Augustin en son temps

Le Christ - Un  marchand très  singulier. Christus mercator

« Ce divin marchand (mercator) nous a apporté

de son pays des biens inestimables »

(sermon 233, 4)

 

Le titre du Christ marchand, pour insolite qu’il soit, illustre aux yeux d’Augustin le thème de « l’admirable échange » (admirabile  commercium). Il représente une des manières d’exprimer le salut réalisé par le Christ en faveur de l’homme. Mais alors que pour des titres tels que rédempteur, sauveur, médecin (medicus), et d’autres encore, on peut aligner sans peine des références bibliques, celui du Christ marchand (mercator) relève apparemment d’une pure invention d’Augustin. Il est probable qu’il lui ait été inspiré par la vue de ces marchands venus à Hippone pour y échanger les richesses de leurs pays contre des produits du sol africain. Le commerce était chose familière aux auditeurs d’Augustin. Le Christ marchand pouvait illustrer Jean I, 14 : « Le Verbe s’est fait chair  et il a habité parmi nous » ; ou Philippiens  2, 6-7 : « Lui, de condition  divine… a pris la condition de serviteur »[1]. Chacun de ces textes, souvent cités dans le contexte du Christ marchand, souligne la venue du Christ dans nos contrées humaines pour y donner en partage sa divinité, ne recevant en retour que notre mortalité. Quoi qu’il en soit de l’origine biblique du titre, Augustin l’exploite en plusieurs directions. Il met l’accent tantôt sur la distance qui sépare les deux contrées, tantôt sur la qualité des biens échangés, tantôt encore sur l’inégalité de l’échange. Si la métaphore du Christus mercator se prête à des orchestrations multiples, elle n’a qu’une visée : faire comprendre l’économie du salut.

1. Le divin marchand au pays de notre exil

Précisons d’abord le terme. Quand Augustin parle du Christus mercator, quel genre d’activité désigne-t-il ? Suzanne Poque fait remarquer que, pour parler des commerçants, la langue latine disposait de deux termes : le négociant (negotiator) et le marchand (mercator). Les négociants étaient des « magnats d’affaires » qui pouvaient cumuler les fonctions d’armateurs, de banquiers, de manufacturiers, etc. Face à ces négociants en gros, qui opéraient sur une vaste échelle, les marchands, proches de nos commerçants actuels, recouvraient également des activités variées, mais dans un registre plus étroit, allant  du vendeur à la petite semaine aux grands « bourgeois ». A l’époque d’Augustin, les deux termes avaient cependant fini par se confondre. « L’un et l’autre peut désigner l’importateur qui se rendait lui-même dans les pays étrangers pour s’y livrer à d’importantes transactions. Or, c’est précisément  ce type d’homme que met en scène le symbolisme augustinien » (ib. p. 566).

Pour les auditeurs d’Augustin, immergés dans ce monde du commerce, le marchand était un personnage bien identifié. La comparaison du Christ avec un marchand, venu nous vendre les richesses de son pays en échange des nôtres, vient tout logiquement à l’esprit. Il donne lieu à de multiples variations. Au thème du marchand est aussitôt associée l’idée de « troc ». Le troc que propose le Christ, venu dans notre monde, est pour le moins étrange : la vie contre la mort,  le bonheur contre le malheur. Dans ce troc, il n’a lui-même strictement rien à gagner, puisqu’il ne trouve dans nos contrées humaines que la mort, alors qu’il vient d’un pays qui regorge de richesses. Tout le bénéfice est donc pour nous. Dans ce troc, nous sommes les grands bénéficiaires puisque, ce que le Christ  récolte en échange de ses richesses, ce sont nos misères, tandis que nous, en échange, nous obtenons la vie bienheureuse. Voici  deux textes qui orchestrent tous ces thèmes.

« Pouvons-nous dire que Notre Seigneur Jésus-Christ, lorsqu’il est venu s’incarner parmi nous, a trouvé ce salut dans le pays que nous habitons ?  Ce divin marchand (mercator) nous a apporté de son pays des biens inestimables,  et il a trouvé dans le pays que nous habitons ce qu’il produit en abondance. Qu’avons-nous ici  en abondance ? La naissance et la mort. Voilà les  produits dont la terre est couverte : des naissances et des morts. Il est né,  et il est mort. Mais comment est-il né ? Il est venu dans ce pays, mais non pas en suivant la voie par laquelle nous y sommes entrés, car il est descendu du ciel et du sein de son Père » (Sermon 233, 4).

