Augustin en son temps

N’espère rien d’autre que ton Dieu !

 

Plus que tout autre, Augustin accorde une grande place à l’espérance. Théologien de l’histoire, pasteur attentif aux besoins de son peuple, il développe des vues très suggestives, comme toujours, à partir de son expérience personnelle. L’espérance est d’abord une expérience existentielle, intellectuelle et intime. Elle se concrétise dans ses activités pastorales, quand il met en relief son importance dans la catéchèse, dans la prédication à l’occasion de certaines fêtes, comme celle des martyrs, quand il doit aussi consoler ses correspondants déprimés ou qu’il doit méditer sur le sens des événements historiques, en premier lieu la chute de Rome, qui le pousse à développer un propos sur l’espérance des biens éternels (Sermon 81). Nous nous limiterons à quelques traits dans les pages qui suivent.           

1. Au fondement de l’espérance. Dieu  à la rencontre de l’homme

            Et d’abord, il est clair pour Augustin, que l’espérance s’enracine en l’homme. A la différence de l’animal, limité dans son horizon, l’homme est un être d’espérance, ouvert sur un ailleurs. Il est en tension jusqu’à son unité définitive en Dieu. Cette orientation vers Dieu l’aide à vivre sans peur ni impatience, sans récrimination vis-à-vis du monde actuel. L’espérance est le signe de la non-clôture du monde présent : elle est expectatio, attente d’un monde autre. Augustin illustre cette attente au moyen de nombreuses métaphores, telles que la voie et la patrie, la navigation à travers la tempête vers un port tranquille, la nostalgie de la cité éternelle… Toutes ces métaphores invitent à distinguer entre la promesse et l’accomplissement, entre le monde présent  et le monde à venir.

Si l’espérance est un trait de la nature profonde de l’homme, tourné vers l’avenir, et qui le rend capable de discerner ce qui le rapproche de Dieu et ce qui l’en éloigne, elle est, aux yeux d’Augustin, sous le signe du mystère de Pâques. Elle s’appuie sur la foi en la résurrection, c’est-à-dire sur le Christ passé de la mort à la vie. Ainsi, il y a une conjonction entre le désir de la nature humaine de posséder Dieu et l’espérance en la gloire finale qui a fait  irruption dans l’histoire avec la résurrection du Christ. Pourtant la route de l’espérance continue à être parsemée d’embûches : celle de la misère humaine ou du mal, imputable non à Dieu mais à la liberté pervertie de l’homme. Dès lors s’impose la distinction entre le « déjà là » et le « pas encore », distinction qu’Augustin développe notamment  dans ses essais philosophiques, le De Ordine ou le De libero arbitrio jusqu’à sa grandiose apologie de la Cité de Dieu. L’Eglise est le lieu où, forts de leur foi en la résurrection, les chrétiens vivent leur espérance en la réalisation définitive de la cité de Dieu.

            C’est dans l’écart entre l’espérance et  la possession de ce qui est espéré que se déploie la temporalité humaine. Il en va du salut comme du bonheur : « nous ne le possédons pas comme présent, nous l’attendons à venir et cela par la patience (…). Parce qu’ils ne la voient pas, ces philosophes refusent de croire à cette béatitude et dès lors s’efforcent ici-bas de s’en fabriquer une, absolument chimérique, au moyen d’une vertu d’autant plus mensongère qu’elle est plus orgueilleuse » (CD, 19, 4-5). L’espérance d’un monde sauvé anime l’homme, et donne son sens à la temporalité. La perspective d’une libération radicale et définitive a cependant un coût moral : l’espoir d’une paix éternelle  invite à combattre tous les vices. Augustin précise : « Mais si (qu’à Dieu ne plaise !) il n’y avait  nul espoir d’obtenir un si grand bien, nous devrions quand même préférer demeurer dans les difficultés de ce conflit plutôt que d’admettre en nous l’empire des vices en ne leur résistant pas » (CD, 21, 15).

