![]() |
|
Le combat spirituel avec Dieu |
« Et j’ai découvert que j’étais loin de toi
dans la région de la dissemblance…
(Confessions VII, 10,16)
»
Tout au long de sa vie, Augustin a été travaillé intérieurement par Dieu. Un désir confus, lancinant l’a habité dès son enfance. Puis ce fut comme un combat de Jacob avec l’ange qui s’est poursuivi pendant toute sa jeunesse. Il en est sorti vaincu et blessé d’amour à jamais. Le désir de Dieu, la soif de Dieu ne l’ont plus quitté, toute sa vie a été une ardente et amoureuse quête de Dieu. C’est ce qu’il exprime dès le début des Confessions dans une formule qui résume toute son expérience.
« C’est toi (Dieu) qui le pousses à prendre plaisir à te louer
parce que tu nous as faits orientés vers toi
et notre cœur est sans repos
tant qu’il ne repose en toi » (I, 1, 1).
Et Dieu s’est fait connaître à son cœur, à son esprit. Ecoutons Augustin nous parler de son expérience dans cette ardente quête de Dieu. Son expérience est celle d’un esprit interrogatif, insatisfait, qui poursuit inlassablement sa recherche jusqu’à ce qu’il se sente comblé. C’est son expérience que nous allons interroger, en essayant d’y repérer les moments décisifs qui l’ont amené à se dessaisir peu à peu de lui-même pour s’en remettre totalement à Dieu.
1. Augustin, un inlassable chercheur
Augustin se révèle d’abord comme un chercheur inlassable, qui s’égare, tâtonne, avant de trouver l’apaisement. Professeur de rhétorique, son esprit est ouvert à toute doctrine susceptible d’éclairer ses interrogations. Ce fut d’abord l’Hortensius de Cicéron qui ouvrit son cœur à la Sagesse. Cette Sagesse, il pensait la trouver dans l’Ecriture. Il se mit à lire la Bible, mais il en resta déçu (III, 5, 9). Il se laissa alors séduire par les doctrines manichéennes avec leurs mirages sur l’origine du bien et du mal (III, 6, 10). Il consulte aussi les astrologues (IV, 3, 4 et VII, 6, 8). Il se vante d’avoir lu Aristote et ses « catégories », mais aucune de ces lectures ne devait l’éclairer sur Dieu.
De plus en plus conscient de l’imposture des manichéens, il chercha à s’en débarrasser. Il lut un certain nombre de philosophes, mais ils ne réussirent pas à combler son attente : « Pourtant, à ces philosophes à qui le nom du Christ était étranger, je refusais absolument de confier le traitement des langueurs de mon âme » (V, 10, 19). Ce sont les livres platoniciens qui devaient libérer son esprit. Ils le dégagèrent de son matérialisme manichéen et lui découvrirent le chemin de l’intériorité : « Rentre en toi-même » (VII, 10, 16). Il devait, grâce à eux, parvenir à une notion plus spirituelle de Dieu (VII, 10, 16). Ecoutons-le :
Quand pour la première fois je t’ai connue [beauté],
Tu m’as soulevé pour me faire voir
qu’il y avait pour moi l’Etre à voir,
et que je n’étais pas encore être à le voir.
Tu as sans cesse frappé la faiblesse de mon regard
par la violence de tes rayons sur moi,
et j’ai tremblé d’amour et d’horreur.
Et j’ai découvert que j’étais loin de toi
dans la région de la dissemblance…
Je reconnus alors…que tu as fait sécher mon âme comme une toile d’araignée.
Et j’ai dit : « Est-ce donc que la vérité n’est rien… ?
Et tu as crié de loin : « Mais si ! Je suis, moi, celui qui suis ! »
Et j’ai entendu, comme on entend dans le cœur,
Et il n’y avait pas, absolument pas, à douter…(VII, 10, 16)
C’est bien clair, Augustin expérimente en lui l’action puissante de Dieu. Ce n’est pas seulement sa recherche qui porte en lui des fruits de lumière, c’est Dieu qui l’élève vers lui, l’éblouit, parle à son cœur et en même temps lui fait connaître sa sainteté, en contraste avec sa vie de péché. « J’ai tremblé d’amour et d’horreur » : amour, parce qu’il expérimente la présence de Dieu ; horreur, parce qu’il éprouve d’autant plus fort son péché.