« Il est venu dans le  pays de notre exil pour s’y soumettre à tous les maux qui  y abondent : les opprobres, les coups de fouets, les soufflets, les crachats au visage, les affronts, la couronne d’épines, la fixation au gibet, le supplice de la croix, la mort. Voilà les misères qui sont en abondance dans notre pays : c’est pour les prendre sur lui qu’il est venu. Qu’a-t-il donné ici-bas, qu’a-t-il reçu ?  Il a donné ses exhortations, il a donné sa doctrine, il a donné la rémission des péchés. Il a reçu des affronts, la mort, la croix. De son pays, il nous a apporté des biens ; dans notre pays, il n’a enduré que des maux » (En. in Ps 148, 8).

2. La vie en échange de la mort

Regardons de plus près maintenant les termes  de l’échange. Les textes que nous venons de citer n’insistent pas seulement sur le voyage à perte accompli par le Christ. Ils mettent aussi en valeur les marchandises qui font l’objet de l’échange. Les termes de la transaction se résument du côté humain en deux mots : vivre/mourir (nasci et mori). Ce qui est à nous, c’est une vie éphémère, où la naissance est inéluctablement suivie de la mort. Ce que nous appelons vivre n’est pas la vraie vie et ne peut donc pas combler le cœur de l’homme. Le troc que le Christ nous propose n’est autre que sa vie immortelle contre la mort. C’est un marché étrange puisque le marchand n’a rien à gagner en nos contrées, sinon la mort, alors qu’il possède la vie par sa nature divine. Toute la mission du Christ se résume dans cet échange. S’il est venu de son pays vers le nôtre, ce n’est pas pour s’enrichir de ce que nous avons, car nous n’avons que misère et mort, mais pour nous enrichir de ses biens  à lui. C’est ce thème que développent les deux sermons suivants :

« Chaque chose en effet a sa naissance dans le pays qui est le sien. Sur la terre l’or ne naît pas partout, ni l’argent, ni le plomb ; les productions elles-mêmes  proviennent  les unes d’ici, les autres d’ailleurs, selon que chaque pays les a portées ou rejetées — des fruits à cet endroit, d’autres en celui-ci et  en celui-là, fruits variés en des endroits variés, et rien ne se rencontre partout, si ce n’est naître  et mourir.  Là où abondent naissance  et mort, c’est un pays de misère. Les hommes cherchent à être heureux dans un pays de misère, ils  cherchent l’éternité  au pays de la mort » (Serm.  Guelf. 12, 2 ;  Miscellanea  Agostiniana, I, p. 480).

« Nous connaissions ces deux choses : naître et mourir.  Cela est en abondance dans notre pays. Or, notre Seigneur est venu d’un autre pays vers ce pays-ci, du pays de la vie dans le pays de la mort, du pays de la félicité  vers  le pays de la peine. Il est venu nous apporter ses biens et il a patiemment enduré nos malheurs. Ses biens, il les portait en secret, et nos malheurs, il les supportait ouvertement » ( Serm.  Guelf. 9, 1 ; Misc. Ag., p. 467).

Dans le Sermon 232, Augustin développe ce même thème, en précisant en une courte formule l’objet  du troc que le Christ nous propose : accepit ille mortem de nostro, ut daret nobis vitam de suo : il a pris la mort qui nous est propre, en échange de la vie qui lui est propre. Le texte  mériterait d’être cité en entier, tant il condense la pensée d’Augustin, bien que le thème du Christ marchand n’y apparaisse qu’en filigrane, implicitement supposé par l’idée d’échange. On remarquera au passage la référence biblique en Jean 1, 14 :

« D’où nous vient la vie ? D’où lui est venue la mort ? Considère ce qu’il est : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. » (Jn 1, 11).  Cherche dans ces paroles où est la mort. Où est-elle ? D’où vient-elle ? Comment ? … Il n’avait en lui aucun principe  de mort, nous n’avions en nous aucun principe de vie. Il a pris la mort qui nous est propre, en échange de la vie qui lui est propre.  Comment a-t-il pris la mort qui nous était propre ? « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14)… Comment  avons-nous reçu la vie ?  « Et la vie était la lumière des hommes ». Il a été pour nous la vie, nous avons été pour lui la mort.  Ipse nobis vita, nos illi mors » (Sermon 232, 5).

