Augustin en son temps

La découverte des Ecritures par Augustin d'après les Confessions

 

Dans les termes les plus simples, dans le style le plus humble,
 l’Ecriture s'offrait à tous,  et elle exerçait aussi l'attention
de ceux qui ne sont pas légers de  coeur » (VI,5,8)

Nous connaissons d'Augustin un nombre important d'oeuvres exégétiques, fruit d'une étude de longue haleine et de sa prédication assidue[1]. Néanmoins, ce goût à la lecture et à l'interprétation des Saintes Ecritures n'est pas né sans peine. Au contraire, l'initiation d'Augustin à la lecture biblique a été tourmentée et lente. On peut même dire que son approche des pages bibliques est comme le miroir de son sinueux cheminement, car les Ecritures accompagnent en effet et d'une certaine façon décident de sa conversion. En parcourant les étapes de cette initiation à la lecture de Saints Livres, telle qu’elle nous est relatée dans les Confessions, nous sommes à même de mesurer l'importance que cette découverte a eu dans le parcours intellectuel et spirituel d'Augustin[2].

« J'ignorais encore ces paroles de l’Apôtre »

Augustin est né dans un milieu familial chrétien, bien que son père fut encore païen (Confessions I,11,17)[3]. Comme il l'affirme lui-même : « Ce nom de mon Sauveur, ton Fils, déjà dans le lait même d'une mère, mon coeur d'enfant l'avait pieusement bu » (III,4,8). On peut donc imaginer qu'en recevant  les rudiments de la foi catholique et l'initiation à la prière dans ce milieu familial, il a pu connaître au moins certains récits bibliques, surtout de la vie de Jésus. Nous savons aussi qu'il avait connu des hommes pieux, qui l’avaient instruit sur la bonté et puissance de Dieu (I,9,14). Il avait aussi demandé de recevoir le baptême lors d'une grave maladie, ce qui fut différé par la prompte guérison  (I,11,17). Mais il nous est rien dit sur un quelconque apprentissage biblique.

À l'école, par contre, il n'a reçu apparemment aucune instruction chrétienne, ce qu'il regrettera en soulignant l'absence dans sa formation d'une référence aux Écritures: « N'y avait-il donc pas d'autres thèmes pour exercer mon talent et ma langue? Tes louanges, Seigneur, te louanges à travers tes Écritures auraient servi d'échalas au sarment de mon coeur, et il n'eût pas été ballotté à travers les vanités des bagatelle » (I,17,27). Finalement, pour ce qui est de ses premières années de vie, Augustin peut affirmer une presque totale ignorance des Écritures : « Et moi, à cette époque, tu le sais, lumière de mon coeur, j'ignorais encore ces paroles de l'Apôtre » (III,4,8).

« Et moi, je n’étais pas en état de pénétrer en elle »

C'est à dix-neuf ans, en pleine adolescence, qu'Augustin fait la lecture de l'Hortensius de Cicéron qui l'enflamme d'amour pour la sagesse (III,4,7-8). Nous apprenons non sans surprise, que c'est à partir de ce texte païen qu'Augustin a commencé à s'approcher des Écritures. En fait l'Hortensius, tout en éveillant en lui un grand désir, n'arrivait pas à le satisfaire, car « le nom du Christ n'était pas là » (III,4,8). Voici alors sa décision : « Cela me fit décider d'appliquer mon esprit aux saintes Écritures, et de voir ce qu'elles étaient » (III,5,9). C'est le signe que son éducation chrétienne le portait tout naturellement à voir dans cette tradition sa référence première. Enfin, Augustin ouvre la Bible, mais cette approche toute personnelle fut désastreuse, comme il l'avoue :

 « Et voici ce que je vois : une réalité qui ne se révèle pas aux superbes et ne se dévoile pas aux enfants, mais qui, humble à l'entrée, paraît, après l'entrée, sublime et enveloppée de mystères. Et moi je n'étais pas en état de pénétrer en elle, ou d'incliner la nuque pour progresser avec elle. Car ce que j'en dis maintenant, je ne l'ai pas senti alors, quand je me suis appliqué à ces Écritures, mais elles m'ont paru indignes d'entrer en comparaison avec la dignité cicéronienne. C'est que mon enflure refusait leur modestie, et la pointe de mon esprit n'en pénétrait pas l'intérieur » (III,5,9).

