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Marie, « Étoile dans la Nuit », dans un Sermon de saint Augustin |
La multitude des étoiles qui illuminent la nuit depuis le firmament a toujours suscité stupeur et admiration, des sentiments qui se sont manifestés chez tous les peuples et dans toutes les cultures. Ils sont étroitement liés au sentiment du sacré et du mystérieux déroulement de la vie humaine, surtout en ce qui concerne les activités de l’homme les plus liées aux processus naturels.
Le psaume 146 proclame que le Seigneur dénombre les étoiles, sur chacune il met un nom[1], et dans de nombreux textes bibliques les étoiles sont évoquées comme manifestation de la gloire de Dieu et elles sont convoquées à la louange divine : Etoiles du ciel, bénissez le Seigneur, célébrez-le et exaltez-le à jamais[2].
Les allusions aux étoiles et à leur influence sur la nature et les activités de l’homme, particulièrement l’agriculture et l’élevage, abondent aussi dans la littérature classique. Virgile commence les Géorgiques en s’adressant aux luminaires du monde qui guident depuis le ciel le cours discret de l’année. (Hinc canere incipiam, Vos, o clarissima mundi / lumina, labentem caelo quae ducitis annum)[3].
La contemplation de la voûte céleste tachetée d’étoiles a attiré l’observation attentive de nombreuses personnes sensibles à la beauté ou intéressées par la recherche des secrets du cosmos. Saint Augustin ne s’arrête pas spécialement sur des considérations esthétiques sur la beauté du ciel étoilé, mais il écrit, en commentant la Genèse dans le livre XIII des Confessions (où il remercie Dieu pour l’harmonie de la création) : « Nous voyons les luminaires resplendir au-dessus de nous, le soleil pourvoir seul au jour, la lune et les étoiles combler la solitude de la nuit, et tous ces astres servir de repères et de signes au temps.[4] » Dans son œuvre De la Genèse contre les Manichéens, le même saint docteur va jusqu’à penser que la singulière posture dressée des êtres humains leur a été concédée afin de pouvoir contempler la voûte céleste et de reconnaître ainsi leur propre et éminent destin. Ainsi, les animaux « ont le corps incliné vers la terre et non dressé comme l’est le corps de l’homme; ce qui donne aussi à comprendre que notre âme doit se diriger vers le haut, c’est-à-dire qu’elle doit être levée vers les choses spirituelles éternelles. [5] »
Dans un de ses sermons, l’évêque d’Hippone veut mettre en relief les erreurs d’hérétiques. Il fait allusion à ce qui arrive en observant l’apparent déplacement des étoiles à cause du mouvement des nuages, montrant ainsi qu’il dirige – peut-être fréquemment- son regard vers les étoiles durant la nuit :
« Il arrive habituellement, dit-il, que quand dans l’obscurité de la nuit nous voyons passer les nuages, notre vision est perturbée par leur opacité, les étoiles paraissent alors courir en direction contraire à la nôtre ; ainsi ces hérétiques, ne trouvant pas la paix dans les ténèbres de leur erreur, croient que ce sont les diverses Écritures qui se disputent[6] ».
En d’autres occasions, saint Augustin affirme que Dieu « parle au moyen de quelque élément du monde, comme il a parlé au moyen de l’étoile des mages[7] », quand la vision de cet astre les conduit à adorer le Christ nouveau-né. Il assure de plus qu’il n’est pas admissible d’attribuer à de mauvaises étoiles les péchés des hommes, opinion qui serait un blasphème, car : « Qui a disposé les étoiles dans le ciel ? Ne serait-ce pas par hasard Dieu le Créateur de toutes les choses ? [8] » Au contraire, la contemplation des astres et de toute la nature doit conduire à la connaissance du Créateur. « Il y a eu de nobles philosophes qui ont interrogé l’univers, et dans l’œuvre ils ont découvert l’auteur[9] ».
