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Saint Augustin et les païens |
Engelbert Mveng est connu comme le
principal promoteur de la théologie africaine de la libération. La catégorie
épistémologique de sa pensée théologique s’est exprimée surtout par
l’expression « annihilation anthropologique » qui est une
conséquence logique de la traite des noirs et de la colonisation européenne.
Jésuite camerounais, né en 1930 et mort en 1995, cet homme à la fois historien,
poète, artiste, philosophe et théologien était devenu une voix prophétique au cœur
de la recherche théologique africaine. Le théologien luthérien congolais Kä
Mana le considère comme un véritable Père
de l’Eglise en Afrique, c’est-à-dire comme quelqu’un qui a donné naissance
à une dynamique dont nous sommes
héritiers aujourd’hui en Afrique[1].
Ce que l’on sait moins sur Mveng, c’est qu’avant d’être considéré comme un Père de l’Eglise en Afrique, il a
d’abord lui-même pris le temps d’un long compagnonnage intellectuel avec un
autre Père de l’Eglise : saint Augustin, auquel il a consacré une thèse qui
portait le titre suivant : Paganisme
et christianisme. Christianisation de
L’arrière fond historique de la recherche de E. Mveng
Un continent en recherche….
Nous sommes en 1964. Ce sont les années d’indépendances des pays africains. Sur l’ensemble du continent noir, on note l’éveil d’une certaine conscience nationale et continentale. Le mouvement de la « Négritude », né entre les deux guerres, se présente comme une véritable prise de conscience des valeurs culturelles du monde noir en face de la civilisation moderne. Les revendications de la négritude sont à la fois religieuses, politiques, sociales, économiques et culturelles. Les historiens n’ont d’ailleurs pas tort de situer souvent la naissance de la théologie africaine l’année où Léopold Sedar Senghor donna son exposé sur la négritude au premier Congrès des écrivains et artistes noirs en 1956. Le souci de penser le christianisme dans la culture en contexte africain est inséparable du projet de dénonciation du colonialisme et de la revendication pour la reconnaissance de la valeur de la culture africaine ainsi que la recherche d’une identité africaine. En effet, en demandant au christianisme sa justification en face de l’Afrique, la négritude se révélait, en profondeur, humainement sérieuse dans la mesure où elle rejoignait l’instinct de l’humanité à tous les moments de l’histoire. Historiquement, elle fut donc un mouvement, au double sens du terme, comme ce qui entraîne et ce qui milite.
Une Eglise qui s’ouvre à la diversité des cultures
Du côté de l’Eglise, l’événement par excellence de cette période-là, c’est le Concile Vatican II. Les Pères du Concile parleront de « nouvelles conditions pour l’humanité » (Ad Gentes, 1) qui invitent l’Eglise à se positionner autrement face aux diverses cultures dans le monde. Les jeunes Eglises sont appelées à prendre en compte les éléments traditionnels propres à leur culture pour accroître la vie du Corps mystique. Plus concrètement encore, le Concile dira :
« Les jeunes Eglises, enracinées dans le Christ et construites sur le fondement des apôtres, assument pour un merveilleux échange toutes les richesses des nations qui ont été données au Christ en héritage (cf. Ps. 2,8). Elles empruntent aux coutumes et aux traditions de leurs peuples, à leur sagesse, à leur science, à leurs arts, à leurs disciplines, tout ce qui peut contribuer à confesser la gloire du Créateur, mettre en lumière la grâce du Sauveur, et ordonner comme il le faut la vie chrétienne » (Ad Gentes, 22).
On encourage alors dans chaque territoire socioculturel, une réflexion théologique pour approfondir l’intelligence de la foi. En un mot, c’est l’époque de la découverte des civilisations non-chrétiennes et de la rencontre des cultures.
