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Marie dans le dessein de Dieu - Le document du groupe des Dombes |
En 1937, l’amitié unissant des pasteurs et des prêtres se concrétise en un groupe ou plutôt une communauté de prière, d’étude et de fraternité. A l’invitation de Paul Couturier, la première réunion a lieu dans l’abbaye cistercienne Notre-Dame des Dombes. Elle dure trois jours. Communauté temporaire où se vit une unité commencée. Les réunions vont continuer, annuelles, et le groupe prendre forme, un groupe non officiel, sans mandat des Églises chrétiennes représentées, et non professionnel, dans la mesure où ses membres ne sont pas des théologiens de métier. En 2001, l’académie mariale pontificale décerna son prix au groupe des Dombes pour son travail sur la Vierge Marie. Le P. Bruno Chenu et le pasteur Jean Tartier le représentèrent à Rome. A cette occasion, Jean Tartier rappelle cette perspective originale :
« Notre souci premier n’est pas la publication de telle ou telle thèse dans l’actualité œcuménique, mais bien plutôt de vivre ensemble, pendant une semaine, une forme de diversité réconciliée qui donne envie à nos Églises d’aller plus loin dans le cheminement œcuménique. Nos publications ne sont que l’illustration, la trace de cet état d’esprit, de cette volonté d’une communion, même partielle, retrouvée. »[1]
Un ouvrage tel que Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints est donc le fruit de soixante années de persévérance dans la recherche d’une amitié réelle et durable, dans l’effort d’une intelligence partagée de la foi chrétienne et de nos divisions, dans la prière humble à Celui qui nous rassemble.
Le groupe des Dombes : une diversité réconciliée
Le groupe des Dombes développa au fil de son cheminement un type d’œcuménisme original qu’il présenta en 1991 dans son document Pour la conversion des Églises. Après ce temps fort, le groupe choisit « l’audace » en engageant son travail sur la figure de Marie. Figure particulièrement polémique dans l’histoire divisée des catholiques et des protestants, à cause de la portée des enjeux théologiques qui lui sont liés et des réactions affectives opposées qu’elle suscite, Marie présentait au groupe un appel à la conversion. Selon le groupe des Dombes en effet, le cheminement œcuménique est une réponse à l’appel du Christ à notre conversion. Cet appel touche chaque chrétien, l’Église entière et chacune des Églises chrétiennes confessionnelles. Il suscite une triple conversion : chrétienne, ecclésiale et confessionnelle. Bruno Chenu la présente ainsi :
« L’identité chrétienne est l’identité fondamentale du croyant au Christ, accueillant la révélation de Dieu en Église. Nous sommes là au niveau de l’Évangile, de la confession de foi du baptême. L’identité ecclésiale fait partie de l’identité chrétienne mais elle souligne la dimension communautaire, le don de l’Esprit qu’est l’Église. Cette Église est à la fois le lieu de la fidélité de Dieu et de l’infidélité des hommes. Dès lors, cette identité instaure une tension entre le présent – la situation actuelle – et l’avenir – la visée de la réconciliation. Par ailleurs, aucune Église confessionnelle ne s’identifie purement et simplement avec l’Église du Christ. L’identité confessionnelle désigne la réalité historique de la division des Églises. Elle est une manière particulière de vivre l’identité chrétienne et l’identité ecclésiale. Selon le groupe des Dombes, la conversion à laquelle nous appelle le Christ doit se répercuter à ces trois niveaux. La conversion chrétienne est la conversion fondatrice à Dieu et à son Évangile La conversion ecclésiale est l’effort constant de la communauté chrétienne en tant que telle pour tendre à son identité chrétienne. La conversion confessionnelle est le travail des Églises encore divisées pour retrouver une pleine communion. L’arbitrage est alors délicat entre le souci du meilleur de son propre héritage et l’ouverture aux autres dans l’acceptation de leur regard critique.