3. Le divin marchand n’a pas lésiné sur le prix

Le couple vie/mort est inséparable du couple bonheur/malheur. La vraie vie se conjugue avec bonheur (vita beata), tandis que la mort consonne avec malheur (miseria). Or, pour passer d’un état à l’autre, il faut un médiateur : il  est impossible à l’homme d’atteindre ce bonheur par lui-même. Seul le Christ lui en offre la possibilité. Venu en nos contrées où règne la misère, il veut nous conduire vers les richesses de son pays à lui. Il n’a pas lésiné sur le prix, ayant pris sur lui notre misère pour nous donner son bonheur. Tel est le sens de l’Incarnation qu’il a assumée jusqu’à verser  son  sang. Dans la pensée d’Augustin, Incarnation et Rédemption forment l’économie du salut comme un tout :

 

« Tu veux être heureux. Je vais te montrer comment le devenir… Tu cherches une bonne chose, mais cette terre n’est pas le pays qui produit  le bien que tu cherches. Que cherches-tu ? La vie heureuse. Elle n’est pas ici. Si tu cherchais de l’or dans un endroit où il n’y en a pas, celui qui saurait que tu cherches inutilement, ne te dirait-il pas : Pourquoi creuser, pourquoi remuer la terre ? Tu fais un trou où tu peux descendre, mais où tu ne trouveras rien… Je ne dis pas que ce que tu cherches n’est rien, mais  que ce n’est pas là où tu le cherches. Ainsi, lorsque tu dis : je désire le bonheur, tu cherches une bonne chose, mais il n’est pas ici. Si Jésus-Christ  l’avait  trouvé sur cette terre, toi aussi, tu le pourrais. Considère ce qu’il  a trouvé dans le pays de ta mort, lui qui venait d’un pays bien différent. Il a mangé avec toi  ce dont est rempli le cellier  de ta misère. Il a bu le vinaigre mêlé de fiel. Voilà ce qu’il a trouvé dans ton cellier… Il n’a pas dédaigné de s’asseoir à ta table pour s’en nourrir, et il t’a promis la sienne. Et que nous dit-il ? Croyez, croyez fermement que vous parviendrez  aux délices de ma table, puisque je n’ai pas dédaigné les mets si amers de la vôtre.  Il a pris ton mal, et il ne donnerait pas son bien ?  C’est certain qu’il le fera  » (Sermon 231, 5).

Pour illustrer ce thème de l’échange réalisé par le Christ dans l’incarnation, Augustin recourt à une image au « goût baroque », selon l’expression de Suzanne Poque. C’est l’image du sac dont le Christ s’est revêtu, symbole de l’incarnation et figurant notre condition mortelle. Ce sac dont il était revêtu, il l’a dénoué à la résurrection. C’est de ce « sac » (son humanité vouée à la mort)  que le Seigneur devait  tirer notre rançon, non sans heurter Pierre qui résista à cette perspective : il « fut effrayé de cette mort de la nature humaine, et il ne voulait pas que le Seigneur y fût soumis. Il voulait, sans le savoir, fermer le sac (saccum volebat claudere) d’où devait sortir notre rançon » (Sermon 296,  2). Le Christ s’est comporté comme un marchand qui ne lésine pas sur le prix à payer. Il est allé jusqu’à la mort. « Voici que le Christ  a souffert, voici que le marchand a montré ce qu’il voulait donner (ecce mercator ostendit mercedem) ; voici le prix qu’il a payé, son sang a été versé. » (En in Ps 21, 2,  28). Cette image du sac d’où le marchand tire le prix de ce qu’il convoite d’acheter, revient à plusieurs endroits, notamment dans le commentaire du psaume 29, ainsi que dans les Sermons  296, 236, 336. « Quid est saccus ? », interroge-t-il au psaume 21. Il répond aussitôt : Mortalitas !

