Augustin aujourd'hui

L’ESPERANCE A LOURDES

 

         A deux reprises, en 1995 et 1996,  le Pèlerinage National a eu pour thème l’espérance.  Spécialiste internationalement reconnu de Luther, Daniel Olivier (1927-2005) avait aidé à sa préparation. C’est le texte inédit de sa conférence du 28 février 1995 que nous proposons ici.

         Je trouve très difficile de parler de l'espérance sans verser dans les abstractions. La visée de votre effort est de sensibiliser le public des pèlerinages – pèlerins, malades, accompagnateurs - à l'espérance chrétienne qui est en tout baptisé. Le croyant n'invente pas son espérance, elle lui est donnée. Tout chrétien reçoit la grâce de l'espérance. Mais cette grâce, on n'a jamais fini de la cultiver. L'espérance est le premier remède du malade de Lourdes. L'être humain a besoin d'espérance pour vivre. L'espérance est une fonction de la vie. Elle est de ces énergies de l'âme qui sont sources de vitalité corporelle. Nous voulons assurer le service de l'espérance auprès du malade, appelés que nous sommes à rendre compte de notre espérance (1 P 3,15), à être le reflet du salut que Dieu opère. Ce que Dieu fait pour nous éveille notre espérance pour les autres. Dans ma relation au malade il y a le sentiment: « Dieu fait tellement pour moi ... Je donne à mon frère de mon espérance», ne serait-ce qu'en attendant quelque chose de lui. L'espérance est aussi le miracle le plus abondant que l'on trouve à Lourdes. Lourdes, c'est l'énorme vague de l'espérance des pèlerins malades, de celles et ceux qui les entourent. Les foules de Lourdes n'ont pas forcément la foi, mais elles viennent toutes pour la guérison de l'espérance.

         1. Le Christ  est mon espérance

         Les "Propositions pastorales"[1] disent tout ce qu'il faut pour une pastorale de l'espérance. Ce qu'il faut dire en premier me parait être ce qui se trouve au milieu de la deuxième page. Il s'agit de  Marie Madeleine au matin de la Résurrection et du chant de la liturgie de Pâques: « Il est ressuscité, le Christ mon espérance, Surrexit Christus spes mea ... » L'espérance chrétienne se fonde sur un événement passé, la Résurrection du Christ, et en réalité sur son efficacité présente. Conformément à la promesse: « Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps» (Mt 28,28). En Jésus, les temps sont accomplis, le Royaume de Dieu s'est approché: il n'est plus hors de portée. Maintenant c'est Dieu qui agit. L'espérance ne vise pas exactement l'avenir mais le surgissement d'un monde, le monde du salut que Dieu crée jour après jour. Etre dans ce monde, c'est déjà être sauvé en espérance.

         Espérer, c'est compter sur le monde de la Résurrection, comme le lieu où Dieu intervient en force pour faire triompher l'humain contre les forces mauvaises qui s'en prennent au corps et à l'âme. Par la Résurrection, Dieu donne raison à un condamné qu'on voulait faire taire et dont on voulait étouffer le message. Pour marquer son intervention contre les forces du mal, Dieu commence par ressusciter un mort. L'espérance table sur cette volonté affirmée de Dieu d'être à l'œuvre pour susciter et ressusciter la réalité (pour lui, sans prix) de l'humain. Ce qu'il y a de neuf, dans le monde, c'est le surgissement, envers et contre tout, du meilleur de l'humain: le courage, l'amour et la liberté, l'espérance contre toute espérance. « Le témoin fidèle de l'espérance humaine en Dieu, c'est Jésus Christ ». Il est notre chemin. Tout au long de sa vie, totalement obéissant à Dieu le Père, il s'est identifié à ceux que la société méprisait. Il a prêché le message du Royaume de Dieu à venir, message qui nous réconforte par la vision d'un lendemain dont on ne peut douter. Arrêté, torturé, tué. Ses dernières paroles ont été : « Je remets mon esprit entre tes mains ». Sur la croix, Jésus s'endort avec cette seule espérance: Dieu va me ressusciter.