2. La main victorieuse de Dieu
A partir de cette expérience lumineuse, Augustin voit bientôt toutes choses d’une manière nouvelle : la bonté et la vérité des êtres. Le mal n’est pas une substance qui affecte notre nature, mais la perversité d’une volonté qui s’éloigne de Dieu. Pourtant Augustin ne se décide pas encore à se donner totalement à changer de vie. Nourri des lectures néo-platoniciennes, il pouvait un moment se croire en possession de la vérité. « Je bavardais, je faisais l’homme entendu… j’étais enflé de ma science » (VII, 20, 26).
Les découvertes intellectuelles furent une étape importante de sa conversion. Mais sa volonté restait divisée. Sous l’influence d’Ambroise et conseillé par des chrétiens, comme le prêtre Simplicianus, il se mit à lire saint Paul et il est frappé d’admiration : « Je compris que tout ce que j’avais lu de vrai dans les traités des néo-platoniciens s’exprimait ici, mais appuyé de ta grâce… » (VII, 21, 27). Mais il reste prisonnier de ses passions et de ses ambitions (VIII, 5, 10, et 11, 26). « Je me rongeais intérieurement, j’étais dévoré d’une horrible honte » (VIII, 7, 16).
Alors qu’il est pris dans une violente tempête intérieure (VIII, 12, 28), c’est la Parole de Dieu qui vient relever celui qui a laissé briser son cœur : « Prends et lis… », « Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair dans les convoitises » (Rm 13,13). La douce lumière de la Parole ne le condamne pas, elle lui ouvre un nouvel horizon : « A peine avais-je fini de lire cette phrase qu’une espèce de lumière rassurante s’était répandue dans mon cœur, y dissipant toutes les ténèbres de l’incertitude » (VIII, 12 , 29).
3. L’émouvante grâce du baptême
Augustin, conscient de son péché, fait confiance à la miséricorde de Dieu, dont il ressent toute la douceur. « Je frémissais de peur et en même temps je brûlais d’une allègre espérance en ta miséricorde » (IX, 4, 9). « Là, dans la chambre intime de mon âme, où percé des traits du repentir, j’avais sacrifié, immolé en moi le vieil homme… C’était là que tu m’avais fait sentir ta douceur et que tu avais donné la joie à mon cœur… Je possédais dans l’éternelle simplicité un autre froment, un autre vin, une autre huile » (IX, 4, 10).
Augustin peut dès lors demander le baptême qu’il reçoit en même temps que son fils Adéodat et certains de ses amis, comme Alypius : « Nous fûmes baptisés, et le remords de notre vie passée s’enfuit loin de nous » (IX, 6, 14). Son cœur exulte dans cette rencontre profonde du Seigneur et de son dessein de salut. Il se nourrit désormais de la prière de l’Eglise, le chant des psaumes l’inonde de douceur, de lumière, de paix… Ses larmes sont l’explosion d’une nouvelle naissance.
Et j’étais insatiable en ces jours-là
de l’admirable douceur que je goûtais
à considérer la profondeur de ton dessein
sur le salut du genre humain.
Que j’ai pleuré dans tes hymnes et tes cantiques,
aux suaves accents des voix de ton Eglise.
qui me pénétraient de vives émotions !
Ces voix coulaient dans mes oreilles,
et la vérité se distillait dans mon cœur ;
et de là sortaient en bouillonnant
des sentiments de piété, et des larmes coulaient
et cela me faisait du bien de pleurer ! (IX, 6, 14)
4. L’inquiète passion de la vérité
Ce qui caractérise la démarche d’Augustin, à chacune des étapes de sa conversion, c’est la recherche passionnée de la vérité. Progressivement, la vérité s’identifie pour lui avec la Parole de Dieu, le Christ, annoncé dans l’Eglise catholique. C’est une succession d’expériences à la fois intellectuelles et spirituelles allant jusqu’à l’extase. Déjà en entendant Ambroise à Milan, avant son baptême, Augustin était devenu sensible à la vérité catholique. « Tandis que j’ouvrais mon cœur à son éloquence, la vérité y entrait aussi quoique par degrés » (V, 14, 24). « Peu à peu de ta main très douce et très miséricordieuse tu as touché et préparé mon cœur » (VI, 5, 9).
Augustin devait surtout opérer, dans la dernière phase de sa conversion, le dépassement de la philosophie. Quand il écrit les Confessions, qui relatent son expérience, il s’attache à bien distinguer la position des néo-platoniciens de celle de la foi chrétienne. La pierre de touche est le Verbe de Dieu venu chez les siens dans l’humilité. Vérité cachée aux sages, révélée aux tout petits. Il lisait dans ces livres des philosophes « que le Verbe de Dieu est la véritable lumière… que le monde était son œuvre… mais qu’il est venu chez lui, que les siens ne lui ont pas fait accueil… je ne l’ai point lu dans ces ouvrages, qu’il soit mort pour les impies… cela ne s’y trouve pas » (VII, 9, 13). Or, c’est justement l’incarnation qui fait la différence. Augustin dira : les philosophes ont entrevu la patrie, mais ils n’ont pas découvert la voie pour y aller. Cette voie, c’est le Verbe incarné, le Médiateur entre Dieu et les hommes.