Ce manque d'humilité, qui le rend incapable de pénétrer les écrits bibliques, est d'ailleurs la raison qu'il donne pour avoir été séduit par les manichéens : « C'est pourquoi je suis tombé parmi des hommes délirants de superbe, charnels et bavards à l'excès » (III,6,10). Chez eux il trouvera une approche trompeuse des Écritures qui transparaît à travers certaines de leurs idées : « J'étais poussé à soutenir les idées de mes stupides dupeurs, quand ils me demandaient d'où venait le mal, si Dieu était limité par une forme corporelle et portait cheveux et ongles, s'il fallait compter parmi les justes ceux qui avaient plusieurs femmes en même temps, et pratiquaient l'homicide et le sacrifice des animaux. Ces questions me troublaient dans mon ignorance…» (III,7,12). Tels étaient les arguments d’une part pour contester la valeur de l'Ancien Testament et en général d'une révélation par celui-ci, et d’autre part pour établir une doctrine qui leur est propre en vue de surmonter les difficultés d'interprétation biblique.

Augustin ne trouve donc aucune possibilité, chez les manichéens d’être initié à une lecture et à interprétation correcte des Écritures. Loin de là, elles sont pour lui encore plus incompréhensibles et donc inaccessibles. Ainsi peut-il écrire : « Qu'y avait-il en nous, d'après quoi nous étions, et nous étions dans l'Écriture justement appelés des êtres à l'image de Dieu ? Je l'ignorais absolument » (III,7,12). Cela durera tout le temps de sa fréquentation de la secte, donc neuf ans (III,11,20). Mais il faut dire que cette adhésion à la secte de Mani laissait Augustin plein de perplexités et de doutes. De fait, il était un auditeur peu convaincu de ce qu'il entendait :

« Ce que les manichéens critiquaient dans tes Écritures, je ne croyais pas qu'il fût possible de le défendre » (V,11,21)

« À les entendre, les écrits du Nouveau Testament auraient été falsifiés par je ne sais qui, dans le dessein d'introduire la loi judaïque dans la foi chrétienne, alors qu'eux-mêmes ne pouvaient produire aucun exemplaire inaltéré » (V,11,21).

Devant cette perplexité, Augustin avoue son désir d’être mieux initié : « J'avais parfois un réel désir de rencontrer un homme parfaitement instruit de ces livres, pour en discuter avec lui point par point, et voir ce qu'il en pensait » (V,11,21). C'est ce qui lui arrivera bientôt en rencontrant Ambroise.

« La parole d’Ambroise était vraie »

Le tournant de la vie d'Augustin se produira avec  sa conversion, advenue à Milan où il arrive depuis Rome avec le titre de professeur de rhétorique (V,13,23). A ce moment, il a 30 ans. Avec cette période milanaise commence pour lui la vraie initiation biblique grâce à l'évêque de cette ville, Ambroise[4]. Il est intéressant de suivre les étapes qui marquent cette rencontre décisive. Augustin la résume ainsi : « Or près de lui j'étais conduit par Toi inconsciemment, pour être par lui conduit vers Toi consciemment » (V,13,23). De lui il apprendra à lire et à goûter les Écritures.

Cependant, ce qui le touche chez cet homme ce n'est pas d'abord sa doctrine ni sa manière d'approcher les textes bibliques, mais deux autres aspects saillants de sa personnalité : son humanité et son éloquence. Il dit à propos du coeur avec lequel il est reçu par Ambroise : « Cet homme de Dieu m'accueillit paternellement […] et je me pris à l'aimer en voyant d'abord en lui, non pas sans doute le docteur d'une vérité que je n'attendais plus du tout de ton Église, mais un homme bienveillant envers moi » (V,13,23). Et au sujet de l'éloquence d'Ambroise, il écrit : « J'étais empressé à l'écouter dans ses explications au peuple, non que j'eusse l'intention que j'aurais dû avoir, mais je sondais pour ainsi dire son éloquence, pour voir si elle était au niveau de sa renommée, ou si elle coulait plus haute ou plus basse qu'on ne le proclamait » (V,13,23). « En vérité, […] je n'avais pas à coeur de m'instruire des choses dont il parlait, mais seulement d'entendre comme il parlait » (V,14,24).

