![]() |
|
Saint Père Augustin, comment entendez-vous la vie monastique en ce début du troisième millénaire ? |
Amatissimi fratres in Cristo,
Après avoir passé des siècles sans écrire sur du papier, on vient de me donner la joie de vous adresser cette lettre, à travers ce moyen qu’on appelle « electronicae epistulae auxilium ». A vrai dire, je n’ai pas écrit sur du papier, c’est vrai, mais souvent dans les cœurs et les âmes de personnes attentives à la voix du « Maître intérieur ». Heureusement que les techniciens du Paradis ont installé un traducteur automatique ultra-puissant sur mon nouveau « computer » (scriptorium ad ordinanda omnia data) !
Dans les derniers mois de ma vie terrestre, avec l’arrivée des Vandales en terre africaine, j’avais perdu l’espoir de voir tous mes écrits survivre. Mais je dois constater, après des siècles, qu’il y a eu des amis qui ont fait un travail inimaginable pour conserver ce que mon intelligence, mon cœur et mon souci apostolique avaient mis par écrit. Que le Seigneur soit loué !
Je ne vais rien écrire de neuf : on m’a enseigné à faire un travail avec cette nouvelle méthode qui s’appelle : « copier et coller ». De mon temps, cela était inconcevable. Je gardais par cœur, le plus possible, la Parole du Seigneur. Personne ne peut arrêter le progrès, et je dois m’adapter, moi aussi !
Puisque votre charité m’a demandé de vous dire comment je perçois la vie monastique augustinienne, au début du troisième millénaire, me voici, pour répondre brièvement à votre question, avec ce message qui veut re-proposer l’ADN - j’ai entendu ce mot chez ceux qui étudient la biologie - du charisme augustinien. J’anticipe donc les quatre points que je vous propose brièvement et, je l’espère, clairement. Je vais partir de mes expériences monastiques, ensuite je vous propose trois mots qui sont, à mon avis, tout un programme ; ensuite trois images de la vie fraternelle. Dans le dernier point je vais essayer de vous donner des indications concrètes, afin que mon discours ne se perde pas dans les spéculations esthétiques (ars rethorica), dans lesquelles j’étais un vrai maître dans ma jeunesse et qui me procurait le pain pour vivre.
1. Mes expériences monastiques
La première expérience est liée au jour même de ma conversion. Ce jour-là, est venu rendre visite à Alypius et à moi-même un certain Ponticianus, qui occupait une charge importante au palais et qui était notre compatriote, en tant qu’Africain, comme nous. Je n’avais pas bien compris ce qu’il voulait. C’était un chrétien pratiquant et, souvent, dans l’église il se prosternait devant le Seigneur, notre Dieu, pour lui adresser une longue prière. On s’était assis pour parler et, par hasard, ses yeux ont vu un livre posé sur la table de jeux, devant nous. Il le prit et, à son grand étonnement, il vit qu’il s’agissait des lettres de l’apôtre Paul. Il s’attendait à voir un livre de rhétorique, que j’aimais tant. A partir des lettres de Paul, le discours glissa vers Antoine, le moine égyptien qui jouissait d’une grande réputation, mais qui, pour nous, était un inconnu. De la vie d’Antoine on en vint ensuite à parler de la vie commune des monastères, et en premier lieu de celui de Milan, hors les murs, où vivaient des hommes estimés, dont nous ignorions même l’existence. Il était impensable, pour moi, qu’au cœur de l’Empire puisse se réaliser le miracle de la vie consacrée, et que ce miracle puisse toucher des personnages importants de l’administration et même leurs fiancées.
Les paroles de Ponticianus ont provoqué en moi une lutte terrible : elles étaient comme des coups de fouet qui frappaient mon âme. Je me suis retiré ensuite dans un petit jardin, à côté de la maison, où j’entendis une voix - je ne saurais pas dire si c’était celle d’un garçon ou d’une fillette - qui répétait comme un refrain : « prends et lis, prends et lis ». Vous connaissez la suite, mais c’était moi qui ne pouvais pas encore savoir qu’en ce jour-là Ponticianus fut un ange du ciel, envoyé pour me donner un dernier coup en vue de la conversion et pour m’orienter, même si c’était d’une manière peu claire, vers la vie monastique.