C’est dans
cette ambiance générale que Mveng entreprend son travail de thèse sur saint Augustin. Le titre est très significatif : « Paganisme et Christianisme. Christianisation
de la civilisation païenne de l’Afrique Romaine d’après
La source
principale du travail de Mveng est le texte de
Les raisons d’un choix
Pourquoi le choix de saint Augustin ? Augustin fait partie des Pères de l’Eglise qui, comme Justin, Tertullien, Origène, Cyrille d’Alexandrie, Basile et Jérôme, dans les premiers siècles ont travaillé sans cesse pour que l’Evangile, dans le monde méditerranéen, réalise l’incarnation du Verbe de Dieu. L’ambition de Mveng est de travailler à l’incarnation du Verbe de Dieu dans une civilisation humaine, la civilisation africaine. Pour ce faire, il considère que Augustin est d’actualité. Reprenons la problématique déjà évoquée. Quand il y a rencontre entre christianisme et religions non-chrétiennes, de quelle nature est cette rencontre ? Une fusion ? Une substitution ? Une lutte à mort ? Entre le christianisme et le paganisme, est-ce la guerre totale ? Est-ce la réconciliation ? Est-ce la coexistence pacifique ?
Au yeux de Mveng il y a deux courants dans la tradition chrétienne : un courant conciliant, celui de la théologie des pierres d’attente, dans la ligne de saint Justin. Là, les valeurs humaines du paganisme sont comme une préparation lointaine au christianisme. L’autre courant est plus pessimiste. Pour ce dernier, la nature humaine est blessée et profondément viciée dans sa racine. Saint Augustin serait responsable de ce deuxième courant. Mais Augustin est-il vraiment responsable du deuxième courant ? De l’attitude missionnaire du refus ? C’est la question à laquelle Mveng entreprend de répondre.
Pour
Mveng, la vie et l’œuvre du grand docteur témoignent de l’assomption de notre
chair de péché par Celui qui s’est fait Fils de l’homme afin que nous devenions
Fils de Dieu. Pour le démontrer il va s’appuyer sur
Les lignes grandes d’une recherche théologique
Le plan du travail de Mveng est simple. Il commence par dégager trois aspects propres selon lui à toute civilisation : la société, la culture, la religion. C’est autour de ce triple axe qu’il construit tout son travail. Après une introduction générale, il traite dans une première partie des problèmes sociaux et politiques. Une deuxième partie s’occupe des problèmes littéraires et philosophiques. La troisième partie enfin, aborde les problèmes moraux et religieux. C’est dans la synthèse, qui fait office d’une quatrième partie, que Mveng dégage les grandes lignes de la doctrine augustinienne de la christianisation de la civilisation. Il appellera cette doctrine, « doctrine de l’accomplissement ».
Le principe théologique qui guide l’ensemble de la recherche du théologien camerounais peut se résumer en ces termes : le christianisme est comme une sorte de révélation. Il est révolution au sens où il est une mise en question, jugement, interrogation suprême de l’homme dans sa totalité. Nulle valeur du passé ne peut échapper au choc que provoque toujours l’intrusion de Dieu sous la tente de l’homme. Du coup, l’approche qu’il fait n’est pas du type sociologique. En effet, l’affrontement du christianisme avec les religions non-chrétiennes ne peut, selon lui se limiter aux analyses sociologiques. C’est donc une approche proprement théologique qu’il développe. Voyons quel statut prend chez lui la « doctrine de l’accomplissement », telle qu’il la découvre chez l’évêque d’Hippone.
La doctrine augustinienne de l’accomplissement selon Mveng
La rencontre entre Dieu et l’homme est possible
L’action de saint Augustin ainsi que sa doctrine poursuivent un seul but : la rencontre de l’homme avec le Christ. Mais cette rencontre est-elle vraiment possible ? Selon Mveng, la réponse d’Augustin est positive. Elle est possible, elle a toujours été possible et elle sera toujours possible. Pourquoi ? Parce que le Christ est toujours là où est l’homme. Le Christ est pour chaque homme comme pour toute l’humanité une interrogation inéluctable. Juger les valeurs humaines, c’est donc les affronter avec le Christ. Là où les valeurs humaines s'avèrent refus en face du Christ en qui elles devraient trouver leur accomplissement, elles se nient elles-mêmes. Là où ces valeurs sont accueil, humble soumission ou seulement attente, modeste expectative, elles reçoivent du Christ le sceau de l’authenticité.
L’affirmation fondamentale qui se dégage est la suivante : historiquement toute valeur humaine est mise en question de l’homme devant Jésus-Christ. Toute vraie valeur est aussi présence du Christ accueilli parmi les hommes. On voit le type de conception qu’Augustin a de l’humanité : celle-ci forme un tout et l’histoire est la dimension temporelle de ce tout. Avec Augustin, on est donc au point d’une extraordinaire synthèse où l’humanité trouve son équilibre : pour notre nature, il existe incontestablement.
