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Origène - Le père de l’exégèse biblique |
Il faut donc écrire trois fois en son âme
les pensées des saintes lettres.
Au cours de
l’audience du 25 avril, le pape Benoît XVI a reconnu en Origène « l’une
des plus remarquables » parmi les « grandes personnalités de l’Eglise
antique »[1]. Qu’est-ce qui caractérise
sa théologie pour qu’il soit devenu « réellement l’une des personnalités
déterminantes dans tout le développement de la pensée chrétienne » ? Sans
doute est-ce parce que
Regard sur la vie d’Origène
Origène est né
vers 185 à Alexandrie en Egypte, une ville fondée en 332 av. Jésus-Christ par
Alexandrie le Grand qui lui donna son nom[2]. Ce
lieu d’origine fut pour lui une chance extraordinaire. Alexandrie était non
seulement le carrefour du commerce méditerranéen, mais c’était aussi une ville
riche en rencontres et en découvertes intellectuelles, notamment dans le
domaine de pensée philosophique et religieuse. On peut constater qu’on y
pratiquait déjà à l’époque l’inculturation : le vieux paganisme égyptien
fut entièrement hellénisé, les anciens dieux portant désormais des noms grecs.
Le milieu juif lui-même s’ouvrit à ces multiples courants de pensée : on
osa même traduire
L’atmosphère
intellectuelle de cette ville cosmopolite a sans doute favorisé la formation du futur père de l’exégèse
biblique. Mais c’est l’école biblique familiale qui fut le véritable lieu où il
acquit les bases nécessaires à sa vocation de chercheur. La famille d’Origène
était une famille lettrée baptisée, plus attachée à l’Ecriture Sainte qu’à la
philosophie. Héritier de cet esprit familial, sans négliger les études
profanes, Origène apprit d’abord
En 202, sous le règne de Septime Sévère, l'Église d'Alexandrie fut persécutée et Léonide subit le martyre. Origène voulut lui aussi mourir en martyr, mais sa mère réussit à l'en empêcher en cachant ses vêtements. La mort de Léonide laissa sans ressources une famille de neuf personnes, dont les biens avaient été confisqués. Origène devint le protégé d'une dame riche de la haute société. Mais, comme cette dame accueillait aussi chez elle un hérétique du nom de Paul, il semble qu'Origène qui professait la plus stricte orthodoxie ne soit resté chez elle que peu de temps. Il fut dès lors obligé de travailler pour faire vivre ses frères et sœurs.
En 215, bien
que très jeune, il succède à Clément d'Alexandrie à la tête de
En 230, Origène est ordonné prêtre en Palestine mais son évêque d’Alexandrie, Démétrius, lui reproche ses mutilations qui selon les canons le rendaient inapte au sacerdoce. Malgré le soutien des évêques et une assemblée conciliaire, Démétrius le destitue de ses fonctions et l'excommunie. En 231, Origène quitte Alexandrie pour rejoindre Césarée, en Palestine, où il continue d'expliquer l'Écriture et fonde une nouvelle école attirant les jeunes gens les plus remarquables dont Grégoire le Thaumaturge. En 250, sous le règne de Dèce, il subit la persécution et, bien qu'emprisonné et torturé, il ne cesse d'écrire pour encourager ses compagnons. Il compose son livre Contre Celse, un adversaire du christianisme. Ayant retrouvé la liberté, il meurt en 254, probablement des suites de ses blessures. Selon saint Jérôme, il serait mort à Tyr, et aurait été enterré dans la cathédrale.
De la lettre à l’esprit
Comment lire
- Le sens littéral. A presque chaque page de ses commentaires ou
de ses homélies, Origène rappelle que
Si Origène met avec insistance l’accent d’abord sur le sens littéral, c’est pour lutter contre le docétisme. Ce dernier veut séparer le Christ de sa préparation en Israël. Or, selon Origène, dans l’Ecriture comme dans sa vie terrestre, le Logos se donne un corps. Le sens spirituel a besoin du sens historique pour être incorporé. C’est pour cette raison que, dans l’étude biblique, il faut commencer par considérer l’aspect sensible, littéral et historique. Si c’est nécessaire, il faut prendre en considération la géographie ou la topographie pour parvenir à une connaissance intégrale. Le sens littéral est la base de l’intelligence spirituelle. C’est pour cette raison qu’Origène appelle le sens littéral ou historique le « sarkos », c’est-à-dire la chair ou le corps de l’Ecriture.
