Augustin est au ciel depuis 1570 ans, reconnu « saint » par la
voix du peuple chrétien, sans « procès de canonisation » (c’est
une institution médiévale bien plus tardive).
Après beaucoup de succès et de revers au cours des âges,
son étoile brille depuis peu dans la constellation de « La Pléiade » :
ses œuvres paraissent dans la prestigieuse collection de chez Gallimard
; il aura donc encore des lecteurs tout au long du XXIe siècle.
Et voici qu’il entre dans la vitrine des « Petits Saints » en
l’église de Plouguerneau(1) !
Ce n’est pas une déchéance.
Oh ! non. Je suis sûr qu’il est heureux et fier d’y rejoindre,
en immigré, quelques-uns de ses collègues, « évêques
pour vous, chrétiens avec vous », comme il disait ... dans « l’immense
cortège de tous les saints » comme nous le chantons.
« Portraits »
Augustin faisait observer un jour que le visage de Jésus, quel qu’il
fût, était unique, son visage de chair, que nous faisons varier à l’infini,
suivant les mille et mille façons dont nous l’imaginons les uns
et les autres.
Il en est de même du visage d’Augustin. On en a des milliers de
représentations : miniatures, vitraux, sculptures, fresques et tableaux,
des chefs d’œuvre et des croûtes de toute espèce ...
C’est un « musée imaginaire », à la fois émouvant
et éprouvant ... émouvant, parce qu’Augustin est là présent
au cours des âges, contemporain de chacun et de tous, éprouvant,
parce que nous le voyons affublé de façons invraisemblables,
déguisé en chanoine ou en ermite ou en évêque, crossé,
mitré, auréolé ...
J’ai sélectionné quelques images, dont je vous présente
de très médiocres photocopies et un commentaire sommaire, en
commençant par la plus récente, l’une des plus détestables
que je connaisse ! (Itinéraires Augustiniens a eu le privilège
d’une première présentation de ces portraits dans le n° I.A.
21 (janvier 1999), pages 31 à 35. )
Le « magasin de nouveautés ». C’est une carte postale
conservée dans les collections de la Bibliothèque nationale ;
elle est due à un certain Rouchon († 1878) ; paix à son âme
! Si on se représente Augustin comme cela, avec tous ces falbalas, on
risque fort de ne rien comprendre à la spiritualité augustinienne.
Le « magasin de nouveautés » : quel symbole ! Déjà de
son vivant, Augustin fut accusé d’être un novateur, c’est-à-dire
un hérétique, notamment à cause de son interprétation
de la Lettre aux Romains. Des « hérétiques » augustiniens,
il y en a eu, et de grands : Luther († 1546) et Calvin († 1564),
des « augustiniens fourvoyés » aussi, comme disait sans
tendresse le cardinal de Lubac : Baius (Michel de Bay, théologien de
Louvain, † 1589) et Jansénius (Cornelius Jansen, évêque
d’Ypres, † 1638), dont l’Augustinus, publié en 1640,
causa tant d’agitation dans le « Grand siècle » .
Disons, plus charitablement et sans ambages, que les uns et les autres voulurent être
et furent de bons chrétiens, disciples d’Augustin ; mais peut-être
n’est-il pas toujours facile de l’être.
L’image la plus vénérable connue est celle de la fresque
du Latran qui date du VIe siècle.
Le pape Grégoire le Grand († 604) avait fait aménager,
dans la partie du palais qu’on appelle « Sancta sanctorum » ,
une bibliothèque aussi bien fournie que possible. Et, suivant la coutume
antique, il la fit orner de portraits d’ « hommes illustres» ,
de « Pères de l’Église» . Celui d’Augustin
illustrait le « département » où se trouvaient conservées
ses œuvres. Ce n’est pas une image factice ou stéréotypée,
mais probablement la reproduction d’un tableau qui avait été fait
du vivant d’Augustin et qui accompagnait sa bibliothèque lors
de son transfert à Rome vers 445.
Augustin est vêtu à l’antique, tunique et pallium ; il tient
dans sa main gauche un rouleau de ses œuvres ; de la droite il désigne
le Livre par excellence, la Bible dont il explique le sens mystique, c’est-à-dire
le Christ, sens plénier des Écritures. Il prêche ; et il
faut simplement imaginer ses auditeurs pressés debout autour de lui
pour l’écouter. Il n’y a pas de costume clérical
ou liturgique. Dans sa Règle aux religieux, Augustin dit : « Que
votre tenue ne soit pas voyante » . Et dans un sermon il dit aux fidèles
: « Ne m’offrez pas un vêtement de luxe ; cela convient peut-être à un évêque
; mais cela ne convient pas à Augustin, pauvre et fils de pauvres ».
