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Il faut
enfin y venir ! L’activité ecclésiastique d’Augustin
fut, en effet, encombrée de controverses. Il serait simpliste de mettre
tous les combats qu’il crut devoir mener au compte d’une agressivité déréglée
! Ce sont bien plutôt des actions de pastorale, provoquées par les
divers antagonismes religieux dont souffrait la chrétienté africaine,
et par lesquelles Augustin exerçait la responsabilité doctrinale
qu’il avait assumée.
Assurément toutes ces œuvres de controverses ne furent pas rédigées à tête
reposée, comme peuvent l’être les traités d’un
professeur de théologie. Ce sont des répliques sévères
qui se situent dans des champs doctrinaux restreints, délimités
et marqués ou déformés par la polémique. Et même
si on partage avec Augustin l’avis de saint Paul : « Il faut
qu’il
y ait des hérésies pour que les hommes éprouvés se
manifestent parmi vous » (1 Co 11, 19), on conviendra que les disputes
ne favorisent pas l’intelligence de la foi qui doit être sereine.
Mais les grandes controverses dans lesquelles Augustin se dépensa sans
compter, avaient des enjeux doctrinaux importants qu’il faut tâcher
de mettre en relief (très sommairement).
Le manichéisme
Au lendemain de sa conversion, Augustin éprouva le besoin de réparer
les dégâts qu’il avait causés, lorsque, manichéen,
il « déblatérait » contre la foi catholique et son
usage de l’Ancien Testament. Le dualisme des disciples de Mani, le prophète
iranien (216-277), s’étendait, en effet, à la Bible ; ils
rejetaient radicalement les écritures juives, œuvre de Yahweh-Satan,
qui aurait aussi semé l’ivraie dans les évangiles.
Ils traitaient les catholiques de « semichrétiens », pour
rester attachés à la « super-stition judaïque »,
en contradiction avec l’action de Jésus qui avait rompu bel et
bien avec la Loi et les Prophètes, et dont l’enseignement était
l’antithèse même du judaïsme. Pour le manichéen,
le catholicisme n’est qu’un mauvais syncrétisme judéo-chrétien,
une Église qui se prostitue avec le dieu des Hébreux après
ses noces avec le Christ. Le catholique et le manichéen sont d’accord
pour rejeter les prescriptions et pratiques de l’Ancien Testament : la
différence c’est qu’il plaît au catholique de vivre
dans le mensonge et d’agir de manière indigne, de louer en paroles
ce qu’il déteste de cœur.
Grâce à Ambroise Augustin a appris que « le Dieu des deux
Testaments est un », comme il dit ; une aussi leur doctrine, et universelle
la médiation du Christ : les saints et les justes de l’Ancienne
Alliance, par la foi qu’ils ont eue en la venue future du Christ, appartenaient
en réalité à la Nouvelle Alliance, à l’Église, à la
Cité de Dieu.
Le christianisme est l’accomplissement du judaïsme, parce qu’Israël
est dans toute son histoire de peuple élu la « nation prophétique » du
Christ. Ce peuple, par les événements symboliques qu’il
vivait (cf. 1 Co 10, 11), qu’il en eût conscience ou non, était
entièrement le prophète du Christ. Si les rites anciens ne sont
pas observés par les chrétiens, ce n’est pas parce que
le Christ les aurait abolis, mais au contraire parce qu’il les a accomplis.
Il l’a dit lui-même (Mt 5, 17). L’observation de ces rites
symboliques était justement l’annonce du Christ. La Loi donnée
par Moïse est devenue en Jésus Christ Grâce et Vérité,
comme il est dit dans le Prologue de l’Évangile de Jean, Grâce
dans la plénitude de la charité, Vérité dans l’accomplissement
des prophéties.
Le donatisme
Lors de la dernière persécution de l’Antiquité chrétienne
(en 303/4), Dioclétien ordonna à la police impériale de
perquisitionner les églises pour y saisir les Livres saints. Des évêques
cédèrent, d’autres se débrouillèrent, d’autres
enfin résistèrent et accusèrent aussi leurs collègues
d’être des « livreurs », des « traîtres ».