L’étoile que suivirent les mages pour aller à la rencontre du Messie représente pour saint Augustin la fin des élucubrations divinatoires des astrologues :
« Les Juifs ont été conduits à lui par l’annonce de l’ange ; les mages, par l’indication d’une étoile. C’est cette étoile qui confond les vains calculs et les énigmes des astrologues, car elle a montré aux adorateurs des astres que celui qui devait être adoré était le créateur du ciel et de la terre[10] ».
Depuis des époques éloignées, l’homme n’a eu de cesse de s’identifier et de donner un nom à un grand nombre d’étoiles perceptibles à l’œil nu (à peu près six mille), et il en a considéré beaucoup comme groupées en constellations, qui, pour des raisons de ressemblance, ont été assimilées à des figures humaines et à des objets de la vie ordinaire. La situation et le mouvement apparent des étoiles par rapport à celui qui les observe depuis un point déterminé de la terre a permis à ces connaissances de servir abondamment pour déterminer le passage des heures nocturnes et le cours des saisons de l’année, et c’est ainsi qu’elles ont été d’une grande utilité pour l’art de la navigation. Il n’est donc pas étonnant que certaines étoiles ou constellations aient acquis un statut spécial, et soient devenues des symboles de valeur importante pour les croyances les plus précieuses de l’être humain.
En référence à la culture judéo-chrétienne, il suffit d’indiquer à titre d’exemple que dans l’Exultet, le Christ en sa résurrection est qualifié « d’étoile du matin qui, au sortir du sépulcre, brille sereinement pour la lignée humaine » (Ille inquam lucifer qui nescit occasum. Ille qui regressus ab inferis humano generi serenus illuxit). Quant à Marie, comme nous l’exposerons plus en détail, on sait bien qu’elle est invoquée comme l’étoile de la mer, étoile de l’aube ou du matin, étoile guide, étoile noble et sereine, etc. Saint Jacques est invoqué comme l’étoile brillante (Sidus reflugens Hispaniae) : « astre brillant de l’Espagne, dont le corps repose en paix et dont la gloire survit en nous ». On pourrait apporter beaucoup d’autres exemples comme ceux-ci, mais nous devons nous limiter au symbolisme de l’étoile par rapport à Marie, dont nous trouvons l’un des premiers témoignages chez saint Augustin.
Le symbolisme de l’étoile en référence à Marie
La plus ancienne représentation picturale de Marie qui ait été conservée semble être celle de la Vierge à l’Enfant qui se trouve au cimetière de Priscilla et qui provient probablement du IIe siècle. A côté de la mère apparaît un prophète indiquant une étoile. Il s’agit sans doute d’une référence à l’oracle de Balaam, qui se trouve dans le livre des Nombres et qui dit : « Je la vois, mais ce n’est pas pour maintenant ; je l’observe, mais non de près. De Jacob monte une étoile, d’Israël surgit un sceptre.[11] » Dans ce que l’on appelle la « chapelle grecque » du même cimetière souterrain, une autre peinture, aussi très ancienne, représente l’Épiphanie : les mages adorent Jésus, qui est assis sur les genoux de Marie. L’étoile n’apparaît pas, car c’est la Mère qui se manifeste à son divin Fils, comme l’exprime Bonaventure en disant : « L’étoile supérieure, qui est la bienheureuse Vierge, nous conduit au Christ, et à partir d’elle se comprend ce que l’on dit dans le livre des Nombres[12] ».