Il y a là probablement quelque malice à l’égard
d’autres évêques qui avaient soin de « se saper » !
La statue du « Petit Saint » Augustin, dans sa simplicité,
est heureusement inspirée de cette fresque antique. Félicitations
au sculpteur, Mr Le Mest.
« CV »
Comme pour tous les « Petits Saints », les chrétiens sont en droit de connaître le « curriculum vitae» d’Augustin. Mais comment l’établir ? Sa vie fut si longue (jusqu’à 76 ans, c’était beaucoup pour l’époque) et si riche que les historiens remplissent, les uns après les autres, des centaines et des centaines de pages pour la décrire. On la connaît d’abord par la biographie qu’écrivit, peu de temps après sa mort, son disciple Possidius : une vie de saint, pieuse, mais honnête, édifiante, comme il se doit, mais sans excès de merveilleux. On la connaît surtout par les œuvres même d’Augustin : ses fameuses Confessions, où il raconte à sa manière divers épisodes de son enfance, de sa jeunesse, de sa conversion, jusqu’au retour au pays ; ensuite par ses lettres, ses sermons, ses ouvrages qu’il a recensés en ordre chronologique dans les dernières années de sa vie. C’est beaucoup trop ; il faut se contenter ici d’une évocation générale qu’on espère plus attractive qu’un « CV ».
La réussite
Né le 13 novembre 354, Augustin, son frère Navigius et sa sœur
(dont on ignore le prénom), étaient les enfants de Patrice et
Monique, petits propriétaires terriens, exploitants agricoles à Thagaste
(aujourd’hui Souk Ahras, aux confins de l’Algérie et de
la Tunisie), au cœur de l’Afrique romaine qui couvrait grosso modo
le Maghreb actuel, région prospère à l’époque, « grenier
de Rome », l’approvisionnant en céréales, huile d’olive
et vin.
Augustin, son frère et sa sœur, vécurent là une enfance
heureuse. Il nous dit pourtant qu’il n’aimait pas l’école
et ses brutalités ; on le comprend. Mais son intelligence y brilla rapidement
; et ses parents firent tout ce qu’ils pouvaient pour favoriser sa réussite,
sa « promotion sociale » dont ils espéraient profiter eux
aussi. Il fit donc d’excellentes études primaires, secondaires,
et finalement universitaires à Carthage ; et il devint bientôt
professeur de lettres.
Le couple parental était mixte. Monique était une bonne chrétienne,
Patrice un brave païen qui ne fit pas obstacle à ce que la mère
donnât une éducation chrétienne aux enfants. Bébé,
Augustin reçut le sacrement des catéchumènes : le signe
de la croix sur le front, les grains de sel sur les lèvres, ce qu’on
appelait naguère les « rites préliminaires » du baptême.
Plus tard, à sept ans peut-être, il tomba gravement malade ; en
danger de mort, il réclama instamment le bapême. Mais il se rétablit
et on différa la cérémonie. Il y avait, en effet, à l’époque,
deux catégories de chrétiens, les « fidèles » :
ceux qui avaient reçu le baptême, sacrement de la foi, et promis
de vivre en bons chrétiens, et les « catéchumènes » qui
préféraient se tenir confortablement sur le seuil, en se disant
qu’il serait toujours temps de faire le nécessaire plus tard.
Augustin fut donc toujours chrétien : il avait bu, dit-il, le nom de
son Sauveur avec le lait de sa mère et il le retenait au fond de son
cœur d’enfant. Mais il est bien probable qu’il n’y pensait
guère au cours des années un peu folles de son adolescence.
A 17-18 ans, étudiant à Carthage, il se lia à une compagne
qui lui donna un enfant. Ils le prénommèrent Adéodat, « Dieudonné ».
Bon père, Augustin dit que l’enfant non désiré sut,
une fois né, se faire aimer. C’est naturel ! Adéodat, âgé de
15 ans, reçut le baptême à Milan en même temps qu’Augustin
dans la nuit pascale de 387. De retour à Thagaste, le père continua
l’éducation de son fils surdoué qui mourut prématurément
vers l’âge 18 ans, de maladie ou par accident, on ne sait. Mais
son père édita peu après, en guise de mémorial,
un beau dialogue intitulé Le Maître (= le Christ), en assurant
que tout ce qui y est prêté à Adéodat est bien de
lui. Il n’y a pas de raison sérieuse d’en douter.