Donat, évêque dissident de Carthage, organisa son « parti » ;
et le schisme réussit, — si on peut dire ! —, pendant un
siècle, dans un climat de violence et parfois d’actes de terrorisme
: « un atroce conflit entre frères chrétiens » (Peter
Brown).
«
Autel contre autel » ; familles divisées : « Maris
et femmes s’accordent pour ce qui est du lit et se disputent pour ce qui est de
l’autel du Christ ! Par Lui ils se jurent d’être en paix
entre eux et ils ne peuvent avoir la paix en Lui ! Parents et enfants ont même
maison et ils n’ont pas même Maison de Dieu ! » (Lettre 33).
La chrétienté africaine était dans un triste état
! Au dire de Possidius, l’Église catholique était comme
prostrée jusqu’à ce qu’Augustin lui fît relever
la tête.
Il se démena, en effet, pendant un bon quart de siècle, de toutes
les manières : il tenta le dialogue, oral et écrit, il proposa
des débats publics, il se documenta sur l’origine et l’histoire
du schisme, il saisit toutes les occasions de réfuter point par point
les écrits donatistes qui lui parvenaient.
Il joua ainsi un rôle de premier plan dans la préparation de la « Conférence » de
411 à Carthage, ordonnée par l’empereur Honorius à la
demande des catholiques et présidée par le comte Marcellinus.
Quelque 280 évêques donatistes firent leur entrée à Carthage
en grande pompe, pour manifester leur force. Les évêques catholiques, à peu
près en même nombre, vinrent discrètement. La confrontation
eut lieu les 1er, 3 et 8 juin : houleuse, pénible, consternante pour
qui considère l’amour fraternel comme idéal des disciples
du Christ. — On en peut lire les Actes dans quatre volumes de la prestigieuse
collection « Sources Chrétiennes » —. Dans la nuit
du 8 juin, Marcellinus portait sa sentence qui tranchait en faveur de l’unité catholique,
comme prévu par l’édit même de l’empereur Honorius.
Le donatisme était définitivement hors la loi.
S’étonne-t-on de l’intervention de l’Empire dans les
affaires de l’Église ? Il faut alors rappeler que l’empereur
Constantin, dès avant la convocation du Concile de Nicée, en
325, était intervenu dans l’affaire donatiste. Pourquoi ? Parce
qu’il avait reconnu le christianisme comme religion officielle et que
la religion était et devait être le ciment de cohésion
de l’Empire. Toute discorde, toute scission, toute division d’un
peuple en deux partis, risquaient de déstabiliser l’État
totalitaire.
Augustin avait d’autres motifs de combattre pour l’unité de
l’Église : il était convaincu qu’en se séparant
de la grande Église, répandue dans le monde entier, en faisant
scission, les donatistes se coupaient comme sarments de la sève de la
vigne. En clair, ils avaient les mêmes sacrements que les catholiques,
mais inopérants, inefficaces, faute de communion dans l’Esprit
du Christ. Augustin proclamait « avec la plus grande force que, hors
de l’unité, ni sacrement, ni prière, ni vertus, ni martyre
même, ne profitent à l’homme pour son salut » (Yves
Congar). Il fallait donc impérativement tout faire pour ramener ces
pauvres gens égarés (par leurs chefs) dans l’unité du
Corps du Christ.
Augustin voulait d’abord convaincre par la parole, la discussion, l’argumentation
; il ne voulait pas de la contrainte qui ne changerait des hérétiques
patentés qu’en faux catholiques. Puis des confrères le
persuadèrent de l’utilité et de l’efficacité des
lois impériales dont la crainte sert réellement la cause de l’unité.
Dans une lettre (93) où il racontait ce revirement et s’appliquait à le
justifier, il cita, entre bien d’autres témoignages bibliques,
l’ordre du maître de maison qui voulait offrir un banquet : « tous
ceux que vous trouverez, forcez-les à entrer » (Luc 14, 23). L’imprudent
! Il ne se doutait pas que cette citation allait être montée en épingle
au Moyen Age et servir de slogan justifiant la persécution religieuse
; et l’on est allé jusqu’à qualifier Augustin de « premier
théoricien de l’Inquisition », ce qui est une honte !