Après le baptême reçu au cours de la veillée de Pâques du 24-25 avril 387, comme vous le savez, je suis rentré à Thagaste, où je suis resté pendant trois ans, environ. J’ai renoncé à mes biens, et avec Alypius, Evodius, Adeodatus et d’autres compagnons, nous avons vécu la vie monastique, tendus à vivre uniquement pour Dieu - vivere Deo - dira ensuite mon premier biographe, Possidius. De mon coté, quelques années plus tard, j’ai utilisé l’expression plus forte : deificari in otio, très bien traduite par le père Trapé avec l’expression : « s’enraciner dans la tranquillité de la vie contemplative ». J’étais continuellement entouré par mes concitoyens avec tous leurs problèmes, et j’ai pensé aller à Hippone pour y fonder un monastère. Pendant ce temps on m’a imposé le sacerdoce, et ensuite j’ai institué un monastère pour des laïcs. Tout de suite après, on m’a choisi comme évêque. J’ai dû constater qu’un évêque est obligé de pratiquer l’hospitalité envers tous ceux qui viennent chez lui. Cette coutume n’était pas compatible avec le monastère, puisqu’elle aurait introduit un grand obstacle au recueillement de tous ceux qui y vivent. J’ai donc demandé que dans mon évêché il y ait un monastère pour les clercs. Comme vous le voyez, ma conversion s’est réalisée avec le choix de la vie monastique, et même ensuite, comme prêtre et évêque, je suis toujours resté moine, dans le cœur et dans la vie quotidienne.
Ce que je vais faire maintenant, c’est mettre en corrélation le mot « Moine », avec « communion » et « solitude ».
2. Trois mots essentiels
Vous savez que le mot moine vient du grec monos, qui signifie « un seul ». De mon coté je n’ai pas entendu le mot « seul », dans le sens des anachorètes comme Antoine - un homme qui vit seul - mais dans le sens de celui qui fait et qui est une seule chose avec ses frères avec lesquels il vit. Donc, au centre de ma vision monastique il n’y a pas tellement l’ascèse, comme pour Pacôme ou pour Basile. Pour moi, l’identité authentique, se trouve dans la communio. Et j’entends la communio (excusez-moi, si je préfère utiliser le mot latin) non pas dans le sens de cum-munio, « se défendre ensemble », mais de partager les dons : cum-munus.
Je pense donc à la communauté monastique non
pas comme à une citadelle renfermée sur elle-même, qui se croit toujours
attaquée, mais plutôt comme une fraternité d’accueil où on vit d’après
l’apostolica vivendi forma, c’est-à-dire le style de la communauté
apostolique, après
Il n’y a pas de communion avec les autres, s’il n’y a pas de communion à l’intérieur de nous-mêmes. Qui est divisé en lui-même, ne peut pas être un avec les autres. L’ascèse dont j’ai parlé, ne consiste pas tellement à éliminer ce qui ne va pas, mais plutôt à domestiquer le « loup intérieur », afin qu’il puisse devenir un « bon chien loup ». C’est le chemin qui va de la violence à la compréhension, de l’avidité à la charité. Grâce à l’Esprit Saint - c’est bien lui qui fait une seule chose entre le Père et le Fils - les apôtres réalisaient la prière de Jésus : « Qu’ils soient un en nous... ». Saint Luc dit qu’ils formaient une seule âme et un seul cœur ! Tous ceux qui vivent ainsi forment effectivement un monos, une unité.
