Augustin en son temps

La Vierge Marie, mère du Seigneur - « Dieu est né d’une femme »

 

« Elle seule a connu le privilège
de posséder la maternité et la virginité.
Vous ne pouvez avoir que l’un ou l’autre.
N’allez pas vous croire stériles
du fait que vous demeurez vierges…»
(Sermon 191, 3-4)

Dans les pages qu’il consacre à Marie, « la mère du Seigneur », Van der Meer fait part de sa surprise. Dans l’Église d’Afrique, écrit-il, « on fêtait un grand nombre de martyrs obscurs, personne n’observait l’anniversaire de la mère de Dieu… On ne lui rendait pas un culte… Tous invoquaient Étienne, personne ne s’adressait à Marie… Elle restait dans l’arrière-plan que lui assignent les récits évangéliques, et n’avait pas encore de place dans la piété populaire[1]. » Il précise cependant que, dans le cadre des débats sur la nature du Christ, on regarda aussi vers Marie – « et elle apparut dans une autre lumière, plus élevée ». Augustin n’a donc jamais développé une mariologie. Il ne parle de Marie qu’en lien avec le Christ ou l’Église.

On n’a pas manqué de souligner[2] que sa pensée mariale était en grande partie tributaire d’Ambroise de Milan, dont il a écouté autrefois les sermons et qui l’a baptisé en 387. Quand il doit réfuter un adversaire, notamment Pélage, il ne manque pas d’en appeler à son autorité. C’est à Ambroise qu’il est redevable de ses arguments sur Marie et le Christ, sur Marie et l’Église. Chez l’un comme chez l’autre, c’est le progrès de la réflexion sur la personne du Christ qui est à la source de leur pensée mariale, et provoquera une forte prise de conscience sur l’identité de Marie. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous considérerons Marie sous un triple éclairage. 1) Marie comme mère du Verbe, 2) comme figure de l’Église, et 3) comme modèle des vierges et plus largement des chrétiens.

1 . Marie, mère du Verbe

C’est face à l’hérésie manichéenne que Augustin a d’abord dû préciser sa pensée sur la maternité divine de Marie. Selon les manichéens, le Christ n’aurait pas été véritablement homme, mais n’aurait revêtu que l’apparence humaine. Son corps n’aurait pas été réel. Mais, réplique Augustin à la suite d’Ambroise, si le Christ n’a eu qu’un corps apparent, fictif, on ne peut plus parler de maternité de Marie. En revanche, si Marie était véritablement mère du Christ, – et ceci n’est pas mis en question par les manichéens –, alors le Christ avait une vraie nature humaine.

La maternité de Marie atteste l’humanité du Verbe

Sans être discutée en elle-même, la maternité de Marie est donc invoquée par Augustin comme argument pour soutenir l’authentique humanité du Christ. L’enjeu de ce débat est d’abord sotériologique : si le Christ n’a revêtu qu’un corps apparent, s’il n’a pas été réellement homme, il n’a pas réellement sauvé la nature humaine. Car ce qui n’a pas été assumé n’a pas été sauvé. Pour réfuter l’erreur du docétisme manichéen, niant la chair du Verbe, Augustin fait appel au témoignage de l’Écriture où le Christ fait constater qu’il a un corps véritable. En effet, devant les Apôtres qui, au dire d’Augustin, étaient dans une erreur comparable à celle des manichéens, s’imaginant voir un fantôme, il insiste sur la réalité de sa chair :

« Ils (les apôtres) s’imaginaient, dit l’évangéliste, voir un esprit (Lc 24, 37). Ainsi les apôtres, chancelant dans la foi, avaient sur le Christ les idées que d’abominables hérétiques se sont formées de lui dans la suite. Il en est aujourd’hui qui ne croient pas que le Christ fut chair, parce qu’ils nient l’enfantement virginal, et refusent de croire que le Christ soit né d’une femme. Cette vérité : “Le Verbe s’est fait chair” (Jn 1, 14), ils l’éliminent de leur symbole de foi... Toute cette économie de notre salut, d’après laquelle celui qui a créé l’homme s’est fait homme pour retrouver l’homme (…), tout cela, ces hérétiques coupables s’efforcent de l’anéantir ; et ils ne craignent pas d’affirmer que tout ce qui a paru du Christ aux regards des hommes était un corps imaginaire, et non une chair véritable » (Sermon 237, 1,1).