Une authentique vie morale ne consiste pas dans une stérilisation des passions, mais elle est une dynamique offerte par la force de l’espérance. Nul fatalisme, nul anthropocentrisme, dans cette vertu paradoxale de l’espérance, vertu à la fois intérieure et communautaire, fruit de la grâce et d’un habitus moral. A un niveau plus communautaire, « l’expérience d’ici-bas qui exclurait l’espérance de l’au-delà n’est que fausse béatitude et grande misère : elle ne dispose pas des vrais biens de l’âme, car elle n’est pas la vraie sagesse, celle qui dans les biens d’ici-bas, qu’elle discerne avec prudence, gère avec fermeté, emploie avec tempérance et distribue avec justice, ne dirige pas son intention vers le bien suprême où Dieu sera tout en tous dans une éternité assurée et une paix parfaite » (CD, 19, 20). Ce passage montre le rapport entre les vertus théologales et les vertus cardinales, mais surtout justifie amplement le caractère actif de l’espérance, sa singulière capacité d’alimenter le dynamisme vital de l’homme. Ce dynamisme est le fruit de la dialectique de l’espérance.

2. L’espérance entre tristesse et joie

            L’expérience d’Augustin l’aide à comprendre que l’espérance est une dialectique entre joie et tristesse dans un parcours humain parsemé d’embûches. En effet le bonheur auquel l’homme est promis ne s’atteint qu’au terme d’un voyage qui, par certains aspects, est pénible et périlleux, mais qui lui en réserve aussi un avant-goût.

Heureuse tristesse. Celle-ci vient du constat que nous ne pouvons atteindre le bonheur en ce monde. En voyant la distance qui nous sépare du but, nous pourrions être saisis de découragement. C’est en  réalité une « heureuse tristesse » née du constat que nous vivons ici-bas en terre étrangère, en quête de bonheurs fugitifs. Si cette tristesse refermait sur elle-même, elle serait stérile. Elle est une souffrance, mais qui ne conduit pas nécessairement au désespoir ou à la révolte. Elle conduit à une prise de position vis-à-vis de l’homme, en rappelant sa finitude, sa « bienheureuse incomplétude », et vis-à-vis du monde, marqué par la promesse de fausses sécurités. Il y a donc une angoisse de l’espérance, un « envers » nécessaire, une « inguérissable blessure » : « d’où vient l’angoisse d’un cœur chrétien ? De ce qu’il ne vit pas encore avec le Christ, de ce qu’il est en exil et soupire après sa patrie » (Ps 122,2) Cette angoisse permet aussi le jaillissement d’un « oui » à Dieu, y compris dans la solitude de l’absence et la nuit de la foi.

Joie de l’espérance. Au milieu des épreuves de cette vie, l’espérance du siècle futur est déjà une consolation, et donc aussi source de joie. Bien que sauvés (seulement) en espérance, nous sommes déjà consolés par la prière et la Parole de Dieu : « Si l’espérance du siècle futur ne nous consolait pas de la tribulation du siècle présent, nous péririons » (Ps 23,5). Cette espérance est née d’un « heureux événement », d’une visitation de Dieu. La joie de l’espérance est fondée sur la certitude de jouir par avance, « en espérance et dans le cœur », (spe et corde) du bonheur de Dieu. Cette certitude nous permet de vivre le présent non dans l’angoisse mais dans la confiance : «  c’est parce que nous attendons avec certitude que nous connaissons la joie de l’espérance » (Sermon 157,6). Augustin s’appuie ici largement sur l’expérience des psaumes : leur cantique joyeux est la marque de ceux qui espèrent au sein même des tribulations (Ps 35, 14). Une large place est faite au témoignage des martyrs, sans exagération toutefois, car ceux-ci ne font que radicaliser l’expérience commune. « Un jour nous cesserons d’être allaités par l’espérance pour être nourris de la réalité » (Sermon 21,1). Nous retrouvons ici la distinction fondamentale entre l’espérance (spes) et la réalité (res). La distance qui nous sépare du but ne conduit pas à entretenir l’amertume mais à centrer l’espérance sur ce qui est essentiel.

