Augustin dans l'histoire

Saint Athanase le Grand - Homme de foi nourri  de l’Écriture

Le cheminement spirituel de saint Athanase d’Alexandrie ne connaît pas des moments aussi bouleversants et marquants que celui de saint Augustin. Il a vécu sa vie chrétienne en harmonie avec les valeurs évangéliques et conformément à l’enseignement du Christ, Verbe, Sagesse et Puissance de Dieu, fait homme par philanthropie pour le salut du monde et la divinisation de l’homme. C’est ainsi que quelques années après sa mort, entre 379 et 381, saint Grégoire de Nazianze, à l’occasion d’une fête solennelle de saint Athanase, loue en cet évêque la vertu même :

L’éloge d’Athanase sera l’éloge de la vertu ; en effet, le louer c’est louer la vertu, parce qu’il avait réuni toutes les vertus dans sa personne – il serait assurément plus exact de dire qu’il les réunit encore, car ils restent toujours vivants pour Dieu, tous ceux qui ont vécu selon Dieu, même s’ils ne sont plus de ce monde. (…)  Et cet éloge de la vertu sera aussi un éloge de Dieu, qui est la source de la vertu des hommes et le principe de leur conversion ou plutôt de leur retour à lui grâce à l’illumination innée en nous ». (Grégoire de Nazianze, Discours panégyrique 21, 1, SC 270, p. 111)

Aux yeux de saint Grégoire, saint Athanase se situe bien dans la lignée des illustres personnages qui ont marqué les récits bibliques. Il passait à juste titre pour le champion, le promoteur et le défenseur de la foi nicéenne :

Athanase est de la classe de quelques-uns de ces personnages (figures emblématiques de la Bible) et il n’est que légèrement dépassé par quelques-uns ; si je l’osais, je dirais qu’il en a aussi dépassé quelques-uns. Il fut l’émule de la science des uns et de l’activité des autres, de la bonté de ceux-ci, du zèle de ceux-là et du martyre des autres. Imitant les uns pour le principal et totalement les autres, il prit à chacun ce qu’il y avait de bon et, en ayant fait la synthèse dans son âme (…), il fixa dans un seul type de vertu tous les traits épars et surclassa les intellectuels par ses activités et les hommes d’action par sa science. (…) Il fallait désaltérer, comme Ismaël, cette Église (d’Alexandrie) altérée par la soif de la vérité, la réconforter, comme Élie, avec l’eau d’un torrent au moment où la terre avait été épuisée par une sécheresse, la ranimer au moment où elle était à bout de souffle et laisser un germe à Israël pour éviter que nous n’ayons le sort de Sodome ou celui de Gomorrhe[1]. (Grégoire de Nazianze, Discours panégyrique 21, 4-7, SC 270, p. 117-125).

En entendant saint Grégoire prononcer son panégyrique, nous avons l’impression de nous trouver devant un personnage destiné par Dieu à une mission bien spéciale : celle d’annoncer la vérité concernant le dogme christologique et trinitaire dont le concile de Nicée avait dessiné le contour. C’est pourquoi, il aime le nommer « le pilier de l’Église », ou « la gloire de l’Église » alexandrine. Saint Athanase apparaît comme le point central de son temps, le personnage de la plus haute importance de l’Église d’Égypte au IVe siècle.

I. Saint Athanase jusqu’à l’épiscopat

Nous savons que saint Athanase est né à Alexandrie, probablement dans une famille chrétienne, vers 298-299. Bien qu’il exprime sa reconnaissance pour le courage des martyrs de la plus sanglante persécution subie par l’Église sous Dioclétien, entre 301-305,  il était trop jeune pour garder un vif souvenir de cette glorieuse page de l’histoire de l’Église. Sa première éducation fut excellente. Saint Grégoire de Nazianze nous apprend qu’il avait une grande connaissance de l’Écriture. Ses ouvrages, en raison des citations scripturaires qu’ils renferment, sont un témoignage éclairant de sa familiarité avec les livres saints.  Selon Rufin d’Aquilée, il ne quitta le foyer paternel que pour être élevé, nouveau Samuel, dans le temple du Seigneur, par l'évêque d'Alexandrie. En effet, Alexandre, lorsqu’il fêtait l’anniversaire du martyre de son prédécesseur, Pierre, avait invité quelques prêtres pour le dîner, après le service liturgique, dans une maison au bord de la mer. A travers la fenêtre il voit quelques garçons en train de jouer sur la plage un jeu inhabituel : en regardant, il voit qu’ils imitaient les rites sacrés de l’Église, l’Eucharistie et le Baptême. Pensant qu’ils allaient trop loin dans leur jeu, l’évêque envoya l’un de ses prêtres pour les lui emmener. Dans le dialogue avec le « chef de la bande », Athanase, âgé entre 14-15 ans, qui jouait le rôle de l’évêque, il constata la piété de l’adolescent et, consultant son clergé, déclara valides les baptêmes que le jeune Athanase avait effectués sur ses camarades de jeu[2]. Alexandre prit désormais Athanase dans son palais épiscopal et s’occupa de sa formation spirituelle et théologique en vue de faire de lui un serviteur de l’Église du Christ. C’est ainsi qu’il a l’occasion de faire connaissance avec la pensée des illustres prédécesseurs à la tête de l’école catéchétique d’Alexandrie, Clément et Origène. Egalement, il écoute de vive voix le témoignage des « confesseurs » restés fidèles au Christ pendant les persécutions. Tout ce contexte est favorable à faire grandir l’amour de saint Athanase pour le Christ qu’il se plaît à confesser vrai Dieu et vrai homme en conformité avec la révélation évangélique.