         2. Notre Dieu est un Dieu Sauveur

         Il existe un autre trait majeur du discours chrétien de l'espérance, à savoir : Notre Dieu est le Dieu Sauveur. Marie dit encore mieux dans le Magnificat : « Mon esprit s'est rempli d'allégresse à cause de Dieu mon Sauveur» (Luc 1.47). Cette formulation mariale « Dieu, mon Sauveur», doit toujours être sauvegardée dans les adaptations en français du Magnificat. Marie définit par ces mots son espérance, une espérance qui tient dans le fait qu'elle a en Dieu son Sauveur, ce qui la comble d'allégresse, malgré son inquiétude de jeune fille enceinte avant d'avoir habité avec son mari... Marie donne en cela la vraie forme du message chrétien: ce message est annonce du Sauveur, plus encore que du « salut ». Les anges de Noël annonçaient aux bergers le Sauveur et non abstraitement « le salut » : Il vous est né un Sauveur.

         Le Sauveur, c'est comme l'arrivée du médecin. C'est l'espoir et le commencement de la guérison. On se sent déjà guéri en espérance. Espérer en Dieu comme « mon Sauveur» est une forme privilégiée et typiquement chrétienne de la connaissance de Dieu. Cela distingue le christianisme entre toutes les religions qui ignorent Dieu connu comme « événement», comme quelque chose qui m'arrive à moi personnellement. Dieu événement de ma vie. Événement unique de salut dans la situation où je me trouve.

          « La plus haute perfection de l'homme est de ne pouvoir se passer de Dieu » disait déjà S. Kierkegaard. C'est là l'espérance de Lourdes. « Seigneur, faites que je marche ! » Ce que chacune ou chacun expérimente dans sa foi à la résurrection de Jésus, c'est l'engagement de Dieu à son égard d'être son Sauveur. Fût-on le malheureux ou le malade le plus abandonné de tous. Dieu atteste son engagement à la conscience par un acte saisissant: il ressuscite un mort !

         Voilà le Dieu que le public croyant de Lourdes vient rencontrer. Le Dieu qui sauve, qui ressuscite les morts, qui n'abandonne pas les siens à leur sort. Notre salut n'est pas en notre pouvoir. Il est le projet de Dieu. Marie nous dit : Ta vie est une entreprise de Dieu. C'est d'abord Dieu qui espère en toi et pour toi. Marie est le modèle de l'espérance qui entre dans le projet de Dieu sur elle. Une espérance qui met dans le cœur la force d'affronter ce projet lorsqu'il est en termes de maladie ou d'épreuves, à l'exemple de la jeune mère à laquelle fut annoncé le glaive qui lui transpercerait l'âme. « Rassure-nous devant les épreuves », nous fait dire la liturgie, « en cette vie où nous espérons le bonheur que tu promets et l'avènement de Jésus Christ notre Sauveur. »

         3. Dieu aide à voir ce qui naît

         A ces deux temps forts du discours de l'espérance il faut en ajouter un troisième, qui perce çà et là dans les "Propositions pastorales". A la fin du développement sur le Dieu Sauveur, où je relève la remarque: « Dieu nous aide à voir ce qui naît, les bourgeons plutôt que les tombeaux». Le Royaume de Dieu nous vient comme la vie à l'enfant. Il est donné sans qu'on y soit pour rien, comme le don de la générosité de la mère qui donne vie à un être nouveau, sans mérite évidemment de la part de l'enfant. Le Royaume de Dieu est poussée de vie, comme le germe qui bourgeonne dans le sein maternel, ou dans le sillon. On ne se fabrique pas l'espérance, on ne peut que la cultiver comme elle vient. Elle vient avec puissance. Le monde nouveau du Royaume de Dieu, le royaume du salut, a la dynamique de la vie qui s'observe partout dans le monde: la végétation toujours renaissante, le brin d'herbe qui perce le bitume, les espèces vivantes au plus profond des mers ou les myriades d'hôtes microscopiques des cellules de notre corps.

          Cette puissance de la vie est la même dans le brin d'herbe et dans le chêne. Elle est dans la moindre lueur d'espérance. Elle motive l'acharnement thérapeutique et elle fait bien des miracles.