 

Augustin est donc séduit par Ambroise, dont les paroles pénétrent petit à petit en lui, non seulement en raison de leur beauté rhétorique : « Elles pénétraient aussi dans mon esprit avec les mots que j'aimais, ces choses que je négligeais. De fait, je ne pouvais les dissocier; et pendant que j'ouvrais mon coeur pour surprendre combien sa parole était éloquente, en même temps pénétrait aussi en moi combien sa parole était vraie, par degrés bien sûr » (V,14,24). Avec Ambroise, il avait donc rencontré cet homme parfaitement instruit de ces livres qu'il avait souhaité rencontrer (V,11,21). Les paroles d'Ambroise arrivent à dissiper les nuages de difficultés par rapport à l'Ancien Testament : « La foi catholique, pour la défense de laquelle j'avais cru qu'on ne pouvait rien dire en face des attaques manichéennes, j'estimais déjà qu'on pouvait la soutenir sans impudence, surtout après avoir entendu bien des fois résoudre l'une ou l'autre des difficultés que présentent les anciennes Écritures, dont le sens pris à la lettre me tuait » (V,14,24).

C'est grâce à une lecture spirituelle de la Bible que certaines difficultés s’évanouissent : « Aussi, à l'exposé du sens spirituel donné à un grand nombre de passages de ces livres, je me reprochais déjà mon désespoir, celui-là en tout cas qui m'avait fait croire que la Loi et les Prophètes, devant l'exécration et le sarcasme ne pouvaient absolument pas tenir » (V,14,24). Si tout n'est pas gagné quant à la foi catholique, du moins ces convictions qui s’enracinent en lui le portent à abandonner les manichéens et à demander de devenir catéchumène dans l'Église : « Je décidais qu'il fallait abandonner du moins les manichéens ne croyant pas devoir, en pleine crise de doute, me maintenir dans une secte au-dessus de laquelle je plaçais déjà un certain nombre de philosophes » (V,14,25). « Je résolus donc d'être catéchumène dans l'Église catholique » (V,14,25).

Augustin aurait voulu pendant ce temps parler plus longuement avec Ambroise, s’ouvrir à lui de ce qu'il appelle «les bouillonnements de mon âme», mais l'évêque était trop absorbé. Augustin doit se contenter d'écouter ses prédications, dont il assimile bien le contenu : « Du moins, je l'écoutais, tous les dimanches, exposer parfaitement au peuple la parole de vérité, et de plus en plus s'affirmait en moi la certitude que tous les noeuds d'astucieuses calomnies, que les imposteurs qui nous dupaient façonnaient contre tes Livres divins, pouvaient être défaits » ( VI,3,4). Le chemin d'Augustin en cette période se caractérise par une dramatique recherche de la vérité. Celle-ci fait irruption en lui à travers la foi catholique, mais son adhésion reste encore trop intellectuelle, ce qui provoque en lui un douloureux déchirement. Néanmoins il apprend et accepte les fondements d'une lecture spirituelle des Écritures :

           

«Je me réjouissais aussi, à propos des antiques écrits de la Loi et des Prophètes: on ne me demandais plus de les lire de cet oeil qui leur trouvait auparavant un air absurde… Et, comme s'il recommandait une règle avec le plus grand soin, souvent dans ses discours au peuple, Ambroise disait une chose que j'entendais avec joie : la lettre tue mais l'esprit vivifie ; et en même temps, dans des textes qui semblaient à la lettre contenir une doctrine perverse, il soulevait le voile mystique et découvrait un sens spirituel, sans rien dire qui pût me choquer, en disant pourtant des choses dont j'ignorais encore si elles étaient vraies. En réalité je retenais mon coeur de toute adhésion, redoutant le précipice, et cette suspension de jugement achevait de me tuer » (VI,4,6).                                                                                                                                                                                 

De même, Augustin arrive à reconnaître l'autorité de l’Écriture à cause de l'accessibilité de son sens à tous, si elle est bien interprétée et accueillie dans une coeur simple :

« Aussi, puisque nous étions sans force pour trouver la vérité par un raisonnement limpide, et que pour ce motif nous avions besoin de l'autorité des saintes Lettres, j'avais déjà commencé à croire que, d'aucune façon, tu n'aurais accordé à cette Écriture une autorité aussi prépondérante désormais par toute la terre, si tu n'avais pas voulu, et que par elle on crût en toi, et que par elle on te cherchât…Et cette autorité de l'Écriture m'apparaissait d'autant plus vénérable, d'autant plus digne de foi sacrée, qu'elle était à la portée de tous, et réservait en même temps la dignité de son mystère à une interprétation plus profonde; dans les termes les plus simples, dans le style le plus humble, elle s'offrait à tous, et elle exerçait aussi l'attention de ceux qui ne sont pas légers de coeur, afin d'accueillir tous les hommes dans son sein ouvert à tous » (VI,5,8).