Au témoignage de l’Écriture attestant la réalité corporelle du Christ vient surtout s’ajouter l’argument de la maternité de Marie. Pour Augustin, la réalité de la nature humaine du Christ est attestée par l’authentique maternité de Marie. On doit donc affirmer sans réserve que le Christ est véritablement le fils de Marie dont il a reçu la plénitude de la nature humaine. Augustin dit du Christ : « Il a reçu la chair de sa mère, il est conçu, il naît, il est petit enfant » (Sermon 190, 3). Marie l’a mis au monde et elle a accompli à son égard tout ce qu’une mère fait pour l’éducation de son enfant. Le Christ n’a pas apporté son corps du ciel, mais l’a reçu des organes féminins de Marie ; en plus, à ce corps était unie une âme spirituelle. Augustin déclare à propos du Christ : « Il a pris une âme, il a pris un corps, il a pris l’homme tout entier, il se l’est uni, il a fait une seule personne du Seigneur et du serviteur » (Sermon 67, 7). Le Christ a reçu de Marie la nature humaine dans sa plénitude, et c’est donc à juste titre que Marie est appelée mère du Christ.

La mère du Fils de Dieu

Mère du Christ, oui. Mais peut-on dire qu’elle est « Mère de Dieu » ? Augustin ne le dira pas explicitement. Pourquoi ? S’il existe deux natures dans le Christ, humaine et divine, il n’existe cependant pas deux personnes en lui. Dès l’instant de sa formation, la nature humaine du Christ a réalisé une union « hypostatique » avec le Fils de Dieu, en sorte qu’il n’existe pas une personne « humaine » dans le Christ autre que sa personne divine. Les deux natures sont liées en une seule personne, comme il vient de le souligner dans le Sermon 67, et cette personne est le Logos : « Il n’y a donc qu’un seul Fils de Dieu qui est en même temps fils de l’homme, un seul fils de l’homme qui est en même temps Fils de Dieu : Dieu sans commencement, homme depuis un commencement déterminé, notre Seigneur Jésus-Christ » (Enchiridion XI, 36. BA 9, p. 171). Comme la nature humaine du Christ n’existe pas pour elle-même, mais se trouve unie à la personne du Logos, Marie est légitimement dite la mère du Logos, puisque le Logos a reçu d’elle une nature humaine et que c’est elle qui lui a donné naissance. Et comme le Logos est le Fils de Dieu, Marie est la mère du Fils de Dieu. Ce qui fait dire à Augustin sans hésiter : « Marie conçoit le Fils de Dieu notre Seigneur » (Sermon 290, 4).

Pour autant, Augustin ne dit pas qu’elle est « mère de Dieu » car une telle affirmation risque d’induire l’idée qu’elle est mère d’une personne divine. Alors que Ambroise utilise le titre de mère de Dieu (mater Dei, traduction du grec Theotokos) – à vrai dire deux fois seulement, – on ne rencontre nulle part ce titre chez Augustin, Huhn fait remarquer que cette omission peut s’expliquer par le fait que le culte païen de Cybèle, vénérée comme la « mère des dieux », était encore en usage à l’époque d’Augustin, et on aurait donc pu penser que les chrétiens ne faisaient que transférer à Marie ce titre païen. Augustin n’utilise pas non plus l’expression Dei Genitrix, qui serait la traduction exacte de Theotokos. S’il emploie à trois reprises le terme de « Genitrix » pour parler de l’enfantement, il le dissocie de « Dei » (Sermons 186, 1 ; 195, 2 ; 215, 3). Augustin, qui n’a pas été impliqué dans les querelles orientales à propos de la Theotokos, parle tout simplement du « Fils, né d’une femme » (Ga 4, 4). Il dira même : « Dieu est né d’une femme »[3], mais non « Marie est mère de Dieu ». Il préfère l’expression « mère du Seigneur » (mater Domini) ou « mère du Sauveur » (mater Salvatoris), sans mettre en question la préexistence du Logos.

Double naissance du Christ

Marie a donc réellement donné naissance au Verbe de Dieu. A propos du Logos, Augustin distingue dès lors deux naissances, l’une dans l’éternité, l’autre dans le temps. Dans ses homélies pour Noël (Sermons 184-196), où il se plaît à mettre en parallèle cette double « naissance du Christ », il explique en effet qu’il ne faut pas confondre ces deux naissances du Seigneur, l’une éternelle, l’autre temporelle, l’une divine, l’autre humaine ; toutes deux sont merveilleuses, mais alors que la première s’est réalisée sans femme comme mère, la seconde eut lieu sans homme comme père (Sermon 196, 1) : « Fils de Dieu, né du Père, sans mère ; Fils de l’homme, né d’une Mère, sans père » (Sermon 187, 1). Ce même thème de la double naissance revient ailleurs, toujours pour limiter la maternité de Marie à la naissance du Verbe de Dieu (Logos) dans le temps. Elle est paradoxalement la mère de celui qui est « le Révélateur de son Père et le Créateur de sa Mère » :

« Le Christ est engendré par son Père, sans avoir de mère ; il est enfanté par sa Mère sans avoir de père : ces deux générations sont merveilleuses. La première s’accomplit dans l’éternité, la seconde dans le temps. L’Éternel est né de l’Éternel (…) Celui qui était Dieu a voulu être créé aussi » (Sermon 189, 4).