Le troisième mot sur lequel je voudrais revenir est le mot solitude, que vous êtes en train de réduire à la privacy, une forme en plus de propriété privée, une sorte de machine pour distribuer ce qu’on désire, pour recharger les batteries pour ensuite faire de la compétition avec d’autres dans la libre course de la vie, ou comme le coin du ring où on soigne les blessures, on masse les muscles ... et on peut de nouveau reprendre les énergies pour se battre dans la compétition de la vie. Mais la beata solitudo dont je parle, est la conversion où le vieux moi meurt chaque jour un peu plus et on reprend contact avec le vrai moi, celui du Christ qui vit en moi, l’homme nouveau engendré dans le baptême. Quand Henry Nouwen, jeune prêtre, a demandé à Mère Terese de Calcutta comment vivre concrètement sa vocation, elle lui a dit simplement : « Consacre une heure de ta journée à l’adoration du Seigneur et ne fais rien que tu connaisses comme faux : tu seras un bon prêtre ».
Enfin, être moine ne veut pas dire vivre essentiellement dans la solitudo, mais bien plutôt dans la communion qui porte vers la solitudo, entendue comme « être une seule chose ». La conséquence de ces trois mots est que seulement ceux qui habitent dans la parfaite charité du Christ peuvent vivre ensemble. Autrement, une fois réunis ensemble, ils ne manqueront pas de se haïr et de se créer des problèmes, ils seront turbulents et ils porteront sur les autres leur propre inquiétude ; ils seront plus souvent occupés à parler mal des autres qu’à parler avec le Seigneur. Ils seront comme un mulet attaché au char. Non seulement il ne va pas tirer le char, mais il va détruire même le char à coups de patte.
3. Trois images suggestives
Ce que nous sommes en train d’exprimer, peut devenir plus clair avec le langage des images. La première est celle du cercle. Dans un cercle, aussi grand soit-il, il n’y a qu’un seul point central. Tous les rayons convergent vers le centre et même si la circonférence a un nombre infini de points possibles, aucun n’est en dehors de l’unique centre. Tous les points de la circonférence sont à la même distance du centre. De la même manière l’Esprit nous pousse toujours à rechercher l’exacte distance qui puisse créer l’unité avec tous les autres points. Si le Christ est le centre de ma vie, mes frères seront plus proches de moi.
Une autre image, qui pourrait être un peu drôle, est celle de l’habit monastique. Il nous rend tous semblables ; de la même manière le Christ, notre chef, nous revêt de lui-même dans l’unité. Ce n’est pas « l’habit qui fait le moine » : un novice qui porte l’habit n’a pas encore fait les vœux. L’habit exprime ce qu’il y a dans le cœur, et s’il est trop recherché il exprime un excessif égocentrisme... pour plaire à qui ? En plus l’habit dit publiquement notre profession : un agriculteur ne s’habille pas comme un sénateur. Il s’agit de découvrir quel type d’habit nous donne le Christ dans ce troisième millénaire. Le symbole de l’habit, comme tous les symboles utilisés, entre dans un rite et il conditionne tout autant la personne qui l’utilise que ceux qui entrent en relation avec elle.
Et il y en a une troisième celle de l’encensoir, mais pour l’expliquer je dois passer par l’idée du « cœur fraternel ». Les coeurs fraternels sont ceux qui m’aiment toujours, quand ils m’approuvent pour le bien que j’ai fait et aussi quand ils me désapprouvent pour mes erreurs. Qu’ils poussent un soupir pour mes bonnes actions, qui sont des œuvres qui viennent de toi, Seigneur ; qu’ils poussent un soupir pour mes erreurs, qui sont mes fautes que tu condamnes ! Respire pour les uns, soupire pour les autres ! Que des hymnes et des pleurs montent devant toi à partir des cœurs fraternels, comme des encensoirs pour toi ; et toi, Seigneur, heureux du parfum de ces offrandes, aie miséricorde de moi d’après la grandeur de ta miséricorde, puisque ton nom est grand. « Vous êtes le parfum du Christ » !