- Le
sens allégorique. Après avoir exposé le sens littéral, le lecteur doit
s’interroger sur le sens plus intérieur qui s’y cache, quelle « allégorie »
il contient. Cette étape du sens allégorique ou moral permet d’expliquer des
passages difficiles, absurdes et même immoraux dans
- Le sens spirituel. Aux yeux d’Origène, il n’y a pas d’opposition entre le sens littéral et le sens spirituel, mais une continuité. L’esprit est dans la lettre comme le miel dans le rayon. Cependant, le sens spirituel tient la place la plus importante. C’est le sens spirituel qui donne sa vraie valeur au texte, en justifiant en même temps la lettre dans sa littéralité. Que signifie alors le sens spirituel ? Il vise à voir le Christ dans la lettre. Comme le mot l’indique, c’est l’Esprit Saint qui nous fait comprendre le contenu christologique de l’Ecriture. C’est le Christ qui permet une lecture spirituelle de l’histoire. Dans cette perspective, on doit comprendre d’une certaine manière l’Ancien Testament comme un Logos qui prend corps dans l’histoire de l’humanité avant même son Incarnation dans la chair. Cela dit, le sens spirituel n’est rien d’autre que le Nouveau Testament. Et le Christ est le Nouveau Testament même. La lecture au sens spirituel amène toujours à la conversion au Christ. Autrement dit, nous devons comprendre l’Ecriture à l’école du Christ dans l’Esprit. Avec cette lecture, « la loi est toujours nouvelle, et les deux Testaments sont pour nous un Nouveau Testament, non pas par leur date dans le temps, mais par la nouveauté du sens […] A l’opposé, pour les pécheurs et pour ceux qui ne respectent pas le pacte de la charité, même les Evangiles vieillissent »[4].
Conclusion
Selon Origène, l’Ecriture comporte donc trois sens. L’interprétation au sens littéral ou historique s’en tient à la relation même des faits ou de textes des lois. Le sens moral cherche l’application qui doit en être faite à l’âme, sans qu’intervienne forcément encore une donnée chrétienne. Enfin le sens mystique cherche à montrer en quoi le texte est relatif au Christ, à l’Eglise et à toutes les réalités de la foi. Ces trois sens, bien qu’ils soient différents, ne sont pas contradictoires et se complète l’un par l’autre. La compréhension de l’Ecriture sainte à partir de ces trois sens révèle ainsi une pédagogie divine :
« Dans les proverbes de Salomon il est dit à propos des préceptes divins : « Transcris-les trois fois dans ta volonté et ton intelligence, afin de répondre des paroles de vérité à ceux qui t’interrogent. » Il faut donc écrire trois fois en son âme les pensées des saintes lettres. Les simples s’édifieront de ce que nous pouvons appeler la chair de l’Ecriture- nous voulons dire le sens direct ; ceux qui sont plus avancés profiteront de ce qui est comme l’âme ; les parfaits, selon le mot de l’Apôtre…, jouiront de la loi spirituelle qui contient l’ombre des biens à venir… »[5].
La compréhension de l’Ecriture apparaît ainsi dans la logique d’une perspective mystique intégrale de l’histoire sainte : il y a trois Testaments (Ancien, Nouveau, l’Eglise), trois Pâques (juive, cène, banquet dans le Royaume) et trois peuples (Israël, l’Eglise et l’assemblée du Royaume). Ces trois niveaux correspondent à la compréhension de l’homme comme être tripartite, à savoir le corps, l’âme et l’esprit.
