Augustin dans l'histoire

La « Théologie de l’espérance[1] »

 de Jürgen Moltmann

«Dans la vie chrétienne, la foi a la priorité, mais l’espérance la primauté. 
Sans la connaissance du Christ par la foi,
l’espérance devient une utopie  s’élançant  dans le vide.
Mais sans l’espérance, la foi dépérit,
devenant un « peu-de-foi » et finalement une foi morte » (p. 17).

 

Les témoignages bibliques, loin d’expulser l’espérance dans l’au-delà ou dans l’éternité, sont pleins d’une espérance messianique d’avenir pour la terre. Le Dieu de la Bible  venant à nous comme promesse d’une nouveauté et comme espérance d’avenir n’est pas un Dieu intramondain ni extramondain[2] : il est le « Dieu de l’espérance » (Rm 15,13), un Dieu qui a « le futur comme propriété ontologique[3] ». Dans le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ, l’eschatologie chrétienne trouve un solide fondement qui la distingue des théories utopiques. Elle trouve son assurance dans la personne de Jésus-Christ et  son avenir.

         Cette espérance d’un avenir pour l’homme et pour la terre n’est pas à confondre avec une réalité expérimentale, objet d’expérience. Bien plus, elle la contredit et la conteste. Car, si l’espérance correspondait à l’expérience, il n’y aurait plus rien à espérer. L’espérance dans le Nouveau Testament est un « déjà-là » tendu vers un « pas encore » visible, et elle consiste ainsi à « espérer contre toute espérance ». Cette foi-espérance n’apporte pas le repos, mais l’inquiétude, elle ne rend pas patient mais impatient, elle n’apaise pas le cor inquietum, car elle-même est le cor inquietum en l’homme.

 L’espérance ne se réduit pas à la subjectivité

 Comment fonder aujourd’hui un discours eschatologique tout en sachant que l’expérience de deux mille ans d’une parousie qui ne vient pas  rend un tel discours presque impossible et même dérisoire[4] ? Comment défendre une révélation qui se conjugue sur le mode de la promesse[5] ?

Selon Hermann, auquel Moltmann va s’opposer, la révélation de Dieu ne se laisse pas expliquer objectivement, mais l’homme peut en revanche en faire l’expérience dans son propre soi, c’est-à-dire dans sa subjectivité non objectivable, dans l’obscurité dépouillée où est vécu l’instant du saisissement[6]. Hermann acceptait comme allant de soi l’impossibilité objective pour la raison théorique de fonder la révélation, de la démontrer : on ne peut dire de Dieu ce qu’il est objectivement en soi, mais seulement ce que produit son action sur nous-mêmes[7].

         Dans la même ligne, Bultmann[8] défend la thèse selon laquelle les affirmations de l’Ecriture sont un discours puisé dans l’existence et plongeant dans l’existence. Elles n’ont pas à se justifier devant la science objectivante, parce que l’existence non objectivable de l’homme n’entre absolument pas dans le domaine d’une telle science. Bultmann se livre dès lors à l’interprétation existentiale et à la démythologisation des Ecritures, en vue d’une appropriation, individuelle à chaque fois, effectuée dans la spontanéité de la subjectivité. Pour lui, il existe une corrélation cachée entre Dieu et le soi.

         Il s’agit en fin de compte de la preuve de Dieu élaborée à partir de l’existence. Cette tendance a marqué profondément la pensée occidentale depuis Augustin jusqu’au rationalisme du siècle des Lumières. Dieu ne se laisse pas prouver objectivement, son action et sa révélation non plus, mais il se prouve au « soi » croyant : c’est une preuve de Dieu par le fait d’exister avec authenticité, même si elle ne peut être prouvée objectivement, mais seulement vécue subjectivement dans l’expérience de la certitude.