2. Marie, figure de l’Église

Mère du Seigneur, Marie est aussi figure de l’Église. Avant de développer ce thème, une remarque préliminaire s’impose. Si Augustin souligne le parallèle entre Marie et l’Église, ce n’est pas sans insister chaque fois, d’un côté comme de l’autre, sur le lien qui les subordonne au Christ, unique Médiateur du salut. Marie et l’Église n’ont d’existence que par le Christ. Il faut le redire : ce sont des créatures de Dieu. A cet égard, Marie n’est pas différente des autres humains. Elle partage avec eux la condition pécheresse, et donc la nécessité de la rédemption. Contre Pélage, qui refusait l’idée de péché originel pour Marie, comme d’ailleurs pour tout homme, Augustin estime au contraire que tout homme, y compris Marie, en est affecté. Nier le péché originel, ce serait à ses yeux rendre le Christ inutile. Le « surcroît de grâce » dont a bénéficié Marie l’a préservée non du péché originel – l’idée d’immaculée conception est étrangère à Augustin – mais seulement de tout « péché actuel »[4]. Autrement dit, la grâce l’a gardée non du péché originel, mais de tout péché personnel. De même, l’Église n’existe que par la grâce du Christ. Il n’y a aucune hésitation sur ce point chez Augustin. Tout comme Eve a été tirée du côté d’Adam, alors qu’il était endormi, l’Église a été tirée du côté du Christ sur la croix (Sermon 5, 3). Comme Marie, l’Église doit tout à la grâce de Dieu.

Marie a enfanté la Tête, l’Église enfante les peuples

Ayant ainsi subordonné l’Église et Marie à la grâce du Christ, Augustin les considère d’abord sous l’angle de la maternité. Il n’hésite pas à mettre en parallèle le rôle respectif de l’Église et celui de Marie. Ambroise disait : Maria est typus ecclesiae. Tout ce qui est dit de Marie peut et doit être dit de l’Église. « Telle Marie, telle aussi l’Église », comme le dira le Moyen Age[5]. Marie apparaît comme la figure de l’Église, à la fois dans sa virginité et dans sa maternité. Comme Marie, l’Église est mère : « Marie a enfanté votre tête…, l’Église enfante les peuples » (Sermon 192, 2). « L’Église aussi est mère… Marie a engendré corporellement la tête de ce corps ; l’Église engendre spirituellement les membres de cette tête » (De sancta virginitate, 2, 2)[6]. « Si donc l’Église enfante les membres du Christ, elle est absolument semblable à Marie » (Sermon Morin 1, 1). En enfantant la multitude des peuples, cette « mère spirituelle » (Lettre 34, 3) rassemble cependant cette multitude dans l’unité, et de la sorte, selon le commentaire de Henri de Lubac[7], « comme la Vierge Marie, en enfantant l’un, se trouve être la mère de la multitude, elle (l’Église) se trouve, en enfantant la multitude, être mère de l’unité » :

« Marie a enfanté votre chef, et l’Église vous a enfantés. Car elle (l’Église) est elle-même vierge et mère : mère par les entrailles de la charité, vierge par l’inviolabilité de la foi et de la piété. Elle enfante les peuples, mais ils sont exclusivement les membres de Celui dont elle est à la fois le corps et l’épouse, et c’est en cela encore qu’elle ressemble à cette Vierge, parce qu’elle est, pour la multitude de ses enfants, la mère de l’unité » (Sermon 192, 2).

Quand Augustin développe l’idée de la maternité de l’Église, il le fait cependant toujours en soulignant sa dépendance du Christ. « Le père et la mère qui nous ont engendrés pour la mort, c’est Adam et Eve ; le père et la mère qui nous ont engendrés à la vie, c’est le Christ et son Église » (Sermon 22, 10)[8]. Il reste que l’Église mérite, tout comme Marie, le titre de nouvelle Eve, la « mère des vivants », titre qui fut donné à Eve, et qui préfigure la fonction maternelle de Marie et de l’Église, car « il y a dans le fait qu’elle (Eve) est appelée Vie et mère de tous les vivants, un grand symbole de l’Église » (De nuptiis et concupiscentia II, 4, 12. B.A. 23, p. 169). Mais cette maternité ne s’exerce qu’en dépendance du Christ, unique rédempteur. En exerçant sa fonction « maternelle » d’enfantement de tous les vivants, l’Église, pas plus que Marie, ne porte donc atteinte ni à l’initiative de Dieu, ni à la gratuité de la grâce. Elles y « coopèrent », lors même qu’il faut toujours penser cette coopération subordonnée à l’unique action salvifique de Dieu en Jésus-Christ.