En 318, au moment où éclate « la crise arienne », Alexandre l’ordonne diacre et fait de lui son secrétaire. Saint Athanase garde cependant en lui un grand désir de perfection et d’idéal de vie chrétienne. Il entre en contact avec les moines de Thébaïde et noue des relations spirituelles profondes avec le « patriarche des solitaires », saint Antoine le Grand : « Je fus son disciple, et, comme Élisée, je versais l’eau sur les mains de cet autre Élie »[3]. En tant qu’évêque, saint Athanase trouvera toujours un bon accueil chez les moines du désert pour lesquels il écrivit la Vie d’Antoine, une sorte de règle monastique pour tous ceux qui veulent suivre le Christ selon le modèle de vie de saint Antoine. En qualité de secrétaire de son évêque, saint Athanase participe au concile œcuménique de Nicée, en 325. Comme diacre, il est peu probable qu’il ait pris la parole en public, mais il a dû jouer probablement un rôle important dans les coulisses du concile. À Nicée, saint Athanase trouve le vrai sens de sa vie : devenir le champion et le défenseur de la foi signée par les Pères conciliaires. De plus, il a probablement eu l’occasion de rencontrer à Nicée les principaux partisans de la doctrine arienne et les théologiens anti-ariens. Après cette « victoire apparente de l’orthodoxie » sur l’arianisme, la vie de saint Athanase va connaître des moments de « gloire » entremêlés de temps d’exil et d’excommunication.

 

II. Saint Athanase évêque

Dans ses Lettres festales, saint Athanase nous dit qu’au moment de son élection pour la plus haute charge ecclésiastique en Égypte, en l’année 328, il n’avait pas l’âge requis, c’est-à-dire 30 ans. Après sa consécration, il commence ses visites pastorales dans le diocèse afin de regrouper tous les évêques « nicéens » et de les encourager à défendre la foi contre l’erreur. Selon la tradition, il aurait conféré le sacerdoce à saint Pacôme. En qualité d’évêque, il entre en contact avec ses fidèles par des visites, mais surtout par ses Lettres festales[4]. L’empereur Constantin remarque très vite le jeune évêque pour sa foi, son ascèse, sa piété et son zèle pour l’Église d’Alexandrie. Il le surnomme « homme de Dieu ». Les fidèles apprécient en lui son attachement au Christ. Ce n’est pas en tant que théologien, mais en tant qu’âme croyante en la nécessité d’un Sauveur que saint Athanase s’approprie le mystère du Christ. La conviction profonde qui anime sa vie spirituelle est que nous sommes appelés, en Jésus-Christ, à participer à la vie même de Dieu non pas grâce à nos mérites, ni à notre sagesse, ni à notre intelligence, ni à notre piété, ni aux bonnes œuvres que nous accomplissons dans la sainteté de notre cœur, mais par la foi. Car, c’est par la foi que Dieu nous a sanctifiés de toute éternité. Jésus-Christ est le Chemin que nous devons prendre pour arriver au bonheur sans fin. Grâce à lui nous contemplons les hauteurs des cieux, par lui nous voyons la face même de Dieu, par lui également les yeux de notre cœur ont été ouverts afin d’accéder à la pleine lumière de Dieu. Le Seigneur a voulu nous faire goûter à son immortelle sagesse par Jésus Christ, qui est le reflet de sa majesté. Cette croyance, que Jésus-Christ conserve constamment la vérité dans son Église, faisait que saint Athanase ne pouvait pas supporter que des chrétiens prennent leur dénomination d’un homme et non pas du Christ :

Qu'ils (les Ariens) ne cherchent pas de faux-fuyants, en effet, et, quand on leur fait honte, qu'ils ne calomnient pas ceux qui ne font pas comme eux, en appelant les chrétiens du nom de leurs maîtres pour tenter de faire croire que c'est de cette même façon qu'on les appelle eux-mêmes ariens. Puisqu'ils rougissent de leur nom honteux, qu'ils s'abstiennent de plaisanter : s'ils ont honte, qu'ils se cachent, ou qu'ils bondissent hors de leur impiété. Jamais, en effet, le peuple n'a reçu sa dénomination de ses évêques, mais du Seigneur en qui nous croyons ; quoique les bienheureux Apôtres aient été nos maîtres et les ministres de  l’Evangile du Sauveur, nous n'avons pas reçu d'eux notre nom, mais c'est à  partir du Christ que nous sommes appelés chrétiens. (Athanase d'Alexandrie, Discours contre les Ariens I, 2)

La joie de l’évêque saint Athanase est de prêcher le Christ vrai Dieu et vrai homme ; c’est pourquoi ses fidèles doivent être fiers de porter le nom de chrétiens. Tout son être était profondément enraciné dans la tradition de l’Église et son âme nourrie par la méditation des Écritures. Ainsi son âme reste toujours unie à l’Église et, en elle et par elle, à Jésus-Christ qui se révèle dans l’Évangile comme étant la Vérité, la Vie et le Chemin qui conduit au Père. Il était très heureux de partager cette richesse intérieure avec les fidèles qui lui sont confiés de par sa charge épiscopale. Saint Basile n’hésite pas à le situer vraiment dans la droite lignée des successeurs des Apôtres qui sont partis dans le monde entier proclamer aux hommes la paix, la réconciliation avec Dieu et la joie de la résurrection du Christ pour toutes les nations :

Tu as pour toutes les Églises un souci aussi grand que pour celle qui t’a été confiée spécialement par notre commun Maître : tu ne laisses aucun moment sans discourir, sans avertir, sans écrire, sans envoyer chaque fois des hommes pour suggérer les meilleures solutions. (Basile de Césarée, Lettre à Athanase d’Alexandrie, 69)

