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L’urgence de la miséricorde |
Les commentaires de l’intégralité des psaumes par Augustin d’Hippone constituent un monument de la foi chrétienne et de l’exégèse biblique. Une véritable cathédrale, dans laquelle on peut redécouvrir toute l’ardeur pastorale de l’évêque d’Hippone. Homélie après homélie, Augustin prend le texte des psaumes à bras le corps. Tantôt parcourant le texte verset après verset, à grande vitesse. Tantôt, déployant patiemment une pensée qui s’appuie sur le texte biblique autant qu’elle se laisse déplacer par lui. En fait, les psaumes, comme prière liturgique et comme textes charnières pour les auteurs bibliques eux-mêmes, sont pour lui un magnifique jardin théologique.
Augustin tire sur les fils du texte pour montrer la trame de ce grand tissu des Ecritures aux motifs subtils et majestueux. Avec au centre, toujours la même « navette » qui fait avancer le travail de tissage biblique : la figure salvifique du Christ. Dans les psaumes, c’est le Christ qu’Augustin contemple. Avec l’auteur des psaumes, qu’Augustin accueille comme étant le roi David lui-même, figure pré-messianique par excellence, il voit comment en avant et en arrière de l’histoire, l’œuvre de résurrection du Christ s’est déployée. Ce va-et-vient constitue aussi pour lui une invitation dynamique pour le croyant à « revenir » en « confessant » l’humilité de son chemin et la grandeur de Dieu. Le thème de la « miséricorde » dans les psaumes n’est donc pas simplement l’occasion d’évoquer la vie morale du chrétien. Il lui permet inlassablement de souligner l’urgence de la conversion, du retour au Christ, pour sortir de l’enfermement sur soi et ainsi accueillir le Dieu qui vient.
Dans le cadre de notre réflexion, nous avons parcouru les commentaires de six psaumes différents[1], psaumes répartis tout au long du psautier et qui expriment, à divers titres, une invitation au pardon des péchés.
Les psaumes de la miséricorde interprétés à la lumière de saint Paul
Il n’est pas difficile de voir que la clé de lecture théologique des psaumes évoquant la question du pardon des péchés, Augustin la trouve chez saint Paul. Une théologie de la grâce préalable à tout effort du croyant (justification) est déclinée sans cesse tout au long des commentaires. D’autres thématiques pauliniennes sont aussi présentes : on peut citer la comparaison entre la loi de Moïse et la foi d’Abraham ; la comparaison entre la foi du peuple juif et celle des païens ; et aussi la comparaison entre le premier Adam et le nouvel Adam qu’est le Christ.
Augustin saisit cette dernière comparaison pour faire comprendre que le péché a une dimension à la fois personnelle et collective. Le salut du Christ, offert à tout homme, le manifeste paradoxalement. Notre solidarité avec le vieil Adam s’exprime par le fait que le péché se répand insidieusement en tout être, au-delà même de notre volonté. Avec Adam, nous partageons « cette fragilité de la chair, ce foyer de douleur, cette maison de pauvreté, cette chaîne de la mort, ces pièges de la tentation » (Ps. 84). Cette blessure de l’humain est aussi une blessure dans le projet divin. La colère de Dieu en est le signe. Mais plus encore, le pardon, chemin inattendu dans son ampleur. Si la colère divine se manifeste comme un relent dans l’expérience de la mort comme passage, sa miséricorde mène, elle, à la vie qui ne finit pas.
Théologie de la grâce donc que le commentaire augustinien
des psaumes évoquant la miséricorde du Dieu d’Israël permet d’expliciter, par
exemple dans le psaume 31, en écho à l’utilisation qu’en fait l’Apôtre lui-même
dans sa lettre aux Romains. La grâce, c'est-à-dire le don gratuit de Dieu pour
le pécheur sauvé par
Car prêcher une théologie de la grâce, c’est forcément dénoncer des formes de religiosité qui encombrent la foi chrétienne, aujourd’hui encore. L’évêque d’Hippone reconnaît ainsi deux abîmes pour le croyant (Ps. 31):
- « fausse présomption de la bonté divine » endort la foi.
- « vaine ostentation d’orgueil ».