         Moltmann rejettera ces conclusions. D’abord, il conteste la possibilité d’imaginer une compréhension-de-soi qui ne serait pas déterminée par le rapport au monde, à l’histoire, à la société. Comment par  ailleurs la vie humaine peut-elle acquérir consistance et durée sans « extériorisation[9] » et sans objectivation ? Selon Moltmann, la théologie doit développer une connaissance de Dieu qui maintient en corrélation la compréhension-de-soi et la compréhension du monde. Autrement dit, une conscience de soi immédiate et une identité non-dialectique avec soi-même deviennent impossibles étant donné que la compréhension de soi est toujours socialement, objectivement et historiquement médiatisée.

L’espérance comme critique de l’histoire

         Pour la foi chrétienne, le Ressuscité est la promesse de son propre avenir. La promesse contenue dans la Résurrection de Jésus demeure cependant encore en suspens pour nous[10]. Elle introduit une tension entre un déjà-là, manifesté dans la résurrection du Christ, et un pas-encore, car la promesse de la résurrection ouvre un avenir encore à venir. La révélation qu’apporte le Ressuscité et qui est au fondement de l’espérance chrétienne ne peut pas recevoir figure historique[11] dans l’histoire qui s’écoule irréversiblement, mais en revanche, elle doit prendre la tête du processus historique comme primum movens : elle fait devenir historique la réalité de l’homme et du monde. Selon Moltmann, le croyant «est en avance sur lui-même par l’espérance en la promesse de Dieu. L’événement de la promesse ne le fait pas encore entrer dans une patrie de l’identité, mais l’introduit dans les tensions et les différences de l’espérance, de l’envoi et de l’extériorisation[12] ».

         Entrer dans l’histoire d’une promesse signifie alors ne pas accepter la réalité comme un cosmos divinement stabilisé, mais comme une histoire au sein de laquelle il faut progresser, laisser le passé derrière soi et partir vers des horizons nouveaux et inconnus. Moltmann interprète cette idée à partir de l’exode du peuple élu vers la terre promise.  Le Dieu de l’Exode qui a « le futur pour propriété ontologique » n’est pas celui de la conception grecque : il n’est pas l’ « éternel présent » de l’Etre de Parménide, ni l’Idée suprême de Platon ni le Moteur immobile d’Aristote. S’il doit se révéler comme « le même » c’est par rapport à sa fidélité au cours de l’histoire de la promesse[13].

         En Jésus-Christ la promesse du Dieu de l’Exode devient universelle. Sa Résurrection, sans parallèle dans l’histoire, devient l’« évènement instituant une histoire » qui éclaire, transforme et conteste le reste de l’histoire. Moltmann fait une lecture eschatologique des récits de la Résurrection pour répondre à la question kantienne : « que m’est-il permis d’espérer ?[14] ». Nous espérons l’avenir du Christ qui apportera la manifestation de l’homme et du monde, sans pour autant être capables de dater son avenir et son retour du moment où c’est lui qui donne son jour aux temps. 

Le « déjà-là » et le « pas encore » de la promesse

         Comment comprendre alors la Résurrection qui n’est pas un retour à la vie en général ? En langage hégélien, Moltmann parle d’une « victoire sur l’abandon de Dieu, victoire sur le jugement et la malédiction, début de l’accomplissement de la vie promise, donc victoire sur ce qui, dans la mort, est mort, c’est-à-dire négation du négatif (Hegel), négation de la négation de Dieu[15] ». La Résurrection est ainsi au cœur du langage des promesses et de l’avenir non encore réalisé mais toujours en suspens. Le « temps » est valorisé théologiquement par l’attente de la venue de l’avenir promis de Dieu.

         Le problème que pose aujourd’hui la sécularisation, n’est pas un abandon des traditions chrétiennes, mais bel et bien une réalisation des attentes chrétiennes dans l’histoire universelle. D’après Moltmann, cette nouvelle situation devrait permettre aux chrétiens de se demander à nouveau pourquoi ils sont là et à quoi ils aspirent ? Comment la communauté chrétienne peut-elle ouvrir le monde à l’horizon de l’avenir du Christ mort et ressuscité ? Nous vivons dans un monde inachevé, encore en histoire. Et dans ce monde du possible, la tâche du chrétien est d’être au service de la vérité, de la justice et de la paix promises.