"Nous voyons le mouvement œcuménique comme un grand processus de conversion et de réconciliation de ces diversités, dans la recherche de la communion entre des identités confessionnelles qui, une fois purifiées de leurs éléments non évangéliques ou pécheurs, peuvent se recevoir, devenir complémentaires et s’enrichir mutuellement. La différence est légitime à l’intérieur de la communion. Les Églises sont ainsi invitées à parvenir à un discernement commun de ce qui distingue des différences légitimes et des divergences séparatrices. Les identités confessionnelles n’ont pas à être abandonnées mais à être transformées." (Pour la conversion des Églises, n°153). [2] »
Marie entre le passé et la nouveauté
La figure de Marie est marquée par l’histoire de nos divisions, mais elle a été éclairée d’un nouveau jour par le Concile Vatican II. Refusant un texte séparé sur la Vierge Marie, les Pères conciliaires ont replacé la réflexion théologique à son sujet dans l’ensemble de la théologie chrétienne et l’ont reconduite à ses sources dans l’Écriture et la Tradition de l’Église : c’est ainsi qu’en conclusion de la constitution sur l’Église, ils offrent cette présentation de Marie – « La bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu, dans le mystère du Christ et de l’Église ». Dans son exhortation apostolique sur le culte marial[3], Paul VI explicite ce choix du Concile comme une orientation œcuménique, et celle-ci doit aussi marquer la dévotion à Marie de son « empreinte » : « La volonté de l’Église catholique, sans atténuer le caractère propre du culte marial, est d’éviter avec soin toute exagération susceptible d’induire en erreur les autres frères chrétiens sur la doctrine authentique de l’Église catholique ». Par ailleurs, plusieurs théologiens protestants publièrent dans les années soixante des ouvrages qui esquissaient le renouveau d’un intérêt pour Marie dans les Églises de la Réforme.
Le groupe fit lui-même l’expérience que les clivages, quant à la place et à l’importance de Marie, ne recoupaient pas les différences de confession : tel membre fait part de son étonnement lorsqu’un tour de table sur la place de Marie dans la prière de chacun révéla à quel point certains membres protestants l’accueillaient dans leur vie de foi alors que d’autres membres catholiques la tenaient à distance. Dans ce contexte, le groupe des Dombes a réitéré le geste du Concile en s’appuyant sur la Tradition et l’Écriture pour porter un regard commun sur Marie, avant d’étudier les points de divergences en relation avec les éléments les plus fondamentaux de la foi chrétienne.
Une relecture de l’histoire
La méthode suivie par le groupe des Dombes doit être notée : en commençant par un examen de l’histoire de l’Église et de la foi chrétienne, il s’agit à la fois de situer les divergences actuelles dans une vaste perspective historique, et de faire entrer l’histoire de l’Église et le développement de sa doctrine dans le cercle de la réflexion sur Marie. Arriver à une histoire commune, surtout de nos divisions, est un enjeu capital et difficile. En effet, « écrire ensemble l’histoire de notre foi » implique de s’accorder sur l’équilibre de la foi. L’intelligence de la foi concernant Marie se développe en différents lieux de l’Église ; c’est un trait tout à fait original et qui pose de ce fait la question de l’équilibre du regard porté sur Marie.
Ainsi, Marie est envisagée dans le champ de la théologie patristique, au sein de la méditation et du développement du mystère chrétien ; elle est aussi envisagée dans la liturgie – fêtes, prières, hymnes ; elle est enfin envisagée dans la vie monastique dont elle va devenir une figure privilégiée. Théologie – magistère de l’Église ; liturgie – foi vécue par le peuple des fidèles ; monastère – lieu propre de l’Église qui irrigue la théologie et la liturgie : la figure de Marie dans la tradition de l’Église va prendre sa forme du jeu de ces trois pôles.
L’Église ancienne paraît déterminée surtout par l’intense activité théologique du magistère de l’Église en ses conciles. Plusieurs traits de notre foi chrétienne se fixent alors. L’Église fait le choix d’une discrétion de la figure de Marie dans les Évangiles canoniques, à l’opposé de bon nombre de textes apocryphes écartés du canon. Le lien entre Marie et le mystère de l’Incarnation est fixé dans les confessions de foi de l’Église et la virginité de Marie est comprise comme le témoignage de ce mystère. Marie est partie prenante de l’œuvre de salut de Dieu pour tous les hommes. Dès cette époque, le groupe des Dombes relève des interrogations sur la mort de Marie (la chair dont le Seigneur a pris chair s’est-elle détruite comme celle de tous les autres hommes ?) ainsi que sur le péché de Marie (Marie, mère du Seigneur, a-t-elle péché comme tous les hommes ?). Ces interrogations trouveront un point d’aboutissement dans les dogmes catholiques de l’Assomption et de l’Immaculée Conception.