Entretemps Augustin ne fut jamais un « prof pénard », sans
autres soucis que professionnels, sentimentaux et familiaux ; car il avait
lu un dialogue philosophique de Cicéron qui l’avait enthousiasmé.
Dès lors il était déstabilisé, pris entre son amour
de la Sagesse (= la philosophie) et ses passions de jeune homme ardent et ambitieux
; et il partait dans une longue quête de la Vérité.
Ne trouvant pas le nom du Christ chez Cicéron (et pour cause : Cicéron
vécut en effet de 106 à 43 avant Jésus-Christ. ) , il
fit un essai de lecture de la Bible, mais fut rebuté par le mauvais
latin de vieilles traductions. Il fut ensuite séduit par la secte des
manichéens,
qui se présentait à lui comme une communauté chaleureuse
professant un christianisme éclairé, affranchi des contraintes
de la foi catholique et des billevesées de l’Ancien Testament
considéré comme œuvre d’un Dieu pervers. Augustin
fréquenta la secte pendant quelque neuf ans ; mais il est probable qu’il
ne succomba jamais tout à fait au charme d’un mythe chatoyant
dont les manichéens enveloppaient leur dualisme foncier : l’opposition
du Bien et du Mal, de la Lumière et des Ténèbres, tant
en moi, en nous, que dans le monde.
Il lisait tout ce qu’il trouvait d’ouvrages philosophiques ; il
s’intéressait à l’astrologie et tâchait de
la distinguer de l’astronomie ; il était séduit tantôt
par le scepticisme, tantôt par l’épicurisme. Il cherchait
... il cherchait ...
A l’âge de 29 ans (en 383), lassé des chambards des étudiants,
il quittait Carthage pour Rome ; et là, autre mécompte : les étudiants
chahutaient moins, mais s’en allaient sans payer ! Heureusement une chaire
officielle était vacante à Milan, résidence impériale.
Augustin l’obtint ; il devenait fonctionnaire : et ce fut le sommet de
sa carrière !
A Milan, le nouveau professeur commença ses cours à l’automne
384. Mais il devait aussi préparer le panégyrique, le discours
d’apparat célébrant le jeune empereur Valentinien II alors âgé de
quatorze ans. Il n’était pas facile de disserter sur les vertus
et les prouesses virtuelles de cet adolescent ; et Augustin était stressé au
point d’envier un clochard éméché qui manifestait
bruyamment son contentement.
Jeune ambitieux, Augustin courait après les honneurs, la richesse, le
mariage. Il voulait obtenir ne serait-ce qu’un poste de gouverneur de
province pour commencer, puis entrer dans l’ordre sénatorial ...
Monique l’avait rejoint à Milan et s’entremettait pour lui
trouver une riche héritière : il fallait (déjà)
de l’argent pour entrer en politique ! Augustin se résigna à répudier
celle qui était sa compagne depuis seize ans : ce n’est assurément
pas ce qu’il a fait de mieux ; mais il dit aussi (tout de même
!) que son cœur en fut déchiré...
La conversion et le baptême
Dès son arrivée à Milan Augustin avait fait une visite
de courtoisie à l’évêque, Ambroise, qui le reçut
paternellement et « épiscopalement ». Je ne sais trop comment
comprendre cette formule : s’agit-il d’une sorte d’ « onction
ecclésiastique » ? Il prit aussi l’habitude d’aller écouter
l’évêque prêcher, le dimanche, pour évaluer
le talent de l’orateur, sans se soucier de l’enseignement dispensé.
Mais il se trouva bientôt incapable de dissocier la forme du fond ; et
son cœur ouvert à l’élégance du discours en
recueillait aussi progressivement la vérité. Il découvrait
ainsi le sens spirituel de l’Ancien Testament ; et ses préventions
manichéennes contre la Loi et les Prophètes se dissipaient. C’est
un événement de première importance : Augustin pouvait
se trouver désormais chez lui dans la Bible, d’en faire sa demeure.
Pourtant son esprit, encombré des produits de la sensation et de l’imagination, était
incapable de concevoir une réalité qui ne fût pas matérielle.