Ces deux postures, qui ne vont pas sans rappeler en partie celles des deux fils de la parabole du Prodigue, doivent être réfutées. C’est une règle de la vie spirituelle : ce n’est « ni à droite, ni à gauche » (Pr 4,27) que se trouve l’équilibre qui permet de prétendre à la catholicité. Ces deux postures ne sont que les deux faces d’une même pièce. Le vain abaissement et la fausse élévation éloignent tous deux de l’œuvre de salut de Dieu. « Ne vous appuyez pas sur votre justice pour espérer le ciel, lance Augustin, ni sur la divine miséricorde pour pécher. » (Ps 31). Ni orgueil, ni paresse donc. Et là encore, la méditation des psaumes indique un juste chemin entre les précipices. Des vices, ils nous apprennent à nous corriger. Des vertus, à nous réjouir. Le signe de l’humilité est salutaire, rappelle souvent Augustin. Par exemple en évoquant, dans le commentaire du psaume 50, la figure du roi David : le souvenir de sa chute doit nous inviter à la modestie et à la prudence. Nous ne sommes pas plus forts que cette impressionnante figure-phare de la foi de l’Ancien Testament.
Pour ne pas tomber dans ces précipices insidieux, Augustin met la théologie paulinienne de la grâce en équilibre avec celle des œuvres de la lettre de saint Jacques. Si la foi est comme un arbre, elle doit aller jusqu’à s’épanouir dans les fruits d’une vie charitable, explique ainsi Augustin. Mais, insiste t-il, c’est bien la foi qui donne le sens. « Tiens donc ferme dans la foi, si tu veux agir. » (Ps 31). Ce n’est pas tant l’habilité du commandant d’un navire tenant son gouvernail qui prime que de savoir où est la bonne direction à suivre (Ps. 31). « La foi est sans œuvres si elle est sans charité. ». Car le risque est grand qu’il y ait une source d’impiété dans des œuvres personnelles mêlées d’orgueil. Sans la foi, ni l’action ni l’espérance n’a de sens. Par la foi, nous redressons notre route.
Orateur habile, Augustin multiplie les métaphores, les images et les récits pour éclairer sa catéchèse. La figure du médecin revient ainsi régulièrement[2], par exemple dans le commentaire des psaumes 84, 102 etc. Comme un médecin, Dieu, par son Fils, vient révéler la source de nos « langueurs ». « Il est le médecin qui nous guérit, afin de nous montrer la lumière et cette lumière que nous pourrons voir, c’est lui-même. » (Ps. 84).
Car nous sommes de grands corps malades, en lutte, dans une guerre intérieure permanente qui nous épuise. Tout en nous est pris entre faims, soifs, tentations, fatigues, accablements. Et même, n’est-il pas paradoxal, souligne Augustin que tout ce que nous prolongeons trop longtemps dans notre vie mène à la mort ? (Ps. 84). Ces abîmes intérieurs appellent à une urgente guérison.
Mais de cette maladie mortelle dont la racine est le péché, on ne peut guérir qu’en osant une véritable lucidité sur soi-même. Reconnaître le mal à l’œuvre en nous et comment nous l’entretenons est le premier pas vers la guérison. Citant l’exemple des chrétiens qui, absent à l’office qu’il célèbre, préfèrent se rendre aux jeux du cirque, Augustin met à jour la superstition de cette démarche, sans oublier de prier pour ces frères absents : « Demandons à Dieu, que dans sa miséricorde il leur donne la lumière qui condamne ces folies, l’amour qui les fuit, le pardon qui les oublie. » (Ps. 50).
En évoquant l’adultère et le crime du roi David, dans le
psaume 50, Augustin dénonce ceux qui voudraient se réfugier derrière ce piteux
exemple d’un croyant de
L’autre épisode cher à Augustin vient des récits évangéliques. Si David, un homme, s’est rendu adultère, qu’en est-il de la femme adultère jetée aux pieds de Jésus ? Le récit montre comment ceux qui condamnaient la pécheresse n’étaient pas prêts à regarder leur propre mal, et se sont éloignés de la source de vie. « Il ne resta que la femme adultère avec le Seigneur, que la malade avec le médecin. Que la profonde misère avec la profonde miséricorde. » (Ps. 50). Dieu redresse et châtie sans maudire, exprime Augustin (Ps. 84) : voilà la délivrance. Ce Dieu qui « couvre les péchés » (Ps. 84) interrompt donc le cycle de la colère vengeresse et nous invite à faire de même. Ainsi pouvons-nous guérir, nous sachant soignés à la racine de notre mal, et persévérants jusqu’à la rémission finale.