3. Le chemin de l’espérance chrétienne

            L’espérance ne doit pas se disperser dans les multiples espoirs humains: l’homme doit espérer en Dieu, dans l’Eglise, sans s’attacher au monde. L’argumentation ici se fait apologétique mais avec finesse. Pour Augustin, l’espérance orientée vers Dieu (tu nous as faits orientés vers toi !), est concrètement vécue en Eglise, et au cœur du monde dans lequel les deux cités sont mêlées jusqu’à la fin des temps.

Fondamentalement, l’espérance oriente vers Dieu. C’est la donnée de base. Elle est fortement centrée sur le Christ dont l’homme est assuré de la recevoir (in Ps 131,27). Le docteur d’Hippone insiste sur son abaissement : il nous a sauvés par son incarnation, il a apporté la loi d’amour et de miséricorde, prenant notre condition pour nous donner la sienne : « Il est ici-bas et nous sommes déjà en-haut » (in Ps 122,1). Source et motif de notre espérance, le Christ  est le Témoin fidèle, véridique, de Dieu son Père. L’espérance en Jésus Christ nous révèle son Père : le Christ est la puissance de Dieu, il est la garantie de la miséricorde du Père. Dieu s’est fait notre débiteur : il nous a promis son salut, depuis ses premières alliances. Il a réalisé ses promesses, en particulier avec Abraham. Plus précisément, Dieu nous donne dans l’Esprit ses arrhes, plus que de simples promesses. L’espérance est donc le don de l’Esprit en vue de notre délivrance. Ce secours de l’Esprit allume en nous d’autres désirs que ceux d’une vaine gloire ou de bonheurs purement terrestres. Sauvés en espérance, l’Esprit nous précède sur le chemin du salut.

En deuxième lieu, l’espérance se vit avec toute l’Eglise dont le Christ est la tête. Ce lien avec le Christ est évidemment d’abord celui du baptême qui nous lave, nous purifie mais surtout nous incorpore à l’Eglise, corps du Christ. L’Esprit rend ainsi témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu (Sermon 156,16). L’Eglise insère l’espérance de Dieu dans le monde, en restant solidaire d’un monde où elle a mission d’annoncer le salut. Il serait vain de vouloir suivre le monde présent. Le chrétien doit « user » des choses, tout en restant ouvert sur un au-delà du temps. Nous retrouvons ici la distinction « uti » et « frui » : il faut user des choses, non vouloir en jouir éperdument, dès lors que nous reconnaissons que l’Eglise a pour mission de nous conduire vers la cité céleste.

Enfin, en troisième lieu, sans être du monde, l’espérance se vit au cœur du monde. Le monde est-il considéré pour autant comme radicalement mauvais ? Augustin ne va pas jusque là : il faut s’affranchir du monde, de ses jeux troubles et mensongers. Ayant été lui-même passablement entraîné par les séductions du monde, il reconnaît toute l’énergie nécessaire pour s’en dégager. L’unique nécessaire reste à ses yeux l’amour des biens éternels. Il existe donc dans ce monde une « vaine espérance » (vana spes), décevante in fine. Au salut temporel par les moyens humains, Augustin presse de préférer la gloire de la cité céleste. L’arrachement à ce monde d’apparences peut être douloureux mais il est salutaire. Dans  ce monde, l’espérance doit donc rester constructrice des vrais biens.

 4. L’espérance doit s’armer de patience

            L’espérance pousse ainsi à œuvrer efficacement en ce monde, sans s’enfoncer dans la quiétude démobilisatrice du monde à venir. La tension entre l’attrait du monde et Dieu qui peut seul combler le cœur de l’homme, exige une capacité de résistance dans l’épreuve et un déploiement d’énergies positives pour la réalisation des promesses de l’espérance.