Les lois et les décrets étaient impériaux et leur application
incombait aux fonctionnaires de l’Empire. Augustin, lui, considérait
comme son devoir d’homme d’Église d’intercéder
auprès des juges en faveur des coupables et il conseillait instamment
aux hauts fonctionnaires la modération et la mansuétude.
Le paganisme.
En bon chrétien Augustin s’est réjoui de
l’expansion
du christianisme, de la christianisation de l’Empire et partant de
la répression du paganisme. C’était à ses yeux
l’accomplissement des prophéties, au même titre que les
persécutions : « Tous les rois se prosterneront devant Lui » (Ps 71,
11). Désormais, quand le roi vient à Rome, il va s’agenouiller,
non pas au temple d’Hadrien, mais au mémorial du pêcheur,
saint Pierre. Augustin s’en réjouit ; mais il n’est pas
triomphaliste ; il n’est pas un activiste ou un « boutefeu » pour
mettre les temples païens en flammes. Ce n’est pas son affaire.
L’Empire étant officiellement chrétien, c’est à lui
que revient la tâche de liquider le paganisme sous ses différentes
formes. Augustin modère l’ardeur iconoclaste des chrétiens
: "attendez la promulgation des lois qui l’ordonnent ou le
permettent ; alors vous le ferez ; mais surtout occupez-vous de briser les
idoles en
vos cœurs (cf. Ézéchiel, 14, 7) : vos restes païens,
vos superstitions, vos fantasmes d’un dieu imaginaire, vos démons
intérieurs ..." (Sermon 62).
En 410 le sac de Rome par Alaric, roi des Wisigoths, provoqua une véritable
panique idéologique dans les esprits : le mythe de la « Ville éternelle » était
mis à mal ; pour les païens c’était la faute du
christianisme, qui avait effectivement détruit l’unité politico-religieuse
de la cité antique ; pour les chrétiens c’était
l’échec du christianisme devenu religion de l’Empire par
la volonté de Constantin et ... de Dieu ! Les chrétiens étaient
dans la stupeur : « Le corps de Pierre repose à Rome, le corps
de Paul aussi, ceux de Laurent et d’autres martyrs aussi ! Et Rome
est dans le malheur, dévastée, frappée, écrasée,
incendiée ! A quoi servent donc les tombeaux des apôtres ? » (Sermon 296). Les païens pestaient contre les « temps chrétiens »,
temps de malheurs : « Voilà, quand nous offrions les sacrifices à nos
dieux, Rome était debout, florissante ; maintenant que l’a emporté le
sacrifice à votre dieu, qu’il s’est répandu, et
que sont interdits et proscrits les sacrifices à nos dieux, voilà ce
que Rome endure ! » (Sermon 296).
Augustin s’appliquait à raisonner les uns et les autres. Ce
n’est pas la première fois que Rome est incendiée ; elle
le fut par le sinistre Néron ; et bien avant par les Gaulois : le
Capitole fut préservé grâce aux oies qui veillaient pendant
que les dieux dormaient ! (Cité de Dieu, II, 22). « Les
temps sont mauvais, disent les gens, les temps sont durs ! Vivons bien et
les temps
seront bons, répliquait Augustin. C’est nous qui sommes les
temps. Tels nous sommes, tels sont les temps » (Sermon 80).
La Cité de Dieu
Augustin et Marcellinus étaient devenus grands amis ; ils correspondaient
en 412, notamment sur les entretiens qui avaient lieu à Carthage dans
un cercle d’aristocrates, dont certains contestaient la compatibilité du
christianisme avec le service de l’État. Marcellinus demanda à Augustin
de répondre à cela par des livres. Et Augustin s’engagea,
pour des années, dans une grande apologie du christianisme, « un
long travail et ardu, dit-il en débutant, mais Dieu est notre aide (Ps
61, 9) »..