« Le vieil homme et l’homme nouveau…, si chacun, durant toute la durée de son existence, peut vivre de la vie de l’homme terrestre, qui que ce soit ici-bas ne peut être l’homme nouveau et céleste, sans avoir été l’homme ancien ; l’homme nouveau, en effet, commence nécessairement à l’ancien, et tout en grandissant sur les ruines de la nature terrestre, il doit vivre côte à côte avec elle jusqu’à la mort visible. Ainsi en est-il dans une certaine mesure, du genre humain tout entier, dont la vie depuis Adam jusqu’à la consommation des siècles, peut être considérée comme celle d’un seul homme » (Augustin, De vera religione, XXVII, 50).
C’est la
même réalité qui ressort dans
On le voit
bien. Ce que Mveng décèle chez Augustin, c’est que le problème de la
christianisation est au fond le problème du passage de l’homme ancien à l’homme
nouveau. « Or si l’homme ancien est
coextensif à toute l’histoire, écrit Mveng, l’homme nouveau l’est également. En
face du premier Adam porteur de
Une des
affirmations les plus étonnantes et cependant les plus catégoriques de saint
Augustin, c’est cette présence du Christ à tous les hommes de tous les pays et
de tous les temps. Dans
« C’est pourquoi, depuis le commencement du genre humain, tous ceux qui ont cru en lui, et qui l’ont connu d’une manière quelconque, tous ceux qui, selon ses préceptes, ont marché pendant leur vie dans les voies de la justice et de la piété, ont, sans aucun doute, été sauvés par lui, en quelque temps et quelque partie de la terre qu’ils aient vécu. Ainsi, de même que nous croyons en lui demeurant dans son Père et étant venu parmi nous revêtu de la chair, de même les anciens croyaient en lui demeurant dans son Père et disposé à descendre sur terre sous une forme charnelle. Et quoique par suite de la diversité des temps, on annonce aujourd’hui comme un fait accompli ce qui alors était annoncé comme un événement futur, la foi n’a pas varié pour cela et le salut est toujours le même.... » (Lettre 102, 12).
Une rencontre rendue possible par la médiation du Christ
Le Christ est donc présent à toute la durée et le passage du vieil homme à l’homme nouveau se fait tout au long de l’histoire. Chez Augustin, la rencontre entre le Christ présent à tous les hommes de tous les temps, et les représentants historiques de la civilisation païenne, n’est pas seulement une possibilité, elle est un fait. Comment cette rencontre s’est-elle réalisée ? Augustin répond que l’Esprit souffle où il veut. On voit bien qu’il y a un mystère de l’histoire que nous ne maîtrisons pas. Mais, pour Augustin, ce mystère de l’histoire est essentiellement le mystère du Fils de Dieu fait homme, et dans la nuit de ce mystère, il n’y a de lumière que celle du Christ. « Je suis la lumière du monde ».
Mveng peut conclure que face au paganisme, l’attitude d’Augustin est une attitude d’ouverture, d’accueil. Mais les valeurs humaines restent sous la coupe du jugement du Christ. Rigueur doctrinale et refus d’une certaine naïveté : c’est la clarté de la lumière de Jésus-Christ qui doit illuminer toutes les ténèbres humaines. L’anthropologie augustinienne n’est pas pessimiste, elle est positive.
Les deux mots qui, selon Mveng, résument la doctrine fondamentale de saint Augustin et qui soutiennent son effort de christianisation sont : récapitulation et accomplissement dans le Christ. Récapitulation de toute la création, de toute l’humanité dans la personne du Christ et accomplissement qui est passage du vieil homme à l’homme nouveau où les valeurs humaines d’hier et d’aujourd’hui du vieil homme, deviennent des valeurs chrétiennes de l’homme nouveau. L’accomplissement dont il est question n’est pas du type linéaire et chronologique. C’est un affrontement de tous les jours. Ainsi, note Mveng :
« Le problème de la christianisation d’un milieu, d’une civilisation, d’une culture, n’est pas uniquement un problème d’évangélisation missionnaire. Baptiser une culture ne suffit pas. La vocation du chrétien, à l’image de celle du Christ, est plutôt d’incarner le Fils de Dieu à la totalité de l’histoire en l’incarnant à la singularité de notre temps. Ceci est toujours, en même temps qu’assomption des valeurs humaines, leur mise en question radicale » (p. 173).