La réflexion sur l'espérance ne part pas des idées noires, des « tombeaux». L'important est de renouer avec la source. On se met en route non parce qu'on a peur mais parce qu'on a confiance dans le bout du chemin. Les "Propositions pastorales" commencent par le côté sombre: «  Quelle espérance ? Au cœur de ce monde désenchanté plein d'incertitudes et d'insécurité, etc. » Ce côté sombre des choses fait certes partie du tableau, mais comme les ombres d'une toile de Rembrandt, par exemple les Pèlerins d'Emmaüs, sur laquelle ce qui attire l'œil, c'est la tache de lumière, tache qui tend à s'élargir dans les zones d'ombre lorsqu'on s'attarde à contempler la scène jusqu'à ce que tous les détails soient en lumière, bien que l'ensemble soit tellement obscur à première vue. Le discours de l'espérance se veut lumière. Ce n'est pas la bonne méthode de le démarrer dans le noir: on risque ... de ne rien voir !

         4. L’espérance  est comme une ancre de l’âme

          Deux précisions encore. La première est une citation biblique, He 6, 19-20. La TOB propose la traduction suivante de ces versets de l'Epître aux Hébreux. L'espérance, « est pour nous comme une ancre de l'âme bien fermement fixée, qui pénètre au-delà du voile, là où est entré pour nous en précurseur, Jésus devenu grand-prêtre pour l'éternité à la manière de Melchisedek ».  Ce texte nous dit que le symbole de l'espérance est l'ancre, l'ancre du navigateur. Ce puissant symbole de l'ancre, qui remonte au Nouveau Testament et aux origines chrétiennes, s'impose dans tout discours sur l'espérance. Il faut savoir en profiter pour la catéchèse, par exemple aux pèlerinages de marins et de parents de marins. Les émissions sportives à la télé sur les courses en mer maintiennent bien vivante l'image de l'ancre dans le public, alors que tant d'autres symboles chrétiens importants ne disent plus rien à personne (par exemple, la fleur de lis, pour la « pureté »...).

         5. Le signe de Lourdes, c’est l’eau vive

         L'espérance, c'est être ancré avec Jésus, « au-delà du voile», c'est-à-dire fixé en Dieu quoi qu'il puisse arriver. Le cœur cesse alors de dériver sur les vagues du doute, de l'incertitude, du découragement, du désespoir. Cesser d'errer n'est encore la solution d'aucun problème. Mais grâce à l'ancre je suis retenu par Dieu, mon Sauveur. J'ai pour moi Jésus ressuscité, mon espérance. Et voici la deuxième précision. L'ancre du navigateur nous parle de l'eau. L'eau, à Lourdes. Cela ne vous rappelle rien? L’eau vive, la source, la vie, la guérison. Le signe de Lourdes, c'est l'eau vive.

         J'ai chez moi un mémoire universitaire d'une jeune femme de mes amis, sur les pèlerinages aux sources en France au Moyen Age sur « l'eau et le sacré». Dans notre histoire pour nos populations, l'eau est depuis toujours un symbole irrésistible. Parlez d'eau et de miracle, de source miraculeuse, d'eau qui fait des miracles et vous attirez les foules pendant des générations. L'eau est un constituant fondamental de la vie, du corps humain : nous sommes eau. Ce qu'on a saisi de Lourdes d'abord, c'est la source, c'est le « Va te laver à la fontaine ». C'est par cette entrée que passe chez le pèlerin tout le message de Lourdes.

         Je crains qu'en accrochant à Lourdes toutes les activités et les valeurs du catholicisme français jusqu'au pèlerinage militaire et aux réunions de la conférence épiscopale, on n'ait trop chargé la barque au point de ne plus voir ce qui est l'essentiel à Lourdes, ce qu'il faut toujours maintenir en premier, je veux dire l'eau.

         Les "Propositions pastorales" insistent sur le Rocher de la grotte: il peut devenir, nous dit-on, « pour les pèlerins signe du Dieu fidèle sur lequel on s'appuie: « Dieu mon Rocher» (Ps. 31...). Toute une catéchèse de l'espérance peut être faite à partir de ce geste si populaire de baiser le rocher». Le thème du Dieu Rocher est effectivement un élément solide d'une catéchèse de l'espérance. Mais pourquoi monter en épingle « le geste si populaire de baiser le rocher », comme si à Lourdes le geste important n'était pas celui, non moins populaire, de boire l'eau de Lourdes et d'en ramener chez soi dans le monde entier?