L’ouvrage comporte vingt-deux livres (nous dirions plutôt vingt-deux
chapitres, mais ils sont très longs !). Les dix premiers dénoncent
et réfutent avec verve, sans pitié, les aberrations de toutes
sortes de cultes rendus aux « dieux des nations », — qui
sont et ne sont que des « démons » (Ps 95, 5) —, soit
en vue de quelque prospérité ici-bas (livres I-V), soit en vue
du bonheur dans l’au-delà (l. VI-X). Les douze autres décrivent
l’histoire de deux Cités, leurs origines (l. XI-XIV), leurs développements
(l. XV-XVIII), leurs fins, en commentant les sept premiers livres de la Bible
et les livres des Prophètes.
Deux amours ont fait deux Cités : l’amour de soi jusqu’au
mépris de Dieu la Cité terrestre ; l’amour de Dieu jusqu’au
mépris de soi la Cité céleste (XIV, 28). Augustin emprunte
ces qualificatifs à saint Paul qui opposait Adam, l’homme terrestre,
et le Christ, l’homme céleste (1 Co 15, 45-49). Dans la Cité terrestre
la sagesse, orgueilleuse, se dégrade en idolâtrie (c’est
encore saint Paul qui l’explique, Rm 1, 18-25) ; « dans l’autre,
au contraire, il n’est pas d’autre sagesse que la piété par
laquelle on adore en vérité le vrai Dieu, la piété qui
attend comme récompense dans la société des saints, hommes
et anges, que Dieu soit »tout en tous » (1 Co 15, 28) » (Cité de
Dieu, XIV, 28).
Ces deux Cités sont appelées mystiquement Babylone et Jérusalem
dans les saintes Écritures. Ce ne sont pas précisément
les deux villes dans leur situation géographique et leurs rapports historiques.
Ce sont deux citoyennetés, des appartenances, des associations : celle
de l’impiété d’une part, celle de la piété de
l’autre. Elles sont emmêlées, enchevêtrées,
jusqu’au Jugement dernier. Ne cherchons surtout pas dans La Cité de
Dieu une théologie politique des rapports de l’Église et
de l’État. C’est un contre-sens fatal qui a été malheureusement
commis au Moyen Age ...
Babylone signifie « confusion » ; c’est Babel : l’embrouille
de la vie du genre humain, le monde des hommes vendus au pouvoir du péché,
comme dit saint Paul (Rom 7, 14), livré à l’emprise du
diable, le prince de ce monde (Jn 12, 31), ravagé par les méfaits
de l’orgueil : l’égoïsme, la jalousie, la volonté de
puissance, les dissensions, les guerres et toutes les misères qui s’ensuivent
(XV, 4).
Jérusalem signifie « vision de la Paix » , la paix de Dieu « tout
en tous » dans la Vie éternelle ! L’objet de notre foi,
de notre espérance, de notre amour ! Fils d’Adam pécheur,
nous naissons tous à Babylone. N’en soyons pas les citoyens, ne
soyons pas des idolâtres, victimes des démons qui occupent ce
monde. Prenons conscience de notre exil : dans ce monde, dans les tribulations
du siècle, dans la cohue des scandales, nous gémissons comme
en captivité. Au bord des fleuves de Babylone, nous sommes assis et
nous pleurons ; nous avons suspendu nos harpes aux saules des rives, arbres
stériles ; nous n’avons pas le cœur à chanter les
chants de Sion à Babylone (Ps 136).
Sortons de Babylone ! Et nous voici en pèlerinage : nous allons vers
la Maison de Dieu et nous chantons les Psaumes des montées : « Heureux
celui dont Tu es le soutien, Seigneur ! Tu as disposé des montées
dans son cœur » (Ps. 83, 6). Notre pèlerinage est intérieur
: l’Esprit saint, le don de Dieu, nous enflamme et nous allons, nous
montons les montées du cœur et nous chantons le cantique des degrés. « Ton
feu, ô Dieu, nous embrase et nous porte en haut vers la paix de la Jérusalem
céleste » (Confessions, XII, 10).
Le pélagianisme.
Pélage était un religieux d’origine
britannique installé à Rome
où il s’appliquait à la direction spirituelle d’une élite
chrétienne, animée du sentiment de « noblesse oblige » ,
comme dit Peter Brown, c’est-à-dire disposée à vivre
très sérieusement ce qui lui était prêché.
Car le plus beau don que Dieu a fait à l’homme est la liberté,
et par conséquent l’obligation de vivre pleinement dans la dignité chrétienne.
