4. Les enjeux des controverses

Il faut enfin y venir ! L’activité ecclésiastique d’Augustin fut, en effet, encombrée de controverses. Il serait simpliste de mettre tous les combats qu’il crut devoir mener au compte d’une agressivité déréglée ! Ce sont bien plutôt des actions de pastorale, provoquées par les divers antagonismes religieux dont souffrait la chrétienté africaine, et par lesquelles Augustin exerçait la responsabilité doctrinale qu’il avait assumée.
Assurément toutes ces œuvres de controverses ne furent pas rédigées à tête reposée, comme peuvent l’être les traités d’un professeur de théologie. Ce sont des répliques sévères qui se situent dans des champs doctrinaux restreints, délimités et marqués ou déformés par la polémique. Et même si on partage avec Augustin l’avis de saint Paul : « Il faut qu’il y ait des hérésies pour que les hommes éprouvés se manifestent parmi vous » (1 Co 11, 19), on conviendra que les disputes ne favorisent pas l’intelligence de la foi qui doit être sereine. Mais les grandes controverses dans lesquelles Augustin se dépensa sans compter, avaient des enjeux doctrinaux importants qu’il faut tâcher de mettre en relief (très sommairement).

Le manichéisme

Au lendemain de sa conversion, Augustin éprouva le besoin de réparer les dégâts qu’il avait causés, lorsque, manichéen, il « déblatérait » contre la foi catholique et son usage de l’Ancien Testament. Le dualisme des disciples de Mani, le prophète iranien (216-277), s’étendait, en effet, à la Bible ; ils rejetaient radicalement les écritures juives, œuvre de Yahweh-Satan, qui aurait aussi semé l’ivraie dans les évangiles.
Ils traitaient les catholiques de « semichrétiens », pour rester attachés à la « super-stition judaïque », en contradiction avec l’action de Jésus qui avait rompu bel et bien avec la Loi et les Prophètes, et dont l’enseignement était l’antithèse même du judaïsme. Pour le manichéen, le catholicisme n’est qu’un mauvais syncrétisme judéo-chrétien, une Église qui se prostitue avec le dieu des Hébreux après ses noces avec le Christ. Le catholique et le manichéen sont d’accord pour rejeter les prescriptions et pratiques de l’Ancien Testament : la différence c’est qu’il plaît au catholique de vivre dans le mensonge et d’agir de manière indigne, de louer en paroles ce qu’il déteste de cœur.
Grâce à Ambroise Augustin a appris que « le Dieu des deux Testaments est un », comme il dit ; une aussi leur doctrine, et universelle la médiation du Christ : les saints et les justes de l’Ancienne Alliance, par la foi qu’ils ont eue en la venue future du Christ, appartenaient en réalité à la Nouvelle Alliance, à l’Église, à la Cité de Dieu.
Le christianisme est l’accomplissement du judaïsme, parce qu’Israël est dans toute son histoire de peuple élu la « nation prophétique » du Christ. Ce peuple, par les événements symboliques qu’il vivait (cf. 1 Co 10, 11), qu’il en eût conscience ou non, était entièrement le prophète du Christ. Si les rites anciens ne sont pas observés par les chrétiens, ce n’est pas parce que le Christ les aurait abolis, mais au contraire parce qu’il les a accomplis. Il l’a dit lui-même (Mt 5, 17). L’observation de ces rites symboliques était justement l’annonce du Christ. La Loi donnée par Moïse est devenue en Jésus Christ Grâce et Vérité, comme il est dit dans le Prologue de l’Évangile de Jean, Grâce dans la plénitude de la charité, Vérité dans l’accomplissement des prophéties.