Son plus grand désir était de partager avec le plus grand nombre sa joie d’être chrétien. Il cherchait à communiquer la béatitude dont il jouissait à ceux qui l’entouraient. Les circonstances extérieures et les besoins pressants de l’Église qui l’appelait à son secours le poussent à écrire des traités théologiques et apologétiques afin de montrer la pertinence de la foi chrétienne centrée sur le double événement de la vie du Christ, à savoir son incarnation et sa résurrection. C’est pourquoi le même saint Basile le supplie souvent afin qu’il exprime la position dogmatique de l’Église post-nicéenne contre les doctrines marcellienne, néo-arienne, ou le schisme naissant à l’intérieur de l’Église d’Antioche :

Tu es le médecin réservé par Notre Seigneur pour les maladies dont souffrent les Églises. Tu vois ce qui se passe en chaque lieu, du regard de ton intelligence, comme d’une sorte d’observatoire élevé. Qui est assez digne de confiance pour réveiller le Seigneur, afin qu’il commande au vent et à la mer ? Quel autre que celui qui, dès son enfance, a pris part aux combats pour la piété ? Donc, puisque tout ce qu’il y a de sain autour de nous est désormais ancré sincèrement dans la foi pour la communion et l’unité avec ceux qui ont les mêmes sentiments, nous avons pris la hardiesse de venir prier ton indulgence de nous écrire à tous une lettre qui nous conseille ce qu’il faut faire. (Basile de Césarée, Lettre à Athanase d’Alexandrie).

Saint Basile confesse son désespoir absolu à cause de toutes les maladies qui menacent l’Église du Christ. La seule espérance de guérison peut être le patriarche alexandrin, « le médecin réservé par Notre Seigneur ». L’évêque de Césarée voit en saint Athanase le roc capable, par la solidité de sa foi, par sa vie spirituelle nourrie de la contemplation du Christ, par le calme de sa personnalité et par son désir de faire rayonner la paix et la charité, de briser toute doctrine allant à l’encontre de la foi nicéenne. Sa simple présence, ou un simple mot sorti de sa bouche, peut calmer toute tempête qui frappe la « Barque du Christ ». L’Église ne peut compter que sur la sagesse, la piété et la fermeté de la foi de l’évêque alexandrin pour stopper les vents contraires. Ses prises de position lui ont souvent valu la disgrâce des empereurs « pro-ariens » qui n’ont pas hésité à l’envoyer en exil à cinq reprises. Il ne totalise pas moins de dix sept ans et demi d’éloignement de son siège épiscopal : deux années à Trèves, sept années à Rome, le reste dans les cavernes des déserts de l'Egypte. Mais à chaque retour, c’était une occasion de plus pour les fidèles d’Alexandrie de manifester leur attachement à l’évêque qui de loin a toujours maintenu le contact avec son diocèse via les Lettres festales où il partage sa foi et son grand attachement au Christ :

Les Ariens sont comme les Juifs qui ont vu et ils furent incrédules aux mystères du Christ ; ils pensèrent de lui qu’il était un simple homme, et ils se vantaient de connaître cette monarchie qu’ils ne connaissaient pas, parce qu’ils ne connaissaient pas ce Fils qui révéla le Père : « Personne, en effet, ne connaît le Père, sauf le Fils et celui auquel le Fils le révélera » (Mt 11, 27). Quant à nous, qui cherchons toujours à devenir les fils de l’Église, nous connaissons la monarchie : l’Unique, le Père du Christ, le seul non-engendré, le sans principe, le Dieu de la Loi, des Prophètes et du Nouveau Testament, ainsi que son Fils unique qu’il a engendré avant les siècles et les temps, par lequel il a créé l’univers et viendra juger les vivants et les morts. (Athanase d’Alexandrie, Lettre festale, 36).

Son amour pour Jésus-Christ, son attachement à l’Église, le puissant intérêt que lui inspirait le salut des croyants, pour lequel il veillait comme pour le sien propre, et même plus que pour le sien, allumèrent en lui un saint désir pour que toutes les âmes puissent profiter du salut apporté par le Christ à l’humanité tout entière. Depuis sa plus tendre jeunesse, saint Athanase était habité par une profonde vénération pour Dieu et pour tout ce qui est divin. C’est pourquoi, dans sa correspondance, il n’hésite pas à encourager ses destinataires à s’attacher au Christ par la méditation des Écritures :

Je désire que cet écrit t’engage à te livrer à l’étude des saintes Écritures ; étudie-les dans la sincérité et la simplicité de ton cœur et tu en comprendras le contenu en même temps que tu en saisiras mieux ce que je t’enseigne ; car elles ont été composées et écrites par Dieu, par l’intermédiaires d’hommes divins. Pour ce qui est de nous, nous avons été instruits par des maîtres animés de l’Esprit divin, qui s’étaient voués à leur étude, et qui sont devenus témoins de la divinité de Jésus-Christ ; c’est ainsi que nous transmettons la doctrine à tes méditations. Pour comprendre l’Écriture, il faut mener une vie pieuse, avoir une âme pure et un cœur fait pour Jésus-Christ (Athanase d’Alexandrie, Sur l’incarnation du Verbe 56-57).

Saint Athanase fait souvent appel au sentiment qui existe dans l’âme des chrétiens et qui s’est développé par leur éducation dans l’Église. Ainsi, instruits par le Christ lui-même dans son Église, les fidèles apprennent à connaître leur vraie identité, être fils de Dieu, et l’identité même de Dieu, notre Père. L’évêque d’Alexandrie est pénétré d’un amour sincère pour Jésus-Christ qu’il veut faire connaître à tous ceux qui s’ouvrent à la révélation évangélique et cultivent en leur âme le beau sentiment d’amour pour le Christ.