Le Moyen Âge révèle l’importance de la foi vécue des fidèles : des courants spirituels la travaillent, les pèlerinages et les récits de miracles ou d’apparition, le grand développement de l’art sacré la façonnent. Le magistère de l’Église favorise, encadre ou combat. Ce contexte est l’occasion de développements importants de la théologie mariale, objet de longs débats. Marie est davantage perçue dans sa proximité avec les fidèles : elle est la « mère de miséricorde », tournée vers les pauvres ; elle présente aux fidèles le visage d’une humanité rayonnant de l’œuvre de la grâce. Marie est aussi comprise comme une figure active, la servante du Seigneur dans son dessein de salut : elle n’est pas seulement celle en qui le Verbe a pris chair ; elle participe à l’œuvre du salut par son action présente en faveur de l’Église et des fidèles. Marie reçoit à la fois une dignité plus marquée – « reine du ciel » au plus près de Dieu, et une grande proximité – « mère de miséricorde », notre avocate. La glorification de Marie ne semble avoir éclipsé ni son humanité ni son humilité de servante du Seigneur.
La lecture des textes des Réformateurs (Luther, Zwingli, Calvin ...) révèle la place étonnante qu’ils donnent à Marie. Le groupe des Dombes résume ainsi le parcours de la réflexion sur Marie dans les Églises de la Réforme :
« Du XVIe au XXe siècle, l’évolution de la réflexion mariale dans la tradition protestante peut se résumer de la manière suivante : à l’origine, chez les Réformateurs, Marie tient une place relativement importante, déterminée par le contexte de l’époque. Puis cette préoccupation diminue pour des raisons de polémique confessionnelle, même si nous trouvons çà et là des exceptions intéressantes. Au XXe siècle, elle trouve un regain d’intérêt dans les années 1920, grâce au dialogue oecuménique. Intérêt qui culmine dans les années 1960.
A partir des années 1980, elle connaît un nouveau recul. Il conviendra d’emblée de relever le contraste, souvent discordant, entre la pensée mariale des réformateurs et les positions actuelles des Églises issues de la Réformation[4]. »
La figure de Marie n’est pas une figure polémique pour les Réformateurs. Dans le rééquilibrage de la foi chrétienne qu’ils opèrent, le Christ est fortement réaffirmé comme le médiateur entre Dieu et les hommes. C’est lui, avant tout, qui révèle la gloire de l’homme dans la grâce, la proximité et l’humanité de l’œuvre de Dieu en faveur de l’homme. Le souci d’une stricte adoration du seul Dieu conduit aussi les Réformateurs à rejeter ou à accepter sous condition les dévotions et les fêtes mariales. Les Églises de la Réformation tiendront ces deux axes avec beaucoup de fermeté : une concentration de l’œuvre de la grâce dans la personne de Jésus-Christ, une stricte distinction entre l’adoration due à Dieu seul et la vénération légitime des martyrs, des saints et de la Vierge Marie.
Quant à la Réforme catholique et aux mouvements de Contre-Réforme, « théologie et piété mariale prennent une coloration nouvelle : d’abord peu teintée de polémique, puis, à partir du XVIIe siècle, toujours davantage empreinte d’esprit de controverse, au fur et à mesure de la progression des divisions »[5]. En deux siècles, Marie devient une pierre d’achoppement au sujet de laquelle chaque confession réagit au maximum de sa sensibilité propre en opposition à celle de l’autre. Cette situation polémique travaille aussi l’Église catholique : plusieurs auteurs tentent de garder la mesure authentique de la foi et le pape intervient à plusieurs reprises pour condamner des ouvrages ou des pratiques de dévotion mariale.
Le XIXe siècle va fixer ces traits polémiques de la figure de Marie : Marie semble définitivement être devenue l’étendard de l’identité catholique romaine ; dans les Églises protestantes, elle disparaît peu à peu de la liturgie, des prières et chants. Face au développement continu et croissant de la doctrine et de la dévotion mariales dans l’Église catholique romaine, ces Églises durcissent leur opposition non seulement au culte marial mais aussi à la doctrine de foi sur Marie.