Le donatisme

Lors de la dernière persécution de l’Antiquité chrétienne (en 303/4), Dioclétien ordonna à la police impériale de perquisitionner les églises pour y saisir les Livres saints. Des évêques cédèrent, d’autres se débrouillèrent, d’autres enfin résistèrent et accusèrent aussi leurs collègues d’être des « livreurs », des « traîtres ». Donat, évêque dissident de Carthage, organisa son « parti » ; et le schisme réussit, — si on peut dire ! —, pendant un siècle, dans un climat de violence et parfois d’actes de terrorisme : « un atroce conflit entre frères chrétiens » (Peter Brown).
« Autel contre autel » ; familles divisées : « Maris et femmes s’accordent pour ce qui est du lit et se disputent pour ce qui est de l’autel du Christ ! Par Lui ils se jurent d’être en paix entre eux et ils ne peuvent avoir la paix en Lui ! Parents et enfants ont même maison et ils n’ont pas même Maison de Dieu ! » (Lettre 33). La chrétienté africaine était dans un triste état ! Au dire de Possidius, l’Église catholique était comme prostrée jusqu’à ce qu’Augustin lui fît relever la tête.
Il se démena, en effet, pendant un bon quart de siècle, de toutes les manières : il tenta le dialogue, oral et écrit, il proposa des débats publics, il se documenta sur l’origine et l’histoire du schisme, il saisit toutes les occasions de réfuter point par point les écrits donatistes qui lui parvenaient.
Il joua ainsi un rôle de premier plan dans la préparation de la « Conférence » de 411 à Carthage, ordonnée par l’empereur Honorius à la demande des catholiques et présidée par le comte Marcellinus. Quelque 280 évêques donatistes firent leur entrée à Carthage en grande pompe, pour manifester leur force. Les évêques catholiques, à peu près en même nombre, vinrent discrètement. La confrontation eut lieu les 1er, 3 et 8 juin : houleuse, pénible, consternante pour qui considère l’amour fraternel comme idéal des disciples du Christ. — On en peut lire les Actes dans quatre volumes de la prestigieuse collection « Sources Chrétiennes » —. Dans la nuit du 8 juin, Marcellinus portait sa sentence qui tranchait en faveur de l’unité catholique, comme prévu par l’édit même de l’empereur Honorius. Le donatisme était définitivement hors la loi.
S’étonne-t-on de l’intervention de l’Empire dans les affaires de l’Église ? Il faut alors rappeler que l’empereur Constantin, dès avant la convocation du Concile de Nicée, en 325, était intervenu dans l’affaire donatiste. Pourquoi ? Parce qu’il avait reconnu le christianisme comme religion officielle et que la religion était et devait être le ciment de cohésion de l’Empire. Toute discorde, toute scission, toute division d’un peuple en deux partis, risquaient de déstabiliser l’État totalitaire.
Augustin avait d’autres motifs de combattre pour l’unité de l’Église : il était convaincu qu’en se séparant de la grande Église, répandue dans le monde entier, en faisant scission, les donatistes se coupaient comme sarments de la sève de la vigne. En clair, ils avaient les mêmes sacrements que les catholiques, mais inopérants, inefficaces, faute de communion dans l’Esprit du Christ. Augustin proclamait « avec la plus grande force que, hors de l’unité, ni sacrement, ni prière, ni vertus, ni martyre même, ne profitent à l’homme pour son salut » (Yves Congar). Il fallait donc impérativement tout faire pour ramener ces pauvres gens égarés (par leurs chefs) dans l’unité du Corps du Christ.
Augustin voulait d’abord convaincre par la parole, la discussion, l’argumentation ; il ne voulait pas de la contrainte qui ne changerait des hérétiques patentés qu’en faux catholiques. Puis des confrères le persuadèrent de l’utilité et de l’efficacité des lois impériales dont la crainte sert réellement la cause de l’unité. Dans une lettre (93) où il racontait ce revirement et s’appliquait à le justifier, il cita, entre bien d’autres témoignages bibliques, l’ordre du maître de maison qui voulait offrir un banquet : « tous ceux que vous trouverez, forcez-les à entrer » (Luc 14, 23). L’imprudent ! Il ne se doutait pas que cette citation allait être montée en épingle au Moyen Age et servir de slogan justifiant la persécution religieuse ; et l’on est allé jusqu’à qualifier Augustin de « premier théoricien de l’Inquisition », ce qui est une honte !
Les lois et les décrets étaient impériaux et leur application incombait aux fonctionnaires de l’Empire. Augustin, lui, considérait comme son devoir d’homme d’Église d’intercéder auprès des juges en faveur des coupables et il conseillait instamment aux hauts fonctionnaires la modération et la mansuétude.