 

III. Dernières années de la vie de saint Athanase

Après tant de luttes, de souffrances et d’exclusions, saint Athanase voit ses efforts enfin  couronnés. Le peuple est dans la joie et est heureux d’avoir un si digne évêque dans la lignée de Denis et d’Alexandre. Pendant la dernière période de sa vie, saint Athanase se consacre à l’administration de son diocèse. Malgré la vieillesse, il reste toujours jeune d’âme, prêt à lutter jusqu’au bout afin de défendre l’héritage de la foi chrétienne. Ses derniers livres sont sereins : ouvrages ascétiques, biographiques, exégétiques. La Vie

d’Antoine, ouvrage écrit à la demande des moines, connaît un grand succès en Orient auprès des gens qui, par amour du Christ, le Verbe de Dieu incarné, quittent tout pour le suivre, selon l’exemple de saint Antoine. Avec l’aide de l’empereur, saint Athanase entreprend un énorme travail de construction d’églises. Il intervient également en faveur de l’unité des chrétiens, surtout dans l’Église d’Antioche où apparaît la querelle théologique sur la divinité de l’Esprit-Saint. C’est aux évêques d’Antioche que saint Athanase  donne des explications concernant la formule de foi signée à Nicée dans le Tome aux Antiochiens. Après 75 ans de vie, dont 46 comme patriarche d’Égypte, sans avoir jamais manqué à son devoir, d’abord de chrétien puis d’évêque, saint Athanase rend son âme à Dieu dans la nuit du 2 au 3 mai 373. Avant de mourir, il désigne Pierre[5] « un ancien du presbyterium qui, après l’avoir suivi partout, administra l’épiscopat » pour lui succéder sur le siège d’Alexandrie. Ecoutons encore saint Grégoire de Nazianze :

Il meurt à l’âge avancé et prend place parmi ses Pères, Patriarches, Prophètes, Apôtres et Martyrs qui ont combattu pour la vérité. Pour faire brièvement son éloge funèbre, disons que le faste de ses obsèques surpasse les honneurs qu’il reçut à l’occasion de ses retours d’exil ; malgré les flots de larmes qu’il provoque, l’idée qu’il laissa de lui-même dans l’esprit de tous dépasse les manifestations extérieures. Tête chère et sacrée ! Toi qui possédais outre tes autres qualités un respect hors pair de la mesure à garder quand on parle et quand on se tait, permets-nous de terminer ici notre discours ! Même s’il n’est pas à la hauteur de la réalité, il n’est pourtant pas au-dessous de nos possibilités. Quant à toi, jette sur nous de là-haut un regard favorable ! Sois le guide du peuple que voici, parfait adorateur de la Trinité parfaite que l’on contemple et que l’on vénère dans le Père, le Fils, l’Esprit Saint (Grégoire de Nazianze, Discours panégyrique 21, 37, SC 270, p. 191).

 

Conclusion

Toujours persécuté et toujours vainqueur, voilà la vie et le chemin spirituel de saint Athanase ; il vit périr l'infâme Arius d'une mort honteuse et effrayante et tous ses ennemis disparaître les uns après les autres. Jamais les adversaires de ce grand homme d’Église ne purent le prendre en faute ; il déjoua toutes leurs ruses avec une admirable pénétration d'esprit. Tillemont résume bien toute l’estime dont témoignent les contemporains de saint Athanase à son égard et dont saint Basile est « le porte-parole » :

Pour ce qui est de l’estime que saint Basile avait pour saint Athanase, il faudrait transcrire tous les endroits où il parle, puisqu’il n’en parle jamais qu’avec éloge même lorsqu’il souhaitait qu’il eût agi autrement qu’il n’avait fait. Il suffit de remarquer qu’il l’appelle son père spirituel et qu’il dit que le temps et l’expérience augmentaient de plus en plus l’opinion et l’estime qu’il en avait toujours eue ; qu’Athanase avait reçu plus que personne les conseils de la sagesse de l’Esprit de Dieu ; que la marque la plus assurée et la plus visible qu’on ait dans la véritable foi et dans une solide piété, c’est d’avoir de l’amour et de l’estime pour le très heureux Athanase ; que Dieu l’avait établi le médecin de tous les maux de l’Église, dont on devait toujours espérer la guérison quelque grands qu’ils fussent, pourvu qu’il voulut l’entreprendre. Il lui témoigne le grand désir qu’il avait de le voir, et la consolation extrême qu’il eût reçue, de pouvoir mettre dans l’histoire de sa vie, qu’il avait parlé à cet homme apostolique ; c’est ce qu’il nous faut admirer la puissance de la grâce qui avait lié si étroitement ces deux grands Saints (Le Nain de Tillemont, Mémoires, t. 8, p. 248-249).

De cette citation ressort que saint Athanase, fort estimé par ses contemporains, est demandé à intervenir dans les différents conflits théologiques et dogmatiques surtout concernant le mystère de la Trinité. Face à ses ennemis, notre évêque garde son calme, tout en essayant de les convaincre de l’erreur dans laquelle ils entraînent les fidèles. Alexandrie, comme métropole religieuse la plus importante, devait être gouvernée par un pasteur qui défendait le mieux les intérêts du Symbole nicéen déclaré profession de foi commune pour toute l’Église. Saint Athanase ne fait que prendre au sérieux la charge à lui confiée et porter sur ses épaules les défis de la cristallisation de la foi trinitaire à partir d’une réflexion approfondie sur le mystère de l’incarnation du Christ. Saint Athanase le Grand reste avant tout un chrétien, un évêque, un homme de Dieu dévoué totalement au service de la plus grande cause : la vérité sur le Christ, le Verbe de Dieu fait homme, pour notre salut. Toute la vie de saint Athanase d’Alexandrie exprime un lien cohérent entre foi et conviction, ascèse et mission au nom de l’unité et de la paix dans l’Église, l’épouse immaculée du Christ.