François-Xavier Nguyen
Tien Dung
Augustin de
l’Assomption (Paris)
Les quatre sens de l’Ecriture au Moyen Age |
Pour le Moyen Age, comme pour Augustin, l’Ecriture est une « forêt de symboles » dont le sens est inépuisable. Afin d’en déchiffrer le sens multiple, Augustin s’était donné des règles d’interprétation, s’en tenant surtout à la distinction entre d’un côté le sens littéral, et de l’autre le sens spirituel, avec ses ramifications multiples. Le Moyen Age amplifiera cette tendance à lire l’Ecriture à plusieurs niveaux. Il ne faut cependant pas trop vite attribuer à Augustin la paternité des quatre sens dont le Moyen Age abusera. Ces quatre sens ont été exprimés en vers par Augustin de Dacie, mort en 1282 :
Littera gesta docet, quid
credas allegoria,
Moralis quid agas, quo
tendas anagogia.
La lettre instruit des
faits qui se sont déroulés,
L’allégorie apprend ce que
l’on a à croire,
Le sens moral apprend ce
que l’on a à faire,
L’anagogie apprend ce vers
quoi il faut tendre[6].
1. Sens littéral ou historique
A un premier niveau, il faut considérer la lettre. L'Ecriture est un recueil de faits (gesta) de tous ordres, physiques, psychologiques, mais aussi de traditions historiques et d'événements. L’exégèse doit d’abord s’attacher au sens littéral, ce que fait aujourd’hui la méthode historico-critique. Celle-ci s’est développée surtout à partir du XIXe siècle, sous l’influence de la critique historique. Augustin ne l’ignorait pas. Il avait en particulier le souci d’établir des versions correctes du texte biblique en vérifiant l’exactitude des traductions latines sur le grec ou l’hébreu. Il avoue ainsi sa préférence pour l’Itala à toute autre, « car elle serre de plus près les mots tout en rendant clairement la pensée » (De doctrina christiana II, 15, 22. BA 11/1, p. 169). Ce premier niveau d’interprétation entend respecter les faits. S’il ne doute pas de l’exactitude des faits rapportés, Augustin ne croit cependant pas utile de s’y attarder, car « l’Esprit de Dieu, qui parlait par leur bouche (des auteurs sacrés), n’a pas voulu enseigner aux hommes un savoir inutile au salut » (De genesi ad litteram II, 9, 20. BA 48, p. 177).
2. Sens allégorique ou figuratif
A un deuxième niveau vient le sens allégorique qui cherche à établir la réciprocité entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Ici, saint Paul a ouvert la voie lorsque, à propos d'Agar, l'esclave, et de Sara, la femme libre, il déclare : «Il y a là une allégorie : ces femmes sont en effet les deux alliances...» (Ga 4, 24). (Cf. aussi Jn 5, 36 et 46 : C’est à mon sujet que parle l’Ecriture). Dans cette ligne, Pascal dira : l'Ancien Testament est figure du Nouveau, la clef de voûte des deux étant Jésus-Christ, « J.-C. que les deux Testaments regardent, l’Ancien comme son attente, le Nouveau comme son modèle, tous deux comme leur centre » (S 7/L 388). Saint Augustin, soulignant le rapport entre les deux Testaments, exprimait cette concordance ainsi : Novum Testamentum in Vetere latet, et Vetus in Novo patet ! Le Nouveau Testament, c’est-à-dire le Christ, est caché dans l’Ancien, tandis que l’Ancien est dévoilé dans le Nouveau, dont il n’est qu’une « première esquisse[7] ».
3. Sens moral ou tropologique
A un troisième niveau, l'Ecriture est comprise comme un Livre de vie. Ce que l’Ecriture attend du croyant, c’est non d’abord qu’il fasse preuve d’érudition, mais qu’il y puise des normes pour sa conduite. Jésus qui «entre dans une maison », notation anodine au sens littéral, évoque aussitôt pour Maître Eckhart l'hospitalité que l'âme doit offrir au Christ. Le sens moral est dit tropologique, terme grec (tropos) qui évoque les «orientations de la vie intérieure», la manière de se conduire. Saint Augustin était particulièrement sensible à cette dimension morale, disons mieux existentielle de l’Ecriture. « De cette cité (qui est le corps du Christ), loin de laquelle nous voyageons, des lettres sont arrivées jusqu’à nous : ce sont les Ecritures qui nous exhortent à bien vivre » (En. in Ps 90, 2, 1).
4. Sens anagogique ou eschatologique.
Le quatrième niveau
souligne la dimensions mystique de l’Ecriture.