Augustin en arrive peu à peu à prendre des décisions qui sont significatives de ce qui se passe en lui par rapport aux Écritures. Il en arrive à vouloir, dans toute son hésitation, se procurer ces livres : « Voici que n'est plus absurde, dans les Livres de l'Église, ce qui semblait absurde; on peut le comprendre d'une autre façon, et favorablement. Je fixerais mes pas sur le degré où, enfant, mes parents m'avaient placé, jusqu'à ce qu'apparaisse en pleine lumière la vérité. Mais où la chercher ? Quand la chercher ? Pas de loisir pour Ambroise, pas de loisir pour moi. Les livres eux-mêmes, où les chercher ? Comment ou quand nous le procurer ? A qui les emprunter ? » (VI,11,18). Nous voyons ses convictions peu à peu s'affermir, y compris sur la valeur des Écritures, bien que cela n'arrive pas à le satisfaire entièrement. Sa conversion intellectuelle se dessine toujours plus clairement, mais n'est pas encore à même de saisir toute sa personne : « Tu ne laissais aucune fluctuation de ma pensée m'emporter loin de cette foi, par laquelle je croyais […] que dans le Christ ton Fils, notre Seigneur, et dans les saintes Écritures garanties par l'autorité de ton Église catholique, tu as établi pour l'homme la voie du salut » (VII,7,11). C'est d'ailleurs lui-même qui explique sa situation intérieure avant le baptême dans un passage qui est fort intéressant pour notre réflexion sur la réception de la Bible chez Augustin:

« Si, avant que j'eusse médité tes Écritures, tu as voulu me les faire rencontrer, je crois que c'est pour ce motif : ainsi s'imprimeraient dans ma mémoire les sentiments qu'ils m'auraient inspirés, et, lorsque plus tard je me serais apprivoisé dans tes livres et que tes doigts guérisseurs auraient pansé mes blessures, je distinguerais quelle différence sépare la présomption et la confession, ceux qui voient où il faut aller sans voir par où et celui qui est la voie conduisant non seulement à la vue, mais encore à l'habitation de la patrie bienheureuse » (VII,20,26).

Dans cette période mouvementée de la vie d'Augustin, la rencontre avec Ambroise est décisive pour s'approcher des écrits bibliques. C’est d’Ambroise en effet qu’il apprend les principes essentiels d'une interprétation au sein de la foi de l'Église : l'autorité divine des Écritures en tant que Parole de Dieu, la lecture spirituelle et l'union entre Ancien et Nouveau Testament grâce à cette approche spirituelle.

« Je me saisis donc de l'Apôtre Paul »

Le moment arrive donc où Augustin prend par lui-même en main les livres bibliques pour y découvrir ce qu'il a appris en écoutant Ambroise. Cette nouvelle tentative porte un fruit bien différent de la première, c'est le signe que l'homme Augustin, en son esprit, a changé :

« Je me saisis donc, avec la plus grande avidité, des oeuvres vénérables de ton Esprit, et avant toute autre de celles de l'Apôtre Paul. Alors s'évanouirent les difficultés que j'avais eues un jour, quand celui-ci m'avait paru en contradiction avec lui-même et en désaccord avec les témoignages de la Loi et des Prophètes, dans la teneur littérale de ses paroles: et je vis apparaître sous un seul visage les paroles saintes, et j'appris à exulter en tremblant. Je me mis à lire, et je découvris que tout ce que j'avais lu de vrai chez les Platoniciens, était dit ici sous la caution de ta grâce » (VII,21,27).

En effet Augustin avait connu les écrits des Platoniciens, qui lui avaient donné le goût « de la vérité incorporelle » (VII,20,26). Mais la comparaison avec les écrits de Paul, qu'il commence à lire et méditer[5], lui fait dire :

« Ce sont des choses que ces livres-là ne contiennent point ; elles ne contiennent pas, ces pages-là, le visage de cette piété, les larmes de la confession, ton sacrifice, l'âme broyée de douleur, le coeur contrit et humilié, le salut du peuple, la cité épouse, les arrhes de l'Esprit Saint, le calice de notre salut…Personne n'y entend l'appel : Venez à moi vous qui peinez. Ils dédaignent d'apprendre de lui, qu'il est doux et humble de coeur. C'est que tu as caché cela aux sages et aux prudents, et tu l'as révélé aux petits » (VII, 21,27).