Pour Moltmann le péché d’incrédulité réside moins dans la négation de Dieu que dans l’absence de toute espérance, dans la résignation, l’inertie et l’abattement. Il devient présomption lorsqu’il y a une anticipation prématurée et volontaire de l’accomplissement de ce que l’on doit espérer de Dieu. Il est désespoir lorsqu’il y a une anticipation prématurée et arbitraire du non-accomplissement de ce que l’on doit espérer de Dieu.

         Au terme de cette brève présentation de la théologie de l’espérance, où la résurrection du Christ tient une place centrale, on comprend mieux l’insistance de Moltmann sur sa « réalité ». C’est en effet la réalité de la résurrection du Christ qui fait tenir ou tomber l’espérance chrétienne. L’enjeu est de taille. C’est l’avenir de l’histoire qui s’y joue : « Lorsqu’on lutte pour cette énigmatique réalité (de la résurrection), en confrontation avec les conceptions historiques modernes de la réalité – et en désagrégeant ces conceptions -, on est loin de se battre simplement sur un détail d’un lointain passé : au contraire, on va jusqu’à mettre en question, au contact de cette réalité-là, les moyens historiques de s’assurer de l’histoire. On lutte pour l’avenir de l’histoire et pour la manière de connaître, d’espérer et de travailler à cet avenir[16] ».

 

Mihai Iulian DANCA
Augustin de l’Assomption
Strasbourg

[1] Jürgen Moltmann : Théologie de l’espérance  - études sur les fondements et les conséquences d’une eschatologie chrétienne, Cerf, 1983 (4e éd). Traduit de l’allemand par F. et J.P. Thévenaz. Les renvois sans autre indication se réfèrent à cet ouvrage.

[2]Cf. p.12.

[3] Ernst Bloch cité par Jürgen Moltmann, idem, p.12.

[4] Cf les travaux d’Albert Schweitzer dont Moltmann tire les conclusions p.37ss. 

[5] L’eschatologie = une promesse.

[6] Cf. p.52ss.

[7]Idem, p.54.

[8] Idem, pp 62ss.

[9]  Sortir de soi vers l’extérieur en se dépouillant des privilèges de l’intériorité et de l’identité avec soi-même. Au sens positif, c’est la confrontation de l’homme à la « kénose » du Christ, et au sens négatif, c’est synonyme  d’aliénation.

[10] All. ausstehen : ce qui n’est pas encore réalisé reste en suspens ; c’est l’insistance sur le caractère réellement futur de l’accomplissement de la promesse.

[11] Le mot historique, historicité, traduction de geschichtlich, Geschichtlichkeit, marque l’insertion dans le mouvement de l’histoire. Il s’oppose à histoire comme objet de la science historique : all. historisch

[12] Cf. , p.96.

[13] Idem, pp 152-154 et pp.102-109.

[14] Idem, pp.204-205.

[15] Idem, analyse plus détaillée aux pages 226-241.

[16] Idem, p.196.

 

Une espérance sans transcendance
Le principe espérance de Ernst BLOCH

 

Comment penser l’homme après Auschwitz ? Comment lui éviter de sombrer dans le désespoir ? En France, la philosophie s’est cherché un nouveau départ notamment dans l’existentialisme de type sartrien. Ernst Bloch écrit au même moment : L’esprit de l’utopie, et ce livre apparaît très vite comme une protestation de la vie, dans des circonstances particulièrement difficiles. En faisant de l’espérance une « utopie-concrète », puis le concept central de sa trilogie : Le principe espérance (3vol., traduits en français entre 1954-1959)[1], il décrit à sa manière les mésaventures de la reconquête de l’homme par lui-même : « Je suis, nous sommes. Il n’en faut pas davantage. A nous de commencer. C’est entre nos mains qu’est la vie »[2]. L’avenir est, pour Ernst Bloch,  une anticipation pour le présent.  Il développe une espérance sans transcendance. Nous avons devant nous un monde à transformer et non pas à transgresser. Parmi ce qui détourne l’homme de l’espérance concrète, il y a, entre autres, le christianisme.