Au Moyen Âge, l’évocation de Marie sous le symbole de l’étoile s’est certainement beaucoup diffusée, mais les racines et la consolidation de cette allégorie sont bien antérieures. Si nous la voyons représentée graphiquement dans les Catacombes, nous la rencontrons aussi dans les écrits de l’époque patristique. Saint Jérôme était conscient de la diversité des opinions sur l’étymologie du nom de Marie, mais dans sa Liber interpretationis hebraicorum nominum, traduction d’une œuvre d’Origène, il penche pour l’interprétation stella maris (étoile de la mer)[13]. Dans une certaine mesure, cette opinion rejoint presque, pour son application symbolique à la Vierge, l’opinion de ceux qui, toujours selon Jérôme, affirment que son nom signifie illuminatrice (illuminatrix), parmi lesquels figurait probablement Origène. D’autres pensent que l’interprétation de saint Jérôme était celle de stilla maris (goutte de la mer), et que les copistes postérieurs, à cause de la fréquente confusion entre les voyelles i et e, donnèrent naissance à la lecture stella maris. Cette supposition ne semble néanmoins pas très fondée, puisque dans l’Antiquité n’ont pas surgi d’autres symboles partant de l’idée correspondant à la « goutte de la mer », comme cela aurait été normal si telle avait été la lecture originelle du texte de Jérôme.
En revanche, la signification, reliée aux concepts d’« étoile », « d’illumination », « de lumière orientée au milieu des ténèbres de la nuit » a eu un grand développement. A ce sujet, le texte d’Augustin que nous commenterons et dans lequel Marie est désignée comme « étoile dans la nuit » est très significatif et éclairant. Il faut considérer que le concept « d’étoile de la mer » est évidemment à rapprocher de la nuit, durant laquelle il était très précieux pour les navigateurs de pouvoir s’orienter avec la lumière de l’étoile polaire ou de quelque autre étoile pour servir de guide, et ainsi ne pas perdre le cours de leur trajectoire.
Le jour lumineux de la Nativité du Seigneur
Il n’y a aucune preuve de la célébration à Hippone d’une veillée la nuit de la naissance du Christ. Tous les sermons de saint Augustin sur Noël ont été prêchés le jour de la fête, et on n’y trouve pas d’allusion à la naissance du Seigneur pendant la nuit, même si en d’autres occasions le saint s’y réfère. Dans ses sermons, il souhaite plutôt mettre en relief la luminosité propre de ce mystère, dont la célébration coïncide avec le solstice d’hiver au cours duquel la lumière commence à augmenter et le jour à croître.
« Nous étions dans la nuit quand nous vivions dans l’infidélité. L’infidélité ayant recouvert de ténèbres le monde entier comme s’il faisait nuit, elle devait diminuer avec la croissance de la foi ; pour cela, la durée de la nuit commence à diminuer et le jour à croître en la date même de la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ. Nous devons donc, frères, solenniser ce jour, non à cause du soleil, comme les infidèles, mais en pensant à celui qui l’a fait. [14]»
Dans sa prédication, le saint évêque d’Hippone affirme toujours que la lumière et la beauté du firmament proclament la gloire de Dieu :
« Je regarde le ciel, et je vois la beauté des étoiles ; je contemple la splendeur du soleil exerçant sa seigneurie sur le jour, et j’observe la lune tempérant l’obscurité de la nuit. Merveilleuses sont ces choses, elles sont dignes d’être louées ou admirées ; elles ne sont pas terrestres, mais célestes. Avant tout, là n’est pas le désir ardent de ma soif. J’admire ces choses, je les loue, mais en ayant soif de celui qui les a faites[15] ».
Saint Augustin veut insister sur le mystère de la nativité du Christ, qui « remplit le monde et jaillit d’une crèche, gouverne les astres et téte le sein maternel, aussi grand dans la forme de fils de Dieu que petit dans la forme de serviteur, de manière à ce que cette grandeur ne soit pas amoindrie par cette petitesse, ni que cette petitesse ne soit opprimée par cette grandeur »[16].