« Quel est ce sac ? La nature mortelle. Un sac se fait avec les dépouilles des chèvres et des boucs. Or, les chèvres et les boucs sont les emblèmes  des pécheurs (Mt 25, 32).  Le Seigneur, en se faisant l’un de nous, n’a pris  que le sac, et non ce que mérite le sac. Or, la cause de ce que mérite le sac, c’est le péché ; le sac lui-même, c’est notre mortalité.  Il a pris, pour nous, notre mortalité, lui qui n’avait rien fait pour mériter la mort. En effet, celui-là mérite la mort, qui  commet le péché. Mais celui qui n’a point péché ne mérite pas ce que mérite le sac » (En in Ps. 29, 1, 21).

4. Le gain pour  l’homme à cet échange

            Le thème de l’admirabile commercium peut donc se résumer dans cet axiome : le Christ a revêtu notre mortalité, pour nous donner en échange sa divinité. Ce thème interfère souvent avec d’autres thèmes, comme celui  de rachat, de combat, de prix à payer. Ce prix, le Christ  l’a payé en s’incarnant et en mourant. Son incarnation est la condition préalable à ce commerce. C’est par toute sa vie, de la naissance à la mort, que le Christ nous a obtenu le salut, mais l’incarnation en est le geste inaugural. Si l’échange est  un acte de salut qu’il faut accueillir, il est d’abord un don  de Dieu venant dans la condition humaine. Toutes les formules qui expriment cet échange tendent à subordonner le salut à l’initiative de Dieu. Augustin le redit inlassablement. « Si le Fils de l’homme n’était pas venu, l’homme aurait péri » (Sermon 163, 12). « S’il était resté Fils de Dieu sans devenir le Fils de l’homme, il n’aurait point  été le libérateur des fils des hommes » (Sermon 127, 9). « Nous ne pourrions participer à sa divinité, si lui-même ne participait à notre nature mortelle » (in Ps 118, 16, 6). « Ce  qu’il s’est fait pour  les hommes a plus d’importance pour notre salut que ce  qu’il a fait parmi les hommes » (in Jo Ev. 17, 1). Autrement dit, le Verbe qui s’est incarné pour ressusciter les âmes et les  corps est plus important que les guérisons corporelles dont l’efficacité a été limitée.

Dans cet échange[2], tout le gain est pour l’homme. Quel est ce gain ? Augustin reprend ici les expressions bibliques, tout en les traduisant dans son propre langage. Trois expressions jouissent d’une faveur particulière : la filiation, la divinisation, la participation. Les richesses qu’apporte le Christ  sont la communication de son propre être. Il donne en partage son être même, ce  qui  s’exprime d’abord dans l’idée de filiation. Cet échange que propose le divin marchand nous obtient de devenir des fils dans le Fils :

 

« Quelle admirable transformation (mutatio)…Vous avez été achetés d’un grand prix. C’est  pour vous que le Verbe s’est  fait chair, c’est pour vous que le Fils de Dieu s’est fait fils  de l’homme, afin que vous, fils des hommes, vous puissiez devenir fils de Dieu. Qu’était-il et qu’est-il devenu ? Qu’étiez-vous et qu’êtes-vous devenus vous-mêmes ? Il était Fils de Dieu, qu’est-il devenu ? Le fils de l’homme. Vous étiez les fils des hommes, qu’êtes-vous devenus ? Les fils de Dieu. Il a voulu partager nos maux, afin de nous faire  entrer  en participation de ses biens… » (Sermon 121, 5).

Autre registre pour exprimer le bénéfice de l’échange : la divinisation. Le Christ nous donne en échange de notre mortalité son immortalité. Alors  que la filiation met l’accent sur le statut de l’homme racheté, devenu fils, la divinisation souligne la nature de ce qui est communiqué : l’immortalité, qui l’arrache à sa condition mortelle :

« Dieu veut faire de vous un Dieu, non point par nature, comme est celui qu’il a engendré, mais par sa grâce et par le bienfait de l’adoption. De même que par son incarnation, il est entré en participation  de notre mortalité ; ainsi par sa glorification, il vous donne part  à son immortalité » (Sermon 166, 4). 