Pélage débarqua à Hippone fin 410 ; mais il ne put rencontrer
Augustin qui était en convalescence à la campagne. Ils échangèrent
des lettres de courtoisie. Puis à Carthage, lors de la conférence
de 411, ils s’entrevirent une ou deux fois. Et Pélage se rendit
bientôt en Palestine. La « rencontre théologique » du
siècle n’eut pas lieu ; et c’est bien dommage ! La controverse
dite « pélagienne » fut, en revanche, une grande affaire
ecclésiastique aux péripéties multiples, difficultueuses,
entre les Eglises de Carthage, de Palestine, de Rome ... Il me faut vous
en épargner les détails, vous en faire grâce, si vous
me permettez ce mauvais jeu de mots. Je n’en évoque que les
débuts.
Un disciple de Pélage, Céleste, réfugié de Rome à Carthage,
voulait y être agrégé au clergé. Mais le diacre
Paulin de Milan, ancien secrétaire de saint Ambroise, dénonça
quelques propositions « pas très catholiques » de sa part
: Adam aurait été créé mortel et serait donc
mort même s’il n’avait pas péché. Son péché n’aurait
nui qu’à lui-même et non pas au genre humain ; les enfants
naissent dans l’état d’innocence qui était celui
d’Adam avant sa faute, et ils n’ont donc pas besoin du baptême
... Céleste fut condamné par un tribunal épiscopal auquel
Augustin ne prenait pas part. Il partit bientôt pour l’Orient.
Mais ses propos continuèrent à troubler la communauté carthaginoise.
Marcellinus en fit part à Augustin en le priant d’y répondre
; et c’est ainsi qu’Augustin dut, encore une fois, se mettre à la
lutte et cela pendant dix-huit ans, jusqu’à sa mort où il
laissa inachevé son dernier ouvrage contre Julien, évêque
d’Éclane, son contradicteur le plus redoutable.
Céleste avait tenté d’esquiver l’inculpation d’hérésie
en prétendant que le problème de la transmission du péché d’Adam était
matière à discussion. Mais au jugement d’Augustin il
se trompait lourdement ; car, dans l’affaire des deux hommes, Adam
qui nous entraîna dans la mort et le Christ qui nous donne la vie (cf
Rom 5, 12-17), c’est proprement la foi chrétienne qui est en
cause ; il s’agit de l’essence même du christianisme.
Le 24 juin 413, à Carthage, Augustin prêchait sur Jean le Baptiste
; il en vint à parler de Jésus Sauveur. « Jésus » signifie « Sauveur » : « celui
qui sauve son peuple de son péché » (Mt 1, 21). Tous,
vieillards, jeunes, petits ou bébés, tous nous sommes sauvés
par Lui seul. Et Augustin poursuit : « Je pose maintenant la question
du bébé : on l’apporte à l’église
pour le faire chrétien, pour le baptiser ; je pense que c’est
pour qu’il soit dans le peuple de Jésus. De quel Jésus
? De Celui qui sauve son peuple de ses péchés. S’il n’y
a en lui rien à sauver, qu’on l’enlève d’ici
! Pourquoi ne disons-nous pas aux mères : “ enlevez d’ici
ces bébés ” ? Jésus, en effet, est sauveur. S’il
n’y a en eux rien à sauver, enlevez-les d’ici ! Les gens
en bonne santé n’ont pas besoin de médecin, les mal portants,
oui (Mt 9, 12)
Quelqu’un osera-t-il me dire : “ Jésus, il l’est
pour moi (adulte), pour lui (ce bébé), il ne l’est pas ” ?
Ah ! bon, il est Jésus pour toi, il n’est pas Jésus pour
lui ! Mais ne l’amène-t-on pas à Jésus ? Ne répond-on
pas pour lui afin qu’il croie en Jésus ? Allons-nous instituer
un autre baptême pour les petits, dans lequel ne se ferait pas une
rémission des péchés ? Assurément, si ce bébé pouvait
parler, il réfuterait le contradicteur et il crierait : “ Donne-moi
la vie du Christ ; je suis mort en Adam, donne moi la vie du Christ ! ” » (cf.