C’est par la foi que l’Église est vierge

Si l’Église est mère, comme Marie, elle est aussi vierge. La virginité n’est pas liée à l’intégrité corporelle, mais à la pureté de la foi. On l’a vu pour Marie. Il en va de même pour l’Église. C’est grâce à la pureté de sa foi dans le Christ que l’Église est comparable à Marie, et réciproquement. Ce qui fait la grandeur de Marie, ce n’est pas d’abord sa maternité, ni sa virginité, mais c’est d’avoir écouté la Parole de Dieu et lui avoir accordé sa foi. « Marie est bienheureuse d’avoir écouté la Parole de Dieu et de l’avoir gardée ; elle a gardé la vérité en son cœur plus que la chair en son sein… » (Sermon 192, 2). Le Christ « a été conçu par une vierge et enfanté par une vierge, puisqu’elle l’a conçu par la foi et reçu par la foi »[9]. « Marie a cru, et ce qu’elle a cru s’est accompli en elle » (Sermon 215, 4). Du côté de Marie, « il n’y a rien d’autre que sa foi », écrit Congar, mais sans cette disposition, l’opération de l’Esprit aurait été inopérante. « Si Marie est heureuse, c’est parce qu’elle garde la Parole de Dieu » (in Jo Ev. X, 3). De même l’Église est heureuse parce qu’elle croit. Ce qui fait la grandeur de l’Église, comme de Marie, c’est sa foi dans le salut qui vient de Dieu dans le Christ.

Il faut entendre ici par Église très concrètement les membres qui la forment. « La sainte Église, c’est nous… C’est tout ce qu’il y a, par la grâce de Dieu, de chrétiens fidèles en cette Église, c’est-à-dire en cette cité, tout ce qu’il y en a en cette région, tout ce qu’il y en a en cette province, tout ce qu’il y en a dans le monde entier » (Sermon Morin 1, 1). Dire que l’Église est vierge, comme Marie, doit ici cependant être nuancé. Alors que Marie a toujours été vierge, certes par grâce, avant, pendant et après la naissance du Christ, l’Église (nous) a été rendue telle par le Christ qui l’a purifiée de son péché. Elle ne l’est que parce que, ancienne prostituée, le Christ l’a sortie de sa prostitution. A vrai dire, il n’y a pas de différence fondamentale entre Marie et l’Église à cet égard dans la mesure où la Vierge aussi aurait été marquée par le péché originel et a dû en être libérée par la grâce du Christ. En tous les cas, elle est rachetée comme tous les membres de l’Église. Voici comment Augustin s’exprime à propos de l’Église en la comparant à Marie :

« Grande et unique est la bienveillance de cet époux : il a trouvé une prostituée, il en a fait une vierge… C’est par la foi qu’elle est vierge : il y a un petit nombre de saintes moniales vierges dans la chair, mais, dans la foi, tous doivent être vierges, hommes et femmes ; car chez tous doit régner la chasteté, la pureté, la sainteté (…) Donc l’Église est vierge. Tu vas peut-être me dire : si elle est vierge, comment enfante-t-elle des fils ? Ou si elle n’enfante pas des fils, comment avons-nous donné nos noms, pour naître de son sein ? Je réponds : elle est vierge, et elle enfante. Elle imite Marie, qui a enfanté le Seigneur. Est-ce que la Vierge Marie n’a pas enfanté, et n’est pas restée vierge ? Ainsi l’Église enfante, et elle est vierge. Et si tu y réfléchis bien, elle enfante le Christ : car ceux qui sont baptisés sont les membres du Christ (1 Co 12, 27)… Si donc elle enfante les membres du Christ, elle est absolument semblable à Marie[10] ».

Marie, un membre suréminent de l’Église

Vierge et mère, ces deux qualités définissent l’essence de l’Église, écrit Borgomeo, comme ils constituent la nature de Marie. Comment concilier ces deux réalités, vierge et mère, qui semblent s’exclure ? On est l’un ou l’autre. Augustin prévient l’objection : « Si elle (l’Église) est vierge, comment met-elle au monde des enfants ? Et si elle n’enfante pas, comment se fait-il que nous ayons demandé à naître de ses entrailles ? » Réponse d’Augustin : « Elle est vierge et cependant elle enfante ». Et pour le faire comprendre, il esquisse aussitôt le parallèle avec Marie : « Vous êtes les membres du Christ ; Marie a enfanté votre chef, vous, c’est l’Église qui vous a enfantés ».