La délivrance lui vint à la lecture de quelques livres de philosophes
platoniciens qui lui conseillaient de se retourner de l’extérieur
vers l’intérieur, autrement dit de se « convertir ».
Il rentra donc en lui-même, sous la conduite de Dieu, et découvrit
la pure spiritualité de l’âme et de Dieu, son créateur.
Mais Augustin s’interrogeait toujours sur la personnalité du Christ.
Il l’imaginait comme un homme d’une éminente sagesse, qui,
au témoignage des Évangiles, avait mangé et bu, dormi
et marché, s’était réjoui et attristé, avait
conversé avec ses amis, qui avait donc mené une vraie vie d’homme.
Mais il n’avait aucune idée du mystère du « Verbe
fait chair », jusqu’à ce que Simplicien, grand intellectuel
chrétien, lui présentât le Prologue de l’Évangile
de Jean comme un condensé de la doctrine chrétienne : le Christ
est à la fois le Verbe, la Parole de Dieu en Dieu, et la Parole faite
chair, l’homme Jésus Christ, Médiateur de Dieu et des hommes.
C’est un autre moment important : Augustin découvrait là le
principe de cohérence de la pensée chrétienne.
Désormais il ne désirait plus davantage de certitude sur Dieu,
mais plus de stabilité en Dieu. Il avait découvert la Vérité ;
il lui restait à mettre sa vie en conformité avec elle. Ce ne
fut pas sans mal ! Vint un jour la crise décisive dans le jardin de
sa résidence à Milan. Il s’y agitait en gestes désordonnés
; il s’abattit enfin sous un figuier et laissa libre cours à ses
larmes. C’est alors qu’il entendit une voix d’enfant qui
chantonnait : « Prends, lis ! prends, lis ! ». Il se saisit du
livre des lettres de Paul, l’ouvrit au hasard et lut : « Pas
d’orgies
et de beuveries, pas de coucheries et de débauches, pas de disputes
et de jalousies ; mais revêtez-vous du seigneur Jésus-Christ ;
et n’ayez souci de la chair pour en satisfaire les convoitises » (Rm
13, 13-14). Cela suffit : une lumière de certitude se déversa
en son cœur et toutes les ténèbres du doute se dissipèrent.
L’année universitaire close, Augustin et sa famille et deux jeunes
disciples prirent des vacances et firent retraite dans une villa, dans les
collines au nord de Milan, qui était mise à leur disposition
par un collègue. Ils passèrent là des mois paisibles,
s’adonnant à des entretiens philosophiques, à des méditations
personnelles, à des prières aux accents des Psaumes qui enthousiasmaient
Augustin.
En mars 387, ils revinrent à Milan pour l’inscription sur le registre
des candidats au baptême. Augustin, son ami Alype, et son fils Adéodat
suivirent la catéchèse d’Ambroise. Ils reçurent
de lui le Symbole des apôtres, l’apprirent par cœur et le
récitèrent solennellement. Au cours de la nuit pascale du 24-25
avril 387, comme les autres, Augustin fut baigné par Ambroise dans la
piscine baptismale, par trois fois, au nom du Père, du Fils et du Saint
Esprit.
Le récit du baptême, dans les Confessions, est des plus laconique
: « Et nous avons été baptisés et loin de nous s’est
enfuie l’inquiétude de notre vie passée ». Cela ne
se raconte pas, cela se vit ! Mais notons la suite : « Et je ne me
rassasiais pas, en ces jours-là, de la douceur merveilleuse que je goûtais à réfléchir
sur la profondeur de ton dessein, ô Dieu, concernant le genre humain » (Conf.
IX, 14). Tout simplement, Augustin méditait le Credo, comme doit le
faire tout bon chrétien en toutes circonstances, parce qu’il est
le résumé des saintes Écritures, des « livres de
Dieu ».
La retraite anticipée
Augustin n’avait désormais plus rien à faire en Italie.
Il prit le chemin du retour avec sa famille. En automne 387, ils étaient à Ostie,
en attente d’embarquement pour l’Afrique. C’est là qu’Augustin
et Monique, accoudés à une fenêtre, connurent ensemble
un moment de bonheur mystique, l’« extase » ou la « contemplation » d’Ostie.