« Pour Ernst Bloch, le christianisme est resté à mi–chemin. Il a entrevu le but à atteindre - l’utopie du Royaume de Dieu - mais il a trahi ce but en le transposant dans un autre monde. L’espérance chrétienne exile l’homme au lieu de l’aider à transformer l’ici-bas pour en faire un monde autre »[3].

Un nom qui appartient à l’homme 

Dans le célèbre épisode du buisson ardent, Dieu demande à Moïse de faire sortir son peuple d’Egypte, pour le conduire vers la Terre promise. A Moïse qui l’interroge sur son nom, Dieu répond : « Ehyeh asher ehyeh » (Exode 3, 1-15). Certains traduisent : « Je suis qui je suis » ou « Je suis ce que je suis » ou « Je suis celui que je suis », ou encore « Je suis celui qui est ». La Traduction œcuménique de la Bible (TOB) propose: « Je suis qui je serai ». La difficulté de cette dernière formulation provient du verbe employé car pour nous il est au futur, mais en hébreu ce temps n’existe pas. Ernst Bloch reprend cette réflexion sur l’être de Dieu, mais pour l’appliquer à l’être de l’homme et du monde. Selon Bloch le discours sur l’être qui se cache derrière la phrase « Je suis qui je serai », est valable pour tout être et non seulement pour l’être de Dieu.

Essayons un instant de penser l’homme à partir de ce nom. Ma conscience dont la fonction est anticipante, ne fait que me projeter vers l’être du moi et l’être du monde. L’être dans sa totalité devient insaisissable dans le temps présent car il ne cesse de se déployer, donc d’aller vers son accomplissement. Ce qui m’échappe le plus n’est plus l’être de Dieu mais d’abord et surtout mon propre être et puis celui du monde, en tant que cet être est toujours en train de s’accomplir, donc de devenir à chaque instant quelque chose d’autre que lui-même. D’un seul coup le monde et le sujet deviennent problématiques dans la mesure où ni l’un ni l’autre ne sont plus atteignables par la pensée dans leur totalité.

L’homme, un « futur non encore réalisé »

L’essence de l’homme est d’être conscient de son désir. Comme toute chose naturelle, il tend à persévérer dans son être. Mais à la différence des choses de la nature, il est conscient de ses désirs et ainsi il agit par volonté et non par réflexe ou par automatisme. Le principe espérance trouve son fondement dans cette anthropologie qui s’ouvre sur « un vaste champ de pulsions » (t. I, p. 64). Cette « fuite-en-avant » fait que l’instant présent est la chose qui nous échappe le plus. Nous ne sommes maîtres de l’instant présent que très rarement. Seuls les grands hommes peuvent y arriver. A chaque instant je suis ce que ma conscience anticipe, je suis sans cesse en train de devenir et mon existence m’échappe.

L’homme est à la fois désir et puissance, conscience et action, affirmation de soi et auto-développement naturel. Notre conscience anticipe ainsi sur l’avenir. La philosophie de Bloch n’est pas une philosophie de l’être mais du devenir. Le sujet comme l’objet, le moi comme le monde doivent être pensés comme processus, déroulement, possibilité d’advenir. Mon existence comme déploiement dans l’être, à la différence de celle des choses, devient problématique à partir de son origine qui est le futur. Cette poussée vers l’avant qui est la source de l’espérance, doit nous porter vers quelque chose de nouveau (novum) qui n’est pas encore présent parce que toutes les conditions de possibilité d’être ne sont pas encore réunies.