 Lucian Dîncă
Augustin de l’Assomption
Communauté d’Alzon,
Québec, Canada.

 

 

Itinéraire d’un pèlerin - Ignace de Loyola

Quand le fameux boulet de canon brisa la jambe de l’hidalgo et ses rêves de gloire, en 1521 au siège de Pampelune, il avait à peu près l’âge d’Augustin dans le jardin de Milan. Mais le parallèle tourne vite court : la scène du jardin concluait seize années de recherche spirituelle ; la blessure d’Ignace marqua le début d’un éveil à la vie intérieure. Certes, les deux événements produisirent la même délivrance et le même fruit de continence. Mais Ignace avait été un don juan, tandis qu’Augustin était resté fidèle, quinze ans durant, à la mère d’Adéodat.

D’Augustin à Ignace

Ce que leurs vies spirituelles eurent en commun, et qui est l’essentiel, dépasse les aléas de l’existence et les conjonctures historiques. Certes tous deux eurent à composer avec les événements et furent menés là où ils n’avaient pas pensé d’abord aller : à l’épiscopat et au gouvernement d’un ordre religieux d’un genre nouveau. Mais tous deux furent possédés d’un même amour pour le Christ et d’une même passion pour l’apostolat. Tous deux manifestèrent une merveilleuse attention au discernement des signes intérieurs que Dieu leur adressait. Tous deux ne concevaient la vie chrétienne que dans la pauvreté, l’obéissance à l’Église et le partage communautaire. Tous deux aussi étaient des hommes de grand désir et ils se considéraient comme rescapés, par pure grâce, d’un naufrage spirituel.

Il est probable qu’Ignace ne lut les Confessions que bien des années après sa conversion. Mais il est remarquable qu’il soit le premier, dans la littérature européenne et avant Thérèse d’Avila, à avoir reproduit avec une certaine ampleur le geste d’Augustin : laisser derrière lui le récit de sa vie, ou plutôt le récit de la manière dont Dieu l’avait conduit. Il le fit peu avant sa mort, cédant enfin aux instances de son entourage. Cependant, tandis que le récit d’Augustin commence par sa naissance et s’achève sur sa conversion, celui d’Ignace commence par sa conversion et prend fin avec la naissance de la Compagnie de Jésus, quinze années avant sa mort à l’âge de 64 ans. Récit de ce qui ressembla, dix-neuf années durant, à une recherche tâtonnante, successivement aimantée par deux pôles géographiques et spirituels : le centre de la chrétienté médiévale d’abord, puis celui de la chrétienté moderne – Jérusalem puis Rome. Aussi bien, tout au long de son récit en troisième personne, sobrement intitulé Récit, Ignace se désigne-t-il comme « le pèlerin »[1]. Sur les débris de sa vie cassée en son midi, il eut à construire son itinéraire, étape par étape, mais toujours dans la recherche ardente de ce que Dieu voulait pour lui. Nous allons le suivre, à grandes enjambées.

Loyola : l’éveil à la vie spirituelle

Le chevalier de Loyola avait été un chrétien à gros grain, administrateur civil (il n’était pas militaire !) et homme de cour auprès du vice-roi de Navarre. Les neuf mois d’immobilité forcée furent l’occasion d’une nouvelle naissance.

Tout commença par l’ennui. Dans l’austère manoir familial, point de ces romans de chevalerie dont raffolait Ignace. Il dut se rabattre sur des vies de saints (la Légende dorée, vieille de deux siècles) et la Vie du Christ de Ludolphe le Chartreux. Entre les lectures, il rêvassait, des heures durant. Le déclic fut l’étonnement. Étonnement devant les mouvements qui se produisaient alors en son âme et qui échappaient à son contrôle : des alternances de plaisir et de déplaisir, de plaisir superficiel et de plaisir profond. Le plaisir que lui causaient d’interminables divagations sur ses thèmes donjuanistes favoris (exploits pour une certaine dame de très haute naissance) tournait, lorsque l’imagination s’épuisait, à l’amertume (il restait « sec et mécontent »). En revanche, la pensée d’imiter les exploits ascétiques des grands saints dont il était en train de lire la vie (« Ce qu’ont fait saint François et saint Dominique, pourquoi ne le ferais-je pas ?... Aller nu-pieds à Jérusalem, ne manger que des herbes… ») suscitait en lui un plaisir profond (« consolation ») et le laissait durablement « content et allègre ». Comment comprendre cette météo intérieure ?

A suivre son récit, il fallut peu de temps à Ignace pour saisir qu’il était en train de faire l’expérience de ce qu’il appelle, à la suite de la tradition spirituelle, « la diversité des esprits qui l’agitaient, l’un du démon, l’autre de Dieu ». Ces affects qui s’imposaient à lui, qui naissaient des pensées qu’il entretenait volontairement mais qui, eux, échappaient au contrôle de sa volonté, ces affects ne venaient pas de lui. Ils ne pouvaient venir que de la source de la vie ou de l’empoisonneur diabolique. Ils devenaient indicateurs d’un chemin de vie ou d’un chemin de mort.

Expérience encore grossière, mais expérience fondatrice. Ignace venait de découvrir la vie spirituelle, la vie dans l’Esprit. Désormais, ce sera à l’aune de ces affects (« consolation » ou « désolation »), qu’il évaluera les choix qui s’offriront à lui, les décisions à prendre ou à ne pas prendre.