« Pour toi il s’est fait temporel, afin que tu deviennes éternel ; car si lui aussi s’est fait temporel, c’est en demeurant éternel. Il a emprunté quelque chose au temps, il ne s’est pas éloigné de l’éternité. Toi par contre tu es né temporel et par le péché tu es  devenu temporel : toi, tu es devenu temporel par le péché, lui est devenu temporel par miséricorde pour te délivrer du péché ... »  (in Jo Ep. II, 10).

Dans un troisième registre, plus englobant, on trouve le thème de la participation. Nous venons déjà de rencontrer ce thème aussi bien avec l’idée de filiation qu’avec celle de  divinisation. Le Christ donne en partage à l’homme son statut de Fils, et ce qui le caractérise, la divinité. La formule la plus concise se trouve dans la Cité de Dieu. Elle est explicitée de différentes manières.  

« L’homme Christ Jésus (qui) s’est fait participant de notre mortalité pour nous rendre participants de sa divinité » (Cité de Dieu, XXI, 16) « Le maître de l’humilité, qui a partagé notre infirmité humaine pour nous rendre participants de sa divinité, qui est descendu sur la terre pour nous enseigner notre chemin et devenir  lui-même notre voie, Jésus-Christ a daigné nous donner surtout l’exemple de sa parfaite humilité » (in Ps 58, 7).

5. Une balance commerciale en déséquilibre

Il nous faut considérer non seulement les biens échangés, mais la nature de ce commerce. Nous avons noté à plusieurs moments déjà que la balance commerciale de ce divin marchand est en déséquilibre, puisque d’un côté le Christ n’offre que des biens, et de l’autre, il ne récolte en échange que des maux. Un commerce aussi totalement déséquilibré ne relève manifestement pas de la  logique humaine : do ut des (donnant donnant). A la différence du commerce entre  humains, où les marchands veillent à leur  propre bénéfice, ou du moins à ne pas perdre dans l’échange,  le Christ ne cherche aucun profit personnel et même, il va jusqu’à y mettre en jeu sa vie : c’est un marchand non seulement honnête, mais généreux, tout au service des intérêts de  l’acheteur, qui n’a aucun profit personnel dans l’affaire. Peut-on parler de troc ?  Suzanne Poque suggère l’idée d’échange, mais un échange dans lequel la transaction est au seul bénéfice de l’homme. Dans une transaction normale, il y a équivalence entre le prix et la marchandise. Ici, avec le Christ, le rapport est totalement inversé : le Christ  mercator agit en pure perte. Suivons le raisonnement d’Augustin :

« Ce qu’on achète est égal au prix qu’on en donne, ou lui est inférieur, ou le dépasse de valeur.  Quand nous achetons une chose ce qu’elle vaut, le prix est égal à sa valeur, si nous l’achetons moins cher, elle est au-dessus du prix que nous en donnons ; elle est au-dessous si le prix est plus élevé. Or, rien ne peut égaler le Verbe de Dieu, ni  être au-dessus comme valeur, ni ne peut être mis au-dessous comme échange » (Sermon 117, 1).

L’échange que le Christ réalise est donc étonnant : il ne respecte aucune des règles normales qui régissent le commerce. « Personne ne donne la vie pour recevoir la mort en échange » (Sermon 80, 5). Or, c’est exactement ce que fait le Christ : il entre  dans notre mort pour nous donner en échange sa vie. Il ne peut dès lors  que susciter notre admiration :