La métaphore médicale est aussi déployée dans le commentaire du psaume 102, en évoquant l’épisode de la piscine probatique à Jérusalem. Ce haut-lieu du judaïsme de l’époque de Jésus est pour l’exégèse d’Augustin une traduction concrète de ce que provoque intérieurement la loi juive : elle montre la maladie, comme cette piscine expose les corps malades, mais sans guérir. Nécessaire donc, mais pas suffisante. Et il faut être plongés, un par un, dans l’eau troublée de la piscine pour être sauvés. Augustin y voit une annonce des temps troublés de la passion du Christ, seule source du salut. La loi montre le péché des « forts ». Le pardon sauve en relevant les « faibles ». « Que Dieu cache tes blessures. Ne le fais point toi-même » (Ps 31). Voilà le chemin de la guérison véritable.
Dans la même veine, Augustin insiste souvent pour rappeler que ce que Dieu cherche, ce n’est pas le péché mais le pécheur. Ainsi, quand il est invité, dans les psaumes, à « détourner ses yeux » du péché (par. ex. Ps 31 et 50), Augustin l’interprète directement dans ce sens. Ce sont les « Nathanaël » de tout temps que Jésus cherche et regarde. Symbole de cet homme natif, encore sous la « chair », mais sauvé par le Christ. Dieu sait trouver cet homme « sous le figuier », sous les branchages du péché dans lesquels il ne se cache pas. (Ps. 31). En contre-point, le thème de la « dissimulation » est récurrent dans les commentaires. Tout comme celui de l’orgueil, qu’il met à jour à maintes reprises avec la parabole du publicain et du pécheur (par exemple Ps 84). Dans ce récit présentant deux manières de se tenir devant Dieu, l’un rend grâce non pas pour le bien déposé en lui, mais pour s’en vanter. L’autre, au loin, humilié par ce qu’il sait de lui-même, découvre la proximité d’un Dieu qui « se tient proche du cœur brisé ». Cet enseignement spirituel est central pour Augustin car il fait aussi écho à la démarche d’abaissement et d’élévation du Christ lui-même. On comprend du coup en quoi le fait de se savoir pardonné par un Dieu miséricordieux relève d’une vraie expérience de libération, de dé-fatalisation du monde[3]. En reconnaissant que c’est bien moi qui ai consenti au mal, je reconnais aussi que c’est Dieu qui, en moi, a consenti au bien, à mon salut, librement par grâce. Quelle bonne nouvelle ! D’autant que ce salut s’énonce dans l’humilité même du Dieu de Jésus Christ et de sa révélation sur la croix. Si les « grandes eaux » (cf. Ps. 31) des doctrines en tout genre nous éloignent encore de Dieu, l’eau du baptême en Christ nous sauve une fois pour toutes (Ps. 31).
Avec des accents très contemporains, Augustin souligne combien les raisonnements en tout genre que nous faisons sur Dieu peuvent nous mener à l’impasse et empêcher d’entrer dans un pardon qui libère. Ses réflexions sur le Dieu « injuste » sonnent comme un coup de tonnerre dans notre horizon de foi. Car Augustin invite le croyant à accueillir l’œuvre de Dieu en toute chose, en tout événement de notre vie, qu’il soit facile ou difficile. Affirmation délicate peut-être pour nous qui sommes plus sensibles à l’affirmation de la bonté intrinsèque de Dieu.
Et pourtant, l’invitation augustinienne mérite qu’on s’y arrête. Car si nous n’accueillons Dieu que dans la partie « facile » de notre existence, où est-il dans les temps difficiles ? Si nous l’excluons trop facilement des temps difficiles, le reconnaîtrons nous à l’œuvre aussi dans l’épreuve, lui le Dieu qui sauve ?