1 Co 15, 22 ; sermon 293).
La vie chrétienne, simplement
Récapitulons !
Augustin n’était pas un professeur de « théologie
dogmatique » ; il ne s’adressait pas à quelque élite
intellectuelle qui serait chargée de distribuer au bon peuple une
doctrine toute faite.
Son idéal spirituel n’était autre que la vie chrétienne
pour tous : dans le « bain de la renaissance », le baptême,
chacun de nous renaît en Dieu et est appelé à grandir,
dans l’Église, avec le Christ, qui est en son humanité le
lait des petits et en sa divinité le pain des grands, suivant le thème
paulinien : « C’est du lait que je vous ai donné à boire,
pas une nourriture solide que vous ne pouviez pas encore supporter » (1
Co 3, 2). « Bois du lait, afin de te nourrir ; nourris-toi,
afin de grandir ; grandis, afin de manger le pain ... Notre lait, c’est le
Christ humble ; notre pain, c’est le même Christ égal
au Père ». Cela n’a rien d’original et ne définit
pas une spiritualité spécifique, la spiritualité d’un « maître
spirituel » . Mais justement, selon l’Évangile (Mt 23,
10), Augustin ne veut connaître d’autre Maître que le Christ.
Si l’on tient pourtant à saisir les traits spécifiques
du « charisme » augustinien, comme on dit de nos jours, on les
trouve, je crois, dans les événements mêmes de la conversion.
J’y discerne trois valeurs fondamentales : 1) le sens spirituel des Écritures,
2) l’intériorité, 3) la communauté. Ces valeurs
ne sont pas disparates ou simplement juxtaposées : elles sont unifiées
dans la personne du Christ qui est, 1) le sens plénier des Écritures,
2) le Maître intérieur, 3) le Christ total, l’Église
: Tête et Corps, le Roi et le Prêtre de la Cité de Dieu.
Le sens des Écritures. A l’écoute des sermons d’Ambroise, Augustin en a découvert le sens spirituel qui est le Christ. Nous vivons de la Parole de Dieu, créatrice et salvatrice, du Verbe. Pour réparer les méfaits du péché d’Adam, Dieu a parlé en langage humain, en Israël, nation prophétique en gestation du Christ. La doctrine chrétienne est intelligence des Écritures et partage de l’intelligence acquise, nourriture commune qui assure notre croissance spirituelle.
L’intériorité. Averti par des livres de philosophes platoniciens, Augustin s’est retourné du dehors vers le dedans ; et il a découvert Dieu au plus profond ou au plus haut de lui-même. C’est en l’homme intérieur qu’habite la Vérité, le Christ Lumière. Notre « théorie de la connaissance » n’est autre que celle du Prologue de l’Évangile de Jean. « Notre science à nous c’est le Christ, notre sagesse aussi c’est le même Christ il implante en nous la foi au sujet des réalités temporelles, il nous montre la vérité au sujet des réalités éternelles. Par Lui nous allons à Lui, nous tendons par la science à la sagesse ; mais nous ne nous écartons par de l’unique et même Christ “ en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science ” (Col. 2, 3) » (La Trinité, XIII, 19, 24).
La communauté. L’Église est le Corps du Christ ; l’Esprit saint en est l’âme, qui répand l’amour en nos cœurs (Rm 5, 5). Au cœur de l’Église locale, les communautés de religieux et de religieuses témoignent de l’idéal de la communauté primitive de Jérusalem : (Actes, 4, 32) tournés vers Dieu qui sera « tout en tous » (1 Co 15, 28) dans la Cité accomplie, la Jérusalem céleste.
« Notre contemporain » ?
Selon le cardinal Newman Augustin a été « le grand
luminaire du monde occidental, qui, sans être un docteur infaillible, a formé l’intelligence
de l’Europe ». Ses œuvres ont exercé une influence énorme,
incomparable, unique, dans la chrétienté latine, en théologie,
en philosophie et surtout en spiritualité. Impossible, bien sûr,
d’entrer dans les détails !
Regardons plutôt cette image où l’on voit Augustin au milieu
des siens, de quelques uns des siens ! C’est le frontispice de la Vie
d’Augustin dans le tome XI de l’édition des Bénédictins
de Saint-Maur.