4. Douze préceptes pour vivre en paix et dans la concorde
Voici les préceptes que nous vous renouvelons et qui sont toujours actuels, même en ce troisième millénaire (j’utilise le latin puisque votre Pape actuel vous a rappelé son importance !) :
Primo, vivez dans la même maison, et ayez un seul cœur et une seule âme tournés vers Dieu. C’est la raison pour laquelle vous êtes réunis.
Secundo, je ne veux pas que vous soyez de Paul ou d’Apollos, mais que vous soyez de celui auquel même Paul et Apollos appartiennent ensemble avec vous : pas de divisions, pas de courants dans l’unique et indivisible communauté.
Tertio, ne vous contentez pas de rester l’un à côté de l’autre, ou du simple travail extérieur « en équipe » - comme vous le dites - mais à l’intérieur de vous-mêmes faites de l’espace pour l’autre. En effet la communion sans la communauté est comme une âme sans corps ; mais la communauté sans la communion est comme un corps sans âme : un cadavre.
Quarto, une personne ne peut être blessée que par soi-même : déjà Epictète l’avait affirmé et Jean Chrysostome l’a répété. Je la reprends à mon tour : ce principe est le remède plus efficace contre l’un des virus les plus terribles qui existent contre la paix dans une communauté : le victimisme.
Quinto, il faut se rappeler au moins trois fois par jour qu’une communauté vivante et heureuse n’est pas d’abord œuvre de nos mains, mais œuvre du Seigneur, même si elle ne se construit pas sans l’apport de nos mains.
Sexto, n’exige pas que ta communauté
soit la meilleure dans l’absolu - cela n’existe que dans
Septimo, dis-moi comment tu parles des autres et je te dirai quel genre de moine tu es : attention aux réponses qui blessent, à l’ironie méchante et destructrice, à l’interprétation négative des intentions des autres, à parler mal de tes frères et de tes sœurs avec les autres !
Octavo, souviens-toi ce que Grégoire le Grand avait dit : « Nous aussi pouvons être martyrs, si nous connaissons vraiment la patience du cœur. La victoire sur nous-mêmes par l’amour de nos frères, nous vaut la gloire du martyre. »
Nono, attention aux amertumes que les autres peuvent te procurer : tu peux les prendre du coté gauche, et alors tu risques de passer de l’amertume à la critique acerbe et même à la vengeance ; tu peux les prendre du côté droit et alors tu feras certainement un pas en avant sur la route de la douceur et de la compréhension : les prendre d’un côté ou de l’autre dépend seulement de toi.
Decimo, une communauté sans joie est une communauté en pré-collapsus, mais il faut aussi faire attention : le surmenage peut l’éteindre, le zèle excessif pour certains aspects peut la faire oublier, s’interroger continuellement sur sa propre identité et sur son futur peut l’embrumer.
Decimoprimo, ne rêvez pas d’être amis avec tous, mais cherchez à vouloir simplement et concrètement le bien de tous.
Decimosecundo, cherche toi-même ce que le Seigneur te donne d’accomplir pour le bien de la communauté et ne le dis à personne, mais fais-le !
Que la paix et la joie du Seigneur puissent croître au milieu de vous et en vous !
Cette lettre je l’envoie à l’adresse électronique du père Marcel Neusch ; il fait partie des nombreux amis qui ont travaillé pour sauver et faire connaître mes écrits. Que le Seigneur les prenne tous en grâce ! Cette lettre aurait dû être contresignée par mon copiste, mais il a demandé de rester dans l’anonymat, comme Apocryphe Augustinien.
P. S : Pour ceux qui veulent approfondir ces points : vous pouvez consulter mes écrits : Confessions VIII, 6, 15 ; Sermon 35, 5, 2 ; De Ordine 1, 2, 3 ; Esp. Sal. 132, 9 ; Confessions X, 4, 5.