Pour Augustin, l’enjeu pastoral est essentiel, tant les conclusions trop rapides tirées de l’apparente injustice du monde peuvent nous éloigner du pardon de Dieu pour nos vies. Cette perversion de l’intelligence, Augustin va s’attacher à la dénoncer sans cesse. Ces raisonnements anciens et nouveaux qui affirment au bout du compte soit que Dieu n’existe pas, soit qu’il est injuste, soit qu’il est sans relation avec ce monde ici bas[4], détruisent ce qui fait l’essence même de l’expérience chrétienne. Et donc aussi le cheminement vers le salut qu’elle offre. Car, explique Augustin, comment un bout de bois tordu peut-il être posé correctement sur une surface plane ? L’image est parlante pour dire cet écart entre la créature et son Créateur. Il y a donc un pari dans la foi à oser : celui de glorifier Dieu en toute chose ! Chemin de la patience, de la pureté, de l’espérance, de l’amour au bout du compte, comme nous pouvons en faire l’expérience dans nos relations ordinaires. Il y a dans l’expérience humaine, à l’image du Christ dans sa passion, des tristesses qui mènent paradoxalement à la joie. Ce n’est pas une invitation doloriste que fait Augustin ici, mais celle de lire notre existence à une autre aune que celle du règlement de comptes avec Dieu. Sinon, comment être sauvé ? « Voilà deux volontés. Que la tienne se conforme donc à celle de Dieu et non pas que celle de Dieu s’assouplisse à la tienne. Car la tienne est dépravée. Celle de Dieu est la règle même : que la règle subsiste afin qu’elle serve à redresser tout ce qui est tortueux. » (Ps. 31)
De plus, Augustin souligne que le pardon change notre manière de vivre ensemble. Il utilise, pour illustrer cela, l’image des cerfs traversant à la nage un fleuve. On croyait, au temps d’Augustin, voir ces animaux, à la file, poser leur tête sur le corps du précédent pour éviter de s’épuiser. Seul le cerf de tête tient sa tête hors de l’eau, et encore, fatigué, il se fait relayer dans son effort. Pour Augustin, voilà une merveilleuse métaphore d’un pardon qui nous aide à porter notre propre infirmité, par l’intermédiaire de nos frères. Porter le fardeau de son frère libère plus qu’il n’alourdit. « Un homme te blesse et te demande pardon. Lui refuser ce pardon, c’est ne point porter le fardeau de ton frère. Lui pardonner, c’est le porter dans son infirmité. » (Ps. 129). La charité est ce vaisseau qui fait surnager hors du fleuve du péché qui nous menace. « Supporter la faiblesse de son frère, ce n’est pas pour te charger de ses péchés. Mais y consentir, c’est te charger des tiens et non des siens. » (Ps. 129). Apprendre à porter le fardeau d’un frère, c’est aussi se préparer pour que d’autres puissent porter le mien (cf. Gal 6,2). Un tel pardon prépare alors à accueillir le Royaume qui vient.
Augustin s’étonne de voir que le psaume 84 parle de l’avenir au passé. Dans des versets que le chrétien comprend facilement comme annonçant la passion du Christ, l’auteur biblique s’exprime pourtant au passé pour des croyants juifs qui n’ont aucune idée encore de l’œuvre rédemptrice du messie à venir. Comme si le salut annoncé par le Christ devait être compris comme se projetant en avant et en arrière de nos propres expériences de foi.
C’est peut-être ce que le thème biblique des rappels faits à Dieu exprime aussi. « Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse, ton amour qui est de toujours. Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse, dans ton amour, ne m’oublie pas », chante ainsi le psaume 24 (v. 6-7). Cette remise en mémoire des œuvres du salut, notons-le, s’accompagne d’une invitation à l’oubli de notre péché et d’une réelle préoccupation pour le pécheur. Cette intuition théologique de l’écrivain du psaume émerveille Augustin. Comme si, entre l’éternité des œuvres de salut de Dieu et l’espérance du croyant d’être sauvé individuellement, il y avait une même affirmation. En rappelant les merveilles du salut (à) de Dieu, le croyant biblique est aussi obligé de réaliser que le pardon lui est aussi offert, salut actualisé à sa hauteur. Car « pendant le cours de cette vie terrestre, la miséricorde attendait mon retour », souligne ainsi Augustin.
Il y a une autre dimension qu’Augustin souligne dans le
rapport au temps pour le chrétien en marche. Notre expérience quotidienne est
celle des « vigiles », dans l’attente de voir plus clairement la
lumière de la résurrection du Christ déjà à l’œuvre. Tenir bon dans cette
veille, change notre regard sur nos projets humains. Il ne s’agit pas tant de
réussir sa vie que de l’orienter vers
Il s’agit surtout, pour Augustin, de ne pas repousser sans cesse la conversion à demain. A l’image des corbeaux qui s’écrient : « Cras, cras » (en latin, demain ! demain !) et qui n’y reviennent pas, Augustin invite plutôt à être comme la colombe de l’arche de Noé qui gémit et qui revient à bord ! (Ps. 102). « Prends garde d’être à toi-même ton enfer », conseille encore Augustin (Ps 102). Dans la fragilité de nos existences passagères, comme l’herbe, Dieu nous invite à porter d’urgence quelques fleurs. L’incarnation du Verbe dans notre chair, dans cette herbe passagère, le rend possible.