Le paganisme.

En bon chrétien Augustin s’est réjoui de l’expansion du christianisme, de la christianisation de l’Empire et partant de la répression du paganisme. C’était à ses yeux l’accomplissement des prophéties, au même titre que les persécutions : « Tous les rois se prosterneront devant Lui » (Ps 71, 11). Désormais, quand le roi vient à Rome, il va s’agenouiller, non pas au temple d’Hadrien, mais au mémorial du pêcheur, saint Pierre. Augustin s’en réjouit ; mais il n’est pas triomphaliste ; il n’est pas un activiste ou un « boutefeu » pour mettre les temples païens en flammes. Ce n’est pas son affaire. L’Empire étant officiellement chrétien, c’est à lui que revient la tâche de liquider le paganisme sous ses différentes formes. Augustin modère l’ardeur iconoclaste des chrétiens : "attendez la promulgation des lois qui l’ordonnent ou le permettent ; alors vous le ferez ; mais surtout occupez-vous de briser les idoles en vos cœurs (cf. Ézéchiel, 14, 7) : vos restes païens, vos superstitions, vos fantasmes d’un dieu imaginaire, vos démons intérieurs ..." (Sermon 62).
En 410 le sac de Rome par Alaric, roi des Wisigoths, provoqua une véritable panique idéologique dans les esprits : le mythe de la « Ville éternelle » était mis à mal ; pour les païens c’était la faute du christianisme, qui avait effectivement détruit l’unité politico-religieuse de la cité antique ; pour les chrétiens c’était l’échec du christianisme devenu religion de l’Empire par la volonté de Constantin et ... de Dieu ! Les chrétiens étaient dans la stupeur : « Le corps de Pierre repose à Rome, le corps de Paul aussi, ceux de Laurent et d’autres martyrs aussi ! Et Rome est dans le malheur, dévastée, frappée, écrasée, incendiée ! A quoi servent donc les tombeaux des apôtres ? » (Sermon 296). Les païens pestaient contre les « temps chrétiens », temps de malheurs : « Voilà, quand nous offrions les sacrifices à nos dieux, Rome était debout, florissante ; maintenant que l’a emporté le sacrifice à votre dieu, qu’il s’est répandu, et que sont interdits et proscrits les sacrifices à nos dieux, voilà ce que Rome endure ! » (Sermon 296).
Augustin s’appliquait à raisonner les uns et les autres. Ce n’est pas la première fois que Rome est incendiée ; elle le fut par le sinistre Néron ; et bien avant par les Gaulois : le Capitole fut préservé grâce aux oies qui veillaient pendant que les dieux dormaient ! (Cité de Dieu, II, 22). « Les temps sont mauvais, disent les gens, les temps sont durs ! Vivons bien et les temps seront bons, répliquait Augustin. C’est nous qui sommes les temps. Tels nous sommes, tels sont les temps » (Sermon 80).