         Les "Propositions pastorales" ne font aucune mention de l'eau. C'est étonnant. Il n'est pas normal de majorer une dévotion pieuse: baiser le rocher, en taisant l'eau qui sort du rocher. Le message de Marie n'est pas Massabielle, mais « Va te laver». La scène des apparitions ne doit pas faire oublier l'événement des apparitions, l'irruption de la grâce de Dieu. Le signe du Dieu fidèle, à Lourdes, c'est la source miraculeuse qui coule sans discontinuer, comme un sacrement intarissable de la promesse de Dieu. Promesse sur laquelle se fonde toute espérance, sacrement dont la Vierge de Lourdes fait cadeau au pèlerin et qui abreuve son espérance. Promesse du Royaume de Dieu qui germe en toute situation, baptême d'une promesse dans laquelle on se plonge, de corps et d'esprit. Jésus donnait déjà ce symbole de l'eau vive à la pécheresse de Samarie (Jean 4).

         6. L'espérance est un  exode hors du connu

         L'espérance rachète le temps, qui est une dimension de la réalité humaine. Parmi les fibres dont notre être est tissé, il y a la fibre « temps ». L'espérance agit sur le temps. Elle ouvre le temps de la nouveauté, du jamais vu, de l'inattendu. Nous sommes trop souvent incapables de voir au-delà des évidences présentes. Les choses ne sont jamais totalement ce qu'elles paraissent être, ce qu'on nous en dit. Un diagnostic médical n'est jamais d'une évidence définitive. Les miracles de Lourdes sont là pour attester que les choses ne sont jamais entièrement ce qu'elles paraissent être. L'espérance nous fait vivre d'une anticipation confiante d'une suite qui sera création de Dieu. La création c'est l'inattendu. L'idée de création nous ouvre à la discontinuité de l'histoire.

         Il ne faut pas s'enfermer dans la persuasion que « les jeux sont faits», que tout est dit. Mais croire au contraire à chaque instant que tout est possible. Le monde de la Résurrection est un monde dans lequel il peut toujours sortir quelque chose du rien comme un vivant du tombeau. Pour oser espérer il faut savoir prendre le présent sous l'horizon de l'avenir de Dieu, savoir discerner dans la réalité le caractère inachevé de toute chose, de toute situation. « L'espérance fait l'histoire en accueillant et en inventant un avenir autre que celui qui était prévu. » Elle est la force de contester le présent au nom de l'avenir qu'elle atteste: elle sait que le meilleur de Dieu est encore à venir. Elle nous engage sur des chemins inconnus et nous invite à découvrir Dieu comme la nouveauté des choses et des événements. L'espérance est exode hors de ce que je connais, des idées toutes faites. Le « réel » a ses possibles, comme les trous dans le gruyère. L'abbé Pierre pouvait-il calculer qu'Emmaüs tiendrait des dizaines d'années? Coluche a-t-il vu la possibilité que les restaurants du cœur seraient continués après sa mort ?

                                                                           ***

         Avec le Notre Père, Jésus nous met dans la bouche la prière quotidienne: Que ton Règne vienne, Donne-nous le pain de ce jour, Délivre-nous du mal...

         La demande du Règne cultive en nous l'attitude de voir que le Royaume de Dieu vient. Une attitude de toute la vie, une disposition à être attentif à la poussée de la vie. La prière quotidienne en fait une structure de notre vision spirituelle. Les demandes du Notre Père répondent à la question: Pourquoi sommes-nous incapables de réaliser le salut? Elles nous ancrent dans la conviction que le salut est l'affaire exclusivement de Dieu. Elles nous renouvellent de jour en jour dans la confiance en la force de l'Evangile.

         En donnant son Fils, non pas pour condamner le monde mais afin que le monde soit sauvé par lui (Jean 3,17), le Père a affirmé que le monde des hommes était son œuvre, et il s'est déclaré inébranlablement fidèle à son projet.

 

                                                                                                                                                                                                                                                                        Daniel OLIVIER
                                                                                                       Augustin de l’Assomption

[1] Cf Sanctuaire de Notre Dame de Lourdes, « Quelle espérance ? Jésus Christ est le chemin », Propositions pastorales pour 1995, Imprimerie de Grotte, 1995

 

 

In memoriam
Goulven Madec (1930-2008)

 