Espérer qu’il y a du nouveau sous le soleil           

Quelles seront donc les conditions de possibilité pour que quelque chose de nouveau puisse « ad-venir », en sachant que tout ce qui peut « ad-venir », comme la productivité intellectuelle, la création, l’art, la musique, sont pleins de « non –encore –conscient » ? Pour Bloch, le nouveau ne vient pas d’en haut car aucune réalité transcendante n’est acceptée, aucun Etre supérieur à nous ne peut nous faire espérer réellement. Dès lors la nouveauté ne peut surgir que dans l’histoire. Les conditions pour faire ad-venir le « non–encore–conscient » sont toujours de nature économique, sociale et, pour utiliser le mot d’Ernst Bloch, progressistes.

Dans le processus que décrit le Principe Espérance nous remarquons l’attachement de l’auteur au temps de l’histoire. Témoin de la violence qui déferle sur tous les continents au début du XXe siècle, Ernst Bloch n’a qu’une volonté : changer la société de son temps. Ainsi chacun doit espérer pour son époque seulement et l’espérance devient illusoire quand elle transgresse le temps de l’histoire. Je ne peux espérer que pour moi et mon peuple, et l’homme n’est visionnaire que pour son époque.

Le principe espérance est un affect d’attente dans le « rêve–vers–l’avant »: « ce qui s’y dessine (dans le rêve), sort du cadre, c’est l’esquisse d’une image de grande envergure, fruit du souhait et de la réflexion » (t. 2, p. 523). La conscience en tant que puissance d’être « pro–jet » est anticipante : nous sommes du possible qui peut tout devenir. Cette dynamique qui surgit de ma propre conscience va rencontrer bientôt une autre dynamique du même type qui cette fois-ci va surgir du monde ou de la chose. Cette anthropologie se situe dans la logique du mythe de Prométhée.

A l’horizon : l’utopie–concrète du Royaume

Que devient la religion dans cette perspective ? Bloch poursuit son approche critique de la religion, dans le but avoué de réduire la transcendance religieuse à sa signification anthropologique. Cette façon de critiquer la religion est caractéristique de l’approche athée d’un Ludwig Feuerbach  (1804-1872) ou d’un Friedrich Nietzsche (1844-1900). C’est ainsi que l’utopie du Royaume de Dieu sera l’œuvre de la raison humaine dans ce monde. Ernst Bloch instaure une proximité du Royaume qui devient une présence qu’il s’agit d’intensifier. L’homme doit être un visionnaire comme le prophète dans la Bible qui cherche à prédire la possibilité d’être quelque chose dans un monde en devenir. L’espérance n’est pas une problématique du futur simplement mais du futur qui touche déjà le présent. L’espérance est cette fine pointe où le présent touche à l’avenir et réciproquement… et la science de ce moment précis est pour Bloch le marxisme.

Notre rapport au monde est de type herméneutique. Il faut interroger la nature et interpréter les signes que celle-ci laisse entrevoir lorsqu’on se porte au « front » du changement. Nous avons la possibilité de saisir dans quelle direction pourrait aller l’histoire dont on peut lire, déjà, l’amorce de développements possibles : « La conscience utopique veut voir très loin, mais en fin de compte, ce n’est que pour mieux pénétrer l’obscurité toute proche du vécu-dans-l’instant, au sein duquel tout ce qui existe est un mouvement tout en étant encore caché à soi-même. » (t. 1, p. 21).

Une sécularisation des utopies religieuses

Bloch consacre une grande partie de son œuvre à la sécularisation des utopies religieuses comme celle du « Royaume de Dieu » ou encore celle du « Fils de l’Homme ». La sécularisation n’est pas simplement un discours qui change parce que la pensée va maintenant du ciel vers la terre. Plus qu’un simple constat, la sécularisation est un processus historique et un projet porté par chaque époque. Elle n’est « pas encore » arrêtée, chaque époque doit en reprendre le processus et le poursuivre plus loin.   