Giuliano RICCADONNA
Augustin de l’Assomption (Florence)
Saint Augustin et l’amitié |
de Jean-François PETIT
(DDB, 165 p., 15 €)
Sans avoir jamais écrit un traité sur l’amitié, saint Augustin s’est interrogé tout au long de sa vie. Infatigable, il l’a prêchée à son peuple à travers son exemple. Son but était de ramener cette amitié vers Dieu et de l’ouvrir à tous les hommes : Augustin en prépare ainsi un profond renouvellement. Il sait parler à notre époque à travers sa vie et ses écrits, c’est son langage qui permet la réalisation d’une amitié fraternelle entre lui et nous en dépit des siècles de distance. Il a su rejoindre la dimension fondamentale de l’amitié, à savoir : un chemin qui conduit l’homme vers Dieu. L’intensité avec laquelle il a expérimenté ses nombreuses amitiés, que ce soit des amitiés de jeunesse ou bien de la maturité, témoigne de cette aspiration et nous indique ainsi la voie à suivre.
Au cours de son adolescence, Augustin éprouve la difficulté de rencontres authentiques. Il apprendra l’importance de savoir reconnaître dans l’autre quelqu’un de différent et la nécessité de bien canaliser ses pulsions personnelles. Ses aventures charnelles, dans lesquelles il se laissa entraîner par crainte de ne pas être comme les autres, nous montrent combien une relation d’amitié peut s’avérer difficile.
L’amitié avec un être se vit face-à-face, dans une contemplation réciproque où chacun garde sa propre identité sans se laisser étouffer par l’autre. Cette relation de face-à-face fait tomber les apparences et nous met dans l’obligation d’être vrai. Augustin n’hésitera pas, au nom de ce devoir de vérité, à redresser le comportement de son ami Alypius. Mais c’est aussi avec lui qu’Augustin partagera la table et le toit, les préoccupations durant leur période milanaise, la prière et l’étude lors de leur retraite à Cassiciacum. Alypius perçoit en Augustin un « guide qui peut conduire dans le sanctuaire que Dieu fait déjà entrevoir ».
Quand cette amitié prend la forme de la charité chrétienne, elle fait de nous les « temples de Dieu ». Envers le prochain cet amour se traduit par le désir de lui vouloir du bien. Augustin saura distinguer un amour qui relève non du moyen (uti) mais du don (frui). Cet amor qu’Augustin réserve à l’usage profane se distingue de caritas et dilectio réservés à l’amour de Dieu. Mais entre les trois termes il y a un va-et-vient continu : on ne peut pas aimer Dieu si l’on n’aime pas ses amis et plus généralement ses frères. Augustin souhaite-t-il nous enfermer dans une mystique trop spirituelle ? Cette vie nouvelle secundum Deum ne nous retire pas entièrement de ce monde ! L’homme qui trouve sa dignité devant sa finitude, continue à se débattre dans les aléas, les turpitudes de sa propre existence terrestre. Augustin nous éclaire ainsi sur un point important : l’amour de Dieu qui est naturel dans l’homme ne peut venir que de Dieu.
L’amitié-amour comporte aussi une dimension ecclésiale : nous ne pouvons pas aimer « la tête », le Christ, sans aimer son « corps », l’Eglise. Un amour qui reste au niveau des principes n’est pas incarné, il ne peut pas se vérifier. Or, l’image du Christ total sert à traduire cette exigence. L’amour des hommes nous fait entrer également dans l’intimité d’amour entre le Père et le Fils. Augustin développe sur ce point une théologie biblique très riche : en envoyant son Fils dans le monde, le Père n’a pas voulu que son Fils unique demeure seul. En lui donnant des frères, le Père nous fait partager la vie éternelle avec le Christ. Nous aimons le Fils à l’instar du Père, et en aimant son Fils le Père nous aime. La force de cette amitié est capable de surmonter les frontières de races, de peuples, de religions. L’amour de Dieu est la mesure de l’amour de l’homme.