Celle-ci trace le chemin ascentionnel vers
Cette superposition de sens des Ecritures, telle que l’a pratiquée le Moyen Age, dans la ligne de saint Augustin, ne va pas sans excès. Conscient des déviations possibles, Hugues de Saint-Victor mettait déjà en garde contre les interprétations abusives, qui s'écartaient trop facilement de la lettre sous prétexte d’allégorie. « L’intelligence spirituelle ne se recueillant qu'à partir de ce que la lettre propose en premier lieu, je m'étonne que certains aient l'audace de se targuer d'être docteurs en allégorie, alors qu'ils ignorent encore la première signification de la lettre[8]». On interprète toujours en fonction d’une certaine idée de la vérité qui nous habite avant toute interprétation, et qui, pour Augustin, n’était autre que la foi chrétienne, sa foi dans le Christ et l’Eglise, autrement dit le Christ total.
Marcel NEUSCH
Augustin de l’Assomption
Paris
Note d’Augustin sur Céthura.
A propos de
Céthura, la femme que Abraham épousa après la mort de Sara, Augustin identifie,
dans
Quel sens donner au mariage d’Ahraham avec Céthura après la mort de Sarra (Gen 25, 1) ? Loin de nous de le soupçonner d’incontinence, surtout à cet âge avancé et dans la sainteté de sa foi. Cherchait-il encore des enfants, alors que déjà sur la promesse de Dieu, il croyait d’une foi inébranlable à l’accroissement de ses fils, par Isaac, comparable aux étoiles du ciel et au sable de la terre ? Certes, si d’après l’enseignement de l’Apôtre, Agar et Ismael (Ga 4, 24) ont figuré les hommes charnels de l’ancienne alliance, pourquoi Céthura et ses fils ne seraient-ils pas l’image des hommes charnels qui pensent appartenir à la nouvelle ? Toutes deux, en effet, sont appelées à la fois épouses et concubines, tandis que Sarra n’est jamais nommée concubine (…). Voici donc l’une et l’autre appelées épouses. Mais on trouve que toutes deux ont été concubines, l’Ecriture le dit ensuite : « Abraham donna tous ses biens à Isaac et fit des présents aux fils de ses concubines, et dès son vivant, il les envoya loin de son fils Isaac, vers l’Orient, vers la terre du Levant » (Gen 25, 5). Les fils des concubines reçoivent donc quelques présents, mais ils ne parviennent pas au royaume promis ; ni les hérétiques, ni les Juifs charnels, car en dehors d’Isaac personne n’est héritier. Ce ne sont pas les fils de la chair qui sont les fils de Dieu, mais ce sont les fils de la promesse qui sont réputés dans la postérité, ceux dont il est dit : « En Isaac une postérité sera nombreuse pour toi ». De fait, je ne vois pas pourquoi Céthura, accueillie après la mort de l’épouse, est appelée concubine, sinon à cause de ce mystère. Quiconque refuse de recevoir ce sens dans sont interprétation, qu’il se garde de calomnier Abraham !
[1] Benoît XVI, La leçon d’Origène, audience générale du 25 avril 2007, DC, N°. 2382, le 17 juin 2007, p. 559.
[2] Philippe HENNE, Introduction à Origène. Suivie d’une Anthologie, Cerf, 2004, p. 13-25.
[3] Henri DE LUBAC, Histoire et Esprit. L’intelligence de l’Ecriture d’après Origène, Paris, Aubier-Montaigne, coll. « Théologie » 16, 1950, 448 p.
[4] Origène, Homélie sur les Nombres, 9, 4.
[5] Origène, Periarchôn, 4, 2, 4.
[6] Cf. H. de Lubac, Exégèse médiévale. Les quatre sens de l’Ecriture. Cerf/DDB, 1959, vol. 1, p. 23. Traduction dans Michel Fédou, La sagesse et le monde. Le Christ d’Origène. Desclée, 1994, p. 44.
[7] Henri de Lubac, Exégèse médiévale. Les quatre sens de l’Ecriture. Cerf/DDB, 1959, vol. 1, p. 318.
[8] Cité dans Patrice Sicard, Hugues de Saint-Victor, Brépols, 1991, p. 74.
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