Gouven Madec[1] est décédé le 20 avril 2008. Il a enseigné, trente années durant, de 1965 à 1995, dans la Faculté de philosophie de l’Institut Catholique. Il a mis toutes ses compétences au service de l’Institut d’Études Augustiniennes, dont il a fait partie dès 1958 et où il a été présent jusqu’en octobre 2007 : depuis des années, il en était « l’âme » ; sa seule présence suffisait à y faire régner un climat tout augustinien d’amitié et de service. Depuis 1967, il était également membre du CNRS, où il a été promu directeur de recherche au milieu des années 80 : il fréquentait régulièrement son laboratoire de rattachement. Devenu l’un des plus grands spécialistes d’Augustin à l’échelle internationale, il faisait partie depuis 1976 du comité d’édition de l’Augustinus-Lexikon, dirigé par le professeur C. Mayer : il en a rédigé plusieurs articles et avait la charge de réviser les notices à teneur philosophique, ainsi que toutes les notices rédigées en langue française ; il avait aussi été invité à collaborer au Handbuch der Lateinischen Literatur der Antike, édité par les professeurs R. Herzog et P. L. Schmidt ; il avait enfin participé avec grande émotion au colloque international Alger-Annaba, du 1er au 7 avril 2001 et il avait alors donné une conférence dans le théâtre municipal de Souk-Ahras (c’est-à-dire de l’ancienne Thagaste) : « Augustin en famille[2] ».

Goulven est devenu religieux de la Congrégation des Augustins de l’Assomp­tion en 1948. Après un parcours de théologie à l’Angelicum de Rome, il poursuit des études de lettres classiques à la Sorbonne et de philosophie à l’Institut Catholique. Il soutient une thèse de doctorat ès Lettres à la Sorbonne en 1972 : Saint Ambroise et la philosophie. En 1977, il obtient un doctorat de philosophie sur titres et travaux, à l’Institut Catholique de Paris : les membres du jury étaient Pierre Colin, Jean Châtillon, Dominique Dubarle et Aimé Solignac.

Enseignement à l’Institut catholique de Paris

Goulven Madec a commencé son enseignement dans la Faculté de philosophie de l’Institut catholique dès octobre 1965 : il succédait au Père assomptionniste, Jérôme Beckaert, alors titulaire de la chaire d’Histoire de la philosophie patristique. Cette chaire qui avait été fondée par les assomptionnistes existait depuis longtemps, mais, faute d’étudiants, elle n’a connu son premier titulaire qu’en 1945, en la personne d’un assomptionniste, le Père Fulbert Cayré, fondateur de l’Institut d’Études Augustiniennes. Fidèle à cette tradition, Goulven n’hésitait pas à rappeler l’im­por­tance d’un tel enseignement et la pertinence de l’expression « histoire de la philosophie patristique » : « le thème principal de cette discipline, écrivait-il en 1977, me paraît être celui de la christianisation de l’hellénisme, entendue comme un aspect particulier du phénomène historique général de l’hellénisation du christianisme. En renversant la formule accréditée par Harnack, je n’entends pas faire pièce à sa thèse ; mais je veux suggérer que les penseurs chrétiens n’ont pas subi passivement l’influence de l’hellénisme : leurs emprunts littéraires et philosophiques sont des actes doctrinaux[3]. »

Dans les premières années de son enseignement à l’Institut catholique, Goulven a donné des cours sur « l’hellénisation du christianisme », sur les Noms divins du Pseudo-Denys, sur le crede ut intellegas d’Augustin et sur sa postérité chez Anselme, Thomas d’Aquin, Bonaventure et Malebranche, ou encore sur Jean Scot. Ce n’est qu’à partir de l’année universitaire 1976-1977 qu’il con­sacre l’essentiel de son enseignement à la pensée de saint Augustin. Je n’ai pas eu la chance de suivre moi-même ses cours à l’Institut Catholique, mais, chaque année ou presque, je l’ai fait venir dans le cadre de mon séminaire : il excellait dans l’art de répondre aux questions en renouvelant les perspectives et en recentrant sur l’essentiel. Il était toujours prêt à nous faire part de quelque nouveauté parue sur Augustin et qu’il apportait inévitablement, non dans une serviette, mais dans un sac de La Procure ! Et si je le sollicitais comme second lecteur pour tel mémoire, il se laissait faire, quelle que fût sa charge de travail, et accueillait avec bienveillance et simplicité l’étudiant qui débutait dans l’étude d’Augustin.