Cinq jours après, Monique fut prise de fièvre. Augustin et son
frère, Navigius, étaient à son chevet ; et celui-ci crut
bien faire en disant qu’il espérait que leur mère finirait
ses jours en sa patrie et non à l’étranger. Monique le
réprimanda et dit : « Déposez ce corps n’importe
où. Tout ce que je vous demande, c’est de vous souvenir de moi à l’autel
du Seigneur, où que vous soyez ». Monique mourut le neuvième
jour de sa maladie, à l’âge de cinquante-six ans. Adéodat éclata
en sanglots ; Augustin retint ses larmes jusqu’après les funérailles.
Mais il remplit son devoir de piété filiale dans les Confessions
par cette prière à Dieu et cette requête à tous
ses lecteurs :
« Inspire, mon Seigneur, mon Dieu, inspire à tes serviteurs, mes frères, à tes fils mes seigneurs, au service de qui je mets et mon cœur et ma voix et mes écrits, à tous ceux qui liront ceci, de se souvenir à ton autel de Monique ta servante et de Patrice qui fut son époux (Notez qu’il n’oublie pas son père !), ceux par la chair de qui tu m’as introduit dans cette vie, je ne sais comment. Que dans un sentiment de piété ils se souviennent d’eux, mes parents en cette lumière passagère, mes frères en Toi notre Père et dans l’Église catholique notre Mère, mes concitoyens dans la Jérusalem éternelle, vers laquelle soupire ton peuple en voyage, du départ jusqu’à l’arrivée. Ainsi, le vœu suprême qu’elle m’adressa sera plus abondamment rempli par les prières du grand nombre, à travers ces confessions, que par mes seules prières » (Conf. IX, 27 et 37).
Je ne connais pas de témoignage plus émouvant sur l’article
de notre foi, la « communion des saints » ! N’est-ce pas
le sens profond de la procession des petits Saints ?
De retour au pays, en 388, Augustin et ses compagnons s’installèrent
dans la maison familiale à Thagaste : il avait, comme dit Possidius, « donné congé aux
soucis de ce monde, et il vivait là avec ceux qui lui étaient
unis, dans les jeûnes, les prières et les œuvres bonnes.
Et ce que Dieu lui révélait dans la réflexion et la prière,
il l’enseignait aux présents et aux absents, aux uns par ses allocutions,
aux autres par ses livres ». Force est de nous contenter de cette indication
trop générale.
La réquisition ecclésiale
Augustin n’avait pas la vocation sacerdotale, au sens communément
reçu. Pressentant ce qui devait arriver, il évitait même
de se rendre dans les villes dont le siège épiscopal était
vacant.
Il vint un jour à Hippone, l’esprit tranquille, puisqu’il
y avait là un évêque, Valère. Mais celui-ci eut
la bonne idée de dire à l’assemblée qu’il
avait besoin d’un prêtre pour le seconder. Quelqu’un cria
: Augustin ! Et Augustin fut requis et ordonné. Il en pleura ; mais
il se ressaisit vite.
Valère mettait à sa disposition un jardin dans l’enclos
paroissial, afin qu’il puisse y vivre en communauté avec ses frères,
selon la règle établie par les apôtres, c’est-à-dire
selon l’idéal de la communauté primitive de Jérusalem
(Actes des apôtres, 4, 32-35). Possidius dit qu’il enseignait à la
maison et dans l’église : il continuait donc ses entretiens spirituels
avec ses frères et il commença à prêcher. Les deux
livres de commentaire du Sermon sur la montagne, « la charte de la vie
chrétienne », sont peut-être issus de ses sermons. Il s’exerçait
aussi au commentaire des lettres de saint Paul. Et il continuait à combattre
le manichéisme.
Mais son grand souci était la réunification de l’Église
africaine qui était affligée par un schisme qui avait trop bien
réussi, dressant quelque 300 ou 400 évêques du « parti
de Donat » contre autant de catholiques. A Hippone même un évêque
donatiste, Faustin, était allé jusqu’à interdire
aux boulangers de servir du pain à la minorité catholique. Tel
autre, Optat de Timgad, s’était fait chef de bande et semait la
terreur. Mais probablement, beaucoup d’évêques des deux
côtés se trouvaient désarmés, face à face,
résignés au statu quo : à chacun son troupeau et qu’on
n’empiète pas sur les pâturages d’autrui ! Pour Augustin
c’était insupportable, d’autant qu’il était
persuadé que les donatistes, étant hors de la véritable Église,
ne pouvaient être sauvés ; et il s’employa de toutes les
manières pour la cause de l’unité du Christ en son Église.