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Figures du Christ Médiateur |
« Le Dieu Christ : la patrie vers laquelle nous allons ;
l'homme Christ : la voie par laquelle nous allons »
(Sermon 124, 3, 3)
Le Christ marque toute la vie d'Augustin, de sa naissance à sa mort. Son nom lui est connu très tôt: « Ce nom de mon Sauveur, ton Fils, déjà dans le lait même d'une mère, mon coeur d'enfant l'avait pieusement bu, et il le gardait au fond... » (Conf. III, 4, 8). Il « avait entendu parler, quand j'étais encore enfant, de la vie éternelle qui nous est promise par l'humilité du Seigneur notre Dieu... » (Conf. I, Il, 17). Grâce à la présence de Monique et à son exemple, il apprend donc à prononcer le nom de ce Christ dès le début de sa vie.
Mais ces débuts encourageants allaient rester longtemps sans suite. C'est au moment de sa conversion seulement qu'il découvre le Christ de la foi, Dieu et homme. L'histoire de sa conversion sera celle des tentatives d'unir ces deux « nourritures », le Christ vrai Dieu et vrai homme, « Chemin, Vérité, Vie » (Jn 14, 6). Le lait dont il s'est nourri, c'est le Christ dans son humanité, tandis que la nourriture solide, celle des spirituels (1 Co 3, 2), c'est le Christ dans sa divinité. Les deux sont à tenir ensemble :
« On ne doit pas nourrir les petits exclusivement de lait de telle sorte qu'ils en restent toujours à ne pas comprendre le Christ Dieu, mais on ne doit pas les sevrer de telle sorte qu'ils abandonnent le Christ homme. Autrement dit, on ne doit pas les nourrir exclusivement de lait de peur qu'ils ne comprennent jamais le Christ médiateur... » (In Joh . Ev. 98, 6).
Dressons donc un bref état de la façon dont le Christ se présente dans la vie d'Augustin. Cette découverte est progressive. Elle peut conduire à différentes façons d'envisager la médiation du Christ. Cette « polyphonie » ne diminue en rien l'importance de la divinité de Jésus. Sans doute un peu à la façon dont Dieu se présente dans nos propres existences.
1
Trois
étapes de la découverte du Christ
Augustin est un homme de son temps. Il n'a pas d'emblée eu une vision juste du Christ. Il a plutôt commencé par partager sur Jésus de Nazareth les nombreuses conceptions qui circulaient autour de lui. On pourrait dire que ces médiations étaient imparfaites. En d'autres termes, ces conceptions, que nous allons évoquer brièvement, ont été autant d'obstacles qu'il lui a fallu dépasser pour accéder au mystère plénier du Verbe incarné.
1. Le Christ des manichéens : un Christ imaginaire
On connaît cette secte fondée par Mani, qui prétendait à l'universalité et qui était en concurrence avec le christianisme dont elle avait intégré plusieurs aspects. Les manichéens vénéraient Jésus, dont ils admiraient sincèrement la figure. Mais ils ne pouvaient accepter son humanité. Celle-ci n'était qu'une apparence car, à leurs yeux, un Dieu venu dans la chair ne pouvait être qu'un Dieu déchu et dégradé. Augustin partage leurs réticences au sujet de l'incarnation :
« Et notre Sauveur lui-même, ton Fils unique, je l'imaginais comme si, du bloc de ta masse toute lumineuse, il émanait pour notre salut… ainsi je ne pouvais pas croire autre chose sur lui, que ce que pouvait se représenter ma vaine imagination. Aussi, à une nature comme la sienne, je ne pensais pas qu'il fût possible de naître de la Vierge Marie sans se mêler à la chair. Or je ne la voyais pas s’y mêler sans en contracter une souillure, selon la conception que je m'en faisais. Je craignais donc de le croire né dans une chair, pour n'être pas contraint de le croire souillé par la chair. Aujourd'hui tes spirituels riront de moi doucement et affectueusement s'ils lisent ce passage de mes confessions. Voilà pourtant ce que j'étais » (Conf. V. 10.20).