«  Dieu est mort afin qu’en vertu d’un commerce tout céleste, l’homme ne mourût point. Jésus-Christ était Dieu, mais ne n’est point comme Dieu qu’il est mort… Il a pris  ce qu’il n’était pas (la nature humaine), il n’a point perdu ce qu’il était (la nature divine).  Pour nous faire vivre de sa nature, il est mort dans la nôtre (volens nos vivere de suo, mortuus est de nostro). Il n’avait rien en lui qui pût l’assujettir à la mort, de même que nous n’avions rien qui pût nous donner la vie… Le Fils de Dieu n’a donc dans sa nature aucune raison de mourir, de même que nous n’avons  dans la nôtre aucune raison de vivre. C’est de sa nature que nous recevons la vie, c’est de la nôtre qu’il a reçu la mort (sed nos vitam de ipsius, ille mortem de nostro).  Quel admirable  commerce (quale commercium). Qu’a-t-il donné  et qu’a-t-il reçu ?   Les négociants parmi les hommes font le commerce pour échanger entre eux les biens qu’ils possèdent… Personne ne donne la vie pour recevoir la mort en échange » (Sermon 80, 5).

6. Le  Christ veut que nous soyons des marchands !

            Si le Christ marchand a eu un comportement aussi désintéressé, il n’en attend pas moins de ses disciples. Dans un de ses commentaires bibliques, Martin Buber[3], traitant du thème de l’imitation de Dieu, place en exergue ce jugement d’Aristide d’Athènes sur les juifs : « Ils imitent la miséricorde de Dieu ». En quoi sont-ils les imitateurs de Dieu, interroge Buber ? Imiter Dieu, écrit-il, c’est marcher dans ses voies à lui.  Buber considère  l’imitation de Dieu comme « le paradoxe central du judaïsme » (p. 193).  Paradoxe,  car est-il possible  à l’homme d’imiter l’Invisible,  l’Insaisissable, le Sans-figure ? Il pose alors la question : « Sur quoi peut se fonder l’imitation de Dieu ? »  Au terme de son investigation, il tombe sur cette parole de Dieu lue dans le Midrach : « Mon métier est la bienfaisance – tu as repris mon métier ».  Le métier de Dieu, c’est la miséricorde et la justice,  le don et le pardon. Imiter Dieu, c’est apprendre le métier de Dieu, c’est l’imiter dans ses attributs, la bienfaisance et la miséricorde, qui révèlent sa nature la plus intime.

Saint Augustin partagerait évidemment cette réflexion. Imiter Dieu, c’est agir à l’égard du prochain comme il a agi à notre égard. Augustin justifie cette manière d’agir en s’appuyant sur l’identification dans l’Evangile des deux commandements, l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Si l’amour de Dieu est premier dans l’ordre de la dignité, l’amour du prochain doit recevoir la priorité dans l’ordre de la pratique. Nous retrouvons sur ce thème le symbole du marchand. Le Christ s’est révélé comme un marchand qui, pris de pitié, n’a pas lésiné sur le prix à payer pour  racheter l’homme. Le chrétien doit agir de même à l’égard de son prochain. En s’appuyant sur Matthieu 13, 45-46 (le trésor et le marchand de perles), Augustin invite le chrétien à se constituer un trésor au ciel. Expliquant aux catéchumènes le sens du mot symbole, il leur dit :

« Le mot symbole est pris ici, par analogie, en un sens figuré. En effet, les marchands (mercatores)  font entre eux un symbole, un pacte pour affermir leur société par un contrat d’alliance. Or, votre société a pour objet un commerce tout spirituel, et vous ressemblez à des négociants  (negociatoribus)  qui cherchent une perle de grand prix (Mt 13, 45). Cette perle, c’est la charité… » (Sermon 212, 1).

Cette charité se traduit par la  générosité et la compassion envers autrui. Cela signifie concrètement avoir un comportement à l’égard du prochain identique à celui du Christ à notre égard.  Voici comment il s’exprime dans le Sermon 177, 10, où il commente la parole d’un psaume : « Qu’ils  deviennent riches en bonnes œuvres » (Ps  72, 18) :