L’endurance dans l’épreuve : c’est l’aspect le plus évident. Espérer réclame tout un travail intérieur de redressement, de retournement, de libération spirituelle. L’espérance suppose une certaine endurance. Augustin le montre en méditant le psaume 26 : « espère le Seigneur ! » (in Ps 26,14). Cela est notamment nécessaire quand les combats intérieurs et extérieurs pour la foi deviennent inévitables. C’est ainsi que vécurent les martyrs, dont l’endurance fut à toute épreuve. A leur exemple, « pour nous qui espérons sans voir, notre espérance doit s’armer de patience » (Sermon 78,6). Ce dépassement est sans aucun doute celui de la charité qui fait que ceux qui souffrent attendent avec confiance leur libération, au point de se demander ici si espérer et aimer ne reviennent pas au même. Le cantique joyeux de ceux qui espéraient au sein même des tribulations (in Ps 35,14) n’était il pas  marqué par la miséricorde plus puissante que la haine de leurs persécuteurs ?

 La mobilisation de toutes les énergies : c’est l’autre face de l’engagement exigé par une espérance active. L’espérance n’est pas simplement une vertu défensive. Elle conduit à la mobilisation des énergies. Elle est une participation active à l’avènement de la Jérusalem d’en-haut. Il s’agit d’abord ici de se libérer de la carapace d’égoïsme qui nous empêche d’agir pour le bien de tous. Celle-ci ne peut s’opérer que dans le souvenir de la miséricorde de Dieu à notre égard et dans une fidélité profonde et vivante. Augustin interpelle parfois ses auditeurs : « que chacun s’interroge, qu’il se demande ce qu’il a  fait ! » (in Ps 121,11). Cette mobilisation doit aussi être collective pour qu’ensemble, nous entamions la route vers le Royaume dont nous possédons les arrhes : « Maintenant, hommes de l’espérance, ils sont comme des Pères mais lorsqu’ils auront  atteint ce qu’ils espèrent, leurs  joies seront comme celles des enfants car ils auront effectivement enfanté et produit par leurs œuvres ce qu’ils auront acquis ! » (in Ps 131,19)

L’espérance est donc une force motrice, à condition d’être étroitement liée à la charité, qui est la plus grande, et à la foi, qui lui montre le chemin. Elle est un élan vers la source pour celui qui a soif : « le voyageur qui peine en marchant supporte son travail parce qu’il espère arriver. Enlevez lui cet espoir, vous détruiriez son élan » (Sermon 158,8). Plus qu’une vertu, c’est la « charité de l’exil » (Sermon 255), le désir ardent de posséder Dieu  en nous détachant de la terre. La vraie joie du chrétien c’est son espérance.

5. L’espérance ne veut pas être sans la foi et la charité

Assez volontiers, Augustin affirme que les vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité ne sont que trois  formes de l’amour de Dieu. En cela, il reste proche de saint Paul : « Nous avons maintenant la foi, l’espérance, la charité : ce sont trois vertus mais la plus grande est la charité » (1 Co 13, 13). C’est ce qu’illustre Augustin en montrant comment ces trois vertus sont en co-relation. Il n’oublie pas en outre que, dans la vie concrète, les vertus morales  restent importantes. Sans une vie vertueuse, pas de préparation à l’amour de Dieu. La droite raison, la prudence, la rectitude sont des qualités nécessaires. Mais les vertus théologales sont les plus décisives. L’originalité de la pensée d’Augustin est de ne pas les disjoindre, si bien que les situations humaines se mesurent toujours à l’aune de la charité : Aime et fais ce que tu veux !