Un petit ouvrage, Saint Augustin et la philosophie. Notes critiques, résume l’enseignement que Goulven a dispensé durant plusieurs années à la Faculté de Philosophie de l’Institut Catholique de Paris, mais il est également le fruit de sa longue pratique du « Bulletin augustinien » : il a d’abord été publié par l’Association André Robert en 1992, avant de l’être à nouveau par l’Institut d’Études Augustiniennes en 1996. Dans l’introduction, Goulven exprime l’une de ses convictions méthodologiques fortes : notant que le choix des thèmes retenus pour entrer dans l’œuvre d’Augustin est fortement tributaire des modes philosophiques, il opte pour « une autre voie, celle du retour aux œuvres mêmes d’Augustin, pour tâcher de montrer que la lecture attentive des textes dans leur contexte peut et doit jouer comme instance critique à l’encontre de trop d’écarts d’interprétation » (p. 13).

Nombreuses publications

Goulven a publié de nombreux articles et ouvrages sur Augustin que je ne peux énumérer tous ici. Parmi ces ouvrages, je retiendrai en priorité sa contribution essentielle à la collection de la « Bibliothèque Augustinienne » : il a traduit et commenté en 1976 le De magistro et le De libero arbitrio (BA 6), puis, en 1991, le De catechizandis rudibus (BA 11/1) ; mais il a aussi mis au point ou révisé un nombre considérable de volumes de la collection. Sa fréquentation assidue des textes augustiniens lui a permis de proposer des synthèses très précieuses de la doctrine d’Augustin : La patrie et la voie. Le Christ dans la vie et dans la pensée de saint Augustin, publié chez Desclée dans la collection « Jésus et Jésus-Christ » en 1989 ; Le Dieu d’Augustin, publié au Cerf, dans la collection « Philosophie et Théologie », en 1998. À vrai dire, ces ouvrages ne sont nullement des synthèses au sens habituel que l’on donne à ce terme : Goulven se plaît à déconcerter son lecteur, en multipliant les points de vue, afin de respecter la richesse du foisonnement de l’œuvre augustinienne qui est tout, sauf un traité systématique de christologie ou de théologie dogmatique ! Un coup d’œil sur la table des matières du volume, La patrie et la voie, suffit à en convaincre : Goulven n’hésite pas à consacrer toute une partie à la liturgie et une autre aux « problèmes » ; celle-ci lui permet d’examiner la place que tient le Christ dans les lettres d’Augustin et nous vaut des sous-titres évocateurs et inhabituels : « Marcianus, de l’amitié » ; « Laetus, de la charité » ; « Volusianus, du mystère de l’Incarnation » ; « Leporius, ou l’art d’éviter l’hérésie », etc.

Les Petites études augustiniennes (IEA, 1994) et les Lectures augustiniennes (IEA, 2001) rassemblent des articles divers, toujours suggestifs, qui sont autant de clés pour entrer dans la pensée d’Augustin. Qu’on lise ou relise par exemple le chapitre consacré à la Cité de Dieu : « Le De ciuitate Dei comme De uera religione[4] ; ou encore celui que Goulven intitule « Theologia chez Augustin et Jean Scot » : on y découvre qu’Augustin n’a guère éprouvé le besoin de christianiser le terme, sauf en quelques rares textes de la Cité de Dieu où il parle de vraie théologie et de vrai théologien[5]. Il faut lire aussi les pages consacrées aux « embarras de la citation » : Goulven s’y oppose avec vigueur à une analyse qui « s’obstine dans la recherche des sources » et qui, de ce fait, « réduit automatiquement un discours à un amalgame ou à un mélange » ! Il plaide, avec bon sens, pour ce qu’il appelle « une lecture normale » qui suive « de bout en bout le discours où les emprunts sont désormais la vie, le mouvement et l’être »[6]. L’Introduction aux « Révisions » et à la lecture des Œuvres de saint Augustin a d’abord été publiée en italien en 1994, comme préface des Retractationes dans la collection de la « Nuova Biblioteca Agostiniana » ; on ne peut que se réjouir d’en avoir le texte français (IEA, 1996), car il s’agit là d’une excellente introduction à l’ensemble de l’œuvre augustinienne ; Goulven y présente chaque ouvrage d’Augustin dans son contexte et note avec perspicacité tous les problèmes chronologiques qui demeurent après la lecture des Révisions.