Augustin est conquis par ce visage qui se dessine dans les pages bibliques, le visage de l'humilité de Jésus, qui est aussi le visage de l'homme qui veut connaître et aimer Dieu. Il voit non seulement la patrie, mais aussi la voie pour y parvenir : « Autre chose est de voir d'un sommet boisé la patrie de la paix…autre chose de tenir la voie qui y conduit, sous la protection vigilante du Prince céleste…Ces choses me pénétraient jusqu'aux entrailles d'une manière surprenante, pendant que je lisais le moindre de tes apôtres; et j'avais considéré tes oeuvres, et j'étais dans la stupéfaction » (VII,21,27).

« Prends, lis! Prends, lis! »

Nous connaissons le récit de la conversion d'Augustin dans le jardin de Milan. Cet événement, si important dans sa vie, se déroule comme un dialogue entre Augustin et son Dieu, par le moyen des paroles des Écritures. Le contenu de ce dialogue, dramatique et décisif, sont les mots de la Bible. C'est Augustin qui entame ce dialogue utilisant des versets des Psaumes : « Moi je m'abattais, je ne sais comment, sous un figuier, je lâchai les rênes à mes larmes, et elles jaillirent à grands flots de mes yeux, sacrifice qui te fut agréable; et  – je ne garantis pas les termes mais c'est le sens – je te dis sans retenue : Et toi Seigneur, jusques à quand ? Jusques à quand, Seigneur, iras-tu au bout de ta colère? Ne garde pas mémoire de nos vieilles iniquités » (VIII, 12,28). La réponse à cette prière est surprenante, par sa modalité certes, mais aussi par le contenu. La voix qu'il entend l'invite à prendre et lire les Écritures, car c’est là qu’on peut trouver ce dont le coeur a besoin :

« Et voici que j'entends une voix, venant d'une maison voisine; on disait en chantant et l'on répétait fréquemment avec une vois comme celle d'un garçon ou d'une fille, je ne sais: “Prends, lis! Prends, lis!” … J'ai refoulé l'assaut de mes larmes et me suis levé, ne voyant plus là qu'un ordre divin qui m'enjoignait d'ouvrir le livre, et de lire ce que je trouverais au premier chapitre venu. … Aussi en toute hâte, je revins à l'endroit où Alypius était assis; oui, c'était là que j'avais posé le livre de l'Apôtre tout à l'heure, en me levant. Je le saisis, l'ouvris et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux: “Non, pas de ripailles et de soûlerie; non, pas de coucheries et d'impudicités; non, pas de disputes et de jalousies; mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ, et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair dans les convoitises”. Je ne voulus pas en lire plus, ce n'était pas nécessaire. A l'instant même, en effet, avec les derniers mots de cette pensée, ce fut comme une lumière de sécurité déversée dans mon coeur, et toutes les ténèbres de l'hésitation se dissipèrent » (VIII, 12,29).

Toute la vie d'Augustin, dès lors, sera imprégnée d'un amour pour les Saintes Écritures, qu'il aime appeler « mes chastes délices » (XI,2,3). Désormais il trouve dans la méditation de celles-ci cette jouissance qu'auparavant il cherchait dans les convoitises de la chair. Il se fera un devoir de les étudier assidûment, de leur consacrer le maximum de temps disponible, de les expliquer au peuple chrétien, de les utiliser amplement dans sa réflexion et ses controverses.

« Je prenais feu à leur contact ! »

Nous terminons ce survol sur l'expérience d'Augustin dans sa découverte des Écritures, en citant encore quelques passages des Confessions. Ceux-ci expriment bien ce qu'elles signifient désormais pour lui, c'est un feu qui brûle en lui, un amour inlassable :

« Quels cris, mon Dieu, j’ai poussés vers toi en lisant les Psaumes de David, chants de foi, accents de piété où n'entre aucune enflure d'esprit … Quels cris je poussais vers toi dans ces psaumes, et comme je prenais feu à leur contact ! et je brûlais de les déclamer, si j'avais pu, à toute la terre » (IX,4,8).

« Il y a longtemps que je brûle de méditer sur ta loi, et de t'en confesser ce que je sais et ce que j'ignore, ce que tu as commencé d'illuminer et ce qui me reste des ténèbres, jusqu'à ce que la force engloutisse la faiblesse. Je ne veux pas qu'à autre chose s'écoulent les heures » (XI,2,2).

