Édito

La vie en échange de la  mort

Le thème de l’admirable échange n’a pas été inventé par Augustin. Déjà largement attesté dans la théologie des Pères de l’Eglise, il était dans l’air du temps. Pour ne citer  qu’un Africain, voici comment s’exprime saint Cyprien : « Ce qu’est l’homme, le Christ voulut l’être, afin que l’homme puisse être ce qu’est le Christ ». Ce genre de formules, qui exprime ici le sens de l’incarnation, trouve un écho immédiat chez  saint Augustin. Dans sa concision, il l’énonce ainsi : « Pour faire dieux ceux qui étaient hommes, lui qui était Dieu est devenu homme » (Sermon 192, 1).
            Augustin se servira de ce thème de l’admirable échange pour exprimer, au-delà du mystère de l’Incarnation, les différentes phases de l’économie du salut, depuis l’entrée du Christ dans la condition humaine jusqu’à la mort sur la croix. Jésus a éprouvé tout ce qu’un homme peut éprouver, de la naissance à la mort. Et il donne en partage à l’homme tout ce qu’il tient de sa nature  divine. Naître et mourir, telle est en résumé la condition de l’homme. En échange, il associe l’homme à sa vie immortelle, introduisant ainsi dans le monde une espérance inouïe.
            « Le Seigneur Jésus-Christ, en se faisant chair, a donc donné à notre chair l’espérance. Il a pris ce que nous connaissions si bien sur cette terre, ce que nous y trouvons en abondance : la naissance et la mort. Naître  et mourir, voilà ce qui abonde ici-bas ; ressusciter et vivre éternellement y était  inconnu. Il a trouvé ici ces viles marchandises de la terre, mais celles du ciel il les a fait aussi passer par cette terre » (Sermon 124, 4).
            Le présent numéro des Itinéraires Augustiniens ne s’en est pas tenu à repérer le thème de « l’admirable échange » dans sa formulation générale. On s’est attaché à montrer comment Augustin l’a orchestré en lui associant par exemple celui du Christ « marchand », thème qui vient inévitablement à l’esprit dès qu’il est question d’échange. On a aussi voulu montrer comment ce thème de l’échange appelle en complément d’autres images du Christ, aucune ne réussissant à cerner à elle seule sa pleine identité.
On est allé plus loin dans ce numéro en évoquant les variations de la thématique du salut au cours de l’histoire. Comme l’a montré, entre autres, Hans Urs von Balthasar, si, pour exprimer ce  qui se joue entre Dieu et les hommes, l’Antiquité a de préférence eu recours au thème de l’échange, ce thème n’était pas exclusif, et surtout  d’autres époques marquèrent leur préférence pour des expressions différentes, telles que la substitution, la solidarité, la libération, etc.

Ces variations sont bien le signe, là encore, qu’aucun terme, ni aucune époque n’a su épuiser le mystère du salut. Le thème de l’échange est une expression du salut  parmi d’autres. Il a ses limites, mais garde sa force d’évocation. Si Dieu déborde les possibilités du langage humain, c’est pourtant le seul langage dans lequel il puisse se dire.

Marcel NEUSCH
Augustin de l’Assomption

 

In memoriam

Goulven Madec
(1930-2008)

Goulven Madec, religieux assomptionniste, nous a quittés le 20 avril 2006. Directeur de recherches au C.N.R.S., membre de l’Institut d’Etudes Augustiniennes, professeur à l’Institut catholique de Paris, il ne manquait pas de titres. Il fut un ami pour les IA qui lui doivent en particulier un  Saint Augustin (IA n° 28, juillet 2002) : un portrait savoureux, qui vient d’être réédité (DDB, 2008). Comme l’écrivait Jean-Claude Fredouille, en 1998 : Goulven était «  l’un des tout meilleurs spécialistes dans une discipline aussi vaste que riche ». 
Pour les IA, il était un conseiller précieux. Sa science était intimidante, elle n’était jamais écrasante ni hautaine. La simplicité de son accueil mettait d’emblée en confiance. Son humour s’exerçait d’abord à l’égard de lui-même. Mais sa plume pouvait aussi se faire mordante et sans indulgence face à une science prétentieuse ou à des interprétations hasardeuses. Un autre de ses collègues, Jean Pépin, en préface à ses Petites Etudes Augustiniennes,  évoque ainsi son style :
« Ce recueil éblouit par  sa variété. La raison en est que le talent de l’auteur fait qu’il ne cesse de changer de ton. Il sait composer de parfaites  dissertations universitaires, dans lesquelles il fait mine de s’effacer complètement derrière l’objectivité du comptable… Mais (oserai-je dire : par  bonheur), ce n’est pas toujours que Goulven réussit à se dissimuler, comme dans un cache-cache réussi derrière le grand savant qu’il est… Il excelle à remettre en chantier, avec un œil neuf, de grandes questions disputées de naguère… On le sent parfois bouillir intérieurement, derrière la façade d’un discours de bonne compagnie… »  
Parmi ses nombreux travaux, signalons deux ouvrages destinés au grand public : Le Dieu d’Augustin  (Cerf, 1998), et surtout : Le Christ de saint Augustin. La Patrie et la Voie (Desclée, nouvelle éd. 2001). Le principe qui le guidait dans sa lecture d’Augustin était « simple, du moins en apparence » (Isabelle Bochet) : « lire tout Augustin avec les yeux d’Augustin ».  Comme Augustin, il savait mettre son érudition à la portée de tous. C’est  sa voix que nous voudrions faire entendre en reprenant les conseils qu’il adressait aux lecteurs des IA (n° 28) :
« Une petite confession pour finir (comme c’est normal de la part d’un augustinien). J’ai peiné réellement pour  évoquer aussi simplement qu’il m’a été possible la vie, l’activité, les convictions d’Augustin. J’ai bien conscience de n’avoir pas écrit un roman de plage. Mais j’ai éprouvé une joie profonde  à transmettre cette petite catéchèse augustinienne par La voix de Dom Michel (bulletin paroissial qui reçut la première édition de ce portrait). Donnez-vous la peine de lire, à petites doses, à petites étapes, si cela vous chante ! »

Marcel NEUSCH
Augustin de l’Assomption

 

 

Vers le texte précédent
Retour au sommaire
Vers le texte suivant

Webmestre: D. Remiot

Réalisation: Avenir Internet