Quand Augustin reviendra plus tard sur cette impossibilité des manichéens à se figurer un Dieu incarné, il comprendra qu'une telle confession ne peut venir que de Dieu, faisant sienne la parole de Jean : « Tout esprit qui confesse Jésus-Christ venu en chair vient de Dieu » (1 Jn 4, 2). Inversement, le refus d'une telle confession est le signe que l'on n'est pas de Dieu : « Le manichéen nie que le Christ soit venu en chair, mais il n'y a pas beaucoup de peine à nous persuader que cette erreur ne vient pas de Dieu... » (Sermon 183). Augustin comprendra que l'incarnation est la condition même du salut. Il rejettera le « Christ mythique » (Christus phantasticus) des manichéens et n'y reviendra jamais, comprenant que si Dieu ne s'est pas fait homme, l'humanité n'est pas sauvée :
« Dieu a mille manières de soigner les âmes... Jamais Dieu n'a pris de mesure plus bienfaisante à l'égard du genre humain que lorsque sa Sagesse en personne, le Fils unique, consubstantiel et coéternel à son Père, a bien voulu assumer l'homme tout entier et que "le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous" (Jn 1,14). Il a montré ainsi aux charnels, incapables de considérer spirituellement la vérité, quelle haute place tient dans la création la nature humaine. En effet, il s'est montré aux hommes non seulement sous forme visible (ce qu'il aurait pu faire dans un corps céleste mis à la mesure de notre regard), mais en vrai homme, car il lui fallait assumer précisément la nature qu'il devait libérer. De plus, pour que nul sexe ne pût se croire méprisé du Créateur, il se fit homme et naquit d'une femme... » (De vera religione 16, 30).
2. Le Christ des philosophes : un maître de sagesse
Après avoir quitté les manichéens, « ces dupeurs dupés et ces bavards muets » (Conf. VII, 2, 3), Augustin fut tenté par le scepticisme de l'Académie. Il désespéra de trouver la vérité jusqu'à ce qu'il rencontre à Milan les platoniciens. La philosophie avait toujours exercé sur Augustin un grand attrait. A 19 ans, déjà étudiant à Carthage, il découvrit avec délices un dialogue de Cicéron : l'Hortensius, qui devait l'orienter vers la sagesse. Sa formation antérieure, ainsi que la culture ambiante, lui fit chercher cette sagesse du côté du Christ. Après le détour par le manichéisme, c'est donc la lecture des livres platoniciens (libri platonicorum) qui allait être décisive pour sa découverte du Christ. A Milan, saint Augustin fréquenta « un cercle » d'intellectuels chrétiens, imprégnés de la philosophie platonicienne, dont Plotin et Porphyre étaient considérés comme les représentants principaux. A cette époque, le Christ n'était encore pour lui qu'un maître de sagesse, un philosophe enseignant ses disciples :
«... Mon opinion sur le Christ, mon Seigneur, se bornait à voir en lui un homme d'une éminente sagesse, à qui nul ne saurait être égalé… c'était surtout parce que né merveilleusement d'une vierge. Pour être l'exemple du mépris à donner aux choses temporelles afin d'obtenir l'immortalité, il me paraissait, par l'effet d'une sollicitude divine à notre égard, avoir mérité une bien grande autorité dans son enseignement. Mais ce que renfermait de mystère le Verbe fait chair, je ne pouvais même pas le soupçonner... » (Conf. VII, 19, 25).