La première fut de changer de vie, de distribuer son avoir aux pauvres et de se rendre, en pèlerinage expiatoire, à Jérusalem. Une grâce extraordinaire, analogue à celle dont bénéficia Augustin dans le jardin de Milan, vint ratifier cette décision : « Étant éveillé une nuit, il vit clairement une image de Notre-Dame avec le saint Enfant Jésus : de cette vue, qui dura un espace de temps, il reçut une très excessive consolation et il demeura avec un tel dégoût de sa vie passée, et spécialement des choses de la chair, qu’il lui semblait qu’on avait enlevé de son âme toutes les images qui y étaient peintes auparavant. Aussi depuis cette heure jusqu’en août 1553, où ceci est écrit, il n’eut jamais plus même le plus petit consentement aux choses de la chair. » Une confidence aussi nette, de la part d’une personnalité habituellement aussi sobre dans son expression, doit sans doute être prise à la lettre.

Manresa : « ma primitive Église »

Du Pays Basque, la route de Jérusalem longe les Pyrénées jusqu’à Barcelone. Arrivé en Catalogne, Ignace s’arrêta à l’abbaye de Montserrat. Il fit sa confession générale, qui dura trois jours. Puis il déposa son épée au pied de la statue de la Vierge, troqua ses vêtements contre ceux d’un mendiant et passa la nuit devant la statue, bourdon en main, pour une veillée d’armes d’un nouveau genre. Il décida alors de rester quelques jours dans une localité voisine, Manresa. Le combat spirituel qui s’engagea alors en lui l’y retint en fait une année entière.

Ce fut une année de quasi-érémitisme dans une grotte, entrecoupée de visites au monastère dominicain et de soins donnés aux malades nécessiteux de l’hospice municipal. Le mendiant s’adonna d’emblée à l’ivresse des saintes folies dont il avait lu les récits : jeûnes interminables, oraisons de sept heures d’affilée, refus de se couper les cheveux et les ongles… Très vite, d’effrayantes alternances de joie et de dépression se manifestèrent. Une terrible crise de scrupules, surtout, s’empara de lui pour de longs mois : il pensait n’avoir pas confessé tous ses péchés passés. Son confesseur avait beau lui ordonner de ne plus penser à cela, rien n’y faisait. L’angoisse redoublait, accompagnée de violentes pulsions suicidaires. Il suppliait le Seigneur de l’en délivrer : « S’il est nécessaire de suivre un petit chien pour qu’il me donne le remède, je le ferai ! » Il se dit alors qu’un jeûne absolu lui mériterait cette grâce. Le Seigneur la lui accorderait avant la dernière extrémité, comme il l’avait lu de saint André. Lorsque, huit jours après, son confesseur apprit sa résolution, il lui ordonna de rompre son jeûne. Les scrupules disparurent. Mais ils revinrent trois jours plus tard, accompagnés cette fois d’un dégoût nouveau et profond pour la vie qu’il menait, et le désir de l’abandonner. Là-dessus, sans préavis, « le Seigneur voulut qu’il s’éveilla comme d’un rêve ». « Comme il avait déjà une certaine expérience de la diversité des esprits », il réalisa de quel esprit venaient les scrupules, le désir de jeûne et finalement le désir de retourner à sa vie de gentilhomme. Il décida de ne plus revenir sur ses péchés d’antan. « À partir de ce jour, il demeura libéré de ses scrupules, tenant pour certain que le Seigneur avait voulu le délivrer par sa miséricorde. » De grandes faveurs mystiques (cinq « visions intellectuelles », pour reprendre la terminologie consacrée) et une paix indéracinable vinrent alors éclairer son paysage intérieur et l’affermirent dans un grand désir de rester docile à Dieu qui l’avait instruit « comme un maître d’école ». Plus jamais, semble-t-il, Ignace ne connut de vraie désolation.

Cette année capitale, fondatrice (« ma primitive Église », dira-t-il), lui a appris à affiner son interprétation du jeu des esprits, leur « discernement ». Il a découvert, par exemple, que « l’ange de ténèbres peut se déguiser en ange de lumière » : ce qui, dans un premier temps apparaît comme excellent et répondant certainement à la volonté de Dieu, peut être en réalité une ruse de l’ennemi qui cherche à enfermer dans les rets mortels du narcissisme et des crises de scrupules.

Ainsi Ignace s’est-il éveillé peu à peu de ses rêves donquichottesques. Il avait rêvé d’une vie héroïque, tissée d’exploits ascétiques pour impressionner Dieu et les hommes, comme il avait naguère rêvé d’accomplir, en vrai chevalier, de mirifiques prouesses pour la dame de ses pensées. Mais il a expérimentalement découvert que le Seigneur n’avait rien à faire de ce genre de performances. Il a découvert surtout que la voix de Dieu en lui était articulée comme un langage – un langage souvent subtil et qui permettait de découvrir sa volonté, de la « discerner ».

Vers Jérusalem : « aider les âmes »

Quand il quitta Manresa pour Jérusalem (de Barcelone, l’aller-retour via Venise dura un an), le pèlerin était un autre homme. Le projet initial n’était déjà plus le même. Le pèlerin ne se rendait plus à Jérusalem pour expier ses péchés, comme on l’avait fait pendant tout le Moyen Âge, mais pour vivre où Jésus avait vécu et surtout pour « aider les âmes » des pèlerins.