Un lieu privilégié de cette quête amoureuse de Dieu est la vie religieuse. Au sein de la vie communautaire l’amitié favorise l’unité, rend témoignage à la vérité et fait croître la charité. La communauté vit à l’image de la Trinité, permettant à chacun d’exister tout en ayant besoin de l’autre : l’Eglise ainsi construite, l’Esprit lui donne la vie. Pour Augustin, même si chaque membre de la communauté est une pierre vivante d’un grand édifice, l’unité de tous « tendus vers Dieu » ne sera jamais réalisée ici-bas : elle est in Deum, en mouvement vers Dieu. Sans faire de la personne consacrée un être d’exception, la vie religieuse, d’après Augustin, travaille le champ des volontés et des sentiments, les divergences d’opinion, les fragilités personnelles jusqu’au retour du Christ. L’amitié devient ainsi une longue école d’apprentissage, tout en laissant un espace de solitude pour la quête de Dieu.
Mais alors, pourquoi la vie religieuse est-elle de moins en moins connue ? Comment fortifier davantage la vie d’amitié avec Dieu qu’elle propose ? Comment la vie religieuse peut-elle redevenir un avant-goût de la résurrection ? L’Esprit est de son côté pour témoigner sans crainte et dans le respect de son appartenance au Christ et de son amour pour les hommes. L’amitié en communauté ne fait qu’annoncer ce qu’elle possède déjà par avance : le Royaume de Dieu. Ainsi vécue, on n’est pas loin de dire que l’amitié communautaire devient l’autre nom de la vie fraternelle.
Le génie d’Augustin est d’avoir étendu au maximum les multiples sens de l’amitié. Une amitié missionnaire qui partant du Christ nous ouvre à tous les hommes, même si pour cela nous devons dépasser les joies passagères d’une amitié individuelle et laisser ainsi Dieu grandir au plus profond de nos relations.
Mihai-Julian DANCA
Augustin de l’Assomption
(Strasbourg)
Sermons inédits de saint Augustin découverts à Erfurt |
« J’estime que ceux qui ont pu tirer de lui le meilleur profit sont ceux qui ont pu le voir présent dans l’église et l’entendre parler et surtout ceux qui ont eu connaissance de son comportement parmi les hommes » (Possidius de Calame, Vie d’Augustin).
Le 26 mars 2008, le chargé de communication de l’Université d’Erfurt en Allemagne publia une annonce qui passa inaperçue du grand public : six sermons inédits de saint Augustin venaient d’être découverts. En fait, c’est au cours de l’été 2007 qu’Isabelle Schiller, Dorothée Weber et Clemens Weidmann, chercheurs de l’Académie autrichienne des Sciences, ont mis à jour les sermons d’Augustin, mais du temps a été nécessaire pour authentifier leur trouvaille. Les sermons se trouvaient dans un manuscrit du XIIe siècle de l’Université d’Erfurt. Le livre aux dimensions modestes (12,5 cm sur 10 cm) compte 270 pages. Son apparence est relativement insignifiante, mais son origine est prestigieuse car il provient de la bibliothèque du savant humaniste Amplonius Rating de Berka (1363-1435) médecin et théologien. Cet homme de grande érudition possédait une belle bibliothèque qu’il légua à l’université de Westphalie dont il fut le second recteur. Parmi les centaines de manuscrits qu’il laissa se trouvent de nombreux ouvrages concernant la philosophie et la théologie. C’est dans ce fonds que nos chercheurs firent leur découverte.
Six sermons inédits d’Augustin
Le livre est un recueil de sermons rédigé au cours de la seconde moitié du XIIe siècle probablement en Angleterre. Il contient en tout plus de 70 sermons de théologiens de l’Antiquité ou du Moyen-Âge. Dans cet ensemble, il y a une série d’une vingtaine de sermons connus comme étant de saint Augustin ou faussement attribués à l’évêque d’Hippone. Les six sermons inédits se répartissent en deux sous-groupes : le premier comporte 4 sermons totalement inconnus jusqu’alors et le second 2 sermons partiellement connus dans un autre manuscrit de la même bibliothèque. L’authentification a pu se faire grâce à l’Indiculum de Possidius qui signale le titre de 3 des 6 sermons découverts.