Mais Augustin ne se limite pas à établir un parallèle entre Marie et l’Église. Il a soin d’intégrer Marie dans l’Église. En effet, Marie appartient à l’Église et d’une certaine manière, l’Église est même au-dessus d’elle. Dans une page souvent citée, Augustin affirme en effet que, bien qu’elle soit mère du Christ, Marie ne se situe pas au-dessus de l’Église, elle en est un membre comme tout chrétien, faisant partie de la grande famille des rachetés. Pour Augustin la place de Marie n’est pas du côté du Christ, unique rédempteur, mais du côté de l’Église, c’est-à-dire des membres sauvés par le Christ et vivant de la foi en lui, et toutes ses grandeurs lui viennent, comme à tout homme, « de la rédemption qui est en Jésus-Christ » (Rm 3, 24)[11]. Et de ce point de vue, Marie est une partie de l’Église, sans autre supériorité que la qualité de sa foi. « Si elle est membre du corps tout entier, le corps est plus assurément qu’un seul membre », si éminent qu’il soit :

« Marie est sainte, Marie est bienheureuse, mais l’Église est meilleure que la Vierge Marie. Pourquoi ? Parce que Marie est une partie de l’Église, un membre saint, un membre excellent, un membre suréminent, mais pourtant un membre du corps tout entier. Si elle est membre du corps pris en son entier, le corps est plus assurément qu’un seul membre. La Tête, c’est le Seigneur, et le Christ total est tête et corps[12]. »

3. Marie, modèle des vierges

Ce qui déjà faisait le plus difficulté pour les contemporains d’Augustin, c’était la virginité physiologique de Marie. Or, pour Augustin comme pour Ambroise, Marie fut vierge avant, pendant, après l’enfantement de Jésus[13]. Telle était la règle de la foi, énoncée par le Credo : Christ est « né de la vierge Marie ». Augustin met ses auditeurs en garde contre ceux qui penseraient autrement : « Ne vous laissez donc pas séduire par l’opinion de certains esprits qui ont perdu de vue la règle de la foi et les oracles des divines Ecritures » (Sermon 186, 2). Augustin, qui s’en tient à cet énoncé de la foi, dira dès lors : « Elle était vierge lorsqu’elle l’a conçu, vierge lorsqu’elle l’a enfanté, vierge lorsqu’elle le portait dans ses entrailles devenues fécondes, vierge toujours (virgo perpetua) » (Sermon 186, 1). Ce titre de Vierge ne lui a jamais été enlevé. « Elle l’a conçu (le Christ) comme vierge, elle lui a donné naissance comme vierge, elle est restée vierge » (virgo concepit, virgo peperit, virgo permansit) (Sermon 51, 18).

Marie, mère toujours vierge

Que Marie fut toujours vierge, avant, pendant et après la naissance de son fils, Augustin l’affirme donc en s’appuyant sur le Credo : Le Christ est « né de la Vierge Marie. » Pour justifier sa virginité avant la naissance du Christ (ante partum), sa référence principale dans l’Ecriture est l’affirmation de Luc 1, 35 : « L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ». Augustin cherchera des arguments à l’appui de l’autorité scripturaire en soulignant que la virginité de Marie, sa mère, « convenait » à la nature du Christ, lui qui, sans péché, devait guérir la nature pécheresse d’Adam. Il dira, à propos de Marie, qu’elle « fut saintement fécondée par la foi, non par l’union charnelle », c’est-à-dire « non par la chair, par la foi, non par le désir des sens » (Trinité XIII, 18, 23). Sa virginité ne lui a pas été enlevée au moment de la naissance (in partu ). Ici, Augustin renvoie tout simplement à la puissance de Dieu, sans chercher à en rendre raison, sinon en renvoyant à l’expérience du Ressuscité qu’aucun obstacle physique n’arrêtera :

« Par l’effet même de sa puissance, qui n’est jamais à l’étroit dans les plus étroites limites, il a fécondé le sein d’une vierge (…), il a fait naître le corps d’un enfant du sein d’une vierge, d’une mère, comme plus tard il fit entrer cet enfant, devenu homme, dans le cénacle dont les portes étaient fermées. Or, dans tout cela, il n’y aurait plus rien de merveilleux, si on pouvait en rendre raison, comme rien d’unique et de singulier, si on pouvait en donner des exemples. Accordons donc à Dieu le pouvoir de faire ce que nous ne pouvons pénétrer. Dans de telles choses, la raison du fait est la puissance de celui qui fait et peut faire » (Lettre 137, 2, 8).