Par la suite, le platonisme sera jugé sévèrement par Augustin, précisément parce qu'il le jugeait incapable de « soupçonner » le mystère du Verbe fait chair. Il n'avait découvert que la moitié de la vérité, celle du Verbe éternel, mais il ignorait et il était même incapable de concevoir l'autre moitié, celle du Verbe entré dans le temps et dans notre condition humaine. Or, c'était justement là la pierre de touche du christianisme. Dans un tableau contrasté, Augustin opposa donc ce qu'il avait appris du platonisme (« là j'ai lu ») et ce qu'il n'y avait pas trouvé (« dans ces livres je ne l'ai pas lu ») :
« Et là j'ai lu... qu'au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu... Quant à ceci: Il est venu dans son propre domaine... dans ces livres je ne l'ai pas lu. De même, j’y ai lu que le Verbe, Dieu, est né non de la chair, non du sang... mais de Dieu. Cependant que le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous, dans ces livres, je ne l'ai pas lu... » (Conf. VII, 9, 13-14).
C'est dans ce contexte polémique contre les platoniciens qu'Augustin introduisit l'opposition célèbre entre la patrie et la voie, la patrie que les platoniciens avaient vue de loin, mais en ignorant la voie qui y conduisait. Porphyre et les siens n'avaient pas connu la « voie universelle de la délivrance de l'âme » (Civ. Dei X, 32, 1), quoi qu'ils aient prétendu, car cette voie n'est autre que le Verbe incarné, une voie cachée aux sages, et révélée aux petits :
«Autre chose est de voir d'un sommet boisé la patrie de la paix, de ne pas découvrir la route qui y mène, de s'évertuer en vain dans des régions impraticables, au milieu des assauts et des embuscades que dressent les déserteurs fugitifs avec leur chef, lion et dragon ... autre chose de tenir la voie qui y conduit, sous la protection vigilante du Prince céleste, à l'abri des brigandages de ceux qui ont déserté la milice céleste... car ils l'évitent comme le supplice » (Conf. VII, 21, 27).
3. Le Christ des chrétiens : le Verbe fait chair
Que manque-t-il au philosophe pour découvrir la « voie » ? Augustin ne varie pas dans sa réponse : c'est l'humilité. Il est incapable de concevoir que Dieu puisse entrer dans la chair. La via universalis, que les platoniciens cherchaient est une via humilitatis. Ce fut le drame de Porphyre d'avoir méprisé cette voie d'humilité, tandis que ce fut la chance d'Augustin de l'avoir découverte, notamment grâce à la lecture de saint Paul :
« Porphyre n'a pas voulu comprendre que le Seigneur Christ est le Principe dont l'incarnation nous purifie. Il l'a méprisé dans la chair même qu'il a assumée pour le sacrifice de notre purification. Il n'a pas compris ce grand mystère, en raison de cet orgueil que le Médiateur véritable et bienfaisant a abattu par son humilité... » (Civ. Dei X, 24).
A la présomption platonicienne, il faut donc substituer l'humilité chrétienne. On ne s'élève pas soi-même à la hauteur du Verbe de Dieu, mais on y est élevé par lui. Une telle élévation suppose que l'on accueille « l'humble Jésus » car c'est lui qui nous fait « posséder Dieu ». Essayant de comprendre, plus tard, pourquoi lui-même avait échoué dans sa recherche, Augustin mettra en cause son manque d'humilité. « C'est que je n'étais pas, pour posséder mon Dieu, l'humble Jésus, assez humble... » (Conf. VII, 18,24). Sa conversion, c'est la découverte de la voie qui mène à la patrie, voie qui est celle du Verbe de Dieu se faisant chair pour s'adapter à notre condition charnelle, et devenant par l'incarnation le Médiateur entre les hommes et Dieu :
« Et je cherchais la voie, pour acquérir la vigueur qui me rendrait capable de jouir de toi ... et je ne trouvais pas, tant que je n'avais pas embrassé le Médiateur entre Dieu et les hommes, l'Homme Jésus-Christ, qui est au-dessus de tout, Dieu béni à jamais… il appelle et il dit : Je suis la voie, la vérité et la vie.. et la nourriture que par faiblesse, je ne pouvais pas prendre, il la mélange à la chair, puisque le Verbe s'est fait chair, afin que pour notre enfance ta sagesse devînt du lait, elle par qui tu as créé toutes choses…» (Conf. VII, 18.24).