La Cité de Dieu

Augustin et Marcellinus étaient devenus grands amis ; ils correspondaient en 412, notamment sur les entretiens qui avaient lieu à Carthage dans un cercle d’aristocrates, dont certains contestaient la compatibilité du christianisme avec le service de l’État. Marcellinus demanda à Augustin de répondre à cela par des livres. Et Augustin s’engagea, pour des années, dans une grande apologie du christianisme, « un long travail et ardu, dit-il en débutant, mais Dieu est notre aide (Ps 61, 9) »..
L’ouvrage comporte vingt-deux livres (nous dirions plutôt vingt-deux chapitres, mais ils sont très longs !). Les dix premiers dénoncent et réfutent avec verve, sans pitié, les aberrations de toutes sortes de cultes rendus aux « dieux des nations », — qui sont et ne sont que des « démons » (Ps 95, 5) —, soit en vue de quelque prospérité ici-bas (livres I-V), soit en vue du bonheur dans l’au-delà (l. VI-X). Les douze autres décrivent l’histoire de deux Cités, leurs origines (l. XI-XIV), leurs développements (l. XV-XVIII), leurs fins, en commentant les sept premiers livres de la Bible et les livres des Prophètes.
Deux amours ont fait deux Cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu la Cité terrestre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi la Cité céleste (XIV, 28). Augustin emprunte ces qualificatifs à saint Paul qui opposait Adam, l’homme terrestre, et le Christ, l’homme céleste (1 Co 15, 45-49). Dans la Cité terrestre la sagesse, orgueilleuse, se dégrade en idolâtrie (c’est encore saint Paul qui l’explique, Rm 1, 18-25) ; « dans l’autre, au contraire, il n’est pas d’autre sagesse que la piété par laquelle on adore en vérité le vrai Dieu, la piété qui attend comme récompense dans la société des saints, hommes et anges, que Dieu soit »tout en tous » (1 Co 15, 28) » (Cité de Dieu, XIV, 28).
Ces deux Cités sont appelées mystiquement Babylone et Jérusalem dans les saintes Écritures. Ce ne sont pas précisément les deux villes dans leur situation géographique et leurs rapports historiques. Ce sont deux citoyennetés, des appartenances, des associations : celle de l’impiété d’une part, celle de la piété de l’autre. Elles sont emmêlées, enchevêtrées, jusqu’au Jugement dernier. Ne cherchons surtout pas dans La Cité de Dieu une théologie politique des rapports de l’Église et de l’État. C’est un contre-sens fatal qui a été malheureusement commis au Moyen Age ...
Babylone signifie « confusion » ; c’est Babel : l’embrouille de la vie du genre humain, le monde des hommes vendus au pouvoir du péché, comme dit saint Paul (Rom 7, 14), livré à l’emprise du diable, le prince de ce monde (Jn 12, 31), ravagé par les méfaits de l’orgueil : l’égoïsme, la jalousie, la volonté de puissance, les dissensions, les guerres et toutes les misères qui s’ensuivent (XV, 4).
Jérusalem signifie « vision de la Paix » , la paix de Dieu « tout en tous » dans la Vie éternelle ! L’objet de notre foi, de notre espérance, de notre amour ! Fils d’Adam pécheur, nous naissons tous à Babylone. N’en soyons pas les citoyens, ne soyons pas des idolâtres, victimes des démons qui occupent ce monde. Prenons conscience de notre exil : dans ce monde, dans les tribulations du siècle, dans la cohue des scandales, nous gémissons comme en captivité. Au bord des fleuves de Babylone, nous sommes assis et nous pleurons ; nous avons suspendu nos harpes aux saules des rives, arbres stériles ; nous n’avons pas le cœur à chanter les chants de Sion à Babylone (Ps 136).
Sortons de Babylone ! Et nous voici en pèlerinage : nous allons vers la Maison de Dieu et nous chantons les Psaumes des montées : « Heureux celui dont Tu es le soutien, Seigneur ! Tu as disposé des montées dans son cœur » (Ps. 83, 6). Notre pèlerinage est intérieur : l’Esprit saint, le don de Dieu, nous enflamme et nous allons, nous montons les montées du cœur et nous chantons le cantique des degrés. « Ton feu, ô Dieu, nous embrase et nous porte en haut vers la paix de la Jérusalem céleste » (Confessions, XII, 10).

Le pélagianisme.