« Nul doute que la promulgation du dogme de l’Assomption (1950) après celle du dogme de l’Immaculée Conception (1854), marqua en plein milieu du XXe siècle l’apogée d’un durcissement des relations inter-confessionnelles provoquant un véritable tollé dans les autres Églises où elle fut accueillie avec consternation. On eut alors le sentiment que le fossé séculaire entre l’Église de Rome et ces Églises venait encore de s’élargir au point de devenir infranchissable, au moment même où se développait le mouvement œcuménique[6] ».
Marie dans le dessein de Dieu
Le premier fruit de cette relecture de l’histoire est sans aucun doute de montrer à quel point la figure de Marie appartient au cœur de la foi chrétienne ; elle n’est pas une propriété catholique et encore moins un thème – sinon un outil – de polémique. Pourtant, c’est ce qu’elle a paru être pendant trois siècles et demi. Le second fruit tient en ce qu’il révèle clairement que la division au sujet de Marie apparaît au moment où celle-ci semble isolée à la fois du Christ et de la communion des saints, dans une sorte d’exception, et que la dévotion se concentre exagérément sur elle.
Le titre du document formule la conviction de foi que souligne cette double leçon de l’histoire : Marie est – et ne peut pas être ailleurs que dans le dessein de Dieu et la communion des saints. Cette conviction est œcuménique en ce sens qu’elle intègre la différence de sensibilité, de tradition dans une communion de foi. Ce titre n’est ni « catholique » ni « protestant », il exprime cette « communion entre des identités confessionnelles qui, une fois purifiées de leurs éléments non évangéliques ou pécheurs, peuvent se recevoir, devenir complémentaires et s’enrichir mutuellement. » Cette confession de foi commune au sujet de Marie, le groupe des Dombes va la développer sous la forme d’une lecture méditative de l’Écriture à partir des trois grands articles du Credo. C’est sur le fond de cet accord que les points de désaccord sont examinés, pour distinguer une légitime différence – « La différence est légitime à l’intérieur de la communion » – d’une divergence séparatrice qui devra être convertie.
A la lumière de la foi, l’Écriture fournit les traits d’un beau portait de Marie, sans doute une des richesses que nous offre le groupe des Dombes. Marie est « une femme de chez nous, une créature de Dieu qui a vraiment été au nombre des pauvres d’Israël et dont le visage si humain continue d’habiter la foi et l’espérance des humbles ». Elle est « une fille d’Israël », ni reine, ni prophétesse, ni héroïne, une femme dont le prénom même est partagée par d’autres femmes dans les Évangiles. Respectueuse de la Loi, brûlant de la foi d’Israël. « La scène de la Visitation invite l’Église à entrer dans le cercle de la louange de Dieu avec et comme Marie et Élisabeth, pour la manière humaine avec laquelle Dieu vient vers nous et inaugure avec les humbles le renouvellement de l’histoire. »
Sa vie la conduit sur le chemin ouvert par Dieu en Jésus-Christ, de l’accueil du Messie d’Israël annoncé par l’ange, à la participation à la communauté des disciples – l’Église – après la Pentecôte. « Le chemin parcouru par Marie dans la foi, et celui des frères et des sœurs de Jésus dans leur conversion à la foi, sont exemplaires pour les croyants : leur attachement au Christ ne peut pas aller sans déchirure au coeur de leur vie, jusqu’à ce qu’ils puissent en toute vérité confesser Jésus comme le Fils unique de Dieu. La figure de Marie avertit le chrétien qu’il ne peut faire l’économie de la croix et de Pâques pour entrer dans la communauté de son Seigneur. [7] »
Des divergences non séparatrices
Le travail du groupe des Dombes sur les divergences théologiques au sujet de Marie ne peut pas être présenté de façon suffisamment détaillé ici. Il est au demeurant assez complexe. En effet, il touche à des points centraux de la foi chrétienne : comment la grâce de Dieu se noue-t-elle à notre humanité ? Jusqu’à quel point l’Église peut-elle développer la foi ou, inversement, dans quelle mesure l’Écriture dessine-t-elle les traits d’un équilibre définitif de la foi chrétienne? La vérité de la foi à laquelle nous adhérons peut-elle recevoir une expression dogmatique qui lui soit parfaitement fidèle ? Ces questions doivent nous rappeler à la fois une précarité assumée des conclusions du groupe des Dombes, et la portée de propositions de foi qui n’appellent pas seulement la conviction personnelle mais ouvrent un chemin de conversion.