Bloch fait la même réflexion à propos du Royaume. Il met une différence entre attendre le Royaume et préparer l’avenir de l’humanité, de la nature, ou encore chercher une amélioration de son existence personnelle et de sa famille. La perspective du Royaume élargit indéfiniment l’espérance humaine du croyant en réunissant la diversité des « images-souhaits » concernant la société, l’histoire, le rapport à la nature, le travail… pour en faire un ensemble cohérent (t. 3, p. 414). Le « Royaume de Dieu » est détourné de son sens théologique habituel, mais Bloch ne peut le supprimer car il porte une charge utopique importante qu’il pense utiliser dans une autre perspective.    

On voit que la critique que fait Ernst Bloch aux religions est la même que celle de Marx. Les religions (en particulier le courant judéo-chrétien) détournent l’homme de la réalité terrestre qui seule a une existence réelle. Toute espérance projetée vers un monde autre que celui-ci manque de réalité concrète. Nous sommes là pour espérer ce qui est à notre portée d’homme naturel dans le temps de l’histoire : la paix dans la société, des institutions justes, une répartition équitable des richesses, l’expression artistique. 

Mais l’œuvre de Marx étant ainsi révisée, il en résulte une définition plus large du marxisme en tant que science des tendances, définition qui dépasse le cadre de l’économie et le champ du politique si l’on pense que le marxisme est compris comme la « science médiatisée de l’avenir » (t. 1, p., 342). La réalité c’est-à-dire la matière, est puissance de devenir et le but de cette science nouvelle est de se saisir de propriétés de la réalité qui portent déjà l’à-venir. Il naît de cette compréhension une autre dialectique matérialiste qui met en rapport des lois objectives et des possibilités réelles pour une transformation du monde. Parce qu’il n’y a plus rien à contempler dans le monde à venir, alors tout se résumera à l’action, (praxis).   

 

L’espérance d’un monde nouveau

L’espérance tracée par Ernst Bloch pourrait se résumer en ces termes : « toujours nouveau ». Les possibilités réelles du « devenir-monde-nouveau » préexistent dans la matière en tant que puissance ou pouvoir-être. Il appartient à chacun et à chaque collectivité d’inventer ou de créer le monde dans lequel ils veulent vivre : « Tout projet et toute création poussés jusqu’aux limites de leur perfection sont déjà entrés en contact avec l’utopie (…), c’est bel et bien le substrat lui-même de l’héritage culturel ». Une fois encore, nous sommes invités à rejoindre le « front » de la réalité. Là se joue notre « a-venir », là se réalisent les possibles, là demeure actif tout ce qui aspire encore à voir le jour. Le rêve d’un monde nouveau (novum) devient possible (réel) par la dialectique de l’anticipation humaine et du déploiement des potentialités inscrites dans la nature.

Avant de conclure ces quelques réflexions autour du Principe Espérance, retenons cette synthèse que Bloch[4] opère en grande partie à partir de l’œuvre de Hegel. Il y a comme une toile de fond commune à notre réalité et à celle du monde. Notre « conscience-anticipante » rencontre le monde en tant que « pouvoir-être » et c’est à cette jonction qui ne forme qu’une seule réalité, celle de « l’utopie-concrète », qu’un principe espérance prend son origine. En d’autres termes notre espérance s’enracine dans l’ « à-venir » qui est un futur déjà-là, sans l’être encore totalement.

Nous comprenons maintenant pourquoi un théologien comme Jürgen Moltmann a pu s’interroger sur la notion de l’avenir trop oubliée dans le discours théologique. En construisant son discours théologique à partir de la notion de l’a-venir (la théologie de l’espérance) on a pu lui reprocher d’avoir minimisé les événements historiques qui en théologie chrétienne sont essentiels.