La mère de toutes les veillées
Au temps de saint Augustin, la nuit pascale était certainement marquée par la célébration de la plus sacrée et glorieuse des veillées chrétiennes. Il en existait d’autres, comme celle de la Pentecôte ou de quelques autres martyrs célèbres, mais la veillée pascale avait une dignité qui la distinguait, de telle sorte que l’évêque d’Hippone la qualifiait de « Mère de toutes les célébrations »[17]. Plusieurs sermons prononcés par saint Augustin lors de cette célébration nocturne ont été conservés. Il y expose la signification christologique et spirituelle de cette veillée, commentant également en diverses occasions la grande excellence octroyée au peuple chrétien. Dans une de ses prédications, il dit :
« Si quelqu’un cherche le pourquoi de l’importance de notre veillée, il peut en trouver les causes adéquates et répondre avec confiance : celui qui nous a octroyé la gloire de son nom, celui qui illumine cette nuit et à qui nous disons “Tu illumineras mes ténèbres”, concède la lumière à nos cœurs pour que, de la même manière que, avec délectation pour les yeux, nous voyons resplendir cette lumière, nous voyions, l’esprit illuminé, la raison de la splendeur de cette nuit. Pourquoi, donc, les chrétiens restent-ils en veille en cette fête annuelle ? C’est notre veillée par excellence, et notre pensée n’a pas l’habitude de se transporter à aucune autre solennité distincte de celle-là quand, transportés par le désir, nous demandons ou disons : « – Quand sera la veillée ? – Dans tant de jours, répond-on, comme si, en comparaison avec celle-là, les autres n’étaient pas des veillées.[18] »
Augustin, fatigué par la prolixité du cérémonial[19], prêchait avec brièveté, mais avec une grande onction, en cette nuit pleine des mystères du Christ. Sa résurrection pendant la nuit remplit le globe terrestre, et le sacrement du baptême, administré en cette nuit, permet aux âmes des néophytes de s’illuminer de la lumière de la foi en Jésus ressuscité. Dans l’Antiquité chrétienne, on désignait le baptême comme « illumination ». Le souvenir de son propre baptême, des mains de saint Ambroise à Milan pendant la nuit pascale, le 23 avril 387 devait sans doute revenir à l’esprit du saint docteur.
La lumière radieuse qui se dégageait des torches de la basilique épiscopale d’Hippone au cours de la nuit de Pâques donnait à l’évêque l’occasion d’exhorter ses fidèles à ne pas se laisser envelopper par les ténèbres du péché. « Dieu, qui dit que la lumière brille au milieu des ténèbres, fais-la briller dans nos cœurs, pour faire intérieurement quelque chose de semblable à ce que nous avons fait avec les torches allumées dans cette maison de prière »[20].
Une homélie pascale avec des résonances mariales
A l’époque de saint Augustin, aucune fête dédiée spécialement à Marie n’avait été établie, mais la figure éminente de la Mère du Seigneur est très présente dans la prédication du saint, surtout dans les sermons sur les événements à propos desquels l’Ecriture mentionne la Mère du Seigneur, comme l’enfance de Jésus, sa présence active à la célébration des noces de Cana en Galilée, et cette nouvelle condition de maternité que le Christ lui confie depuis la croix.
On retrouve dans les sermons augustiniens sur la Nativité de fréquentes références à la Vierge mère. Dans l’une d’entre elles, la merveilleuse entrée, à travers les portes fermées, du Christ ressuscité, dans la salle où étaient réunis les Apôtres, est comparée avec le mystère de sa naissance virginale : « Si, de cette façon, celui qui en étant grand peut entrer au travers de portes fermées, pourquoi n’aurait-il pas pu également sortir, quand il était petit, au travers de membres intègres ? Mais les incrédules ne croient ni l’un ni l’autre. Une raison de plus pour que la foi croie ces deux choses et que l’incrédulité ne les croie pas[21]. » Le saint évêque exprime la même réalité, mais à l’inverse, dans un sermon prêché à Hippone un jeudi de l’octave de Pâques, dans lequel est lu le récit de cette apparition.[22]