« Aider les âmes » : dès Manresa et même dès la fin de sa convalescence, Ignace avait éprouvé le besoin, sinon de faire connaître son expérience à d’autres que ses confesseurs, du moins de s’entretenir des choses de Dieu et de la vie spirituelle avec « des personnes spirituelles », puis avec le tout venant. Il constatait que cela leur faisait du bien. « Aider les âmes » : la formule, qui apparaît très tôt dans le Récit, reviendra constamment désormais sous la plume d’Ignace pour désigner son projet de vie et la vocation des jésuites. Vocation à la vie selon l’Esprit et à l’apostolat, originairement et indissolublement. Aux yeux d’Ignace, comme d’Augustin, il n’y a pas d’expérience du Dieu de Jésus-Christ qui ne soit immédiatement appel à la communication.

 Dans la pratique d’Ignace et des premiers jésuites ainsi que dans les textes normatifs de la Compagnie de Jésus, la manière privilégiée « d’aider les âmes » sera la « conversation spirituelle », à laquelle s’adjoindront d’abord la catéchèse des enfants et des illettrés, puis la prédication. À ceux qui y sont disposés, on fera faire des « exercices spirituels » (on y reviendra). Le service des malades pauvres dans les hospices devra toujours accompagner ces formes d’apostolat. C’est à ce programme que se tiendront les jésuites pendant les huit premières années de leur existence, avant que, par obéissance au Pape répondant à la pression des princes, Ignace n’accepte de prendre en charge des collèges et des universités. Cette forme d’apostolat dévorera très vite l’essentiel de leurs forces. Mais ils n’abandonneront jamais leurs pratiques initiales.

Ignace envisageait donc de s’installer à Jérusalem pour s’y livrer à l’apostolat. Mais il découvrit sur place que les autorités turques n’autorisaient pas de séjour prolongé. La volonté de Dieu passait aussi par les aléas de la politique. Il rentra à Barcelone.

De Barcelone à Paris : le temps des études

Une prise de conscience s’était opérée en lui pendant son année de pèlerinage : il était religieusement inculte, il ne savait pas le latin. Comment parler de Dieu et de la vie spirituelle sans un minimum de bagage ? Une nouvelle étape dans l’itinéraire du pèlerin s’ouvrit alors, qui devait durer onze années. À 33 ans, il se mit au latin avec les écoliers de Barcelone. Deux ans plus tard, il partait pour l’université d’Alcala, où il resta un an ; puis à Salamanque où il passa aussi un an. En 1528, il partit pour l’université de Paris, où il resta sept ans jusqu’à l’obtention d’une maîtrise en 1535. Il avait 44 ans !

Ce n’est certes pas l’amour des lettres qui avait justifié un investissement dans les études aussi considérable et aussi tardif. Mais la nécessité, devenue de plus en plus impérieuse, d’acquérir une vraie compétence théologique, puis d’accéder au sacerdoce, pour pouvoir « aider les âmes » de manière éclairée et « autorisée ». Ici encore, l’événement était, avec l’Esprit Saint, le maître.

En effet, à Barcelone puis surtout à Alcala et à Salamanque, l’apostolat spirituel d’Ignace, son statut et ses manières de mendiant, les gens qu’il réunissait, les ébauches de fraternités qui se rassemblaient autour de lui avaient vite attiré les soupçons de l’Inquisition. L’époque était à la chasse aux illuminés (alumbrados, les « allumés »). Ignace fit l’expérience des interrogatoires et de la prison (42 jours à Alcala et 22 à Salamanque) : par quelle autorité faisait-il tout cela ? La décision de gagner Paris s’explique à la fois par le désir d’acquérir des grades universitaires en vue du sacerdoce, mais aussi de pouvoir continuer son apostolat spirituel dans un contexte a priori moins électrique.

Au long de ses années d’études à Paris, se rassembla peu à peu autour de lui un groupe international d’étudiants séduits par sa personnalité et sa spiritualité ; parmi eux, François Xavier et Pierre Favre. Ignace leur proposait de s’exercer à chercher la volonté de Dieu sur leur vie dans la docilité à son Esprit, comme lui-même avait entrepris de le faire. Mûrit entre eux le projet de former un groupe de « prêtres réformés » vivant dans la pauvreté, de se rendre à Jérusalem et de « dépenser leur vie pour être utiles aux âmes ; et si la permission ne leur était pas donnée de rester à Jérusalem, retourner à Rome et se présenter au Vicaire du Christ pour qu’il les emploie là où il jugerait que ce serait davantage à la gloire de Dieu et plus utile aux âmes ». Ils se lièrent par un vœu prononcé ensemble à la chapelle Saint-Denis de Montmartre, le 15 août 1534.

Rome : la « petite Compagnie »

Les études de tous étant achevées, le petit groupe se retrouva à Venise en 1537. Mais l’accès à Jérusalem était alors interdit. Une fois de plus, l’événement avait tranché. Ils gagnèrent donc Rome l’année suivante, toujours mendiant et se livrant à leur apostolat itinérant (on les appelait « les pauvres prêtres pèlerins »), pour se mettre à la disposition du Pape. Prévoyant qu’ils allaient être dispersés, en Europe et ailleurs, ils délibérèrent en 1539 sur la question de savoir s’il ne serait pas bon qu’ils se lient par le vœu d’obéissance à l’un d’entre eux, qui, lui, resterait en contact direct avec le Pape. Ils étaient onze. Leur discernement communautaire, qui dura trois mois, conclut à l’affirmative. En septembre 1540 (la plupart étaient déjà dispersés, à commencer par François Xavier), le Pape promulgua la bulle de fondation du nouvel ordre religieux. La Compagnie de Jésus, innovation scandaleuse pour beaucoup, était dispensée de l’office communautaire, pour mieux se livrer à l’apostolat itinérant. Le chœur des jésuites, c’est le monde ; ils sont invités à « chercher et trouver Dieu en toutes choses ». L’année suivante, Ignace, malgré ses refus réitérés, était élu Supérieur. Il gouverna la Compagnie quinze années durant. À sa mort, la Compagnie comptait un millier de membres, sur tous les continents. Le pèlerin s’était fixé à Rome, mais le relais avait été transmis. Le pèlerinage continuait.