Avec la découverte du Verbe fait chair, Médiateur entre les hommes et Dieu, Augustin est déjà un peu au terme de sa recherche. Une avancée décisive aura été faite à partir de la lecture des philosophes. Cependant, il lui fallait encore franchir une dernière étape, la plus difficile, celle qui faisait de lui non plus un philosophe, mais un croyant. On s'est posé la question : Augustin s'est-il converti au platonisme ou au christianisme ? En réalité, la réponse ne fait pas de doute : « Lors de sa conversion, en 386, écrit Goulven Madec, Augustin a trouvé dans le christianisme la vérité du platonisme. Il n'a jamais songé à chercher dans le platonisme la vérité du christianisme »[1]. Il s'est bien converti au christianisme sans qu'il ait eu à renier le platonisme, car le christianisme contient tout le platonisme, mais l'inverse n'est pas vrai. Toute sa vie consistera à approfondir le mystère du Christ de Monique dont il confessera le nom au moment de son baptême.
2
Vers
une typologie des figures du Christ
Après ses errances à travers le manichéisme et la philosophie platonicienne, Augustin a donc découvert le mystère du Christ, tel que le présente la foi catholique : le Christ homme et Dieu. C'est ce mystère qu'il approfondira tout au long de son ministère, essayant de le faire comprendre aux chrétiens dans sa prédication. On se contentera ici d'indiquer certains titres à travers lesquels Augustin s'efforce de dire quelque chose de ce mystère. Ces titres expriment à la fois l'identité du Christ et sa fonction, ce qu'il est en lui-même et ce qu'il est pour nous.
1. Le Christ médiateur
L'union des deux natures dans le Christ permet à Augustin de sortir du dilemme dans lequel il se débattait depuis des années et portant sur le salut. C'est parce que le Verbe s'est fait chair, sans perdre sa divinité, qu'il peut sauver l'homme. Cette double nature, humaine et divine, donne tout son sens à l'œuvre de salut. Il permet au Christ d'être le Médiateur entre Dieu et les hommes. Ce fut la grande découverte d'Augustin :
«... la Vérité elle-même, le Dieu Fils de Dieu, assumant l'homme sans consumer le Dieu, a établi et constitué cette même foi en vue d'ouvrir à l'homme le chemin qui, par l'Homme-Dieu, conduit au Dieu de l'homme. Voilà donc le Médiateur entre Dieu et les hommes, l'homme Jésus-Christ. Car s'il est Médiateur, c'est comme homme… comme tel aussi, il est la voie. S'il se trouve un chemin entre celui qui tend et le but vers lequel il tend, il y a espoir de parvenir…, si la voie manque, à quoi sert de connaître le but Or, pour avoir la seule voie pleinement à l'abri de toutes les erreurs. Il faut celui qui est en même temps Dieu et homme : Dieu, le but où l'on va ... homme, la route par où l'on va...» (Civ. Dei, XI, 2).
Le même thème est repris dans les sermons. Augustin ne cesse de souligner que, pour remplir cette fonction de Médiateur, le Christ doit participer à la nature des termes dont il assure la médiation, Dieu et l'homme. C'est parce qu'il remplit cette double condition que le Christ est Médiateur :
«… Ainsi, il est le médiateur entre Dieu et les hommes parce qu'il est Dieu avec le Père, parce qu'il est homme avec les hommes. L’homme sans la divinité ne peut être médiateur. Dieu sans l'humanité ne peut être médiateur. Voici le médiateur : la divinité sans l'humanité n'est pas médiatrice… l'humanité sans la divinité n'est pas médiatrice... mais entre la divinité et l'humanité seule, est médiatrice la divinité humaine et l'humanité divine du Christ » (Sermon 47, 21).