Sous le concept de « coopération », l’Église catholique et les Églises de la Réformation divergent. Pour ces dernières, tout est donné dans la grâce du salut, l’homme accueille le salut de Dieu et ce qu’il fait, ce qu’il met en œuvre, est à la fois l’expression de sa responsabilité d’homme devant Dieu, et sa louange, l’expression de sa reconnaissance de racheté. Pour l’Église catholique, la grâce de Dieu agit comme une refondation de la personne humaine, sa liberté est renouvelée, ainsi le chrétien qui agit dans la grâce reçue de Dieu participe à la mise en œuvre du salut dans l’histoire. Enfin, pour l’Église catholique, la grâce en l’homme l’ajuste au corps du Christ, à la communauté dont l’Église est le commencement, la figure, et la servante. Cette dimension ecclésiale de la grâce n’est pas mise en avant par les Églises de la Réformation : l’Église est bien voulue par Dieu dans le cadre de son œuvre de salut, mais la grâce de Dieu ne lui est pas donnée comme elle est donnée à la personne du croyant. C’est dire aussi que l’Église n’a pas la même figure personnelle que pour l’Église catholique. Le groupe des Dombes centre sa réflexion sur Marie, et il aboutit à des conclusions communes qui concernent tout croyant. Pour Marie, comme pour nous, la sainteté n’est pas donnée en une seule fois de manière accomplie. L’exemple de Marie rappelle à tout chrétien que c’est sa vie entière et toute sa personne qui sont engagées dans l’histoire du salut.
Des théologiens catholiques ont remarqué que cet accord faisait de la Vierge Marie un exemple de la mise en œuvre du salut pour nous, au risque de perdre de vue le caractère unique d’être la mère du Seigneur. De plus, la dimension ecclésiale de la grâce n’est pas prise en compte. Sur le point de ces critiques, nous pouvons mieux mesurer la profondeur de l’engagement œcuménique du groupe des Dombes. Il ne s’agit pas d’ajuster ce que croient les uns et les autres, mais plutôt d’ouvrir un chemin à partir d’un acte de foi commun, formulé dans un vocabulaire commun. Ainsi, une telle présentation de la coopération de l’homme à la grâce divine n’exclut pas un développement, voire un réexamen ultérieur pour mieux rendre compte du lien entre l’oeuvre de la grâce et l’Église. Ce travail de reformulation à partir d’un acte de foi commun est plus difficile pour des dogmes qui sont strictement définis, comme ceux de l’Assomption et de l’Immaculée Conception de la Vierge Marie. Le groupe des Dombes va les mettre en perspective, de sorte qu’ils reçoivent leur lumière à partir de la foi chrétienne admis par tous.
Le dogme de l’Assomption est compris à la lumière de la résurrection promise aux croyants. Il présente « l’accomplissement d’un salut qui n’est pas réservé à Marie seule, mais que Dieu souhaite communiquer à tous les croyants. Le dogme de l’Assomption parle en ce sens de notre propre avenir, il désigne l’objet de l’espérance qui nous habite dès aujourd’hui dans le temps de l’histoire[8] » ? Des divergences demeurent quant au dogme de l’Immaculée Conception : les Églises de la Réformation n’admettent pas la nécessité que Marie soit la seule créature à être rachetée de la faute originelle dès avant sa naissance. Pour l’Église catholique, l’immaculée conception de Marie manifeste au contraire le renouvellement de la personne humaine dans la grâce, c’est cela qui permet de comprendre que le Fils de Dieu naît d’une femme déjà renouvelée dans toute sa personne par la grâce. Ainsi, le groupe des Dombes conclut que des divergences demeurent, mais qu’elles ne sont plus des pierres d’achoppement : nous pouvons nous situer dans le cadre de différences légitimes au sein de la communion à une même foi.