Conclusion
On l’aura compris : la pensée de saint Augustin est féconde pour penser la rencontre du christianisme avec le paganisme. A l’heure où les recherches théologiques autour du dialogue entre christianisme et religions non-chrétiennes s’accentuent, il est intéressant de se replonger dans la pensée du docteur de la grâce. C’était en tout cas important de montrer l’intérêt que l’un des grands théologiens africains a accordé à la pensée de ce Père de l’Eglise.
Jean-Paul
SAGADOU
Augustin de l’Assomption
Togo
LA BONNE GESTION DU TEMPS pour la vie spirituelle |
« Le monde est comme
l’homme : il naît, il grandit, il vieillit.
Le monde, destiné à périr, incline
vers le couchant.
Ne t’attache pas à ce vieillard
qu’est le monde.
Ne refuse pas de te rajeunir dans le
Christ. »
(Augustin, Sermon 81, 8)
Avec les mutations du travail et des nouvelles technologies, quelque chose a changé dans notre rapport au temps[1b]. Nos activités en évoluant ont modifié notre conscience du temps, le marquant du sceau de la pénurie et de l’urgence…
Que nous arrive-t-il donc ?
De toutes parts surgit la plainte d’un rapport au temps douloureux, conflictuel, insatisfait. Le temps nous manque ou nous pèse, mais il nous laisse rarement en paix. Plainte et impuissance : c’est sur ce mode aujourd’hui que l’on parle du temps. Beaucoup « courent après le temps » ; certains échangent leurs bonnes résolutions ou leurs recettes « gain de temps » ; presque tous constatent en fin de compte un problème quasiment insoluble.
Le temps ?
De nombreuses
enquêtes tentent régulièrement de mesurer ce souci de plus en plus prégnant des
sociétés urbanisées. La pression que ressentent les gens par rapport au
temps s’accentue chaque année. A la question : « Diriez-vous que
vous avez été pressé par le temps dans la journée qui précède ?
34 % des personnes interrogées en France répondent oui en 1999, 36 % en 2000,
41 % en 2001, entre 64 et 70 % en 2005 » avance Bruno Marzloff, sociologue
et fondateur de l’Observatoire Chronos,
qui fournit aux entreprises des études sur le temps.
Nous vivons dans l’urgence, dans la
précipitation, en répétant que tout va trop vite, avec l’impression de ne rien
maîtriser vraiment… Mieux vivre le temps est une quête que nous poursuivons tous.
Il ne s’agit pas seulement de mieux le « gérer » mais bien aussi de
lui donner une autre qualité, et un autre sens. La façon de vivre le temps
engage toute notre existence. Sans doute y a-t-il derrière notre malaise une
question d’organisation, mais plus profondément, tout un travail de réflexion
est à mener pour voir comment, à travers le temps, c’est la personne elle-même
qui est atteinte, et pas seulement le rythme des journées.
Une société sous tension
S’il y a encore quelques dizaines d’années, l’Eglise et l’entreprise imprimaient des rythmes réguliers au corps social , aujourd’hui, les repères temporels communs ont volé en éclats. La révolution informatique, qui n’assigne plus les travailleurs à un lieu fixe, la réduction du temps de travail, la multiplication du travail précaire et du temps partiel, le chômage enfin ont modifié nos rapports au temps. Ces bouleversements sociaux se traduisent en effet par une individualisation de plus en plus grande du temps. Chacun a un rythme qui lui est propre, et qu’il doit s’efforcer de synchroniser, vaille que vaille, avec celui de ses proches, mais aussi avec celui d’institution comme la crèche ou l’école.