Cette médiation du Christ est tout à notre bénéfice. Elle est pour nous (pro nobis) car elle permet à notre humanité d'accéder à la divinité. Elle est la condition de notre divinisation. Grâce à Dieu devenant homme, l'homme peut devenir Dieu :
« Ne pensez pas que ce soit trop pour vous de devenir fils de Dieu : pour vous, il est devenu fils de l'homme, lui qui était Fils de Dieu. S'il s'est fait moins, lui qui était plus, ne peut-il faire que, de moins que nous étions, nous puissions être quelque chose de plus ? Il est descendu vers nous, et nous ne monterions pas vers lui Il a pris, pour nous, notre mort, et il ne nous donnerait pas sa vie? Il a souffert, à cause de toi, tes maux et il ne te donnerait pas ses biens ? » (Sermon 119).
2. Le Christ médecin
De ce thème du Christ Médiateur, thème central de la christologie augustinienne, découle toute une série de titres, riches en couleur, qui en explorent le mystère. Qu'il suffise d'en retenir deux, celui de Christ médecin, titre approfondissant le mystère de la Rédemption, et de Christ total, terme renvoyant à l'ecclésiologie d'Augustin. Le thème du Christ médecin est courant dans la tradition. Origène ou Grégoire de Nysse lui accordent leur préférence. Augustin l'a repris à travers son expérience de pécheur pardonné. L'image du Christ médecin lui permet de développer le thème des sacrements et de l'économie du salut, la Rédemption. Le Christ, sous la figure du Bon Samaritain, s'est fait le médecin de l'humanité pour la guérir de son orgueil :
« Le principe de toutes les maladies est l'orgueil, puisque le principe de tous les péchés est l'orgueil (cf Eccl. 10. 15). Soigne l'orgueil, et il n’y aura plus d'iniquité. C'est donc pour que soit soignée la cause de toutes les maladies, c'est-à-dire l'orgueil que le Fils de Dieu est descendu et s'est fait humble...» (In Jo Ev. 25,16).
Cette conception thérapeutique de l'Incarnation inclut les sacrements. Baptême et eucharistie sont des remèdes destinés à notre guérison. Le Christ est tout à la fois le médecin et le remède (In Jo Ev. 3,6). Augustin revient plusieurs fois sur ce thème pour souligner qu'il n'est pas de maladie qui puisse résister au Christ :
« Ils ont tué leur médecin... le médecin faisait de son sang le remède pour ses meurtriers. Vous avez été en fureur, et vous avez répandu le sang innocent: croyez, et buvez ce que vous avez répandu... Qu'est-ce qui ne leur a pas été remis, quand il leur a été remis d'avoir tué le Christ ? Aussi, très chers, personne ne doit douter que les péchés sont remis dans le bain de régénération, tous absolument, les plus petits et les plus grands... vous en avez un exemple et un grand témoignage : il n'y a pas de plus grand péché que de tuer le Christ… Puisque même ce péché a été remis, quel péché demeurera-t-il chez un croyant baptisé ? » (Serm. Morin 1, 9).
Ce qu'accomplit le baptême de régénération, l'Eucharistie l'accomplit de même. Le Christ s'y offre en nourriture, afin de guérir l'homme de sa faiblesse et de l'aider dans sa traversée du désert. Le sacrement est l'Incarnation continuée. Il prend son sens en elle. Il accomplit, avec et par le Christ, le passage de la mort à la vie :
« Ainsi notre Seigneur Jésus-Christ : il était le Verbe auprès du Père, par qui tout a été fait..., étant dans la forme de Dieu. Il n'avait pas à usurper l'égalité avec Dieu.., il remplissait les anges à leur mesure et il nourrissait au ciel les esprits intellectuels, les puissances et les vertus. Mais l'homme malade, enveloppé dans la chair, gisait à terre… et le pain céleste ne pouvait lui parvenir. Alors, afin que l'homme mangeât le pain des anges et que la manne descendît sur le véritable peuple d'Israël, le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous... Bois du lait, afin de te nourrir ... nourris-toi, afin de grandir... grandis afin de manger le pain...» (En. in ps 130. 9-12).