Il existe par ailleurs une homélie de saint Augustin, également prêchée à Hippone pendant la Veillée pascale, qui s’avère d’un intérêt spécial pour le sujet qui nous occupe, puisque Marie y apparaît d’une forme très remarquée et qu’elle y est désignée comme « étoile dans la nuit ». Dans cette prédication, on repère cette belle et féconde intuition du Docteur de la Grâce qui nous présente Marie à l’aide du symbole d’une merveilleuse étoile qui illumine au milieu de la nuit. Cette perception de l’illustre saint pasteur était destinée à avoir une grande résonance au cours des siècles suivants, et à être comme le début d’une consistante et brillante chaîne de riches réflexions spirituelles, qui pousseront beaucoup à invoquer Marie comme étoile, guide au milieu de la nuit de ce monde et à avoir une grande confiance en sa protection. L’ambition de cette homélie sur la résurrection du Christ consiste à exhorter les fidèles à maintenir leur espérance en la résurrection de la chair au cours de la nuit de cette vie. Le sermon commence avec ces paroles opportunes d’exhortation à la confiance au Christ notre Sauveur :
« Vous savez tous, chers frères, – ainsi vous n’ignorez pas ce que vous êtes en train de célébrer –, que cette veillée pascale est dédiée au Seigneur et qu’elle occupe la première place entre tout ce qui a été institué pour le culte de Dieu, car en elle se renouvelle solennellement le souvenir du Sauveur, qui “a été livré pour nos fautes, et ressuscité pour notre justification” (Rm 4, 25). De cette manière, l’Église entière, son corps peut chanter : “Moi, je serai dans l’allégresse à cause du Seigneur, j’exulterai à cause du Dieu qui me sauve” (Hab 3, 18).[23] »
Dans ce sermon, saint Augustin développe la vérité dont nous assure la foi chrétienne, et selon laquelle : « Une fois passée la nuit de ce monde, la résurrection de la chair pour le Royaume, dont la résurrection de notre tête a été l’exemple anticipé, aura lieu aussi dans notre corps », et il ajoute :
« Ceci est le motif pour lequel le Seigneur a voulu ressusciter de nuit, selon l’Apôtre : “Car le Dieu qui a dit : que la lumière brille au milieu des ténèbres, c’est lui-même qui a brillé dans nos coeurs” (2 Co 4, 6). Cette lumière qui brille au milieu des ténèbres a été symbolisée par le Seigneur naissant de nuit et ressuscitant également de nuit. La lumière qui surgit des ténèbres est le Christ, né d’entre les Juifs, de qui on a dit : “ J’achèterai votre mère avec la nuit” (Os 4, 5).[24] »
Cette citation du prophète Osée, selon une version ancienne qui ne correspond pas exactement avec le texte hébreu ni avec la Vulgate, offre une occasion propice à saint Augustin pour faire une allusion intéressante à Marie et la présenter comme « étoile dans la nuit ». Voici ses paroles :
« Mais au milieu de ce peuple, la Vierge Marie n’a pas été nuit, mais, dans une certaine mesure, une étoile dans la nuit ; c’est pourquoi cet accouchement a été signalé par une étoile qui a conduit une longue nuit, représentée par les mages d’Orient, à adorer la lumière, pour que s’accomplisse la parole : “La lumière brille entre les ténèbres”. La résurrection et la mort du Christ vont de pair : comme dans ce nouveau sépulcre personne n’a été mis ni avant ni après lui, aucun mortel n’a été conçu dans ce sein virginal, ni après ni avant[25] ».
Ce beau paragraphe d’une des homélies de saint Augustin en la nuit de Pâques offre un contenu très dense et d’une richesse spéciale en ce qui concerne la mariologie, développée abondamment par le saint docteur dans ses enseignements, qui donnent une grande importance à l’insertion de Marie dans le mystère de Dieu. En Marie éclate une lumière resplendissante, due à sa relation avec le Sauveur, et qui illumine ceux qui cheminent vers le Seigneur en parcourant les sentiers de ce monde enveloppé par les obscurités nocturnes, car la splendeur que nous voyons en Marie provient de la même lumière du Christ qui a dit : « Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres ; il aura la lumière qui conduit à la vie »[26]. Ce paradigme de la lumière du Christ se manifeste déjà comme la lumière du monde à Bethléem, avec Marie, comme c’est le cas des mages d’Orient qui représentent l’Église sortie de la gentilité, et à laquelle on peut appliquer les paroles du psaume 33 : « Vous qui arrivez de loin, approchez-vous de lui, vous serez illuminés, et vos visages ne sentiront pas la confusion » (Ps 33, 6)[27].