Augustin revient souvent sur cette séparation qu’il fait entre la « miséricorde », qui est déjà à l’œuvre, par le pardon ferme des péchés obtenu par la croix du Christ, et le « jugement » à venir, qui nous invite à la patience et à la persévérance. C’est dans cet espace que nous devons travailler à tenir vive la mémoire miséricordieuse du Seigneur en nous. Héritage biblique qu’Augustin apprécie : c’est là le travail des doux des Béatitudes, de ceux qui se préparent à hériter de la terre promise. Si le temps présent de la miséricorde nous invite à fuir l’orgueil, le temps à venir nous provoque à nous ajuster à la clémence d’un Dieu miséricordieux pour les miséricordieux. Voilà la source du repos spirituel, thème augustinien par excellence s’il en est.
Puisque Dieu hait le péché, le jugement à venir est nécessaire, selon Augustin. Il est cette ultime épreuve que préfigure en quelque sorte le prophète Nathan envoyé au roi David, lui révélant l’emprise de sa faute. D’autant plus que David, pécheur pardonné, préfigure paradoxalement le Christ, qui se révèlera comme le juste condamné injustement. De ce fait, ce Christ est le seul et unique juge possible. Il sait juger à sa juste mesure le péché et sauver le pécheur[5]. En attendant, il y encore bien des combats à mener, et des résistances dans les tribulations. Augustin invite à ne pas nous laisser prendre au piège des méchants, de ces ennemis extérieurs et intérieurs qui ruinent notre unité. Se tourner résolument vers Dieu est le seul chemin pour sortir de la confusion et de l’injustice. C’est là l’invitation essentielle de l’Eglise pour son peuple. « Veux tu que la justice de Dieu ne devienne point un mal pour toi ? Que ton iniquité ne soit plus un mal devant Dieu. » (Ps. 102).
La question de la justice est importante pour saisir ce que Dieu fait en nous. « Vois ce que tu dois acheter, quand l’acheter, combien l’acheter. Tu achètes en effet le Royaume des cieux, et tu ne saurais l’acheter qu’en cette vie. Et vois combien peu tu l’achètes, car il t’en coûtera seulement ce que tu peux avoir. » (Ps. 102). Cette justice à l’œuvre, que l’on essaye d’exercer soi-même par exemple quand on répond à la demande d’un mendiant. Mais Augustin prévient : « Le mendiant te cherche, mais toi recherche le juste. » (Ps. 102). Travailler à la justice c’est donc d’abord démasquer l’injustice. Cette distinction entre péché et pécheur est récurrente dans l’approche spirituelle d’Augustin et équilibre son ton parfois vindicatif. Dans le Christ, cette distinction est possible et nécessaire. Car du coup, ce sont aussi nos complaisances faciles avec le péché qui peuvent être démasquées, même et surtout dans nos bonnes actions. C’est à l’homme sauvé par Dieu qu’il faut donner, non au pécheur, enfermé dans ses œuvres. Ou encore, il faut recevoir le juste, au nom du Juste et cela seul. C’est ce qu’affirment les Béatitudes. « Recevoir des injures, ce n’est point pour cela être juste. Mais celui qui est juste et que l’on outrage injustement recevra sa récompense pour l’injustice qu’il endure. » (Ps. 102).
Pour Augustin, la réalité du péché maintient dans un abîme sans fond, comme l’exprime le psaume 129 par exemple. Un abîme qui n’est pas toujours apparent. Ainsi, des gens ayant des vies désordonnées peuvent se considérer heureux, souligne t-il. Faire ce que l’on veut, signe d’une liberté d’action, sonne, aujourd’hui encore, comme un rêve pour chacun. Une autonomie sans contraintes, comme source d’épanouissement personnel. Mais aussi un lieu sans parole, sans désir réel, sans vraie vie. Augustin conteste fortement cette prétention. Pour lui, « un faux bonheur n’est qu’un surcroît de malheur » (Ps. 129). Ce qui ramène à la vie, c’est le cri, comme l’enfant qui vient de naître. « Du fond de l’abîme, je crie vers toi », lance le psaume 129. Début de la délivrance, balbutiement d’une parole de reconnaissance et de salut. C’est Jonas qui, du fond de la bête, et du fond de la mer, sait se faire entendre. Voilà que le cri dans l’obscur abîme rejoint pourtant, comme une évidence, l’oreille du Seigneur. Ce désir de « l’au-dessus » de l’abîme qui nous ramène en nous, nous sort de l’abîme du mépris silencieux envers Dieu. Non sans humour, Augustin ironise : « La vie humaine est un long aboiement du péché » (Ps. 129, 2).