« Que je fasse mes chastes délices, de tes Écritures, sans me tromper en elles et sans tromper par elles ! … Donne-nous de larges espaces de ce temps pour nos méditations sur les secrets de ta loi, et quand nous frapperons à cette porte ne la ferme pas… O Seigneur, parachève-moi, et révèle moi ces pages ! Voici que ta voix fait ma joie, oui, ta voix bien plus que l'afflux des voluptés… Puisse-je te confesser tout ce que j'aurais trouvé dans tes livres, et entendre la voix de ta louange et te boire et considérer la merveille de ta loi, … ton Verbe par qui tu as fait tous les êtres et moi aussi, …par lui je te conjure, lui qui siège à ta droite et t'interpelle pour nous, en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science, ceux-là mêmes que je cherche dans tes livres. Moïse a écrit de lui : cela, lui l'a dit, la vérité l'a dit » (XI,2,3-4).

Conclusion

L'expérience d'Augustin est celle d’un homme qui ne s’est pas ménagé dans la recherche de la vérité, et il avait certainement une capacité de réflexion hors du commun. Mais face aux Écritures toute cette capacité humaine s’est avérée insuffisante pour y rentrer et en pénétrer la signification. Car les Écritures cachent en elles un mystère : elles « contiennent la Parole de Dieu et, parce qu'elles sont inspirées, elles sont réellement la parole de Dieu » (DV 24). C'est le mystère du Verbe de Dieu qui se manifeste en elles sous la forme écrite. L'approche de ce mystère et de sa signification exige l'humilité de la foi. C'est pour cela que l'initiation biblique d'Augustin correspond à son chemin de foi, en sorte que la démarche croyante et l'apprentissage du sens des écrits bibliques vont ensemble.

Tout comme dans le processus de l'adhésion à la foi, la lecture et la compréhension de la Bible supposent l'Église comme le lieu où la personne est initiée aux mystères de Dieu. En ce sens le chemin d'Augustin est paradigmatique : c'est seulement en rencontrant Ambroise, et donc l'Église qui l'accueille et l'accompagne, qu'il devient capable de comprendre et de goûter les Écritures. On peut ainsi, par l'expérience d'Augustin, déceler, très brièvement, des principes qui sont toujours valables au sujet de l’interprétation des Écritures  :

? Une lecture correcte de la Bible, et à plus forte raison sa compréhension, sont possibles seulement en Église, qui est le lieu où cette Parole – le Verbe de Dieu – est toujours vivante, non pas lettre morte, mais Parole vivifiée par l'Esprit. Augustin aimera répéter les paroles de l'Apôtre à ce sujet : « La lettre tue, mais l'Esprit vivifie » (2 Co 3,6).

? La Bible est une, elle est l'unité du Nouveau et Ancien Testament. Les séparer c'est se priver de leur signification, car, comme Augustin le dira plus tard : « Novum in Vetere latet et in Novo Vetus patet », le Nouveau est caché dans l'Ancien et l'Ancien devient manifeste dans le Nouveau[6]. Le fondement de cette unité c'est l'unique Dieu, de qui l'Écriture tire son autorité et sa valeur pour tous le temps.

? C'est donc une lecture « spirituelle » qui peut seule saisir vraiment le sens de la lettre des Écritures, sans mortifier celles-ci. La lecture spirituelle est celle qui parvient à dégager le visage de Celui qui est la Parole, le Verbe fait chair, pour en vivre. Pour cela il faut suivre le même chemin que cette Parole a tracé, celui de l'humilité.

? La lecture de la Bible devient un dialogue. Dieu parle par ces écrits, et l'homme répond en accueillant cette Parole et prend ses mêmes mots pour lui répondre dans la confession à la fois de la misère humaine et de la miséricorde divine. 

Filippo BELLI  
Augustin de l’Assomption
(Florence)



[1] On compte une quinzaine d'écrits consacrés aux Écritures chez Augustin dont certains de grande ampleur comme le commentaire à l'Évangile de Jean ou celui aux Psaumes. La plupart viennent de sa prédication pastorale.

[2] On lira avec profit de A.-M. La Bonnardière : « L'initiation biblique d'Augustin » Saint Augustin et la Bible (A.-M. la Bonnardière ed.) (Bible de tous les temps 3; Paris 1986) 27-47.

[3] Il recevra le baptême à la fin de sa vie . Les références sans autre indication renvoient aux Confessions.

[4] Ambroise fut évêque de Milan de 374 jusqu'à sa mort en 397.

[5] Il écrit aussi dans Contra Academicos II,2,5: «Ainsi, parmi les perplexités, les enthousiasmes et les hésitations, je commence à lire l'apôtre Paul ».

[6] Quest. in Hept. 2,73 (PL 34,623)

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