1) Au centre, le lampadaire est inspiré d’un passage où Possidius rapporte l’innovation de Valère, évêque d’Hippone, confiant la prédication au jeune prêtre Augustin : « Ainsi fut allumée la lampe, ardente, élevée sur le lampadaire, brillant pour tous ceux qui sont dans la maison » ; allusion à Mt 5, 15, cité en légende.
2) Au centre encore, Augustin a déroulé son ouvrage Sur la prédestination des saints et le lit à ses disciples. — Les titres sont très lisibles sur l’original ! Faites-moi confiance. —. Dans son ombre, Prosper d’Aquitaine († vers 450), « le premier représentant de l’augustinisme médiéval » , tient en mains son opuscule Sur la grâce de Dieu et le libre arbitre, contre le « conférencier », qui est Jean Cassien († vers 430), le moine de Marseille, contestataire de la doctrine augustinienne de la grâce.
3) A gauche du lampadaire, le pape Grégoire le Grand († 604), assis, la tiare à ses pieds, rédige ses Morales sur le livre de Job, en dressant l’oreille pour écouter Augustin. Debout, le prédicateur de Sermons sur la Passion du Seigneur, coiffé du « camauro » cher au pape Jean XXIII, est très probablement le pape Léon le Grand († 461).
4) A droite d’Augustin se tient un groupe de quatre disciples : à l’extrême droite, Bernard de Clairvaux († 1153) relit son ouvrage Sur la grâce et le libre arbitre ; à l’avant-scène, Pierre Lombard († 1160), qui a ôté sa mitre d’évêque de Paris, consulte son livre de Sentences ; près de lui, Thomas d’Aquin († 1274) présente sa Somme théologique ; et, debout, le moine doit être Bède le Vénérable († 735), auteur d’une Collection d’extraits des livres d’Augustin sur les lettres de l’apôtre Paul.
Vous aurez noté que le thème iconographique est centré sur
le dogme de la Grâce de Dieu. C’est que, en 1700, on est encore
en pleine guerre doctrinale, interminable : la tragédie janséniste
durant le « Grand siècle » que l’on a appelé aussi
le « Siècle de saint Augustin ». Augustin était alors
LE docteur de la grâce, infaillible ! Rien que cela ! Mais qui détenait
la bonne interprétation dans cette triste histoire ? Et qui avait conscience
du risque qu’il y avait, qu’il y a toujours, à « dogmatiser » la
vie et l’action spirituelles d’un chrétien, même d’un évêque
?
Le cardinal Duval, qui fut longtemps archevêque d’Alger, disait
avec enthousiasme et insistance qu’Augustin est « notre contemporain ».
J’oserai préciser qu’il peut être notre contemporain,
si nous le voulons, nous : si nous voulons bien être des « esprits
fraternels » disposés à partager « le fruit de ses
confessions » (Conf. X). Il recommandait que soit soigneusement gardée
pour la postérité la bibliothèque de son église
avec tous ses livres : ils sont encore à notre disposition, pour notre édification
spirituelle, pour notre formation chrétienne.
Augustin mourut le 28 août 430 dans Hippone assiégée par
les Vandales. Possidius précise qu’il ne fit pas de testament,
parce qu’en « pauvre de Dieu » il n’avait pas de quoi
en faire ! Dom Michel Le Nobletz, lui, en fit un par lequel il léguait à sa
parenté « un beau rien dans un coffre » ! Ils furent tous
deux, ils sont de bons chrétiens, des saints.
P.-S.
Une petite confession pour finir (comme c’est normal de la part d’un
augustinien). J’ai peiné réellement pour évoquer
aussi simplement qu’il m’a été possible la vie, l’activité,
les convictions d’Augustin. J’ai bien conscience de n’avoir
pas écrit un « roman de plage » . Mais j’ai éprouvé une
joie profonde à transmettre cette petite catéchèse augustinienne
par « La voix de Dom Michel » . Donnez-vous la peine de lire, à petites
doses, à petites étapes, si cela vous chante !
« Chante et marche ! » (Sermon 256).
Goulven MADEC
Augustin de l’Assomption
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