Du coup, ce que les psaumes apprennent au croyant, c’est d’oser dire son péché. Car « taire son péché fait vieillir ma force », explique Augustin (Ps. 31). Il décrypte ainsi finement les ressorts psychologiques du croyant qui préfère s’excuser devant Dieu plutôt que de parler en vérité. Le verset 3 du psaume 31 offre à Augustin un autre bon exemple : « Je me taisais et mes forces (« mes os », dans la traduction d’Augustin) s’épuisaient à gémir tout le jour ». Comment peut-on se taire et gémir en même temps ? s’étonne Augustin. La réponse s’impose : se taire devant Dieu, taire son péché, c’est vieillir avant l’heure, c’est faire « rugir nos os ». Alors que la parole, l’aveu de la faute tient dans la jeunesse de Dieu. La parabole du pharisien et du publicain le rappelle : aux deux types de paroles du récit, répondent les deux mains de Dieu qui nous travaillent. L’une élève et caresse le cœur droit. L’autre abaisse et s’appesantit sur le cœur endurcit.
Oui, les psaumes nous apprennent à crier. Crier en gémissant, signe de notre patience, de notre attente de ce qui advient dans nos vies. Mais aussi crier en jubilant. Ce tressaillement intérieur, expression de notre espérance et qui nous fait jouir dès à présent de l’œuvre de salut de Dieu. (Ps. 31). Ce que le psaume 102 exprime aussi par la « bénédiction ». Et si la voix bénit, c’est surtout le cœur qui, dans l’ordinaire des jours, doit bénir sans cesse. Car « ton cœur a toujours quelqu’un qui l’écoute », rappelle Augustin (Ps. 102), contrairement aux paroles qui sortent de notre bouche. De ce dialogue intérieur, naît un regard ajusté sur soi et sur Dieu. « Rends à Dieu la vérité, bénis-le dans la vérité » (Ps. 102).
A cette parole de l’homme qui se sait pécheur, Dieu répond, selon Augustin, par le don de l’intelligence. C’est là le fil rouge par exemple du psaume 31 selon Augustin. Une parole divine qui révèle ses desseins. Non pas comme le mors que l’on impose au mulet qui avance la tête haute, orgueilleuse, et dont il faut maîtriser durement la mâchoire. Mais avec le guide du bœuf ou de l’âne qui, la tête basse, reconnaissent humblement leur maître (Is 1,3). « Si tu n’as pas le Seigneur pour cavalier, c’est toi qui tomberas et non lui » (Ps. 31).
En guise de conclusion
Augustin rappelle régulièrement à ses fidèles que dans la foi chrétienne le bonheur ne relève pas d’une félicité éthérée. Il ne s’agit même pas de rêver un monde sans péché : car le péché, il est encore partout, nous le voyons bien ! De manière étonnante, ce qui nous rend à notre bonheur, c’est de se savoir pécheur définitivement pardonné par grâce. Voilà la libération qui nous sort de la condamnation et de l’esclavage. « C’est par le pardon que tu commences à être dans la foi ». (Ps 31). Rappelant la parabole du bon samaritain (Lc 10, 30 ss.), Augustin explique que nous resterons toujours cet homme blessé pris en charge par cet « étranger » de passage qu’est le Christ. Expérience inaccessible à l’orgueil des pharisiens en tout genre.
Ainsi pourrons-nous tenter de porter du fruit à notre tour. « Tu peux avoir des péchés, mais un bon fruit, tu le tiendras de celui-là seul à qui tu confies tes fautes. » (Ps. 84). Nous entrons dans la ressemblance de Dieu quand nous haïssons comme lui le péché. « Ce qu’il aime de toi, n’est point l’accroissement de sa gloire, mais ce qui peut le conduire à lui. » (Ps. 102). Notre conversion s’opère alors, entrant dans cette « douceur » nouvelle qui annonce le Royaume. La confession du péché est, comme l’annonce Jean-Baptiste, une manière de préparer le chemin pour Dieu. Ainsi, « il trouvera en toi où poser ses pas et y venir (…) Confesser ta vie, c’est ouvrir la voie. Et le Christ viendra et il marquera ses pas dans la voie, pour t’apprendre à marcher sur ses traces. » (Ps. 84).
Dominique
LANG
Augustin
de l’Assomption
Annexe. Les psaumes étudiés dans l’article sont :
- le psaume 25(24). Extrait : « Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse, dans ton amour, ne m’oublie pas. Il est droit, il est bon le Seigneur, lui qui montre aux pécheurs le chemin. » (v. 7-8)
- le psaume 31(32). Extrait : « Heureux l’homme dont la faute est enlevée et le péché remis » (v. 1)
- le psaume 50(51). Extrait : « Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché. » (v. 1)
- le psaume 84(85). Extrait : « Tu as ôté le péché de ton peuple, tu as couvert toute sa faute. » (v. 3)
- le psaume 102(103). Extrait : « Le Seigneur pardonne toute tes offenses et te guérit de toute maladie. » (v. 3)
- le psaume 129(130). Extrait : « Si tu retiens les fautes, Seigneur, Seigneur, qui subsistera ? Mais près de toi se trouve le pardon pour que l’homme te craigne. » (v. 3 et 4).