Des trois, la charité est la plus grande. Elle couronne la foi et l’espérance. Toutes les trois ont leur importance car elles ont Dieu pour fin, alors que les vertus morales  ne visent pas Dieu mais la conduite à tenir. Ces vertus théologales ont pour but de fortifier la vie spirituelle, et de favoriser la participation à la vie intime de Dieu. Vivre de la charité, c’est vivre de l’amour dont  Dieu s’aime et nous aime. Augustin distingue deux amours : « l’un saint, l’autre impur ; l’un est un amour social, l’autre est un amour privé, l’un veille à la commune utilité en vue de la société céleste, l’autre ramène le bien commun lui-même à sa propriété privée en vue d’un pouvoir arrogant ; le premier est celui qui bâtit la Cité céleste, et le second la cité terrestre[1] ». On le sait par ailleurs, pour Augustin, la mesure de la charité n’est pas uniforme :

« Nous devons à tous la même charité mais ce n’est pas une raison d’appliquer à tous la même méthode. La charité enfante les uns, se fait faible avec les autres, elle a le souci d’édifier les uns et de ne pas offenser les autres. Elle se penche sur les uns, se dresse contre les autres. Pour les uns, elle est caressante, pour les autres sévère ; pour aucun elle n’est ennemie, pour tous, elle est une mère[2] ».

Qu’en est-il maintenant de la foi ? Son lien avec l’espérance est évident. La foi est la substance de ce qu’on espère. Disant cela, saint Augustin suit de près l’Ecriture : « La foi est comme la substance des choses qu’on espère, l’adhésion convaincue aux choses que l’on ne voit pas »  (He 11, 1). Il existe des cas exceptionnels où la compréhension des mystères de la foi s’opère rapidement, à l’issue d’un miracle par exemple. Mais le plus souvent, c’est en cherchant obscurément, avec la confiance de l’espérance, que s’illumine le cœur du croyant. En ce sens l’espérance anticipe sur la vision : «  Espérez fermement ce que vous ne voyez pas ; attendez patiemment ce que vous n’avez pas encore, parce que vous gardez une entière confiance en celui qui vous l’a promis en toute vérité, le Christ »  (Sermon 157, 6, 6). Pourtant, l’espérance n’est jamais naïve, elle pousse à faire preuve d’intelligence  dans l’acte de foi. Mais les motifs de crédibilité peuvent être déficients. Une foi aimante, mue par l’espérance, suffit pour participer à la vie même de Dieu.

Tout comme l’espérance est vaine sans la foi, elle est  vaine sans la charité. Augustin le répète : « celui qui aime comme il faut, croit et espère comme il faut. Mais celui qui n’aime pas croit en vain, alors même que ce qu’il croit est vrai ; il espère en vain, alors même que ce qu’il espère nous est donné par la foi comme un élément de vrai bonheur[3] ». Il ne s’agit donc pas simplement de croire de façon juste et sincère. Il faut aussi « espérer comme il faut ». Cela signifie pour Augustin que Dieu doit avant tout rester l’unique quête de l’homme : « Pour toi que le Seigneur ton Dieu soit ton espérance : n’espère rien d’autre que ton Dieu[4] ». Certes, Augustin ne désavoue pas la recherche d’autres biens, à commencer par les demandes de guérison ou les faveurs temporelles, mais il semble se limiter aux demandes du Notre Père : « De tout ce que la foi nous ordonne de croire, il n’y a pour appartenir à l’espérance que ce qui est contenu dans l’Oraison dominicale ». Il fait d’ailleurs remarquer que si les trois premières demandes concernent les biens éternels, les quatre dernières suffisent à la vie présente et à ses besoins.

Si la foi est vaine sans la charité, l’espérance est tout aussi vaine pour  qui n’aime pas. On peut se demander si, en agissant contrairement à la charité, l’espérance et la foi subsistent encore. La question est loin d’être tranchée. Dans son Manuel, Augustin déclare : « Pour  celui qui n’aime pas, vaine est l’espérance ». Il pourra bien savoir  par la foi que ce qu’il espère concerne le vrai bonheur, il n’en sera pas quitte pour autant. Une porte de sortie cependant demeure : il pourra demander par la prière d’obtenir la charité. On ne peut espérer en vérité sans aimer. Dès lors  que l’on n’aime pas, on ne dispose plus des moyens indispensables pour atteindre ce qu’on espère, Dieu lui-même. Augustin prend l’exemple de la justice : comment parvenir à la vie éternelle sans justice ?  Comment espérer la vie éternelle si l’on n’aime pas adéquatement cette vie[5] ?