N’y a-t-il pas toutefois un excès d’irénisme? Plusieurs commentateurs du document des Dombes, tant catholiques que protestants, posent cette question. La foi forme un tout organique : nous avons touché cela du doigt à propos de la notion de coopération. Dès lors, est-il possible d’être en accord complet sur certains points, et d’opinions différentes sur d’autres? On peut considérer avec le groupe des Dombes que tous les points de foi n’ont pas le même caractère décisif : ne pas croire que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et ne pas croire que Marie est conçue sans péché n’ont pas la même importance quant à la définition de l’identité chrétienne. C’est ce que le groupe des Dombes appelle « la hiérarchie des vérités », terme qu’il reprend au Concile Vatican II[9]. Mais le Concile ne définit pas cette hiérarchie ni même ne précise comment l’établir. Le groupe des Dombes définit une hiérarchie des vérités ; mais la même année 1998, une note doctrinale de la Congrégation pour la doctrine de la foi[10], donne à titre d’exemple – donc avec une autorité mesurée et relative – des vérités de foi de première importance, parmi lesquelles se trouvent tout autant les affirmations sur le Christ que les dogmes mariaux.
Plus profondément, les propositions de foi du groupe des Dombes ne peuvent pas se comprendre sans la démarche fraternelle qui les suscite et qu’elles nourrissent. La fraternité forme une communauté où chaque membre évolue en rapport avec les autres. La charité rapproche, et ce rapprochement transforme. L’unité entre chrétiens ne peut prendre la forme d’une communauté politique où chacun campe en sa propriété et collabore avec son voisin pour ce qui est du bien commun. Elle ne peut prendre la forme que de l’Église qui est une communauté fondée et agie par l’amour de Dieu au cœur des hommes, où la vérité est un chemin, où le chemin est vérité et vie en Jésus-Christ.
Régis GROSPERRIN
Augustin de
l’Assomption
(Lyon)
VISITE DE BENOÎT XVI À PAVIE - 21 et 22 avril 2007 - Augustin ou la voie de l’humilité |
Au cours de sa visite pastorale à Pavie (Italie), où se trouvent honorées les reliques de saint Augustin, Benoît XVI a pris la parole à plusieurs reprises pour évoquer la figure de l’illustre évêque d’Hippone. L’ensemble de ses interventions a été publié dans la Documentation catholique (20 mai 2007, n. 2380, pages 477 à 488). On y trouvera aussi une page de Goulven Madec sur les pérégrinations des reliques d’Augustin avant leur arrivée à Pavie, ainsi qu’un article de Marcel Neusch sur « Benoît XVI, pape augustinien ». Présidant les vêpres en la basilique San Pietro in Ciel d’Oro (22 avril), Benoît XVI déclarait qu’il voulait ainsi « vénérer la dépouille mortelle de saint Augustin, en expression d’hommage de la part de toute l’Église catholique à l’un de ses pères les plus importants, et aussi en expression personnelle de ma dévotion et de ma reconnaissance envers celui qui joua un si grand rôle dans ma vie de théologien et de pasteur, et même, dirais-je dans ma vie d’homme et de prêtre ».
C’est surtout dans son homélie lors de la célébration dominicale (22 avril) qu’il s’est attaché à esquisser le portrait spirituel de saint Augustin, insistant sur les trois étapes de sa conversion. Si son baptême au cours de la nuit pascale 387 fut l’étape décisive, son cheminement ne fut pas terminé. « Comme elle l’avait été avant le baptême, la vie d’Augustin après le baptême (…) resta un chemin de conversion, jusqu’à l’ultime maladie quand il fit placarder sur le mur les psaumes de pénitence, pour les avoir perpétuellement sous les yeux ; quand il se priva de la réception de l’eucharistie pour suivre encore une fois la voie pénitentielle et recevoir le salut des mains du Christ en don de miséricorde divine. » Il est donc légitime de parler des « conversions » au pluriel, chaque étape étant marquée par un degré nouveau dans l’approfondissement de l’humilité.