Dans son livre Le centre de gravité (Bayard,
2004), Françoise le Corre fait l’analyse
suivante : « Jusqu’à une période qui n’est pas si lointaine – une
trentaine d’années environ – la gestion du temps s’est vécue sur un mode
bipolaire qui marquait la société tout entière et donc, inévitablement,
l’inconscient collectif : intérieur / extérieur ; famille /
profession ; homme / femme. »
L’activité de l’homme était tournée vers
l’extérieur, le professionnel, le monde. Le pôle familial, dont la femme était
le centre, était associé à l’image de « l’intérieur ». Non seulement
au sens matériel, tel qu’on le trouve dans l’expression « femme
d’intérieur » (qui suscite aujourd’hui l’enthousiasme que l’on sait), mais
au sens plus affectif, psychologique ou spirituel « d’intériorité ».
Une base de repli existait, un pôle de gratuité et de disponibilité dont la
femme était à la fois le centre et l’image.
Face à ce modèle, aucune nostalgie n’est de
mise : il est loin d’avoir toujours été bien vécu ! Remarquons que
celui-ci existe toujours dans des familles d’immigrés, portugais ou du Maghreb.
Bon ou mauvais, ce modèle instaurait une régulation de rythmes totalement
différenciés, affectait les images mentales, conditionnait les comportements,
avait force d’institution et facilitait le fonctionnement social.
Aujourd’hui, hommes et femmes se trouvent sur le même plan et se débattent ensemble avec des questions qui reviennent :
* Quelle disponibilité ? Quelle part de gratuité ? Comment se retrouver ? Où, sur quelle base ?
* Comment agir et en même temps être présents les uns aux autres vers l’extérieur et capables d’intériorité ?
Le déséquilibre des
uns est inévitablement déséquilibre ou souffrance pour d’autres. Chacun sent
bien, lorsqu’il éprouve un malaise dans sa gestion du temps, qu’il manque à
soi-même mais aussi aux autres. La figure emblématique de cette société
sous tension est le « battant » : celui qui supporte bien
d’être sous tension. Le battant fait bien non seulement ce qu’il a à faire,
mais il prend aussi le temps de le faire valoir et savoir. Sujet d’admiration
pour cette société sous tension : les femmes. « Les femmes sont
formidables ! » Entendez : « En vingt quatre heures, elles
font tout comme les hommes et, en plus, tout comme les femmes ! »
Mais les choses se
compliquent : non seulement la société valorise la tension, elle impose,
en même temps, d’afficher la détente. Chacun doit paraître bien dans sa peau, cool , relax , lisse et beau comme les
images que renvoie la publicité.
On voit ce que cela
peut induire dans la personnalité : l’épuisement est couplé avec
l’interdiction de l’avouer. L’aveu d’épuisement n’est-il pas aveu
d’échec ? S’ensuit un mal-être supporté jusqu’à ce que « ça
craque », d’une façon ou d’une autre.
L’horreur du vide
Nous pouvons nous demander :
« Comment sommes-nous si nombreux à nous faire complices de cet état des
choses ? » En réalité, si la situation est parfois difficile à vivre,
elle offre par ailleurs bien des satisfactions secrètes. Qui ne se surprend d’être
fier d’un agenda bien rempli ?
La nature ayant
horreur du vide, ne tombons-nous pas dans le piège de remplir au maximum notre
temps ou celui des autres, celui de nos enfants, par exemple ? Cette
sorte de boulimie de nos emplois du temps ne nous renvoie-t-elle pas à nos
peurs ? Peur de ne plus être intégré, de ne pas trouver sa place, peur de
l’image renvoyée par la société, peur en somme d’être face à soi-même ?
* Face à cet émiettement du temps, où pouvons-nous trouver un peu d’unité, de stabilité, où sommes-nous rassemblés ?
* Comment trouver notre centre de gravité ?
Pour nous mettre en route vers ce centre, vers un certain puits, écoutons un passage du Petit Prince sur le temps :
« -Bonjour, dit le Petit Prince.
-Bonjour, dit le marchand.
C’était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif.
On en avale une par semaine et l’on n’éprouve plus le besoin de boire.
-C’est une grosse économie de temps, dit le marchand.
Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante trois minutes par semaine.
-Et que fait-on des cinquante trois minutes, ,dit le Petit Prince ?
-On fait ce que l’on veut …
Moi, dit le Petit Prince, si j’avais cinquante trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine… »
Du temps pour l’essentiel
« Moi, dit le Petit Prince, si j’avais cinquante trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine… »
* Mais, vers
quelle « fontaine » marcher ?