Pélage était un religieux d’origine britannique installé à Rome où il s’appliquait à la direction spirituelle d’une élite chrétienne, animée du sentiment de « noblesse oblige » , comme dit Peter Brown, c’est-à-dire disposée à vivre très sérieusement ce qui lui était prêché. Car le plus beau don que Dieu a fait à l’homme est la liberté, et par conséquent l’obligation de vivre pleinement dans la dignité chrétienne.
Pélage débarqua à Hippone fin 410 ; mais il ne put rencontrer Augustin qui était en convalescence à la campagne. Ils échangèrent des lettres de courtoisie. Puis à Carthage, lors de la conférence de 411, ils s’entrevirent une ou deux fois. Et Pélage se rendit bientôt en Palestine. La « rencontre théologique » du siècle n’eut pas lieu ; et c’est bien dommage ! La controverse dite « pélagienne » fut, en revanche, une grande affaire ecclésiastique aux péripéties multiples, difficultueuses, entre les Eglises de Carthage, de Palestine, de Rome ... Il me faut vous en épargner les détails, vous en faire grâce, si vous me permettez ce mauvais jeu de mots. Je n’en évoque que les débuts.
Un disciple de Pélage, Céleste, réfugié de Rome à Carthage, voulait y être agrégé au clergé. Mais le diacre Paulin de Milan, ancien secrétaire de saint Ambroise, dénonça quelques propositions « pas très catholiques » de sa part : Adam aurait été créé mortel et serait donc mort même s’il n’avait pas péché. Son péché n’aurait nui qu’à lui-même et non pas au genre humain ; les enfants naissent dans l’état d’innocence qui était celui d’Adam avant sa faute, et ils n’ont donc pas besoin du baptême ... Céleste fut condamné par un tribunal épiscopal auquel Augustin ne prenait pas part. Il partit bientôt pour l’Orient. Mais ses propos continuèrent à troubler la communauté carthaginoise. Marcellinus en fit part à Augustin en le priant d’y répondre ; et c’est ainsi qu’Augustin dut, encore une fois, se mettre à la lutte et cela pendant dix-huit ans, jusqu’à sa mort où il laissa inachevé son dernier ouvrage contre Julien, évêque d’Éclane, son contradicteur le plus redoutable.
Céleste avait tenté d’esquiver l’inculpation d’hérésie en prétendant que le problème de la transmission du péché d’Adam était matière à discussion. Mais au jugement d’Augustin il se trompait lourdement ; car, dans l’affaire des deux hommes, Adam qui nous entraîna dans la mort et le Christ qui nous donne la vie (cf Rom 5, 12-17), c’est proprement la foi chrétienne qui est en cause ; il s’agit de l’essence même du christianisme.
Le 24 juin 413, à Carthage, Augustin prêchait sur Jean le Baptiste ; il en vint à parler de Jésus Sauveur. « Jésus » signifie « Sauveur » : « celui qui sauve son peuple de son péché » (Mt 1, 21). Tous, vieillards, jeunes, petits ou bébés, tous nous sommes sauvés par Lui seul. Et Augustin poursuit : « Je pose maintenant la question du bébé : on l’apporte à l’église pour le faire chrétien, pour le baptiser ; je pense que c’est pour qu’il soit dans le peuple de Jésus. De quel Jésus ? De Celui qui sauve son peuple de ses péchés. S’il n’y a en lui rien à sauver, qu’on l’enlève d’ici ! Pourquoi ne disons-nous pas aux mères : “ enlevez d’ici ces bébés ” ? Jésus, en effet, est sauveur. S’il n’y a en eux rien à sauver, enlevez-les d’ici ! Les gens en bonne santé n’ont pas besoin de médecin, les mal portants, oui (Mt 9, 12)
Quelqu’un osera-t-il me dire : “ Jésus, il l’est pour moi (adulte), pour lui (ce bébé), il ne l’est pas ” ? Ah ! bon, il est Jésus pour toi, il n’est pas Jésus pour lui ! Mais ne l’amène-t-on pas à Jésus ? Ne répond-on pas pour lui afin qu’il croie en Jésus ? Allons-nous instituer un autre baptême pour les petits, dans lequel ne se ferait pas une rémission des péchés ? Assurément, si ce bébé pouvait parler, il réfuterait le contradicteur et il crierait : “ Donne-moi la vie du Christ ; je suis mort en Adam, donne moi la vie du Christ !
” » (cf. 1 Co 15, 22 ; sermon 293).