Quant à la virginité de Marie après la naissance du Christ (post partum), Augustin devait là encore s’en tenir à la tradition. Or, vers la fin du IVe siècle, cette tradition se trouvait mise à mal par un disciple arien, du nom de Helvidius[14], ainsi que par un certain Jovinien, qui prétendaient l’un et l’autre que, après la naissance de Jésus, Marie avait eu d’autres enfants de son union avec Joseph. Elle aurait donc perdu sa virginité. Pour Augustin, la virginité « post partum » est aussi incontestable qu’avant et pendant la naissance. Le Christ « naquit en effet d’une mère qui conçut sans le contact d’un homme et qui demeura toujours intacte, vierge dans la conception, vierge dans l’enfantement, vierge jusqu’à la mort, mariée pourtant à un ouvrier » (La première catéchèse 22, 40). Pour ce qui est des « frères et sœurs » de Jésus, Augustin explique, à la suite d’Ambroise et de Jérôme, que le terme désigne les liens de parenté au sens large. Augustin est le premier en revanche à soutenir que Marie aurait fait vœu de virginité[15], et que Joseph aurait été non son mari, mais le gardien de sa virginité, tout en reconnaissant qu’une telle situation était étrangère au monde juif :

« Assurément, elle n’eût point ainsi parlé, si elle n’avait pas consacré antécédemment sa virginité à Dieu. Mais comme ce vœu n’entrait pas encore dans les mœurs juives, elle fut donnée en mariage à un homme juste qui, loin de faire violence à sa virginité, serait plutôt le gardien, contre toute violence, de ce qu’elle avait voué » (De la sainte virginité » (c. 4).

Imitez-la autant que vous pouvez

Quoiqu’il en soit de ces hypothèses, Marie doit rester le modèle des vierges consacrées, comme de tout chrétien[16]. La virginité pourtant ne les prive pas de la maternité. Les vierges sont « avec Marie, les mères du Christ, si elles font la volonté de son Père » (ib. c. 5). « Sa mère, c’est toute âme pieuse qui accomplit la volonté de son Père » (ib.). Marie est pour elles un modèle non par sa virginité physique, mais par sa foi. C’est d’abord par la foi qu’elle a conçu le Christ, nous l’avons vu. C’est aussi par la foi que nos vies cessent d’être stériles et deviennent fécondes comme celle de Marie. « Sa mère l’a porté dans son sein, portons-le dans nos âmes. Une vierge a été rendue féconde par l’incarnation du Christ, que nos cœurs soient aussi fécondés par la foi dans le Christ. Une vierge a enfanté le Sauveur, que notre âme enfante le salut, et enfantons aussi des chants de louange. Ne soyons point stériles, mais que nos âmes soient fécondes par Dieu » (Sermon 189, 3). « Marie a conçu et ce qu’elle a cru s’est accompli en elle. Croyons, nous aussi, afin que ce qui fut accompli soit pour nous aussi une réalité » (Sermon 215, 4).

Un des thèmes récurrents de la prédication d’Augustin, c’est qu’avant de le concevoir dans sa chair, Marie a conçu le Christ par la foi. Et c’est à ce niveau de la fécondité spirituelle que nous pouvons l’imiter. « Nous sommes devenus les fils des hommes par la concupiscence de la chair, le Christ est devenu fils de l’homme par la foi d’une vierge » (Sermon 121, 5)[17]. C’est cette foi de Marie qui en fait le modèle des vierges, comme de tous les membres de l’Église. « Sa mère l’a porté dans son sein, portons-le aussi dans nos cœurs… Ne soyons pas stériles, que nos âmes soient fécondes pour Dieu » (Sermon 189, 3). C’est la fécondité de la foi de Marie que l’évêque donne en modèle aux vierges. Ce ne sont pas seulement les vierges consacrées qui doivent prendre modèle sur Marie, mais tous les chrétiens. Voici comment il s’adresse d’abord aux premières, puis aux seconds :

« Imitez-la autant que vous le pouvez, non point dans sa fécondité, ce que vous ne pourriez faire sans perdre votre virginité. Elle seule a réuni en elle cette double prérogative, mais vous, qui avez fait le choix de l’une d’elles, vous la perdez si vous voulez les avoir toutes les deux. Elle seule a pu être à la fois vierge et mère, parce qu’elle a enfanté le Tout-Puissant, à qui elle est redevable de ce double privilège (…) Ne croyez pas que vous soyez stériles, parce que vous demeurez vierges ; car la sainte virginité de la chair a pour fruit la fécondité de l’âme (…). C’est à vous tous enfin que je m’adresse. Vous tous, vous êtes cette vierge chaste que l’Apôtre a fiancée au Christ (2 Co 11, 2). Ce que vous admirez dans le sein virginal de Marie, reproduisez-le dans l’intérieur de votre âme (cf. Rm 10, 10)… Que, dans vos esprits, déborde cette fécondité et que persévère la virginité » (Sermon 191, 4).