Choisir sa vie avec Dieu : les Exercices spirituels

Après Pampelune, Ignace a dû reconstruire sa vie. Il l’a fait sur des bases entièrement neuves pour lui, et qui devaient autant à Dieu qu’à son génie propre. Il a progressivement découvert qu’il était appelé à annoncer le Royaume de Dieu dans les cœurs (« aider les âmes ») en faisant partager à d’autres l’expérience précisément qui lui avait permis de s’éveiller, de découvrir sa vraie vocation, ce que Dieu voulait pour lui ! Voyons cela, pour conclure.

À Manresa, Dieu l’avait instruit « comme un maître d’école ». En bon écolier, Ignace consignait soigneusement ses découvertes dans un cahier. Celui-ci s’était enrichi au fil des années. C’est à Paris que le cahier a pris sa forme à peu près définitive. Il trace un itinéraire en quatre étapes, appelées « semaines ». Ignace l’a intitulé Exercices spirituels. Les Exercices sont destinés à « chercher et trouver la volonté de Dieu dans la disposition de sa vie ». Celui qui les pratique passe les trois quarts du temps à contempler le Christ dans l’Evangile. Une fois par jour au moins, il échange avec celui qui lui « donne les exercices » sur les motions intérieures qui se produisent en lui. Ignace propose de se laisser instruire par Dieu lui-même : le rôle de celui qui donne les Exercices se limite (si l’on peut dire, car la chose demande bien de l’expérience !) à faciliter « le face-à-face sans intermédiaire du Créateur avec sa créature », pour que celle-ci puisse trouver elle-même les chemins de la volonté de Dieu sur elle. Le livret constitue en somme un guide (qui reste entre les mains de celui qui donne les Exercices) pour apprendre à se connaître devant Dieu et à prendre des décisions ou des orientations qui soient vraiment les décisions du sujet tout en étant celles de Dieu en lui.

Les « Règles du discernement des esprits » en sont le cœur et la plus précieuse substance. Ce sont elles qui permettent d’avancer sur le chemin de la découverte de la volonté de Dieu. Certes, Ignace n’a pas inventé le discernement des esprits ! Mais son mérite est d’avoir su formuler avec une clarté et une rigueur inégalées les grandes lois qui régissent les mouvements de la vie intérieure. Sans doute parce qu’il avait commencé à les découvrir par lui-même, dans son face-à-face avec Dieu.

Les Exercices sont donc la codification d’un chemin spirituel (celui d’Ignace) au service d’un autre chemin spirituel (celui du retraitant). On peut dire que les Exercices sont la mise en forme de l’itinéraire dont Ignace a fait le récit et que le Récit est la version autobiographique des Exercices.

Ce sont ces Exercices qu’Ignace a fait faire à ses amis parisiens d’abord, et à bien d’autres personnes ensuite. Ses premiers compagnons et leurs successeurs ont fait de même. Les Exercices ont toujours été, aux yeux des jésuites, le moyen privilégié « d’aider les âmes » à découvrir la volonté de Dieu et à grandir dans la liberté intérieure. Ils proposent un pèlerinage vers soi-même et vers Dieu.

Au terme de sa vie, Ignace pouvait considérer que tout ce qu’il avait voulu et réalisé, de toute la force de son désir, malgré d’innombrables obstacles, c’était Dieu qui l’avait voulu en lui. Celui qui entreprend les Exercices à la suite du pèlerin, dans la vie laïque, sacerdotale ou religieuse, est en droit d’avoir cette espérance.

                                                              Dominique SALIN sj, Centre Sèvres (Paris)


[1] Saint Grégoire de Nazianze met souvent en évidence les traits exceptionnels de saint Athanase, s’inscrivant dans la tradition panégyrique, où l’hyperbole et l’amplification oratoire permettent de dégager les traits hors du commun de son héros.

[1b] Récit, Desclée de Brouwer, 1987 (éd. savante) ; Ignace de Loyola par lui-même, revue Vie Chrétienne n° 350 (simple éd. du texte intégral).

[2] Cf. Rufin d’Aquilée, Histoire ecclésiastique (X, 15) déclare tenir ce récit des témoins oculaires. Son récit est repris dans sa forme brève par Socrate de Constantinople, Histoire ecclésiastique I, 15, 1-5, SC 477, p. 171-173 et plus développé par Sozomène, Histoire ecclésiastique II, 17, 6-10, SC 306, p. 301-303.  Il s’agit ici d’une anecdote conforme aux lois du genre,  transposition chrétienne d’un motif païen présent dans les vies des héros.

[3] Athanase d’Alexandrie, Vie d’Antoine, PG 26, 837-976, Introduction, traduction et notes par G. J. M. Bartelink, Cerf, SC 400, p. 165.

[4] Les Lettres festales font partie d’une tradition inaugurée par Denys d’Alexandrie (+ 264-265) et continuée par ses successeurs. L’évêque y communique les orientations théologiques et doctrinales de l’Église. Par la même occasion, il précise l’entrée en Carême et la date de Pâques.

[5] On a cru longtemps qu’il s’agit d’un des frères d’Athanase, cf. Annick Martin, en s’appuyant principalement sur le témoignage d’Histoire « acéphale » d’Athanase, 5, 14., SC 317, p. 169. Selon A. Martin, l’erreur vient d’une mauvaise compréhension de cette indication où Timothée succède à son frère Pierre « pendant quatre ans ».

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