En 1986, à l’occasion du seizième centenaire de la conversion d’Augustin, le Père Georges Folliet, alors directeur de l’Institut d’Études Augustiniennes, avait demandé à divers spécialistes d’Augustin de présenter, dans des émissions de Radio Notre-Dame, tel ou tel aspect de la vie ou de la pensée d’Augustin : Goulven en avait été le premier intervenant ; il fut aussi celui qui transcrivit l’ensemble de ces contributions pour en faire un petit volume, Augustin. Le message de la foi[7]. Dans le même souci de partager à tous la saveur et la force des textes d’Augustin, Goulven a animé un séminaire à l’Institut d’Études Augustiniennes, puis un atelier, dans sa communauté, rue François 1er.

Augustin à la portée de tous

Le Portrait de saint Augustin, qui a été publié cette année par Desclée de Brouwer et que Goulven donnait avec tant de joie en signe d’amitié, parvient, de façon savoureuse, à mettre à la portée de tous la vie et l’œuvre d’Augustin : Goulven confesse en post-scriptum (p. 93) qu’il a « peiné réellement pour évoquer aussi simplement qu’il [lui] a été possible la vie, l’activité, les convictions d’Augustin », mais il ajoute qu’il en a éprouvé « une joie profonde » : joie tout augustinienne, ajouterai-je, quand on sait combien Augustin a toujours cherché à transmettre les vérités les plus difficiles au peuple d’Hippone ! L’occasion de l’ouvrage lui fut donnée par le curé de Plouguerneau, le Père Claude Chapalain : la paroisse organise chaque année « une marche des Petits Saints » ; la statue de saint Augustin s’ajouta en 2000 aux trente-trois saints déjà représentés ; il fallait pour l’occasion présenter « le nouveau-venu » dans le bulletin paroissial ! Goulven y a mis tout son cœur. Les pages qu’il intitule « La vie chrétienne, simplement » sont une merveilleuse synthèse du « charisme » augustinien : Goulven retient « trois valeurs fondamentales : 1) le sens spirituel des Écritures, 2) l’intériorité, 3) la communauté », mais il ajoute aussitôt, et l’on reconnaît là le « christocentrisme » d’Augustin, mais aussi de Goulven : « Ces valeurs ne sont pas disparates ou simplement juxtaposées : elles sont unifiées dans la personne du Christ qui est, 1) le sens plénier des Écritures, 2) le Maître intérieur, 3) le Christ total, l’Église : Tête et Corps, le Roi et le Prêtre de la Cité de Dieu » (p. 87).

Le petit volume, Chez Augustin (IEA, 1998), mérite une mention toute particulière : il est la trace d’un événement marquant, la « Leçon académique » de Goulven à l’Institut Catholique, le 21 novembre 1995, leçon prononcée au terme de ses trente années d’enseignement dans la Faculté de Philosophie. Le volume comporte en outre une version française d’un essai publié en tchèque et en italien : « Le christianisme comme accomplissement du platonisme » ; il s’achève par quelques éléments biographiques et par la liste des travaux publiés de Goulven.

Il faut relire cette « Leçon académique » : on y retrouve tout l’humour de Goulven, tout autant que ses convictions profondes ! Il y exprime tout d’abord ses réticences face à la distinction entre philosophie et théologie, distinction aujourd’hui « considérée comme intouchable sous peine de retomber dans le confusionnisme intellectuel » : il en rappelle l’origine – « c’est au XIIIe siècle que se situe l’événement capital : l’institution universitaire, l’organisation du savoir, la division du travail, les manuels… » – et montre qu’une telle distinction ne s’applique pas à Augustin, qui ne distingue pas « deux ordres : naturel et surnaturel », mais « deux économies : 1) de la création et de l’illumination par le Verbe, 2) du salut par le Verbe incarné ». Et Goulven de conclure avec humour à propos de la distinction scolastique entre philosophie et théologie : « Je ne pourrais faire ma demeure ni de l’une ni de l’autre ; et je serais SDF moi aussi. Ce n’est heureusement pas vrai ; j’ai vécu à la Faculté de Philosophie dans un véritable espace de liberté ! » (p. 15). La suite de la « Leçon académique » l’énonce clairement : Goulven se refuse à être théologien ! Il se veut philosophe, mais à la manière d’Augustin : « “Philosophia” est un mot noble, chargé de sens affectif : c’est l’amour de la Sagesse… et la Sagesse est le Christ, “Virtus et Sapientia Dei” (1 Co 1, 24) ». Autrement dit, ce qui importe, c’est de « philosopher selon le Christ » ! Or « pareille opération de recentrage » change tout, ajoute Goulven : on s’aperçoit alors « que la doctrine d’Augustin n’est pas la sienne, qu’il n’a voulu être qu’un fidèle commentateur de la Parole de Dieu comme les autres. […] À partir de ce centre, on voit les œuvres se déployer tout autrement qu’à travers des prismes “scientifiques” ; et l’on est à pied d’œuvre pour les lire comme il faut, pour tâcher de les comprendre avant de les exploiter » (p. 22).