« Le Seigneur veut que nous soyons, en un certain sens, des marchands (mercatores), et il consent à faire avec nous un échange. Nous lui donnons ce qui croît ici en abondance, et nous recevons de lui les biens qui surabondent dans les cieux, comme ces négociants qui font le commerce d’outre-mer : ils échangent les marchandises qu’ils  apportent contre les produits de ces contrées lointaines. Ainsi, par exemple, un négociant dit à son ami : Je te donne ici de l’or, livre-moi en échange de l’huile en Afrique ;  cet or, vous le voyez, voyage sans changer de place, et ce négociant a reçu ce qu’il désirait. Notre commerce spirituel, mes frères, ressemble à cet échange. Que donnons-nous d’une part, et que recevons-nous de l’autre ? Nous donnons ce que nous ne pouvons emporter d’ici, quand même nous le voudrions. Pourquoi donc le laisser périr ? Donnons ces biens de moindre prix, pour en trouver d’une valeur bien supérieure. Nous donnons la terre pour recevoir le ciel ; nous donnons des biens passagers pour recevoir des biens éternels ; nous donnons des richesses corruptibles pour  en recevoir d’immortelles ; en un mot, nous donnons ce que Dieu nous a donné pour recevoir en échange Dieu lui-même. Ne cessons donc point de faire cet échange, de nous livrer à ce merveilleux et ineffable commerce. Mettons à profit notre existence ici-bas, notre naissance, notre pèlerinage sur cette terre, ne restons point dans l’indigence » (Sermon 172, 10).

7. Le plus inconcevable, nous le tenons déjà !

On peut estimer avec Suzanne Poque, que cette métaphore commerciale du Christ marchand n’est pas très poétique. Il reste qu’elle devait être suggestive pour ce peuple d’Hippone, versé à longueur de jours dans les transactions commerciales.  De plus, Augustin ne la traite jamais de façon banale. Mais il est vrai que la métaphore du Christus mercator est exposée à des  déviations auxquelles n’a pas toujours su résister une certaine  théologie, par exemple, lorsqu’elle  en vient à la transposer dans le registre d’une justice  réparatrice, exigée par Dieu pour l’offense du péché, ou pire  encore, dans le registre de la rançon à payer au diable pour lui arracher les âmes qu’il gardait enchaînées. De telles déviations induisent alors une représentation de Dieu qui est aux antipodes de ce que voulait dire Augustin. 

Une métaphore est suggestive par certains aspects, mais ne doit pas être figée en concept. Bernard Sesboüé met justement en garde contre la tentation de « filer trop loin la métaphore[4] ».  Il ne faut pas lui faire dire plus que ce qu’elle veut dire. En l’occurrence, le thème du Christ marchand exprime la rédemption, rien de plus, mais rien de moins. Il illustre la parole de Jean : « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous ». « Car, ajoute Augustin, il n’avait pas en lui de quoi mourir pour nous, s’il n’avait pris de nous une chair mortelle. » (Serm. Morin 1, 3).  Echange inouï, inconcevable, qui est pourtant au cœur de la foi chrétienne :

« Alors, tu ne crois pas ? Crois, mais crois donc ! Ses actes ont dépassé ses promesses. Qu’a-t-il fait ? Il est mort pour toi. Qu’avait-il promis ? La vie avec lui. Il est plus inconcevable pour l’Eternel de mourir que pour le mortel de vivre éternellement. Or, le plus inconcevable, nous le tenons déjà. Oui, l’homme vivra avec Dieu, puisque Dieu est mort pour l’homme » (En in Ps 148, 8)[5].

           

Marcel NEUSCH
Augustin de l’Assomption



[1] Cf. Suzanne Poque, Christus mercator, « Recherches de Science Religieuse » (1960) p. 564-575, avec  les textes d’Augustin en latin. Plusieurs de ces textes traduits avec Isabelle Nodet.  Aussi Saint Augustin, Le visage de l’Eglise, Cerf, 1958, p.  33 sv. L’ensemble de notre étude s’inspire de Suzanne Poque.

[2] Cf. Jean-Pierre JOSSUA, Le salut, incarnation ou mystère pascal. Cogitatio Fidei 28, Cerf, 1968, pages 207 sv. où l’auteur donne d’autres références.

[3] Martin Buber, Ecrits sur la Bible. Bayard, 2003, p. 189.

[4] Bernard Sesboüé, Jésus-Christ l’unique médiateur, Jésus et Jésus-Christ n ° 33. Desclée,  1988, p.  151.

[5] Saint Augustin, Le visage de l’Eglise, Cerf, 1958, p. 36.

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