Marie, disciple du Christ

Augustin n’a jamais songé à élaborer une mariologie, c’est-à-dire une théologie mariale indépendante du Christ et de l’Église. Il ignore la prière d’intercession à Marie, qui se rencontre pourtant dès le IIe siècle en Égypte. Sans la nier explicitement, il ne se prononce pas clairement sur l’Immaculée Conception, ni sur son Assomption. Au sujet de Marie, « il partageait avec sa communauté, avec les communautés chrétiennes d’Afrique, le bien commun chrétien, évangélique », écrit Goulven Madec, qui ajoute : en parlant de Marie, Augustin « n’a pas les accents affectifs d’Ambroise, ou du moins pas les mêmes[18] ». Ses vues à propos de Marie, écrit de son côté Daniel E. Doyle, « sont fidèles aux grandes lignes de la tradition du Nouveau Testament et elles résistent aux interprétations plus fleuries de la littérature apocryphe[19]». La conviction fondamentale d’Augustin, c’est que Marie est bienheureuse en raison de sa foi plus que de sa maternité, et c’est par sa foi qu’elle s’offre comme modèle à tous les chrétiens :

« C’est plus pour Marie d’avoir été la disciple du Christ, que d’avoir été la mère du Christ… Marie est bienheureuse d’avoir écouté la parole de Dieu et de l’avoir gardée : elle a gardé la vérité en son cœur plus que la chair en son sein. Le Christ est vérité, le Christ est chair. Le Christ vérité est dans le cœur de Marie, le Christ chair est dans le sein de Marie ; ce qui est dans le cœur est plus que ce qui est dans le ventre » (Sermon Denis 25)[20].

Marcel NEUSCH
Augustin de l’Assomption

L’Immaculée Conception - Note complémentaire

C’est au cours du conflit avec les pélagiens qu’Augustin a été amené à évoquer « l’immaculée conception » (une expression qu’il ignorait jusque-là), c’est-à-dire l’exemption du péché originel. Pélage, qui ne croyait pas à l’existence d’un péché originel, ni en Marie, ni en aucun humain, était donc un partisan virtuel de « l’Immaculée Conception». Le péché d’Adam est un péché personnel, qui n’a pas affecté la nature humaine. Non seulement Marie, mais tout humain est exempté du péché d’Adam : chacun est pécheur pour son propre compte. Pélage devait heurter de front les convictions d’Augustin pour qui tout humain porte la blessure du péché d’Adam. Qu’en est-il de Marie ? La réponse d’Augustin reste indécise.

Quand Augustin déclare que Marie a bénéficié d’un « surcroît de grâce » pour vaincre le péché (De natura et gratia, 36, 42), s’agit-il de l’exemption du péché originel ou de la préservation de tout péché personnel ? C’est vers cette deuxième solution qu’inclinent ses interprètes. Un disciple de Pélage, Julien d’Eclane devait revenir à la charge. En prêtant à Marie le péché originel, disait ce dernier, Augustin l’inscrivait au « registre du diable ». Non, répond Augustin dans une œuvre inachevée, Marie est inscrite au registre de Dieu, qui l’a préservée de tout péché. Ceci dit, il n’est pas possible de trancher si l’exemption concerne le péché originel ou le péché personnel. La « renaissance » dont il parle peut désigner l’exemption de l’un ou de l’autre.

Goulven Madec, « Marie, Vierge et mère, selon saint Ambroise et saint Augustin », in Lectures augustiniennes, Institut d’Études augustiniennes, pages 281-293, écrit p., 292 : « Plus tard, Julien d’Eclane accusait Augustin d’être pire que Jovinien. Celui-ci dissolvait la virginité de Marie en raison de la condition de l’accouchement. Augustin, lui, inscrivait Marie au registre du diable en raison de l’état de sa naissance. Augustin protestait : « Nous n’inscrivons pas Marie au registre du diable selon son état de naissance – sed ideo quia – mais parce que cet état même est dissous par la grâce de la renaissance »[1]. La phrase, ainsi faite, est boiteuse ! Mgr Louis Saltet proposait finement de la rectifier, en lisant : sed Deo, quia… : « Nous n’inscrivons pas Marie au registre du diable…, mais à celui de Dieu, parce que son état (de naissance) même est dissous par la grâce de la renaissance »[2]. Cette correction était récusée par Dom Capelle, comme une simple conjecture critique, sans aucun appui dans les manuscrits. J’avoue n’avoir pas pris la peine de recourir aux manuscrits ; mais je braverai néanmoins l’interdit de Dom Capelle, parce que je suis persuadé qu’Augustin, à 75 ans, parlait encore bien le latin ! »

Que conclure de cette controverse ? Il convient de distinguer dans l’Immaculée Conception, au sens actuel, telle qu’elle a été définie en 1854, deux aspects, l’un négatif, à savoir l’exemption du péché originel ; et l’autre positif : la sainteté toute spéciale de Marie, la plénitude de grâce. Si Augustin a hésité sur le premier point, il n’a jamais mis en doute le deuxième. On pourra se référer à : Marielle Lamy, « Des disputes médiévales à la définition dogmatique de Pie IX », in Je suis l’Immaculée. Colloque organisé par les Sanctuaires Notre-Dame de Lourdes et la Société Française d’Études Mariales. Ed. Parole et Silence. NDL, 2006, p. 65 à 79.