« De mon temps, au Ve siècle… » : Goulven aimait à le dire et à le redire. Ce n’était pas là seulement une boutade, mais une manière de prendre du recul et de garder toute sa liberté face aux préoccupations ou aux pseudo-impératifs d’aujourd’hui ! C’était peut-être plus encore une manière de se mettre à l’écoute d’Augustin et de se laisser former par lui : « Pour moi », concluait-il en réponse à nos questions lors de sa Leçon académique, « Augustin n’est pas un ancêtre. […] Laissez-moi rêver que je suis à Hippone, à l’église dans la foule… j’écoute ! » (p. 40).

Il vivait de l’esprit d’Augustin

De fait, si Goulven a su introduire si profondément et si simplement à Augustin, c’est parce qu’il n’était pas seulement un grand savant : il vivait de l’esprit d’Augustin. En devenant assomptionniste, il s’était engagé à vivre selon la Règle de saint Augustin, c’est-à-dire à partager la vie d’une communauté de frères, « ayant une seule âme et un seul cœur, tournés vers Dieu ». Ceux qui ont bien connu Goulven savent combien ses frères comptaient pour lui et combien il comptait pour eux ; ils savent aussi combien Goulven était toujours prêt à se laisser déranger pour accueillir ceux qui le souhaitaient ou qui venaient lui demander quelque service ; ils savent encore combien il vivait à la lettre ce qu’il a appelé, non sans audace, « le communisme spirituel[8] ».

Pour ma part, j’ai eu le privilège de faire la connaissance de Goulven dès 1972, au moment où je rédigeais ma maîtrise. Il m’a accompagnée tout au long de mes travaux sur Augustin, ne ménageant pas son temps, toujours heureux de discuter, d’échanger sur tel ouvrage, de m’encourager ou de me suggérer telle piste de recherche. Il m’a vraiment fait entrer dans sa fréquentation d’Augustin et m’a donné le goût de le lire et de le relire. Pour lui dire un peu de mon immense reconnaissance, je ne peux que transcrire ici, en pensant à lui, la prière que fait Augustin à la fin du livre IX des Confessions, en souvenir de sa mère Monique :

 « Inspire, mon Seigneur, mon Dieu,
à tes serviteurs, mes frères, à tes fils, mes seigneurs,
au service de qui je mets et mon cœur et ma voix et mes écrits,
inspire à tous ceux qui liront ces lignes,
de se souvenir à ton autel de Monique ta servante,
et de Patrice qui fut son époux.
Qu’avec piété ils se souviennent d’eux,
mes parents dans cette lumière passagère,
mes frères en Toi, notre père, et en l’Église catholique, notre mère,
mes concitoyens dans la Jérusalem éternelle,
vers laquelle soupire ton peuple en marche
depuis le départ jusqu’à l’arrivée. »

 

Isabelle BOCHET
Communauté Saint-François-Xavier
Faculté de Philosophie de l’ICP

 

[1] Première publication de ce texte paru dans : Transversalités. Revue de l'Institut catholique de Paris, n°108 (octobre-décembre 2008), p.171 à 177. Repris avec l’aimable autorisation de la revue.

[2]  Cf. Saint Augustin : africanité et universalité, Actes du colloque international Alger-Annaba, 1-7 avril 2001, textes réunis par P.-Y. Fux, J.-M. Roessli et O. Wermelinger, Fribourg, 2003, t. 2, p. 453-461.

[3] « Verus philosophus est amator Dei. S. Ambroise, S. Augustin et la philosophie », Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 61, 1977, p. 549-550.

[4] Cf. Petites études augustiniennes, p. 189-213.

[5] Ibid., p. 261-265.

[6] Ibid., p. 318.

[7] Augustin. Le message de la foi, Causeries à Radio Notre-Dame, présentation de G. Madec, DDB, 1987.

[8] Cf. Petites études augustiniennes, p. 215-231.

 

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