L’allégorie ou comparaison symbolique entre le sein de Marie et le sépulcre du Christ apparaît aussi chez Jérôme, qui, en faisant référence au sépulcre du Christ, affirme : « Pour avoir été fermé et scellé, il est semblable à la Mère du Seigneur, qui fut à la fois mère et vierge. Pour cela, personne ne fut déposé dans le sépulcre neuf du Sauveur, creusé dans la pierre la plus dure, ni avant, ni après. [28] »
L’étoile comme allégorie mariale après saint Augustin
Mon intention n’est pas de mentionner ici le grand nombre d’écrits où la Vierge est décrite ou invoquée par le symbole de l’étoile ; mais il me paraît intéressant de citer ou d’analyser quelques-uns de ces témoignages, puisque l’évêque d’Hippone peut être considéré comme le premier à avoir appliqué à Marie le titre « d’étoile dans la nuit ». Il est vrai qu’à la même époque, et sûrement quelques années avant lui, Jérôme, comme nous l’avons déjà indiqué, considérait que le nom de Marie signifiait « étoile de la mer », mais il présentait cette opinion comme une recherche étymologique, plus que comme un symbolisme ou une invocation. En revanche, saint Augustin se centre plus sur son sens spirituel et théologique en désignant Marie comme « étoile dans la nuit. »
Dans l’hymne Acathiste, de la fin du Ve siècle ou du début du VIe siècle, on chante : « Salut, étoile que le Soleil nous annonce », invocation équivalente à Stella matutina, des litanies de Lorette. Au siècle suivant, saint Isidore de Séville (mort en 636), dans son livre des Étymologies écrit : « Marie, illuminatrice ou étoile de la mer, engendra la lumière du monde »[29]. Le bel et célèbre hymne Ave maris stella, d’un auteur anonyme, remonte sans doute également au VIIIe ou au IXe siècle, et il se chante depuis longtemps aux vêpres des offices en honneur de Marie, peut-être parce que c’est l’heure où, au coucher du soleil, brille l’étoile du soir[30]. Saint Bède le Vénérable (mort en 735), affirme aussi que le nom de Marie signifie « étoile de la mer » et ajoute qu’« avec la grâce de son singulier privilège, elle a brillé comme un astre d’une extraordinaire beauté entre les vagues d’un monde en ruines »[31]. Au XIe siècle, le symbolisme de l’étoile de la mer ou de l’étoile polaire, qui guide les navigateurs, apparaît plus développé. Fulbert de Chartres (mort en 1028), dans un sermon sur la nativité de Marie dit : « Frères, il est nécessaire que tous ceux qui adorent le Christ et qui rament sur les vagues de ce monde dirigent leur regard vers cette étoile de la mer qu’est Marie, qui est très proche de Dieu, pôle suprême de l’univers, et qu’ils dirigent le cours de leur existence en contemplant l’exemple de Marie.[32] »
En Arménie, le pieux moine et poète Gregoire de Narek (mort en 1010), composa une série de ferventes louanges à Marie, parmi lesquelles figurent celles-ci : « Tu es l’aube lumineuse du soleil naissant, l’étoile matinale qui précède l’aurore, le rossignol qui réjouit l’obscurité de la nuit. [33] »
Le fait de considérer Marie comme étoile de la mer, grâce à laquelle on réussit à arriver à bon port, dans un sens spirituel, est très fréquent chez les auteurs monastiques médiévaux, surtout chez saint Bernard de Clairvaux qui développe joliment cette thématique dans la deuxième homélie Des excellences de la Vierge Marie, où l’on trouve de très ferventes exhortations, comme celle-là : « Elle est l’étoile singulière et éclaircie, levée ineffablement sur cette mer large et dilatée, éclatante en mérites, illustrée en exemples. Oh toi, qui que tu sois, toi qui dans le courant impétueux de ce monde te sens fluctuer aussi bien entre bourrasques et tempêtes que marcher sur la terre ferme ; n’éloigne pas de tes yeux la splendeur de cette étoile, si tu ne veux pas te voir submergé par les tempêtes[34] ». D’abord chanoine à San Marcelo, passé par la suite à San Isidro [dans la ville de León], saint Martin de León (mort en 1203), qui suivait la règle de saint Augustin, dit dans un de ses sermons : « Le nom de Marie s’interprète aussi comme Étoile de la mer, car par elle s’illumine cette mer grande et dilatée, qui est le monde présent ; à nous qui naviguons par elle, elle nous montre le port du repos éternel. En effet, comme étoile brillante, elle a illuminé le genre humain et elle a indiqué à travers les ténèbres et les tempêtes de cette mer irritée quelle est la route qui conduit sans détours vers la plage de la sécurité perpétuelle[35] ».