La vie chrétienne, simplement

Récapitulons !
Augustin n’était pas un professeur de « théologie dogmatique » ; il ne s’adressait pas à quelque élite intellectuelle qui serait chargée de distribuer au bon peuple une doctrine toute faite.
Son idéal spirituel n’était autre que la vie chrétienne pour tous : dans le « bain de la renaissance », le baptême, chacun de nous renaît en Dieu et est appelé à grandir, dans l’Église, avec le Christ, qui est en son humanité le lait des petits et en sa divinité le pain des grands, suivant le thème paulinien : « C’est du lait que je vous ai donné à boire, pas une nourriture solide que vous ne pouviez pas encore supporter » (1 Co 3, 2). « Bois du lait, afin de te nourrir ; nourris-toi, afin de grandir ; grandis, afin de manger le pain ... Notre lait, c’est le Christ humble ; notre pain, c’est le même Christ égal au Père ». Cela n’a rien d’original et ne définit pas une spiritualité spécifique, la spiritualité d’un « maître spirituel » . Mais justement, selon l’Évangile (Mt 23, 10), Augustin ne veut connaître d’autre Maître que le Christ.
Si l’on tient pourtant à saisir les traits spécifiques du « charisme » augustinien, comme on dit de nos jours, on les trouve, je crois, dans les événements mêmes de la conversion. J’y discerne trois valeurs fondamentales : 1) le sens spirituel des Écritures, 2) l’intériorité, 3) la communauté. Ces valeurs ne sont pas disparates ou simplement juxtaposées : elles sont unifiées dans la personne du Christ qui est, 1) le sens plénier des Écritures, 2) le Maître intérieur, 3) le Christ total, l’Église : Tête et Corps, le Roi et le Prêtre de la Cité de Dieu.

Le sens des Écritures. A l’écoute des sermons d’Ambroise, Augustin en a découvert le sens spirituel qui est le Christ. Nous vivons de la Parole de Dieu, créatrice et salvatrice, du Verbe. Pour réparer les méfaits du péché d’Adam, Dieu a parlé en langage humain, en Israël, nation prophétique en gestation du Christ. La doctrine chrétienne est intelligence des Écritures et partage de l’intelligence acquise, nourriture commune qui assure notre croissance spirituelle.

L’intériorité. Averti par des livres de philosophes platoniciens, Augustin s’est retourné du dehors vers le dedans ; et il a découvert Dieu au plus profond ou au plus haut de lui-même. C’est en l’homme intérieur qu’habite la Vérité, le Christ Lumière. Notre « théorie de la connaissance » n’est autre que celle du Prologue de l’Évangile de Jean. « Notre science à nous c’est le Christ, notre sagesse aussi c’est le même Christ il implante en nous la foi au sujet des réalités temporelles, il nous montre la vérité au sujet des réalités éternelles. Par Lui nous allons à Lui, nous tendons par la science à la sagesse ; mais nous ne nous écartons par de l’unique et même Christ “ en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science ” (Col. 2, 3) » (La Trinité, XIII, 19, 24).

La communauté. L’Église est le Corps du Christ ; l’Esprit saint en est l’âme, qui répand l’amour en nos cœurs (Rm 5, 5). Au cœur de l’Église locale, les communautés de religieux et de religieuses témoignent de l’idéal de la communauté primitive de Jérusalem : (Actes, 4, 32) tournés vers Dieu qui sera « tout en tous » (1 Co 15, 28) dans la Cité accomplie, la Jérusalem céleste.

« Notre contemporain » ?

Selon le cardinal Newman Augustin a été « le grand luminaire du monde occidental, qui, sans être un docteur infaillible, a formé l’intelligence de l’Europe ». Ses œuvres ont exercé une influence énorme, incomparable, unique, dans la chrétienté latine, en théologie, en philosophie et surtout en spiritualité. Impossible, bien sûr, d’entrer dans les détails !
Regardons plutôt cette image où l’on voit Augustin au milieu des siens, de quelques uns des siens ! C’est le frontispice de la Vie d’Augustin dans le tome XI de l’édition des Bénédictins de Saint-Maur.