Cette voie n’est en rien inférieure à celle des philosophes. Au contraire, elle est plus sûre, et elle est offerte à tout chrétien C’est ce que montre l’expérience d’Ostie. Augustin est en dialogue spirituel avec Monique, s’entretenant avec elle de la vie éternelle des saints, c’est-à-dire de la patrie. Augustin marque clairement les étapes de cette expérience. Partant des beautés de la création, parcourant les richesses intérieures de l’homme, Augustin et Monique s’élèvent jusqu’à la région d’inépuisable abondance. Ils vivent ensemble, pour un instant, une expérience mystique de vie en Dieu. Quête amoureuse, toujours inachevée qui suit les méandres de l’intelligence critique et qui tout à coup se laisse emporter par l’éblouissement de l’esprit, l’exultation du cœur, la joie de l’amour. C’est cette expérience qu’il décrit de façon systématique au livre X des Confessions, en commençant par interroger les réalités extérieures
J’ai interrogé le ciel, le soleil, la lune, les étoiles… « Nous ne sommes pas… le Dieu que tu cherches. » Et j’ai dit à tous les êtres : « Entretenez-moi de mon Dieu puisque vous ne l’êtes point…dites-moi quelque chose de lui » Ils m’ont crié d’une voix éclatante : « C’est lui qui nous a créés. » Pour les interroger, je n’avais qu’à les contempler, et leur réponse c’était leur beauté ( X , 6, 9).
Alors je me suis tourné vers moi… Je dépasserai encore cette force de ma nature, m’élevant par degrés jusqu’à celui qui m’a fait… Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors…Quand j’aurai adhéré à toi de tout moi-même, vivante sera ma vie toute pleine de toi (X passim).
5. Une confiance inébranlable dans le Christ Médecin
Augustin converti poursuit sa quête, une marche laborieuse, où, comme tout chrétien, il continue à être en butte à la tentation, la triple convoitise : la chair, la curiosité, l’orgueil. Il sait d’expérience que l’homme ne peut pas en être victorieux sans la grâce. Il ne voit pas d’autre issue à sa faiblesse que de se confier au Christ Médecin. Dans ses confidences que sont les Confessions, il ne désire pas se donner en modèle à ceux qui le liront. Il veut simplement, mais sincèrement, leur faire partager son expérience, ce que Dieu a fait et continue de faire en lui, et ainsi soutenir la confiance de ses frères chrétiens.
Augustin n’ignore rien de la fragilité humaine. Avec une sincérité qui nous touche, il avoue ses combats, ses tentations, ses troubles. S’il avoue ses faiblesses, ce n’est pas de l’exhibitionnisme, mais souci de vérité devant Dieu et encouragement pour ses frères chrétiens : « Puisse le cœur de mes frères aimer en moi ce que tu enseignes à aimer et déplorer en moi ce que tu apprends à déplorer » (X, 4, 5). Son expérience de Dieu est alors celle du cœur en lutte et qui regarde vers son Sauveur pour en obtenir la guérison. Celle du malade qui crie vers son Médecin. Celle de l’homme dangereusement exposé, mais toujours sauvé grâce au Christ Médiateur.
Augustin exprime volontiers ses sentiments, sa détresse comme sa confiance, avec l’accent des Psaumes, qu’il a découverts depuis sa conversion et qui deviennent l’expression de sa propre prière. « Aie pitié de moi selon ta grande miséricorde,… et parfais en moi ce qui est imparfait… » « Mes tristesses mauvaises luttent avec mes saintes joies et j’ignore de quel côté se trouve la victoire. Voilà mes blessures, je ne les cache pas. Tu es le médecin, je suis le malade. Tu es miséricorde, je suis misère » (X, 28, 39). Sa confiance en Dieu est solide comme le roc. Ce que Dieu demande d’impossible, il le donnera. Et d’avance Augustin accepte de cheminer selon toutes les exigences de Dieu. « Toute mon espérance n’est que dans l’étendue de ta miséricorde. Donne-moi ce que tu ordonnes et ordonne ce que tu veux » (X, 29, 40).