* Quelle sortie opérer ?
* Quelle conversion vivre ? Celle peut-être de quitter le temps
des urgences pour entrer dans celui de la patience.
Dans un autre passage
de son livre, Françoise le Corre note : « Une bonne gestion du temps
suppose qu’on sache parfois le perdre. Garder du temps pour rien, apparemment
pour rien, en réalité pour l’essentiel qui est de se mettre à l’écoute de son
propre désir, de se donner la possibilité de venir à sa propre parole, et dans
le désir profond de reconnaître la présence de l’autre… Celui qui sait être
présent à lui-même devient capable d’être présent aux autres. »
Nous
vivons un déficit de présence et de parole, sur l’ensemble de la société. Nous
pouvons nous demander :
* Quelle est la qualité des paroles, de l’échange que nous avons avec
ceux qui nous entourent ? Quelle est la qualité de la présence que
l’on s’offre les uns aux autres ?
Il existe un rapport très direct entre le temps, la présence et la parole. Faute de temps, des familles, des couples ne parviennent jamais à la parole. Venir à la parole prend du temps, suppose d’intégrer la dimension de la patience, de l’attente… L’intimité prend du temps. Si l’on ne prend jamais le temps, la parole souffre et la présence est inexistante. On devient des espèces de météores. S’envoyer des messages par e-mail ou des textos entre amis tous les matins, c’est très sympa… La vitesse et le pragmatisme sont servis, non la parole et la présence. Deux exemples :
●
Prenant le train dernièrement, j’étais frappée par un monsieur assis non loin
de moi, qui tout au long du voyage n’a pas arrêté d’être rivé sur son téléphone
portable pour correspondre en textos…
●
Lors d’une retraite qu’il prêchait quelques mois avant sa mort, le Père Hervé
Renaudin, évêque de Pontoise, rapportait le fait suivant concernant la
difficulté chez certains jeunes à s’exprimer. Un soir rentrant à minuit, par le
dernier RER à Pontoise, il se trouve seul dans un wagon. Un jeune monte à une
station et se place en face de lui, tout-à-coup ce dernier sort un couteau, le
Père Renaudin qui l’observe derrière le bouquin qu’il essaie de lire se sent moins que rassuré, le
jeune se met alors à taillader la banquette avec rage et force…En un éclair le Père
réfléchit : « Si je ne dis rien, je consens à ce qu’il est en
train de faire, et si je lui fais une remarque, le couteau sera pour
moi ! » Comme il avait beaucoup d’humour, il s’adresse à lui :
« Si c’est parce que tu as faim que tu es en train de mettre en pièces la
banquette, dis-le moi et à la prochaine station, je te paie un sandwich au
bistrot ! » Interloqué et complètement désarmé, le jeune descend à
l’arrêt suivant… Au grand soulagement de « son évêque » !!
Consentir à ce qui advient…
Venir à sa propre
parole, l’exprimer, mettre des mots sur des maux, canaliserait sans doute bien
des violences… Prendre le temps, c’est
l’éprouver intérieurement, concrètement. Le critère décisif est la présence à
soi, la présence aux autres, la présence à la réalité des problèmes que nous
pose l’existence. D’une certaine façon, on peut dire que la présence est
la bonne mesure du temps, et l’attention sa qualité.
La grande
interrogation sur le temps est moins comment faire que le pour
quoi faire, pour qui faire…Le
comment vient ensuite. Il est vrai qu’il faut y mettre une bonne dose de
décision et de volonté. D’une certaine façon, il faut « libérer le
temps » et le libérer des représentations un peu fausses. Le temps n’est
pas un récipient plus ou moins plein ou vide : c’est la trame de nos
existences et le lieu de la rencontre du monde et des autres. Il n’est pas non
plus un capital à faire fructifier à tout prix. Rendement, optimisation,
gestion même, ces mots relèvent de l’économie. Sans doute ils disent une partie
de ce que nous avons à vivre sur le temps,pas le
tout ! En tout cas pas la gratuité, qui est cette
disposition de la présence, comme nous le disions plus haut, présence qui nous
permet d’écouter les autres et de leur être présents.