1) Au centre, le lampadaire est inspiré d’un passage où Possidius rapporte l’innovation de Valère, évêque d’Hippone, confiant la prédication au jeune prêtre Augustin : « Ainsi fut allumée la lampe, ardente, élevée sur le lampadaire, brillant pour tous ceux qui sont dans la maison » ; allusion à Mt 5, 15, cité en légende.

2) Au centre encore, Augustin a déroulé son ouvrage Sur la prédestination des saints et le lit à ses disciples. — Les titres sont très lisibles sur l’original ! Faites-moi confiance. —. Dans son ombre, Prosper d’Aquitaine († vers 450), « le premier représentant de l’augustinisme médiéval » , tient en mains son opuscule Sur la grâce de Dieu et le libre arbitre, contre le « conférencier », qui est Jean Cassien († vers 430), le moine de Marseille, contestataire de la doctrine augustinienne de la grâce.

3) A gauche du lampadaire, le pape Grégoire le Grand († 604), assis, la tiare à ses pieds, rédige ses Morales sur le livre de Job, en dressant l’oreille pour écouter Augustin. Debout, le prédicateur de Sermons sur la Passion du Seigneur, coiffé du « camauro » cher au pape Jean XXIII, est très probablement le pape Léon le Grand († 461).

4) A droite d’Augustin se tient un groupe de quatre disciples : à l’extrême droite, Bernard de Clairvaux († 1153) relit son ouvrage Sur la grâce et le libre arbitre ; à l’avant-scène, Pierre Lombard († 1160), qui a ôté sa mitre d’évêque de Paris, consulte son livre de Sentences ; près de lui, Thomas d’Aquin († 1274) présente sa Somme théologique ; et, debout, le moine doit être Bède le Vénérable († 735), auteur d’une Collection d’extraits des livres d’Augustin sur les lettres de l’apôtre Paul.

Vous aurez noté que le thème iconographique est centré sur le dogme de la Grâce de Dieu. C’est que, en 1700, on est encore en pleine guerre doctrinale, interminable : la tragédie janséniste durant le « Grand siècle » que l’on a appelé aussi le « Siècle de saint Augustin ». Augustin était alors LE docteur de la grâce, infaillible ! Rien que cela ! Mais qui détenait la bonne interprétation dans cette triste histoire ? Et qui avait conscience du risque qu’il y avait, qu’il y a toujours, à « dogmatiser » la vie et l’action spirituelles d’un chrétien, même d’un évêque ?
Le cardinal Duval, qui fut longtemps archevêque d’Alger, disait avec enthousiasme et insistance qu’Augustin est « notre contemporain ». J’oserai préciser qu’il peut être notre contemporain, si nous le voulons, nous : si nous voulons bien être des « esprits fraternels » disposés à partager « le fruit de ses confessions » (Conf. X). Il recommandait que soit soigneusement gardée pour la postérité la bibliothèque de son église avec tous ses livres : ils sont encore à notre disposition, pour notre édification spirituelle, pour notre formation chrétienne.
Augustin mourut le 28 août 430 dans Hippone assiégée par les Vandales. Possidius précise qu’il ne fit pas de testament, parce qu’en « pauvre de Dieu » il n’avait pas de quoi en faire ! Dom Michel Le Nobletz, lui, en fit un par lequel il léguait à sa parenté « un beau rien dans un coffre » ! Ils furent tous deux, ils sont de bons chrétiens, des saints.

P.-S.
Une petite confession pour finir (comme c’est normal de la part d’un augustinien). J’ai peiné réellement pour évoquer aussi simplement qu’il m’a été possible la vie, l’activité, les convictions d’Augustin. J’ai bien conscience de n’avoir pas écrit un « roman de plage » . Mais j’ai éprouvé une joie profonde à transmettre cette petite catéchèse augustinienne par « La voix de Dom Michel » . Donnez-vous la peine de lire, à petites doses, à petites étapes, si cela vous chante !

« Chante et marche ! » (Sermon 256).

Goulven MADEC
Augustin de l’Assomption

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