Sur ces six sermons inédits, trois (Sermons Erfurt 2, 3, 4) concernent les aumônes. Augustin y développe le lien existant entre le don des aumônes fait à l’évêque et son devoir d’aider le troupeau en retour. Deux autres sermons ont été donnés lors d’une fête d’un martyr où Augustin critique la pratique des beuveries sur les memoriæ des saints. L’un concerne saint Cyprien, qui a été martyrisé en 258, l’autre les saintes Félicité et Perpétue (Sermon Erfurt 1). Enfin le dernier sermon traite de la réalité de la résurrection des morts et sur la foi dans la vérité des prophéties bibliques.
Ce que nous savons d’Augustin prédicateur
À la mort d’Augustin, la ville d’Hippone était assiégée par les Vandales. La bibliothèque de l’évêque était riche de nombreux ouvrages et notamment des manuscrits des œuvres d’Augustin lui-même. Augustin avait entrepris de relire l’ensemble de son œuvre pour apporter d’éventuelles corrections qu’il écrivit dans ses Révisions (Retractationes), cela nous permet de connaître non seulement l’opinion d’Augustin mais aussi la liste de ses ouvrages. Malheureusement, Augustin n’a pas eu le temps de relire ses sermons. Il est vrai que la tâche était d’une ampleur considérable et que l’évêque avait peu de temps à y consacrer. Possidius de Calame, disciple d’Augustin et lui-même évêque, a écrit une « Vie d’Augustin » qui aujourd’hui apporte quelques indications biographiques intéressantes. Mais l’apport primordial de Possidius réside dans son catalogue des œuvres d’Augustin, l’Indiculum. Celui-ci fait l’inventaire des livres, des sermons et des lettres d’Augustin qui devaient appartenir à la bibliothèque d’Hippone.
Les sermons d’Augustin ont été prêchés le plus souvent spontanément. Cela ne signifie pas sans préparation, mais sans rédaction préalable. Augustin prenait les textes de la liturgie, ceux qui étaient proposés dans le lectionnaire mais, à l’époque, celui-ci n’était pas fixé de manière rigoureuse. Parfois il prenait un autre texte qu’il avait choisi spécialement. Nous avons un témoignage du caractère spontané de l’homélie quand Augustin prêche malgré lui sur un texte lu par erreur. D’autres sermons n’ont pas été prêchés en public et ils sont souvent désignés sous le titre générique de « traités », tractatus. Ce fut le cas d’une partie des homélies sur l’Évangile de Jean.
Les sermons d’Augustin ont été gardés grâce au travail des tachygraphes, des notarii. Le secrétaire prenait des notes en abrégé et Augustin reprenait celles-ci pour en faire une version rédigée. Augustin prenait soin d’avoir une copie de ses sermons et il acceptait que ceux-ci soient copiés. De son vivant, des exemplaires de ses sermons circulaient déjà. Il est probable que des auditeurs importants venaient à l’église pour l’entendre tout en étant accompagnés d’un scribe pour repartir avec le texte prêché.
Le parcours sinueux des sermons d’Augustin
L’invasion vandale puis, plus tard, l’islamisation de l’Afrique a conduit à la quasi-disparition des communautés chrétiennes. Face à la montée des menaces, la bibliothèque d’Augustin a probablement été évacuée en Italie d’où elle a pu donner naissance à de nouvelles copies de ses œuvres. Assez tôt, peut-être même du vivant d’Augustin, des recueils de sermons ont été composés, soit organisés par thèmes, soit sans ordre établi. Ces recueils ont permis la transmission des sermons jusqu’à nous. C’est ainsi que la collection De Alleluia résulte de recueils très anciens dont l’un provenait de Carthage et l’autre d’Hippone. Saint Césaire d’Arles a fortement contribué à la conservation de l’héritage augustinien, mais il apporta des modifications dans les titres et les finales.
