'horribles souffrances, sous le fer des médecins, meurent, ou bien entre les mains de ces mêmes médecins, ou bien, à peine guéris, succombent à quelque autre mal qui leur survient … Quelquefois le médecin se trompe en promettant au malade la santé du corps… Dieu te donne, à toi qu'il a fait, une guérison certaine et gratuite.

Dieu guérit parfaitement tout malade, mais il ne le guérit pas malgré lui… Naître ici-bas dans un corps mortel, c'est commencer à être malade … Pense d'abord à ta santé… Ta santé, c'est le Christ, pense donc au Christ. O âme, relève-toi, voilà ce que tu vaux… Il a racheté ta vie de la corruption.

Quand comblera-t-il ces désirs ? Car je ne suis pas encore rassasié. Je (âme) ne serai pas rassasié de biens périssables, je ne serai pas rassasiée de biens temporels. Que le Seigneur me donne quelque chose d'éternel… Qu'il me donne son Verbe, Dieu en Dieu, qu'il se donne à moi lui-même, lui mon Dieu… Je me tiens comme un mendiant devant sa porte.

Détourne-toi de tes péchés, tourne-toi vers la grâce de Dieu ! Lorsque tes péchés se couchent, tu te lèves et tu t'avances vers Dieu… Les péchés se couchent à jamais, et la grâce demeure pour toujours. »

 

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