1. « La première et fondamentale conversion fut le cheminement intérieur vers le christianisme, vers le oui de la foi et du baptême. » Ce qui caractérise cette étape, c’est la passion de la vérité, « mot-clé de sa vie », ainsi que la découverte du Verbe fait chair, vérité méconnue des philosophes platoniciens. La foi chrétienne est dans le consentement à l’humilité de Dieu. Tirant la leçon de cette première conversion, Benoît XVI ajoute : « Il n’est pas possible d’expliciter ici combien tout cela nous concerne : demeurer des personnes en recherche, ne pas se contenter de ce que tous font et disent. Ne pas détacher le regard du Dieu éternel et de Jésus-Christ. Toujours ré-apprendre l’humilité de la foi dans l’Église corps de Jésus-Christ. »
2. Sa deuxième conversion correspond à l’appel en 391 à « devenir pasteur d’âmes », obligeant Augustin à s’adapter au petit peuple d’Hippone. L’intellectuel doit se faire l’humble prédicateur de la foi, se faisant tout à tous. Augustin décrit ainsi cette étape : « Plié sous le poids de mes péchés et le fardeau de ma misère, j’avais délibéré dans mon cœur et presque résolu de fuir au désert ; mais tu m’en as empêché, me rassurant par cette parole : ‘Le Christ est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus à eux-mêmes, mais à celui qui est mort pour eux’ (2 Co 5, 15) » (Confessions X, 43, 70). Il sera désormais prêtre, et bientôt évêque au service de l’Église dans la ville d’Hippone, jusqu’à sa mort en 430, consacrant toutes ses forces à l’annonce de Jésus-Christ, un « lourd fardeau, une peine sans fin » (Sermon 339, 4).
3. « Il y a encore une troisième étape décisive sur le chemin de la conversion de saint Augustin », étape qui réside dans la découverte de l’appel à la perfection dont il avait célébré l’idéal dès le début de son ministère. Il se corrige sur ce point. Dans son livre intitulé Rétractations, il écrit : « Depuis lors, j’ai compris qu’un seul est vraiment parfait (…) : Jésus-Christ ». Cet idéal de perfection n’est donc réalisé pleinement qu’en Jésus-Christ, et en lui seul, et il consiste à s’engager dans la voie de l’humilité. Récapitulant les trois degrés d’humilité, Benoît XVI précise ainsi sa pensée : « Augustin avait appris un dernier degré d’humilité, pas seulement l’humilité d’insérer sa profonde pensée dans la foi de l’Église, pas seulement l’humilité de traduire son grand savoir dans la simplicité de l’annonce, mais encore l’humilité de reconnaître que, à lui comme à toute l’Église pérégrinante, la bonté d’un Dieu qui pardonne est nécessaire ; et que nous, ajoutait-il (Augustin), nous nous faisons semblables au Christ, le Parfait, dans toute la mesure du possible, lorsque nous devenons comme lui des personnes de miséricorde. »
Dans une autre intervention au cours de ce même pèlerinage, lors de sa rencontre du monde de la culture, Benoît XVI développe un autre thème qui lui est particulièrement cher : le dialogue entre la raison et la foi, dont Augustin nous offre un modèle exemplaire. Le pape écrit : « Le parcours existentiel et intellectuel d’Augustin est de témoigner de l’interaction féconde entre foi et culture. Saint Augustin était un homme animé par un désir insatiable de trouver la vérité, de trouver ce qu’est la vie, de savoir comment vivre, de connaître l’homme. Et c’est justement à cause de sa passion pour l’homme qu’il a nécessairement cherché Dieu, car c’est seulement dans la lumière de Dieu que la grandeur de l’homme, la beauté et l’aventure d’être homme peuvent aussi apparaître pleinement (…) Ainsi la foi dans le Christ n’a pas posé de limites à sa philosophie, à son audace intellectuelle (…). C’était là sa philosophie : savoir vivre, avec toute la raison, avec toute la profondeur de sa pensée, de notre volonté, et se laisser guider sur le chemin de la vérité, qui est un chemin de courage, d’humilité, de purification permanente. La foi dans le Christ a donné son accomplissement à toute la recherche d’Augustin. »
M. N.
Sainte Bernadette a eu le privilège de rencontrer la Vierge Marie et de dialoguer 18 fois avec elle, du 11 février au 16 juillet 1858. Mais, avant le 25 mars, elle était dans l’impossibilité de répondre aux questions de l’abbé Peyramale, le curé de Lourdes, qui, à juste titre, désirait connaître l’identité de cette « Dame » dont Bernadette lui parlait et qui, de plus, avait demandé à la voyante d’« aller dire aux prêtres de venir à la grotte en procession, et d’y bâtir une chapelle ».