Pour cela, il importe
de ne pas être soumis à de multiples sollicitations. Alors seulement il devient
possible de ressentir à l’intérieur de soi des choses que ne nous donne pas
l’action : des souvenirs, des projets, des désirs, des visages de gens
qu’on a oubliés. Ceux qui choisissent de faire une retraite, par exemple, se
mettent « à part ». Ils
commencent par vivre le temps autrement.
Prendre le temps c’est accepter de flotter, de
ne pas tout maîtriser. C’est se reposer…C’est rompre, une première rupture peut
s’opérer déjà au niveau de la sensibilité, en retrouvant la nature, la musique
ou encore la lecture.
Premiers
pas pour se livrer au silence, à la solitude, coïncider avec soi, se sentir
unifié, se dire, parfois aidé par un autre, ses limites et ses possibilités, faire
mémoire de son passé, retrouver le fil de sa propre histoire, reconstruire le
temps émietté.
Toute une autre part
de notre vie, essentielle, reste en attente de sens, hors de toute
programmation : l’amour, la rencontre d’autrui, la création, l’écoute.
Ce qu’il faut programmer, ce sont des
brèches, la non-programmation du temps vacant, pour nous retrouver « entiers » dans la présence de l’instant. Je laisse ici la parole à
saint Augustin, à ce maître de l’intériorité :
« Tu te laisses troubler par ce qui se passe au-dehors de toi, et tu te perds…Reviens à ton cœur et de là va à Dieu » (Sermon 311-13)
« Ne te borne pas à la surface, descends en toi-même, pénètre dans l’intérieur de ton cœur. » (Sermon 53-15)
Nous touchons là à la question de la maîtrise. Nous remplissons nos temps pour maîtriser ce que nous pouvons du réel. « Ce ne sont pas les journées trop courtes qui sont à incriminer, c’est notre difficulté à lâcher prise… » Gérer c’est aussi laisser venir, un geste, une parole, un événement, c’est ne pas tout boucler, c’est consentir à ce qui advient…
« Mon heure n’est pas encore venue »
« L’heure est venue, glorifie ton Fils »
Conclusion
L’enjeu est grand. La décision de libérer du temps conduit à un réel travail de personnalisation dans un monde très dépersonnalisé. Accomplir ce travail rend chacun sujet de sa propre histoire, en l’arrachant à tous les déterminismes. Travail de vérité et de liberté : il faut vouloir pour nous, pour nos proches, nos collaborateurs, autre chose et mieux que simplement « gérer son temps ». Il est nécessaire de commencer tout de suite et recommencer sans cesse à penser notre rapport au temps et prendre les décisions en conséquence. Cela consiste à passer d’un mode de fonctionnement à la question du Sens
Sœur Marie-Geneviève POULAIN
Religieuse
de l’Assomption
Assomption
Fleur des Neiges
Une charte augustinienne |
Dans le Montbrisonnais (Diocèse de St-Etienne), existe un groupe augustinien depuis 1995. Au fil des années, trois groupes ont été constitués. A la suite d’une retraite inter-groupes, une charte a été élaborée (Le Mont, juillet 2004). Voici le texte de cette charte (communiquée par sœur Bernadette Delobel, Augustine de Notre-Dame de Paris :
Dans l’Esprit-Saint
qui est la Source de tout Amour
Seigneur Dieu, nous accueillons ton appel
à vivre orientés vers Toi.
Vivre en alliance avec Toi
est pour nous
force intérieure
et vivante sera notre vie
toute pleine de Toi.
Fais de nous, dans le monde d’aujourd’hui,
des témoins d’espérance
et des serviteurs de la Communion entre les hommes.
A la suite d’Augustin, inlassable chercheur de Dieu,
nous désirons nous laisser toucher par ta Parole,
et reconnaître ta Présence.
Fais de nos vies des chemins de conversion,
que nous devenions libres
pour aimer d’un même amour Dieu et nos frères.
Entre nous,
que l’amitié dans le Christ soit
bienveillante pour chacun et ouverte aux autres.
Là où nous sommes,
que la fraternité, reçue de l’Eucharistie,
se répande par nos vies.
[1] Kä MANA, La nouvelle évangélisation en Afrique, Karthala/Clé/Paris/Yaoundé, 2000, p.144.
[1b] Intervention faite devant les responsables du diocèse d’Annecy en janvier 2006.
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