M. N.



[1] Contra Julianum op. imp. IV, 122 (PL 45, col.1418).

[2] L. Saltet, « Saint Augustin et l’Immaculée Conception », Bulletin de Littérature ecclésiastique, 2, 1910, p. 161-166.



[1] Van der Meer, Saint Augustin, pasteur d’âmes, Alsatia, 1955. II, p. 307-308.

[2] Joseph Huhn, « Ein Vergleich der Mariologie des Hl. Augustinus mit der des Hl Ambrosius… », in Augustinus Magister I, p. 221-239. Études Augustiniennes, 1954. C’est à cette étude qu’est principalement redevable notre réflexion.

[3] Augustin écrit : « Natus est Deus ex femina » (De Trinitate VIII, 5, 7).

[4] Cf. Dominique Cerbelaud, Marie, un parcours dogmatique. Cerf, 2003, p. 146. En faveur de l’immaculée conception, voir « Augustin », dans Dictionnaire de Théologie Catholique (DTC, col. 2374), qui cite un texte ambigu du De nat. et grat., 36, 42. Cf aussi « Marie », dans Dictionnaire Critique de Théologie (DCT, p. 708) qui cite l’ouvrage inachevé contre Julien IV, 122 : « La condition (native) de Marie est libérée par la grâce de la renaissance », expression peu claire, mais qui n’envisage pas l’exemption du péché originel pour Marie.

[5] Yves de Chartres, « Sicut Maria, ita et Ecclesia ». Cf. Henri de Lubac, Méditation sur l’Eglise. Cerf, 2003, p. 279. Tout le ch. IX développe ce thème.

[6] B.A. 3. Cf. Goulven Madec, Le Christ de saint Augustin. Desclée, 2001, p. 173.

[7] Cf. Méditation sur l’Eglise, op. cit. p. 282.

[8] Cf. DTC, col., 2374 écrit : « Adam et Eve l’ont perdue (l’humanité), le Christ et Marie la sauveront ». Or, Augustin dit : « Christ et l’Église ». L’auteur (Portalié) parlera tout logiquement de la « coopération de Marie à la rédemption », expression pour le moins ambiguë, que refusent les protestants. Coopérer, si on garde le terme, c’est toujours « répondre » (Cf. Groupe des Dombes, Marie II, Bayard, 1998, p. 24).

[9] In Jo Ev. Tr. IV, 10. BA 71, p. 275, et note p. 864.

[10] Sermon Morin 1,1 ; M. A. 447-448. Cf. Saint Augustin. Le visage de l’Eglise. Textes choisis par Urs von Balthasar, Cerf, 1958, p. 186-187.

[11] Cf. Henri de Lubac, Méditation sur l’Église, Cerf, 2003, p. 290.

[12] Sermon Denis, 25, 7. Aussi Sermon 192, 2. Cf. Emilien Lamirande, L’Église céleste selon saint Augustin. Etudes Augustiniennes, 1968, p. 213-214. Aussi Pasquale Borgomeo, L’Église de ce temps dans la prédication de saint Augustin. Études augustiniennes, 1972, p. 175.

[13] Cf. la tradition de la triple virginité : Dominique Cerbelaud, Marie un parcours dogmatique. Cerf, 2003, p. 47 à 68.

[14] Sur « l’affaire Helvidius » cf. Dominique Cerbelaud, Marie, un parcours dogmatique. Cerf, 2003, p. 57.

[15] « Elle avait fait vœu de virginité, et son mari en était le gardien » (Sermon 225, 2). Cf. Dominique Cerbelaud, Marie un parcours dogmatique. Cerf, 2003, p. 72, qui voit cependant un éventuel prédécesseur en Grégoire de Nysse.

[16] Voir dans la tradition ce thème de Marie, modèle des vierges, Dominique Cerbelaud, Marie, un parcours dogmatique. Cerf, 2003, p. 69.

[17] On trouvera un florilège de textes exprimant cette conviction dans Goulven Madec, Le Christ de saint Augustin. Desclée, 2001, p. 128.

[18] Goulven Madec, « Marie, Vierge et mère, selon saint Ambroise et saint Augustin », in Lectures augustiniennes, Institut d’Études augustiniennes, p. 290.

[19] Encyclopédie saint Augustin, Cerf, 2995, p. 937.

[20] Sermon Denis 25 ; M.A. 158-164. Cf. Saint Augustin. Le visage de l’Église. Textes choisis par Urs von Balthasar. Cerf, 1958, p. 189.

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