Egidio Romano (mort en 1312), éminent maître scolastique et Prieur général de l’Ordre de Saint Augustin, dit dans son Exposition du salut angélique, en invoquant Marie : « Ô sainte, c’est-à-dire sanctifiée par Dieu, exaltée au-dessus de la terre, ô Marie, ou Étoile de la mer, illuminée par Dieu et notre illuminatrice ». Pour conclure cette chaîne de témoignages, voici quelques versets de frère Luis de León, gloire littéraire et spirituelle de l’Ordre de Saint Augustin. Ils se trouvent dans une ode composée à l’imitation d’Horace, transposition orientée vers les vérités et les personnages du christianisme. Après avoir proclamé la gloire du Christ, il loue sa mère vierge, en disant : « Depuis le ventre entier, / la Mère de cette Étoile chantera, / étoile très claire / dans cette mer troublée, / fidèle avocate de la lignée humaine.[36] »
Guillermo Pons Pons
In Revista Agustiniana[37]
Traduction de Nicolas
Potteau
Augustin de
l’Assomption
(Strasbourg)
[1] Ps 146 (147), 4.
[2] Dn 3, 63.
[3] Georgiques, I vv 5-6.
[4] Confessions, 13. 32. 47.
[5] De la Genèse contre les Manichéens, I, 17, 28.
[6] Sermon 1, 4.
[7] Sermon 12, 4.
[8] Sermon 16, B.
[9] Sermon 141, 2.
[10] Sermon 201.
[11] Nb 24, 17.
[12] Bonaventure, Œuvres II.
[13] Liber interpretationis hebraicorum nominum : PL 23, 841-842.
[14] Sermon 190, 1
[15] Enarrationes in Ps, 41, 7.
[16] Sermon 187, 1.
[17] Sermon 219.
[18] Sermon 221, 2.
[19] Cf. F. Van der Meer, Saint Augustin pasteur d’âmes, Éditions Alsatia, Colmar-Paris, 1965.
[20] Sermon 223-I
[21] Sermon 191, 2
[22] Sermon 247, 2
[23] Sermon 223-D
[24] Ibid. 2.
[25] Ibid.
[26] Jn 8, 12.
[27] Sermon 204, 2.
[28] Contre Jovinian, 1, 31.
[29] Étymologies, VII, 10, 1.
[30] Cf. M.A. Marcos – J. Oroz, Lirica latina medieval, II, BAC, Madrid 1997, p. 302.
[31] Testi mariani del primo millenio, 3, Città Nuova Editrice, Rome 1990, p. 698-699.
[32] Ibid., id., p. 850.
[33] Ibid., 3, Rome, p. 585.
[34] Sancti Bernardi Opera, IV, Éd. Cisterciennes ; Roma 1966, 21 s.
[35] Testi mariani del secondo millennio, 3, Città Nuova Editrice, Roma 1996, 495.
[36] Fray Luis de León, Poesia, Catedra, Madrid 1997, 165-166.
[37] Vol XLVI sept-déc 2005, n. 141, Madrid. Reproduit avec l’aimable autorisation de la revue.
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