            Si l’espérance ne peut pas tenir sans la charité, par contre, on pourrait dire qu’il en va autrement de sa relation à la foi. Pour celui dont la foi est difficile ou vacillante, l’espérance ne se perd pas pour autant. Elle semble se tenir sur la réserve, attendant d’être mieux éclairée. De là l’importance d’une présentation correcte du mystère chrétien, tel que l’explique Augustin dans la lettre à Consentius : «  La vraie foi chrétienne, en nous présentant d’une façon voilée les mystères divins, n’a d’autre rôle que de nous en faire espérer l’acquisition, de nous la faire désirer et aimer. Elle ne veut pas être sans la foi et la charité. Le fidèle doit croire ce qu’il ne voit pas de telle sorte qu’il en espère et en aime la vision » (Lettre  120, 2, 8). Il ne s’agit pas d’une fuite. L’espérance n’est pas une évasion. La terre peut être ingrate, mais soutenu par l’espérance, le croyant ne plonge pas dans la rêverie ou l’utopie d’un monde autre. Il cherche plutôt à faire grandir la semence, sûr que le royaume espéré se construit ici bas.

6. L’espérance est associée à la crainte de Dieu

            Augustin, dans cette dynamique de l’espérance, accorde une place importante à la crainte de Dieu, à savoir cette disposition intérieure qui éloigne de ce qui déplait à Dieu, le péché. Toute remise en cause de cette amitié fondamentale est jugée dangereuse. Espérer se détourner du mal est souvent le premier degré de l’ascension vers Dieu. Le don de crainte est ainsi associé dans la pensée d’Augustin à la vertu d’espérance. L’horreur du péché  permet de maintenir l’élan positif vers Dieu. En d’autres termes, dans la vie spirituelle, l’espérance soutient la laborieuse ascension de l’âme : « elle est notre force, notre nourriture, notre consolation » (Sermon 256, 5). Le versant positif, la joie de l’espérance, ne doit pas faire oublier le versant négatif, la peur de la damnation. Il s’agit donc d’opérer une double conversion.

L’espérance doit d’abord se convertir de la crainte servile à la crainte amoureuse[6]. Alors que la première vit dans la peur de la sanction du maitre, dont elle redoute la venue, la seconde est inspirée  par la crainte d’être séparé de l’être aimé. C’est moins la crainte de la chute ou du châtiment que l’amour de Dieu qui doit soutenir l’espérance de l’âme. L’atmosphère de l’une est la peur, de l’autre c’est l’amour et la confiance. Augustin ne fait ici que commenter le psaume 146 : «  Judas le traitre a craint le Seigneur car il s’est repenti de l’avoir livré ; mais il n’a pas espéré en sa miséricorde et il est allé se pendre. C’est bien, certes, que tu craignes, mais si tu espères en la miséricorde de celui que tu crains. Crains donc Dieu de telle sorte que tu espères en sa miséricorde ». L’espérance invite à placer sa confiance en Dieu plutôt qu’à douter de sa bonté ou redouter son châtiment. Augustin donne ici l’image de l’Epouse et de l’Epoux : « plus elle l’aime avec ardeur, plus elle évite avec soin de l’offenser » (in Ps  118, s. 1, 10). La crainte est une dimension de l’espérance.