Pour Bloch la conscience et, plus largement encore, tout élément anticipatif, est une composante de la réalité elle-même. Si le judaïsme et ensuite le christianisme ont abandonné l’espérance humaine à un autre monde (celui de l’au-delà), le marxisme ne suffit pas non plus pour rendre compte de l’espérance humaine à cause de sa vision réductrice de l’homme à sa condition socio-économique. Il reste alors le monde de l’esthétique : les artistes représentent aux yeux de Bloch les meilleurs visionnaires pour le monde. Ce sont eux qui arrivent à s’échapper assez loin dans un « futur-présent » c’est-à-dire dans la réalité même.                  

La philosophie de Bloch puise ses données dans un avenir qui en partie est déjà-là. Le présent est cet élan interrompu, cette anticipation du « non-encore-devenu ». Même quand il étudie les personnages ou courants de pensées qui ont marqué l’histoire, c’est toujours sous l’angle de l’utopie. Bloch regarde en effet ce que chaque époque a porté comme charge utopique et comme désir d’un monde meilleur. L’humanité est ainsi caractérisée par sa capacité d’inventer à chaque fois des nouveaux modes d’êtres. Ce qui intéresse le philosophe, c’est le « pas encore », ce qui n’est pas encore ad-venu.    

En conclusion : un regard critique

Parce que la philosophie de l’avenir de Bloch est jusqu’à la fin une dialectique–matérialiste du « non-encore conscient » et du « non-encore devenu », elle ne peut pas être pensée comme formant un système. Cette ouverture peut créer une dynamique de la pensée (car penser, ce peut être aussi transgresser au sens où l'on entend ouvrir un espace par-delà les obstacles), mais la véritable nouveauté qui anime toute espérance doit être cherchée ailleurs, et j’entends par là ailleurs que dans l’esthétique. L’art au sens large représente un maximum de manifestations poussées jusqu’à leur expression ultime dans les symboles de perfection. L’art prétend arriver jusqu’à une fin utopique où la manifestation est conforme à l’essence. Mais qu’est-ce qui peut donner sa consistance à l’utopie esthétique ? Pour Bloch, sa consistance lui vient uniquement de l’homme et de son engagement dans l’histoire. Tout ce qui prétend transgresser l’histoire est inconsistant.

L’œuvre de Bloch a inspiré aussi un renouveau de la théologie de l’espérance et en particulier chez Jürgen Moltmann, dont  tout le problème consiste à montrer que seul le christianisme donne consistance à l’espérance à partir justement d’un événement historique : la résurrection du Christ. A la différence de la Renaissance avec ses utopies inscrites géographiquement (Thomas More, L’utopie ; Campanella, La Cité du Soleil), Bloch introduit la dimension temporelle de l’utopie. En cela Le Principe Espérance, ne peut qu’intéresser le théologien. Sauf que pour Bloch toute possibilité d’eschatologie sera humaine et sécularisée, car l’histoire humaine a déjà été détachée de l’Histoire du Salut. Tout le problème sera pour le théologien d'intégrer dans son discours sur l’espérance (même en ses aspects positifs), une doctrine comme celle de Bloch, athée et centrée sur l'homme. Cette difficulté réelle s’explique en partie parce que le passage d'un humanisme anthropocentrique athée (de type marxiste) à un humanisme théocentrique chrétien, représente de fait un changement substantiel. 

 

Cezar ANDREI
Augustin de l’Assomption
(Strasbourg)

[1] Ernst BLOCH Le principe espérance. Trad. F. Wullmard, Gallimard, 1976, t. 2, p. 523.Cf. Marcel NEUSCH, Aux sources de l’athéisme contemporain. Centurion, 1977, ch.7 : « Une espérance sans Dieu », p. 229-268.

[2] Ernst BLOCH, L’esprit de l’utopie, trad. fr., éd. Gallimard, 1977, p. 9.

[3] Bruno CHENU et Marcel NEUSCH, Au pays de la théologie, Centurion, 1979, Paris, p. 146.

[4] Ernst BLOCH, Sujet-Objet. Éclaircissements sur Hegel, Paris, Gallimard, 1977.

 

 

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