Jusqu’à l’invention de l’imprimerie, ce sont les ateliers monastiques de copistes qui ont reproduit les œuvres d’Augustin, à la demande et sans systématisation. Le corpus de ses œuvres, tel qu’il est décrit dans l’Indiculum, n’a jamais été rassemblé en un seul lieu. Le Moyen-Âge a vu l’émergence de florilèges, de recueils de sermons, qui ont présenté les sermons d’Augustin de manière tronquée parfois. Il y a eu aussi des apocryphes qui n’étaient pas toujours des faux, mais des extraits de sermons authentiques, composés pour un motif particulier, et complétés par des gloses. C’est l’époque où s’organisent aussi des collections de sermons d’Augustin.
C’est avec l’imprimerie que commenceront les collections systématiques des œuvres d’Augustin, élaborées à partir des manuscrits disponibles. Le travail d’Erasme, puis des Mauristes notamment a permis d’avoir des collections organisées, mais celles-ci n’ont jamais pu prétendre à l’exhaustivité. Régulièrement, au cours des siècles, la découverte de sermons inédits est annoncée :10 sermons publiés en 1819 par le père Octave Frangipane, 68 sermons édités par Caillau et Saint-Yves en 1836 (dont un grand nombre ont vu leur authenticité réfutée), sermons mis à jour par le Cardinal Mai, sermons découverts par Dom Germain Morin. La dernière découverte en date de cette longue série de sermons inédits revient à François Dolbeau en 1992. Ce chercheur français a découvert dans un homiliaire de Mayence 26 sermons inédits ou « partiellement inédits », certains étant déjà connus par des fragments.
La probabilité de découvrir d’autres inédits d’Augustin
Qui cherche trouve ! Il est probable que d’autres sermons pourront sortir des bibliothèques, mais ce travail est difficile. Grâce à l’informatisation, à l’existence de « bases de données », les chercheurs disposent d’un outil fiable leur permettant d’identifier relativement vite dans un manuscrit l’origine augustinienne de telle ou telle partie. Dans la liste impressionnante des sermons d’Augustin, nous estimons que seule une partie infime est connue. Augustin a beaucoup prêché pendant ses 40 années de ministère presbytéral et épiscopal. Il mentionne très souvent « son sermon de la veille », ce qui prouve qu’à certaines époques, il parlait tous les jours. Il parle même quelquefois « de son sermon du matin » ; il prêchait alors deux fois dans la journée. Il nous reste donc fort peu comparativement à la prodigieuse activité qu’il apportait dans ses prédications. Dom Lambot, un spécialiste des sermons d’Augustin, a estimé que l’évêque d’Hippone a dû prêcher près de 6000 fois. Un autre bénédictin, Dom Verbraken, a revu à la hausse l’estimation et parle de 8000 fois ; soit plus de 200 fois par an. Aujourd’hui, nous disposerions donc d’à peine 1/14e de l’œuvre.
Malheureusement, il est à craindre que l’essentiel de ses sermons soit définitivement perdu. Le temps a fait son œuvre et les incendies de bibliothèques, les guerres, tous les ravages provoqués par l’homme et la nature, ont détruit irrémédiablement une partie de l’héritage d’Augustin. Cependant, il faut encore chercher dans les recueils de sermons, les compilations qui peuvent contenir des fragments augustiniens importants. Même les apocryphes augustiniens peuvent devenir des « authentiques » dans la mesure où les extraits qui les corrompent en auront été éliminés. C’est là où l’informatisation pourra être utile en rassemblant les membra disiecta des manuscrits écartelés, pour produire de nouveaux inédits. Il y a fort à espérer que d’autres découvertes nous permettront d’aller plus loin dans la connaissance de celui qui se désigna comme un « semeur de mots », mais comme le disait Goulven Madec : « Il nous manquera toujours le son de sa voix, ses gestes, ses réparties improvisées. »
Bibliographie :
Benoît GRIERE
Augustin de l’Assomption
Paris
|
Réalisation: Avenir Internet |
||