[1] Les psaumes de la « miséricorde » étudiés ici sont signalés en annexe I.
[2] On pourra consulter le numéro 35 des Itinéraires augustiniens sur ce sujet.
[3] Augustin cite nos habitudes à invoquer les fatalités de tout genre (destins, étoiles etc.), qui laissent entendre que c’est Dieu qui nous aurait poussés au péché.
[4] On peut lire le commentaire du psaume 31. Annexe II.
[5] Ainsi, pour Augustin, ce que le prophète Jonas a réussi à provoquer, sans le savoir, ce n’est pas la destruction de Ninive, mais celle de la racine de son mal. La ville peut être renversée par le pardon, bonne nouvelle pour nos forteresses intérieures.
Augustin, adversaire des « miséricordieux » |
Dans un livre à succès, Le Dieu de Jésus (DDB/Grasset, 1997), Jacques Duquesne s’en est pris violemment à Augustin pour avoir refusé l’idée d’un « Dieu de miséricorde » telle que l’avait défendue Origène et d’autres Orientaux. « Le coup décisif à la vision d’un Dieu de miséricorde disposé à sauver les hommes sera porté par Augustin. Pour lui, pas de doute : l’enfer accueillera des foules de damnés… L’évêque d’Hippone s’en prend vigoureusement, comme toujours, à ceux qu’il appelle les compatissants ou les miséricordieux (les traductions divergent), ceux qui, comme Origène, pensent que l’enfer pourrait bien, en fin de compte, se retrouver vide. Augustin va jusqu’à les soupçonner (les miséricordieux) de ne penser, en cette affaire qu’« à leur avantage », de se réclamer de la clémence universelle de Dieu pour permettre « à leurs mœurs corrompues une trompeuse impunité ». Ces adversaires ayant été ainsi disqualifiés par le soupçon, la diffamation, Augustin daigne pourtant examiner quelques-uns de leurs arguments… » (p. 199-200). « Il y a quelque désinvolture dans cette page de Jaques Duquesne », commente sobrement Goulven Madec, avant d’examiner les arguments d’Augustin (Le Dieu d’Augustin, Cerf, 1998, p.20). Essayons de suivre Augustin.
Selon les Pères miséricordieux, l’enfer n’aurait qu’une durée limitée. Cette thèse, connue sous le nom d’apocatastase (rétablissement), est largement répandue chez les Pères orientaux. Grégoire de Nysse parle même de la rédemption du diable. Cette opinion est aussi attribuée à Origène, comme le pense Augustin, alors qu’Origène se montre plus circonspect. Ce qui est incontestable, c’est que l’idée d’un enfer provisoire, limité, est combattue par Augustin, qui s’oppose sur cette question farouchement à la thèse des miséricordieux. Dans sa réfutation, il distingue dès lors deux positions, celle qu’il attribue à Origène, la plus radicale, mais aussi la plus cohérente puisqu’il étend la miséricorde même au diable, et celle de « nos miséricordieux », groupe plus difficile à identifier, pour qui la miséricorde se limite aux hommes (Cité de Dieu XXI, 17 s. BA 37, p. 449 s.). Voici comment il s’exprime :
« Et maintenant je vois qu’il faut m’occuper de nos miséricordieux et discuter pacifiquement avec eux ; ils ne veulent pas croire qu’il y aura une peine éternelle pour tous les hommes (...) ; mais ils estiment qu’ils doivent en être délivrés à l’échéance de certains délais délimités, plus ou moins longs d’après l’importance du péché de chacun. En cette question, Origène fut assurément encore plus miséricordieux, lui qui a cru que le diable lui-même et ses anges (…) doivent être arrachés à ces tourments et associés aux saints anges. Ce n’est pas sans raison que l’Eglise l’a condamné, et pour cela et pour d’autres motifs (…). Mais combien différemment se fourvoie par affection humaine la miséricorde de ceux qui estiment temporaires les souffrances des hommes condamnés par ce jugement, mais éternelle la félicité de tous ceux qui seront libérés ou plus tôt ou plus tard (…) ».