Bernadette avait été surprise par la beauté de la « Dame » qui lui parlait avec un si beau sourire, et qui faisait si bien le signe de la Croix. Mais elle n’avait pu obtenir, jusque là, qu’elle lui dise son nom. En fait, on ne peut qu’admirer la persévérance de Bernadette, qui, en ce 25 mars, demanda, quatre fois encore, et dans l’heure, à Celle qui lui apparaissait, d’ « avoir la bonté de lui dire qui Elle était ». Alors seulement, elle l’avait entendue dire, à son grand étonnement, (en son dialecte bigourdan !), ces mots que nous traduisons, et qui nous renvoient à la définition de ce dogme, par le Pape Pie IX, en 1854, donc quatre ans plus tôt : l’Immaculée Conception.
« Je suis l’ Immaculée Conception »
Sans pour autant comprendre ces mots, l’enfant les enregistra aussitôt, confiante, à juste titre, que monsieur le Curé, lui, saurait bien ce qu’ils signifiaient, et, sans s’attarder, elle s’empressa de regagner le presbytère, tout en les ressassant sur le chemin ; et c’est de l’abbé Peyramale lui-même qu’elle apprit que ces mots désignaient la Bienheureuse Vierge Marie, qui lui apparaissait sous la voûte de Massabielle !
Beaucoup plus tard, à Nevers, Bernadette dira à Sœur Émilienne : « La Sainte Vierge aime à se faire prier ! Ce n’est qu’à la 18e (sic, pour 16e) fois, qu’Elle m’a dit son nom ! » (N 625)
Quant à elle, Bernadette avait été saisie par la beauté de la « Dame » qui lui apparaissait, « bien plus belle que les plus belles dames de Lourdes « qui ne pouvaient y faire » (sic) : Jamais triste, sauf lorsqu’Elle parlait des pécheurs ; Elle demandait « qu’on prie pour leur conversion. » (N. 723, 727) , et, sans tarder, la Vierge Marie a fait découvrir à Bernadette la « hount » : la fontaine auprès de laquelle de nombreux malades retrouveront la santé jusqu’à nos jours. En retour, Marie, dès le 18 février, promettra à Bernadette qu’ « elle serait heureuse, non pas en ce monde, mais en l’autre » (N. 809).
Forte de cette certitude, c’est avec courage, qu’à Nevers, Bernadette remplira son « emploi de malade », tout en gardant le souvenir de la Vierge Marie, « si belle qu’on voudrait mourir pour la revoir » (N. 627)… « plus belle que tout » (N. 626). Et encore : « Marie est mon soutien, je m’appuie sur elle » – « Mon étoile, je la suis ! » (N. 61)… Aussi, Bernadette ne prisait guère les images ou les statues chargées de la représenter (N. 628, N. 630).
Mais quant à nous, comment ne pas rappeler, en ce 150e anniversaire, les paroles toutes simples du Pape Pie XII, dans son encyclique pour le premier centenaire : « La Vierge Marie vient à Bernadette, elle en fait sa confidente, la collaboratrice, l’instrument de sa maternelle tendresse et de la miséricorde toute puissante de son Fils, pour restaurer le monde, dans le Christ, par une nouvelle et incomparable effusion de la Rédemption. »
Père Bernard BILLET
Abbaye de Tournay
[1] Marianum 159/160 (2001). – Jean Tartier : « Un regard protestant sur Marie » (p. 521 ss).
[2] Marianum 159/160 (2001). - Bruno Chenu : « Le groupe des Dombes : son identité et son type d'œcuménisme » (p. 515 ss.).
[3] Marialis Cultus (2 février 1974), n°32 [Documentation catholique, 1651 (1974)].
[4] Groupe des Dombes, Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints, « Les leçons de l'histoire », Bayard Éditions/Centurion, n. 52.
[5] Ib., n°68.
[6] Ib., n°111.
[7] Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints, « Les questions controversées », n. 125, 163, 188 et 189.
[8] Ibid., n. 264 et 265.
[9] Cf. Décret sur l'œcuménisme (chapitre 2 « Exercice de l’'œcuménisme », n. 11).
[10] Note accompagnant le motu proprio Ad tuendam fidem [18 mai 1998] (Documentation catholique n° 2186, 19 juillet 1998).
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