L’espérance exige ensuite de passer des biens terrestres aux biens célestes, autrement dit de l’utilité à la gratuité. Une telle conversion suppose de reconnaître que tout est donné. Dieu ne couronne jamais en effet que ses propres dons quand il couronne nos mérites. Espérer une récompense serait faire preuve d’une mentalité mercantile où le souci serait d’amasser des mérites, à la manière de biens de ce monde. Or Jésus recommande d’amasser des biens qui ne périssent pas. Augustin s’en explique à l’occasion de l’anniversaire de son ordination épiscopale : « Que puis-je rendre à Dieu quand sa grâce me prévient de toute part ? ». L’âme doit donc aimer Dieu pour lui-même, de tout l’élan de son espérance, qui soutient ses efforts et ses progrès en ce sens. Elle doit espérer être plus comme Marie que comme Marthe, comme Jean, dans la vision, plus que comme Pierre, dans la foi. De façon pédagogique, Augustin oppose les deux vies, terrestre et céleste, en invitant à passer graduellement de l’une à l’autre.

L’ignorance et la faiblesse sont inhérentes à la vie spirituelle. Mais ces obstacles ne sont pas insurmontables : « Comme il y a partout présent un Maître divin qui de tant de manières se sert des créatures pour rappeler à lui son serviteur détourné de lui, pour l’instruire, s’il croit ; le consoler, s’il espère ; l’encourager, s’il aime ; l’aider, s’il fait effort, et l’exaucer, s’il prie ; ce n’est pas d’ignorer malgré toi que l’on te fait grief mais de négliger de chercher ce que tu ignores ; ce n’est pas non plus d’avoir une nature faible et blessée, c’est de mépriser celui qui la guérit[7] ». Dans la faiblesse, la force de la vertu trouve sa perfection ( 2 Co 12, 9), Augustin ne l’oublie pas. Il ne fait pas l’éloge de la faiblesse, elle reste pour lui un moyen d’éviter l’orgueil.

A ses yeux, tous les hommes ont été mis en mouvement par l’espérance. Les uns négligent de rester dans la course, les autres sont attirés par des lumières trompeuses, l’espérance, elle, fait rester pleinement dans la crainte de Dieu et prévient des erreurs : elle n’écoute pas les hérétiques, et reste fidèle à la foi de l’Eglise, répète Augustin en parlant du combat chrétien. Aux premiers pas de la vie spirituelle, Dieu ne demande pas l’impossible mais nous nourrit de son lait. L’erreur serait de vouloir tout de suite les aliments des plus grands. Augustin lui-même sur des questions parfois controversées d’exégèse ou de doctrine avouait son ignorance. Le plus condamnable n’est pas l’ignorance, mais d’affirmer des choses que l’on ignore ou de présenter comme vraies des choses qui sont fausses.

            On ne saurait trop dire qu’il existe une profonde relation entre ce que nous apprend la foi, ce vers quoi tend l’espérance et ce que nous commençons à posséder par la charité : croire, désirer et aimer sont un seul et même mouvement qu’il convient de favoriser par la vie de prière. L’espérance qui la traverse ne peut être trompée : « celui qui demande recevra, celui qui cherche trouvera, à celui qui frappe on ouvrira » (Mt 7, 8). La prière chrétienne est pour Augustin marquée par l’espérance et la confiance en Dieu, elle invite à l’humilité en s’en remettant à Dieu : « Jamais la miséricorde divine ne privera de ce bien ceux qui le demandent avec persévérance »  (in Jo Ev, 102,2).

 

    Jean-François PETIT
Augustin de l’Assomption

 

[1] La Genèse au sens littéral XI, 15, 20. BA 49, p.261.

[2] La première catéchèse 15, 23. BA 11/1, p. 131.

[3] Enchiridion 31, 117. BA 9, p. 317.

[4] Ib. 30, 114. BA 9. p. 313.

[5] Ib. 31, 117. BA 9. p. 316.

[6] Cf. Marcel NEUSCH, « De la  crainte à l’amour chez saint Augustin », dans Christus (juillet 2002), p.295-305.

[7] Le libre arbitre III, 19, 53. BA 6, p. 483.

         

 

 

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