On lit dans la note 45 (BA 37, p. 808) ce résumé de la position d’Augustin : « Il semble bien que saint Augustin ne rappelle cette erreur d’Origène que pour donner plus de vigueur à sa réfutation de « nos miséricordieux » (misericordes nostri), qui limitent la miséricorde aux hommes. Ceux-ci en effet, répète-t-il, devraient, s’ils étaient logiques, étendre leur bonté d’âme au diable lui-même, comme Origène. Mais c’est ce qui répugne le plus au sens chrétien : « Cela, s’écrie Augustin, jamais un vrai croyant ne l’a dit, aucun ne le dira ! Sans quoi, l’Eglise n’aurait aucune raison de ne pas prier dès maintenant pour le diable et ses anges » (XXI, 24, 1). Augustin distingue parmi les opinions des « miséricordieux » modérés, ses contemporains, quatre groupes, suivant qu’ils promettent le salut 1) à tous les hommes sans exception, 2) à tous les baptisés, même hors de l’Eglise catholique, 3) aux seuls baptisés dans l’Eglise catholique, 4) enfin à tous ceux qui font l’aumône… Que penser de cette critique d’Augustin à l’encontre des miséricordieux ? D’abord, il n’est pas sûr qu’Origène ait enseigné sans réserve le salut du diable (« même un fou n’oserait dire chose pareille », écrit-il)[1]. Ensuite, il est clair pour Augustin qu’il y aura un jugement et que l’enfer est éternel.
Quoiqu’il en soit, Urs von Balthasar, qui prend ses distances par rapport à Augustin et se rapproche des miséricordieux, partage l’attitude de Kierkegaard qui écrit : « De ma vie, je n’ai jamais été et n’irait sans doute jamais plus loin que ce point de « crainte et tremblement » où je suis littéralement certain que tout autre que moi accédera aisément à la béatitude. Dire aux autres : vous êtes perdus pour l’éternité, voilà qui m’est impossible. Pour moi, une chose est sûre : tous les autres seront bienheureux, et c’est bien assez – pour moi seul l’affaire reste aléatoire. » Cette position, commente Urs von Balthasar, est dans la logique ultime de celle développée par Origène : « les choses dernières sont et doivent rester cachées ; impossible de bâtir sur elles des théories neutres… » (ib. p.85). Doit-on en rester à cette attitude existentielle que préconise Kierkegaard, en évitant toute théorie ?
S’il est
impossible à l’homme d’anticiper le jugement de Dieu, il n’en reste pas moins
la question scandaleuse de l’éternité de l’enfer. Elle a scandalisé les
contemporains d’Augustin, comme elle trouble les nôtres. La note de
« Si jadis saint Augustin réprouvait les misericordes, c’était pour éviter le libertinage et le sentimentalisme ; or, aujourd’hui, l’argument pédagogique de la peur est totalement inefficace, il risque de rapprocher le christianisme de l’islam. En revanche, le tremblement sacré devant les choses saintes sauve le monde de sa laideur et l’amour parfait bannit la crainte (I Jn 4, 18). Le cinquième concile œcuménique n’a pas examiné la question de la durée des souffrances infernales. L’empereur Justinien (qui, dans ce cas, ressemble aux « justes » de l’histoire de Jonas déçus parce que la punition n’a pas frappé les coupables) présenta au patriarche Mine en 543 sa doctrine personnelle. Le patriarche s’en est servi pour élaborer les thèses contre le néo-origénisme. Le pape Virgile les confirma. Par erreur, on les a attribuées au cinquième concile œcuménique. Or, cette doctrine n’est qu’une opinion personnelle, et celle de Grégoire de Nysse, qui lui est opposée, n’a jamais été condamnée. La question reste ouverte… »
Si la question reste ouverte, ce n’est pas faute d’arguments qui feraient pencher les plateaux de la balance d’un côté ou de l’autre[2]. Comme saint Paul, c’est sagesse de se garder de tout jugement : « Ne portez donc pas de jugement prématuré, avant le retour du Seigneur » (I Co 4, 3-5). Mais aussi, nous ne devons jamais renoncer à « espérer pour tous », sans exception, y compris pour soi-même. Augustin est un adversaire des « Pères miséricordieux », mais non de la miséricorde, ni de l’espérance.
Marcel NEUSCH
Augustin de l’Assomption
[1] Cf . Hans Urs von Balthasar, L’enfer. Une question. DDB, 1988, p. 82.
[2] Pour les arguments respectifs, voir Marcel Neusch, L’énigme du mal (Bayard, 2007), pages 179-186 : « L’enfer, une question troublante ».
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