3. Le Christ total
Augustin approfondit un autre mystère à la lumière du Christ venu dans la chair, le mystère de l'Eglise, du Christ total. Le Christ n'a pas voulu pénétrer dans le ciel seul, sans nous. Le Christ total désigne cette totalité, la Tête unie à son Corps, l'Eglise, auquel les baptisés sont incorporés, si bien que ce que fait le Christ, il le fait en lien avec tout le Corps et pour lui :
« Le Christ total est à la fois tête et corps. La tête, c'est notre Sauveur, celui qui a souffert sous Ponce Pilate et qui depuis sa résurrection siège à la droite du Père. Son corps, c'est l'Eglise, non pas telle ou telle, mais cette vaste unité répandue sur toute la terre, non pas seulement les hommes qui vivent actuellement, mais elle rassemble avec eux ceux qui ont été avant nous et ceux qui vivront après nous jusqu'à la consommation des siècles. L'Église universelle, composée de tous les fidèles - car les fidèles sont tous des membres du Christ - a dans les cieux sa tête qui gouverne le corps. Notre regard ne peut monter jusque-là mais nous y sommes fortement liés par la charité. Comme le Christ total est à la fois tête et corps, nous devons dans tous les psaumes entendre les paroles de la tête en songeant toujours que ce sont aussi celles du corps. Car il n'a pas voulu parler séparément... lui n'a pas voulu être séparé de nous, selon qu'il nous l'a dit : "Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles..." (Mt 28,20). S'il est avec nous, il parle en nous, il parle de nous, il parle pour nous, car nous aussi nous parlons en lui. C'est parce que nous parlons en lui que nous disons la vérité... » (En in ps 56, 1).
Cette union entre le Christ et l'Eglise est telle qu'Augustin n'hésite pas à la comparer à l'union conjugale. Tout comme l'homme et la femme sont appelés à ne faire qu'une seule chair, le chrétien dans l'Eglise ne fait plus qu'un avec son Seigneur et ses frères. Et c'est l'Eucharistie, dans laquelle Jésus se donne en nourriture pour notre croissance (Conf. VII, 10, 16), qui assure ce lien en profondeur :
« Recevez donc et mangez le corps du Christ, puisque dans le corps du Christ vous êtes devenus maintenant les membres du Christ... recevez et buvez le sang du Christ. Pour ne pas vous laisser disperser, mangez celui qui est votre lien... pour ne pas paraître sans valeur à vos yeux, buvez celui qui est le prix dont vous avez été payés. Quand vous mangez cette nourriture et buvez cette boisson, elles se changent en vous ; ainsi vous aussi vous êtes changés au corps du Christ, si vous vivez dans l'obéissance et la piété... Si vous avez la vie en lui, vous serez une seule chair avec lui. Car ce sacrement ne vous présente pas le corps du Christ pour vous séparer de lui. L'Apôtre nous rappelle que ceci a été prédit dans la sainte Ecriture : "Ils seront deux en une seule chair"... Ailleurs il dit à propos de l’eucharistie elle-même : "Nous sommes un seul pain, un seul corps si nombreux que nous soyons" (1 Co 10, 17). Vous commencerez donc à recevoir ce que vous avez commencé d'être... » (Sermon Denis, 3).
En se faisant homme, le Médiateur permet à l'homme de connaître Dieu, de vivre en lui, d'être fils de Dieu. Le Christ pour nous s'est fait temporel pour que nous devenions éternels (n Jo Ep. 2, 10). Cette conception du Christ total a des implications éthiques : on ne peut prétendre aimer ses frères sans aimer le Christ, car il n'y a qu'un seul Christ, Tête et Corps, animé d'une même vie.
Conclusion
Structure de la
christologie augustinienne
En parlant du Christ, Augustin distingue volontiers en lui deux formes ou deux conditions, assumées l'une et l'autre pleinement dans sa personne : la forme d'esclave et la forme de Dieu. La forme d'esclave (forma servi) concerne le Christ homme : c'est le mystère de l'Incarnation, le lait donné à notre faiblesse, tandis que la forme de Dieu (forma Dei) désigne le Christ en tant que Dieu, coéternel au Père, la nourriture solide donnée aux spirituels. Ces deux formes sont unies dans l'unique personne du Christ.