La convoitise de la chair, l’intempérance… l’amour de la gloire, l’orgueil et la vanité… tout cela continue à exercer son emprise sur lui. Il reconnaît qu’il désire encore posséder à la fois Dieu et les faux biens, et que Dieu permet l’expérience de cette fragilité toujours actuelle. Dans cette expérience de faiblesse, Augustin accueille le Christ, le Fils bien-aimé du Père, comme son Sauveur, son Salut, lui qui fut livré pour nos péchés et qui est vainqueur du mal.
C’est avec raison que je mets en lui (le Médiateur) la ferme espérance que tu guériras tous mes maux par lui… Car ils sont nombreux et grands mes maux,… mais plus puissant est le remède que tu dispenses…
Vois, Seigneur, je me défais en toi de mes soucis pour vivre, et je considérerai les merveilles de ta loi. Tu sais mon ignorance et ma débilité. Instruis-moi et guéris-moi. Ton Fils unique… m’a racheté de son sang… Que les superbes ne me calomnient pas parce que je conçois le prix de la victime rédemptrice, que je la mange, que je la boive, que je la distribue et que, pauvre, je désire en être rassasié… (X, 43, 69-70).
6. Heureux en Dieu
Augustin toujours en quête, comprend finalement que le vrai bonheur ne se trouve qu’en Dieu. Tout autre bonheur lui paraît illusoire, et ne mérite pas qu’on s’y attache. Pour faire l’expérience de ce bonheur qui découle de l’attachement à Dieu, il faut se laisser saisir et envahir totalement par lui.
Que je te connaisse, comme je suis connu de toi (X, 1, 1).
Il est une joie qui n’est pas donnée aux impies mais à ceux qui te servent d’une façon désintéressée : c’est toi-même qui es cette joie. C’est cela le bonheur : se réjouir pour toi, de toi, à cause de toi (X, 22, 32).
Depuis que je te connais, tu demeures dans ma mémoire. C’est là que je te trouve lorsque je me souviens de toi et que je suis heureux en toi. Voilà les saintes délices que tu m’as données dans ta miséricorde ( X, 24, 35).
« Etre heureux en Dieu », c’est une expérience forte et profonde dont veut témoigner Augustin en écrivant ses Confessions. Lorsqu’il l’évoque, c’est dans le langage du poète, du mystique, parlant de la Beauté de Dieu, de sa Splendeur, etc. Lisons plutôt la page fameuse dans laquelle il a condensé son expérience, une expérience de Dieu qui affecte tous les sens intérieurs.
Bien tard je t’ai aimée, ô Beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée…
Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi…
Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ;
tu as brillé, tu as resplendi et tu a dissipé ma cécité ;
tu as embaumé, j’ai respiré et haletant j’aspire à toi ;
j’ai goûté et j’ai faim et soif ;
tu m’as touché et je me suis enflammé pour ta paix ( X, 27, 38).
7. « Le prince des mystiques »
L’expérience de Dieu, chez Augustin, est d’une richesse merveilleuse, à la fois très humble, très quotidienne, s’appuyant sur la contemplation de la nature, sur son propre questionnement intellectuel, sur ses sentiments et ses combats intérieurs. Et en même temps cette expérience est sublime, atteignant l’indicible bonheur en Dieu. Ce n’est pas pour rien qu’Augustin a pu être appelé « le prince des mystiques » (Jean-Paul II, Augustinum Hipponensum ).
La simplicité avec laquelle il nous partage le murmure d’amour de son cœur, le combat contre ses inclinations …nous fait reconnaître dans son chemin spirituel, un itinéraire qui peut être aussi le nôtre, mais sur un mode souvent très « mineur ». Ecoutons en conclusion ce beau passage du livre X, 40, qui résume les différentes phases de son ascension vers Dieu, mais qui nous révèle aussi que, si Dieu peut être contemplé ici-bas, le combat reste inachevé tant que nous sommes en chemin vers la patrie:
J’ai parcouru avec mes sens, comme je l’ai pu, le monde extérieur. J’ai observé la vie de mon corps et mes sens eux-mêmes. Puis je me suis engagé dans les retraites de ma mémoire … et j’écoutais tes leçons et tes ordres. Je le fais souvent, c’est ma joie.
Dans toutes ces choses que je parcours en te consultant, je ne trouve de sécurité pour mon âme qu’en toi…
Quelquefois, tu me fais connaître une extraordinaire plénitude de vie intérieure, où je goûte une mystérieuse douceur qui, si elle avait en moi toute sa perfection, deviendrait un je ne sais quoi d’étranger à cette vie. Mais je retombe en ce bas monde dont le poids m’accable…
Sœur Georgette-M. FAYOLLE
Oblate de l’Assomption
Questions d’approfondissement sur les Confessions
(De Trinitate , fin)
|
Réalisation: Avenir Internet |
||