Ce mystère de l'union des deux natures n'allait pas de soi. Le moine gaulois Léporius, suspecté d'hérésie, avait du mal à entrer dans ces vues. Il refusait l'incarnation et la mort du Christ parce qu'il pensait qu'une telle condition trop humaine, diminuait la divinité du Christ. Augustin l'aida à surmonter ses difficultés en montrant qu'en se faisant homme, le Christ ne perd pas sa divinité. Il est Dieu dans la condition humaine.
« Informé, Léporius a facilement vu que Dieu s'est fait homme, parce que le Verbe s'est fait chair et que le Verbe était Dieu; et il a vu que l'Apôtre a enseigné que cela s'est fait sans que le Verbe ait perdu de ce qu'il était, mais en assumant ce qu'il n'était pas ; en effet, "il s'est anéanti, non pas en perdant la forme de Dieu mais en prenant la forme d'esclave"».
« Ce que Léporius craignait, en effet, lorsqu'il se refusait à admettre un Dieu né d'une femme, un Dieu crucifié... c'est qu'on crût que la divinité s'était changée en homme ou qu'elle ait subi une corruption par son mélange à l'homme. Pieuse crainte, mais imprudente erreur ! Il voyait pieusement que la divinité ne peut changer ; mais il présumait imprudemment que le Fils de l'homme peut être séparé du Fils de Dieu, de sorte que l'un et l'autre soient différents et que l'un d'eux ne soit pas le Christ ou bien qu'il y ait deux Christ. Mais ensuite, il reconnut que le Verbe de Dieu, le Fils unique de Dieu s'est fait homme, de telle sorte qu'aucun des deux n'est changé en l'autre mais que les deux conservant leur substance, Dieu en l'homme a pu subir des souffrances humaines tout en gardant intègres ses prérogatives divines en lui-même; il confessa sans crainte aucune le Christ Dieu et homme ; et il craignait désormais davantage l'ajout d'une quatrième personne à la Trinité que la dégradation de la substance dans la divinité » (Lettre 219, 2-3).
Augustin a accepté de suivre le Christ. Après avoir découvert que le Christ était la voie, il ne s'en est plus écarté. Le Christ entraîne sur un chemin d'épreuve, mais qui sait tenir jusqu'au bout, dans la foi, ne peut manquer de parvenir à la Patrie. Même nos faiblesses ne doivent pas nous décourager. « Mieux vaut un boiteux sur la route qu'un coureur hors de la route... » (Sermon 141). La vie d'Augustin est l'histoire de cette marche, parfois boiteuse, sur la voie qu'il a découverte au moment de sa conversion.
Pour exprimer toute la richesse du Christ pour lui, Augustin a multiplié les images. Nous ne les avons pas toutes évoquées. Du Christ Avocat au Christ Vie, en passant par le Christ Porte ou le Christ Pain des anges, aucune de ces images ne peut épuiser l'infinie richesse de Dieu cachée dans son visage. Au terme de ce rapide parcours, nous retenons ce conseil d'Augustin. Méditant sur l'appel des premiers disciples par Jésus, il écrit :
« Il leur montra où il demeurait. Ils vinrent et ils demeurèrent avec lui. Quel jour heureux ils vécurent et quelle nuit bienheureuse ! Qui pourrait nous dire ce qu'ils entendirent des lèvres du Seigneur ? Bâtissons-nous aussi dans notre cœur une maison où il puisse venir et nous enseigner et s'entretenir avec nous... » (In Jo Ev. VII. 9).
Bibliographie : Cet article est la reprise, légèrement modifiée, d’une étude parue dans IA n° 5 (janvier 1991, épuisé), signé Benoît Grière : Figures du Christ chez saint Augustin (pages 5 à 17).
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